00:00Je suis seule face à ce bourreau en incapacité de me défendre.
00:05Les pénétrations vont commencer et mon seul courage va être d'attendre que ces scènes se terminent.
00:12Tout a commencé quand j'avais 6 ans. Je suis fille unique.
00:16Je pourrais dire que je suis née dans une famille pauvre dans tous les sens du terme,
00:22aussi bien psychiquement que matériellement.
00:25Nous vivions dans un tout petit appartement de deux pièces.
00:30Je dormais dans la chambre de mes parents.
00:36Avant l'âge de 6 ans, je suis perturbée dans mes nuits parce que mon père est très insistant à l'égard de ma mère
00:45pour lui faire l'amour de manière régulière.
00:48Donc en pleine nuit, très régulièrement, j'assiste à des levées brutales de ma mère de son lit
00:57pour aller dormir assise sur une chaise, la tête entre ses bras.
01:03À force d'une vie compliquée pour ma mère, très vite, j'ai pas tout à fait 6 ans,
01:10ma mère décide de quitter mon père et je me retrouve seule à vivre avec mon père.
01:16Les débuts de mon drame, puisque c'est comme ça que je le caractérise,
01:22ont lieu un soir, je fais un câlin dans le lit avec mon papa
01:27et je dois dire que ce soir-là, je le vois se transformer physiquement.
01:33Il est presque en sueur.
01:35Son sourire est totalement faux, inhabituel.
01:39Il me regarde et il m'inquiète.
01:41Je me demande ce qu'il veut, je l'interroge, je lui dis mais qu'est-ce qu'il y a, papa ?
01:46Et il continue à sourire, à être extrêmement mal à l'aise
01:50et il en profite pour mettre sa main sur ma zézette, par-dessus ma petite culotte
01:57et il commence à la caresser.
02:00Et là, je n'ai plus de mots.
02:03Je pense que je ne peux m'exprimer qu'avec mes yeux.
02:05J'exprime une surprise, une sidération, une inquiétude
02:10et je suis troublée, je dois le dire, parce qu'effectivement, ma zone érogène est stimulée.
02:16Je suis troublée par le fait de ressentir du plaisir.
02:20Mais aussi jeune, et ça surprendra peut-être,
02:23j'ai conscience que c'est interdit, que ce qu'il fait n'est pas normal
02:27et donc, de toutes mes forces, j'essaie de retenir mon plaisir.
02:32C'est la première défense que je vais avoir par rapport à cet inceste qui démarre.
02:38Ce soir-là, je lui demande d'arrêter.
02:40Il me dit « Mais pourtant, ça te fait plaisir ? »
02:43Et je réponds « Oui, mais on n'a pas le droit. »
02:46Et il me répond « Mais qui dit ça ? »
02:48Et là, je ne sais pas répondre.
02:52Ma nuit est évidemment extrêmement perturbée.
02:55Je suis convaincue que les choses vont s'arrêter là,
02:58puisque je lui ai demandé d'arrêter.
03:01Quelques jours plus tard, il revient.
03:03Et là, je dois dire que je suis totalement inerte,
03:08allongée dans son lit et je ne peux rien faire.
03:11Et là, il passe ses doigts sur ma zézette,
03:15à l'intérieur de ma petite culotte.
03:17Et je me laisse faire et je me dis que ce moment va s'arrêter.
03:23Je commence à pleurer.
03:24Je l'implore d'arrêter.
03:26Je lui dis que ce n'est pas bien.
03:27Et je sens qu'il est pris par son désir et qu'il n'y a que ça qui compte.
03:32Et que je n'ai qu'un seul choix, c'est d'attendre qu'il veuille bien terminer et me laisser tranquille.
03:37Je ne me sens pas le pouvoir, la force de le dénoncer.
03:43Mais un jour, parce que les choses se sont répétées, bien sûr, plusieurs soirs consécutifs,
03:48dans la rue, je me mets à hurler en lui disant que je ne veux plus qu'il me touche.
03:54Il y a des passants qui passent et personne ne s'arrête.
03:58Et là, il commence à avoir un peu peur.
04:00Il s'agenouille et il me dit, je te promets, Caroline, c'est terminé.
04:03Je ne recommencerai plus.
04:05Quelques semaines vont passer.
04:06Il va revenir à la charge.
04:08Et cette fois-ci, il va me demander d'enlever ma petite culotte.
04:13Toujours totalement sidérée, je vais obtempérer, si je puis dire.
04:18Et là, il va commencer à caresser son sexe sur le mien.
04:24Progressivement, cette situation va s'installer.
04:26Ma mère n'est plus là, je n'ai plus de ses nouvelles.
04:30Et je suis seule face à ce bourreau en incapacité de me défendre.
04:35Les pénétrations vont commencer.
04:37Et mon seul courage va être d'attendre que ces scènes se terminent.
04:42Avec le temps, je vais trouver la force de lui demander de s'arrêter,
04:47de lui envoyer des coussins, de lui hurler dessus.
04:50Il me promet systématiquement qu'il va arrêter, mais il n'arrête jamais.
04:55L'inceste va s'installer.
04:57Je vais subir.
04:58Je vais accepter de subir pour pouvoir vivre par ailleurs.
05:02Pouvoir m'investir à l'école, jouer avec des amis.
05:06Et je sais que ce temps de soirée va avoir lieu, mais je vais l'accepter.
05:11Cette situation dure pendant quelques années, jusqu'à que ma mère revienne dans ma vie
05:17et qu'elle m'enlève de lui.
05:19Et là, je vis pendant quelques mois chez ma tante.
05:24Donc, sans le savoir, elle m'a sauvée.
05:26Et donc, j'ai un break, un break de ce moment d'inceste.
05:30Mon père me manque pour autant.
05:33Et il revient dans ma vie.
05:34Mais là, des travailleurs sociaux font un travail sur la demande de ma mère
05:40qui ne souhaite pas que je retourne chez mon père pour des raisons qui lui appartiennent.
05:45D'abord parce qu'elle trouve que l'appartement dans lequel nous vivons est insalubre.
05:50Et il n'est pas, il ne répond pas aux conditions idéales pour accueillir correctement un enfant.
05:56Et un jugement est rendu.
05:58Je suis donc placée à l'âge de 8 ans en maison d'enfant.
06:01Et je ne vois mon père que le week-end.
06:05Mais ces scènes d'inceste continuent.
06:08J'ai presque envie de dire de plus en plus intensément.
06:12Au point qu'à 15 ans, je tombe enceinte.
06:14Je me retrouve face à la responsable du planning familial en présence de mon père
06:21avec un interrogatoire insupportable où elle me demande si je connais le jeune homme
06:26avec lequel j'ai pu coucher aussi jeune, s'il va pouvoir m'aider.
06:32Est-ce qu'il sera présent au moment où je vais subir une interruption volontaire de grossesse, etc.
06:38Et mon père dit juste qu'il va être présent et qu'il va m'accompagner.
06:43Mais j'ai un souvenir absolument horrible.
06:46Je vais donc me retrouver à l'hôpital à subir cette intervention volontaire de grossesse.
06:54À ce moment-là, je suis persuadée qu'il va s'arrêter.
06:57Et là, je demande absolument à ce que ces scènes s'arrêtent.
07:02Je le menace de mort.
07:04Je m'en sens à ce moment-là extrêmement capable.
07:07Il va s'arrêter effectivement un temps donné.
07:10Mais ses pulsions sont tellement fortes qu'il va passer à un autre stade
07:15et qu'il va me proposer de me payer.
07:19C'est un schéma que je vais accepter.
07:22Pourquoi ? Parce que je me sens complètement coincée.
07:25C'est à la fois, je ne veux pas le dénoncer.
07:27Je ne me sens pas capable de le mettre en prison.
07:31Et là, je m'inscris dans une toute autre dynamique,
07:34qui est celle d'une forme de prostitution, évidemment.
07:39Mais je lui prends quelque chose.
07:42Je lui prends de l'argent.
07:45Je peux profiter pour m'amuser avec des amis,
07:51pour sortir de cette vie absolument horrible.
07:54Le cap suivant, j'ai 18 ans.
07:56À cette majorité, je me dis que j'ai une plus grande liberté de dire non
08:01et de rester vivre à la maison d'enfant désormais
08:04et de ne plus aller chez lui.
08:07J'y vais de temps en temps.
08:08Et là, ce qu'il pratique, c'est qu'il vient me pénétrer dans la nuit.
08:12Là, je décide que je vais concrètement le tuer.
08:16J'ai un petit ami à la maison d'enfant.
08:18Il va me procurer une arme qu'il va décharger.
08:22Parce qu'il a peur, évidemment, que je sois en grande difficulté.
08:26Et un soir, alors que mon père décide de soulever le drap
08:31et de venir me pénétrer,
08:33j'ai, moi, caché ce revolver sous mon coussin.
08:37Et je le menace de manière très violente.
08:40Il a extrêmement peur.
08:42Je pense qu'il sent sa mort imminente.
08:45Évidemment, je lui dis ensuite que l'arme n'est pas chargée,
08:48mais que la prochaine fois, elle le sera.
08:51À partir de cette période, je ne suis plus jamais allée dormir chez mon père.
08:57J'ai passé plusieurs années à lui expliquer le mal qu'il m'avait fait.
09:01Sa réponse a été assez étonnante.
09:05Ça a été parce que je t'aimais trop.
09:08C'est à ce moment-là que j'ai eu conscience de son énorme confusion
09:12entre ses pulsions sexuelles et ce qu'il croyait être de l'amour.
09:18Pour lui, c'était un témoignage d'amour.
09:21À plusieurs reprises, lorsqu'il me pénétrait et que je lui disais que je n'aimais pas,
09:26il me disait « mais c'est ça l'amour ».
09:29Et j'ai démarré un lent travail psychanalytique pendant 25 ans.
09:33J'ai pu, petit à petit, construire une vie professionnelle.
09:37J'ai pu reprendre des études.
09:39J'ai pu avoir des relations amoureuses.
09:43Certaines étaient très douloureuses, mais à force de travail,
09:48j'arrivais à attracter des personnes qui arrivent à m'aimer.
09:53Il m'a fallu beaucoup de temps avant de trouver un partenaire de vie
09:58qui puisse s'installer dans une relation amoureuse avec moi durablement.
10:05Cela a été le papa de mes enfants, avec qui nous avons adopté nos deux enfants.
10:12J'avais systématiquement envie de retrouver une certaine liberté.
10:16Je n'arrivais pas à m'épanouir dans cette vie de couple.
10:20J'ai quitté le père de mes enfants il y a cinq ans.
10:24Et depuis, je n'arrive pas effectivement à construire une vie amoureuse qui me convienne.
10:31Mon niveau d'exigence s'est élevé,
10:35mais je suis persuadée que je la trouverai et qu'elle me trouvera.
10:40Aujourd'hui, j'ai 56 ans.
10:42J'ai très longtemps eu envie de raconter ce récit dans tous les aspects.
10:47La petite Caroline, mes moments troublés au moment de l'adolescence,
10:51ma vie d'adulte compliquée, notamment pour mettre en place une relation amoureuse saine,
10:58la difficulté que j'ai eue à donner la vie,
11:00et c'est d'ailleurs pour ça que j'ai eu recours à l'adoption.
11:04Le livre écrit par Camille Kouchner, La Familia Grande, au regard de ce qu'elle a provoqué,
11:09et lorsque j'ai vu le volume si conséquent de victimes,
11:15j'ai eu envie de m'associer à ce mouvement.
11:17J'ai eu envie de dire aux autres victimes, mais aussi aux proches des victimes,
11:21que je faisais partie de leur grande famille.
11:23J'ai écrit un roman autobiographique qui s'appelle « Tu seras gentille ? ».
11:29C'est une question que me posait mon père au moment de l'adolescence,
11:32à chaque fois que je lui demandais la permission de sortir,
11:35la permission d'avoir quelque chose,
11:37et je répondais pour avoir ce que je voulais, systématiquement, oui.
11:42J'aurais deux conseils à donner à toutes les personnes qui ont été victimes d'inceste.
11:48Le premier, parlez le plus tôt possible.
11:52Identifiez-le ou les personnes de confiance
11:55avec lesquelles vous vous sentez en sécurité
11:58et avec lesquelles vous sentez qu'il va y avoir une écoute bienveillante et juste.
12:04Et mon deuxième conseil,
12:06être accompagné d'un professionnel de santé mentale,
12:11quel qu'il soit le plus tôt possible.
12:14J'ai aujourd'hui, et depuis plusieurs années bien évidemment,
12:17des moments très heureux, des amis,
12:20une activité professionnelle que j'aime.
12:22J'ai une capacité de produire et d'écrire un livre.
12:27C'est énorme.
12:29Quand je vois des victimes qui, effectivement,
12:31trop tardivement se font prendre en charge,
12:35toute leur vie est bousculée.
12:36Elles sont face à des difficultés de travailler,
12:39des difficultés à être en lien avec les autres.
12:41Donc vraiment, je répète deux conseils.
12:45Le dire très tôt, le plus tôt possible,
12:47auprès d'une personne de confiance,
12:49et être accompagné par un thérapeute
12:52qui connaisse bien ce genre de sujet.
12:54C'est à dire.