00:09L'industrie pharmaceutique s'apprête à vivre un tournant avec la falaise des brevets.
00:14De quoi s'agit-il ? Quelles sont les conséquences ?
00:17On en parle tout de suite avec mon invité, Virginie Lefebvre-Dutilleul,
00:20avocate associée au sein d'EY, Société d'avocats.
00:23Virginie Lefebvre-Dutilleul, bonjour.
00:25Bonjour.
00:26Alors on va parler de cette falaise des brevets.
00:29Quels sont les enjeux ?
00:30Alors la falaise des brevets, c'est une image simple pour désigner un phénomène complexe.
00:35C'est la perte, dans un temps relativement court, de la protection accordée par les brevets
00:41sur des médicaments importants dans l'arsenal thérapeutique.
00:44Et ça va entraîner l'arrivée des biosimilaires dégénériques et donc une concurrence accrue.
00:50Ça n'est pas la première fois parce qu'on a déjà eu une falaise des brevets en 2010.
00:54Il y a un médicament mythe ou mythique, c'est le Lipitor, l'anti-cholestérol de Pfizer,
01:00qui était dans la liste des médicaments qui ont perdu comme ça leur protection.
01:05C'était 20 blockbusters.
01:07Alors un blockbuster, c'est un médicament qui fait un milliard de chiffres d'affaires ou plus,
01:12qui ont perdu dans un temps très court leur protection et ça a entraîné l'arrivée des génériques.
01:18Aujourd'hui, la seconde falaise des brevets est encore plus importante.
01:22On dit que c'est 70 blockbusters qui sont concernés.
01:26C'est même des méga-blockbusters.
01:29Certains font jusqu'à 30 milliards de chiffres d'affaires.
01:31Et si en plus on regarde au niveau de l'entreprise, ou du coup micro et plus macro,
01:36on a quelques entreprises qui ont plus de 50% de leur chiffre d'affaires à risque.
01:41Alors ça ne veut pas dire qu'elles vont perdre 50% de leur chiffre d'affaires,
01:44mais on conçoit que cette falaise-là est encore plus vertigineuse que la première.
01:49Donc on voit que cette falaise des brevets va être vertigineuse, comme vous dites.
01:53Ça veut dire quoi pour les laboratoires ? Quelles sont les conséquences ?
01:57Alors toujours sur l'image de la falaise, la conséquence c'est la chute,
02:02la chute du chiffre d'affaires, la réduction du chiffre d'affaires.
02:06Sur les génériques qui sont des copies des molécules chimiques,
02:13on a deux types de molécules, on a les molécules chimiques et les molécules biologiques.
02:18Quand on a un médicament chimique qui est concurrencé par les génériques,
02:22on peut perdre en 12 mois jusqu'à 80 ou 90% du chiffre d'affaires aux Etats-Unis,
02:28qui est le marché le plus important.
02:30On voit que la chute est brutale.
02:32Pour les médicaments biologiques, c'est moins évident.
02:35Pourquoi ? Parce que ça se copie moins bien, c'est du vivant,
02:38c'est plus cher à copier et il n'y a pas de droit de substitution automatique
02:44puisque ça n'est pas une exacte copie.
02:46C'est pour ça qu'on parle de biosimilaires.
02:48Et là, les chiffres disent qu'on est plutôt sur du 20 à 40% de pertes de chiffre d
02:53'affaires
02:53au bout de 12 mois.
02:54Alors si on prend un exemple, on a Stellara.
02:57C'est un produit de Johnson & Johnson, un anti-inflammatoire,
03:01qui est un produit biologique et qui effectivement, au bout de 12 mois,
03:05a perdu, il a perdu sa protection en 2024,
03:08a perdu 40% de son chiffre d'affaires, c'était 11 milliards.
03:13Donc en fait, c'est quand même 4 milliards en quelques mois.
03:17Et puis inversement, on voit un autre produit de GNG
03:21qui est toujours un anti-inflammatoire, Symponie.
03:24Et là, même s'il y a des autorisations pour des biosimilaires,
03:29les fabricants de biosimilaires ont eu des problèmes de qualité dans les usines.
03:34Donc officiellement, c'est copiable.
03:36Mais il n'y a pas encore de biosimilaires sur le marché.
03:38Et donc, c'est pour ça que c'est une érosion qui est un peu moins rapide,
03:43même si, vous l'avez vu, les chiffres sont quand même très impressionnants.
03:46Donc on voit que les conséquences sont extrêmement importantes.
03:49Comment les laboratoires se préparent-ils à l'arrivée de ces génériques
03:53et des biosimilaires, comme vous dites ?
03:55Alors, pour ne pas tomber de façon abrupte de la falaise,
03:58il faut anticiper très longtemps à l'avance.
04:02Et il y a deux axes.
04:04Et le premier, c'est de faire le cycle de vie du médicament,
04:08c'est-à-dire de travailler de nouvelles formules,
04:11formulations de nouveaux modes de délivrance, d'administration,
04:15et puis d'associer à des principes actifs
04:17pour rendre le médicament plus efficace.
04:19Là aussi, on a un cas d'école, c'est Kétrouda,
04:22qui est un médicament biologique qui a, je pense, jusqu'à 30 milliards de chiffres d'affaires,
04:31pour lequel le laboratoire MSD a déjà préparé des nouvelles formules d'administration.
04:38C'est un anti-cancéreau qui s'administrait par perfusion,
04:44et aujourd'hui, la nouvelle formule, la nouvelle version s'administre par injection sous-quitanée.
04:49Ce sont des patients qui ont le cancer,
04:51et on comprend que l'amélioration du mode d'administration
04:54apporte quand même un confort de vie très important.
04:58Et en fait, quand la première version arrive sur le marché des biosimilaires,
05:02peut être copiée,
05:04un certain nombre de patients se sont déjà transférés sur la deuxième version,
05:10qui, si en plus répond aux conditions d'innovation, est brevetée.
05:13Donc en fait, cette gestion du cycle de vie produit
05:18permet d'atténuer les conséquences en anticipant sur de nouvelles formulations.
05:23Et l'autre axe pour éviter cette chute brutale,
05:27c'est d'avoir d'autres produits dans le portefeuille,
05:29et ça peut être des produits qu'on va développer en interne,
05:32croissance interne,
05:33ou ça peut être aussi des produits qu'on va chercher en externe.
05:36Je citais Johnson & Johnson avec la perte des 4 milliards.
05:39Malgré cette perte des 4 milliards,
05:42J&J a affiché des résultats très solides.
05:44Je crois plus 5% de chiffre d'affaires,
05:47c'est parce qu'ils avaient des produits qui étaient déjà dans le pipe
05:50et qui ont remplacé les produits qui tombaient dans le domaine public.
05:54Alors en dehors de ces solutions que vous venez d'évoquer,
05:57est-ce qu'on peut s'attendre à des fusions,
05:59à des rapprochements ou des partenariats technologiques
06:02qu'entre laboratoires ?
06:03Oui, c'est même obligatoire.
06:07Là aussi, on a une vraie différence entre la première falaise des brevets et la seconde.
06:12Première falaise des brevets, ça a donné vraiment lieu
06:16à une super consolidation dans le secteur, des méga-fusions.
06:20Lipitor, perte des brevets en 2009, c'est l'année où Pfizer a racheté YS pour 70 milliards.
06:26On a eu une vague de méga-fusions, puis en plus, après de la déconsolidation
06:31sur les médicaments moins matures.
06:33Aujourd'hui, c'est vraiment différent.
06:35On est sur du multimodal en acquisition.
06:39On peut faire des acquisitions d'entreprises, ce sont des plus petites entreprises.
06:42Il y aura peut-être une ou deux grosses fusions, mais ça restera très exceptionnel.
06:47On va acheter quelques molécules, une nouvelle technologie,
06:51et on va faire des partenariats pour prendre des options sur l'avenir.
06:56Chez Y, on publie un rapport chaque année pour étudier l'impact
06:59et les chiffres de ces fusions acquisitions.
07:02Ça donne quoi alors ?
07:03Alors, en 2026, on a déjà 150 milliards qui ont été investis.
07:08C'est le même chiffre qui a été investi sur toute l'année 2025.
07:12Deuxième information très intéressante, une source très importante d'innovation,
07:16les laboratoires que l'on suit vont chercher leurs innovations en Chine.
07:20Plus de 50% des partenariats, aujourd'hui, des montants des partenariats
07:24proviennent de l'innovation de Chine, notamment sur les nouvelles technologies,
07:28les nouvelles technologies, thérapie cellulaire, thérapie génique.
07:33Donc, on voit vraiment un regain très fort des acquisitions et des partenariats,
07:38avec aussi des investissements qui vont sur des produits moins matures.
07:42Donc, on fait des paris sur l'avenir,
07:44et aussi pouvoir avoir plusieurs sources dans son portefeuille.
07:49Pour terminer, on a parlé des conséquences pour les laboratoires,
07:52mais quelles sont les conséquences pour les patients ?
07:54Alors, moi, je suis convaincue que les patients et les systèmes de santé
07:57seront les gagnants de cette seconde falaise des brevets,
08:00parce que, d'abord, on va avoir accès à des médicaments
08:03qui sont déjà des médicaments très innovants.
08:05On parlait des anticancéros, des anti-inflammatoires,
08:08à un tarif plus avantageux, grâce à l'entrée des concurrents génériques ou biosimilaires.
08:14Et compte tenu de la pression sur les systèmes de santé,
08:18ces réductions de prix vont être intéressantes.
08:22Mais surtout, quand on voit le montant qui est investi par l'industrie sur la R&D,
08:27qu'on relie ça à l'intelligence artificielle,
08:29qui va permettre également de booster la R&D.
08:32C'est vraiment un secteur qui n'avait pas beaucoup changé depuis de nombreuses années.
08:36Là aussi, on voit de nombreuses acquisitions dans le secteur IA pour la R&D.
08:40Je suis convaincue, et pour terminer toujours sur cette image de la falaise,
08:44qu'il va y avoir de nouvelles percées pour les patients
08:47avec des médicaments radicalement innovants au bénéfice de la santé.
08:52On va suivre tout ça avec intérêt.
08:54Merci Virginie Lefebvre-Dutilleul.
08:56Je rappelle que vous êtes avocate associée chez EY, société d'avocats.
08:59Je vous remercie.
09:00Tout de suite, on change de domaine.
09:02On va s'intéresser à un arrêt en matière de droit social
09:06sur le harcèlement sexuel d'ambiance.