00:00Je reçois Pascal Deizagir, PDG de Corsair, président de la Fédération Nationale de l'Aviation et de ses métiers.
00:06Bonjour Pascal Deizagir, ravi de vous recevoir dans la matinale de l'économie.
00:09Juste avant de commencer cette interview, vous m'avez dit être dans l'aviation, dans l'aérien,
00:14c'est gérer des crises en permanence. En voilà encore une.
00:17En grande partie, donc en voilà une de plus, exactement.
00:20Qu'est-ce qui est le plus inquiétant pour vous aujourd'hui, si vous êtes réellement dans l'inquiétude ?
00:23Est-ce que c'est le prix du kérosène ? Est-ce que ce sont les stocks ?
00:27Qu'est-ce que c'est ? Comment on va répercuter tout ça sur le prix des billets ?
00:32Comment ne pas perdre de l'argent ?
00:33Franchement, c'est le prix du kérosène.
00:34Alors il y a l'impact trafic, mais toutes les compagnies ne sont pas affectées,
00:38puisque c'est principalement les destinations vers les pays du Golfe, un peu vers l'Asie.
00:44Mais c'est vraiment l'impact économique de l'augmentation du prix.
00:47C'est très simple. Par rapport au niveau, auquel était le kérosène avant le conflit,
00:52les prix évoluent entre deux fois et deux fois et demi ce niveau.
00:56Donc c'est considérable.
00:58Avant la crise, le kérosène représentait environ 25% du total des coûts d'une compagnie aérienne.
01:05Et là, il évolue entre 40 et 45%.
01:08Donc bien évidemment, les comptes financiers des compagnies vont être impactés.
01:11C'est une ponction sur la trésorerie supplémentaire.
01:15Et le sujet, c'est voir comment on va absorber ce surcoût.
01:18Justement, c'est quoi vos options ?
01:20C'est augmenter le prix des billets ?
01:22Quelles sont les options ?
01:23La première option, effectivement, c'est l'augmentation du prix des billets.
01:27C'est absolument inévitable.
01:29On ne peut pas ne pas essayer de répercuter cette augmentation.
01:33Mais nous l'avons fait et nous le faisons de façon très modérée.
01:36C'est-à-dire, on est bien en deçà de ce qu'il faudrait.
01:39Pour une raison très simple, c'est qu'on ne doit pas tuer,
01:41on ne doit pas casser la dynamique de la demande.
01:44Parce qu'on a quand même des incertitudes sur les intentions de voyage des Français,
01:50sur la déformation des flux de trafic entre les différentes zones.
01:53Et puis n'oublions pas que nous sommes actuellement dans la période clé
01:57pour les réservations de l'été.
01:58Voilà.
01:59Donc, on a décidé de répercuter, mais de façon assez modérée.
02:03Ça veut dire quoi de façon modérée, concrètement ?
02:05Écoutez, s'agissant de Corsair, c'est 100 euros en allé-retour en classe économique.
02:10Ce qui n'est pas négligeable.
02:12100 euros supplémentaires sur le billet, c'est ça que vous dites ?
02:15Supplémentaires, absolument.
02:16Bon, pour d'autres destinations ou d'autres compagnies, ça peut être supérieur.
02:20Mais je vous dis, c'est très en deçà de l'augmentation du prix.
02:22La deuxième solution, mais qui est quand même assez marginale,
02:25c'est pratiquer des ajustements de capacité.
02:29Mais pour le marché français, en fait, ces ajustements de capacité sont très réduits.
02:33C'est-à-dire que les compagnies le font de façon très ciblée,
02:35très ponctuelle, sur quelques vols.
02:37Donc, vous n'avez pas d'ajustement massif de capacité,
02:39comme l'ont décidé d'autres compagnies internationales à l'étranger, par exemple.
02:44Oui, on a vu KLM qui supprimait 1% de ses vols en Europe.
02:47On a vu Lufthansa qui réduit ses capacités, en effet.
02:50Est-ce que c'est le moment d'être pragmatiquement dans les calculs mathématiques
02:54et effectivement de prendre ce genre de décision
02:57qui peut-être attendait depuis plusieurs mois pour les compagnies ?
02:59Ça, c'est évident. C'est-à-dire que la priorité, si vous voulez,
03:02c'est de sauvegarder l'économie, d'optimiser le coefficient de remplissage.
03:06Donc, si on constate qu'un vol n'est pas suffisamment rempli
03:09et va se révéler extrêmement déficitaire, on préfère l'annuler,
03:12tout en protégeant les passagers, parce qu'on a le vol la même jour,
03:17le vol du jour d'après, le vol du jour d'avant.
03:19Mais je vous dis, c'est très marginal.
03:22Par exemple, pour Corsair, ça ne concerne que quelques vols
03:26parce que les coefficients de remplissage sont déjà très élevés
03:28et donc on n'a pas cette capacité.
03:30Je reviens sur le kérosène.
03:32Il y a Maud Bréjon, qu'on entendait tout à l'heure dans le journal,
03:34qui disait que potentiellement, on pourrait taper à un moment
03:37dans les stocks stratégiques de kérosène.
03:40On peut tenir jusqu'à quand dans cette situation, finalement ?
03:44On a quel délai ? Le nombre de mois ? 3-4 mois l'été ?
03:47Alors, écoutez, ça c'est une situation que nous suivons
03:50de très très peu en liaison avec les pouvoirs publics.
03:52En général, nous avons six semaines de visibilité devant nous
03:56et c'est sur une base roulante.
03:58Effectivement, l'État a des stocks stratégiques pour trois mois.
04:03Ce qui nous permet quand même de tenir, de voir venir
04:06et de passer l'été tranquillement.
04:08Bon, donc ça, il faut quand même saluer le fait
04:11que la France a des stocks stratégiques
04:12parce que vous avez vu que dans d'autres pays européens,
04:14il y a déjà eu des ruptures.
04:16Et jusqu'à maintenant, nous n'avons été confrontés
04:19à aucune difficulté d'approvisionnement.
04:22Donc, bien sûr, il faut suivre l'évolution de la situation.
04:26Bien sûr, on espère tous que le conflit ne va pas perdurer
04:29parce que le problème, c'est que ça reflète la très grande dépendance
04:32de la France et de l'Europe en matière d'importation.
04:35C'est-à-dire que plus de la moitié du kérosène français et européen
04:40est importé des pays du Golfe,
04:42dont les exportations ont chuté de 60%.
04:45Donc, bien évidemment, ça, c'est un vrai sujet
04:47d'indépendance énergétique et de souveraineté nationale.
04:50Est-ce qu'il y aurait possibilité à un moment
04:52d'envisager des rationnements de kérosène ?
04:55Écoutez, on espère ne pas en arriver là.
04:57Je vous dis, avec les stocks stratégiques,
04:59trois mois et les six semaines de visibilité dont je vous parlais,
05:02on passe la saison été.
05:03On peut quand même espérer que le conflit aura été réglé d'ici là.
05:06Ce genre de crise pour les entreprises, c'est aussi un moment où on parle d'innovation,
05:12où on met en place des choses pour justement ne plus dépendre de certains fournisseurs,
05:16de certaines importations.
05:18Comment avancent les recherches sur le lit carburant,
05:24les carburants du futur finalement ?
05:27Est-ce que ce n'est pas maintenant qu'il faut mettre énormément d'investissements
05:30dans ces recherches-là ?
05:31Vous avez tout à fait raison et je peux vous dire que dès que nous serons sortis de la crise,
05:35c'est le combat que je vais reprendre auprès des pouvoirs publics.
05:38Vous savez que j'appelle à la constitution d'une filière française de carburant durable
05:44et européenne parce qu'aujourd'hui, nous avons des quantités ridicules.
05:48Vous savez, c'est 2% de notre consommation,
05:51à des tarifs d'ailleurs qui sont très élevés puisque c'est 3-5 fois le kérosène,
05:55alors que c'est un moyen de s'affranchir justement des importations de kérosène,
06:00de nos capacités de raffinage qui sont insuffisantes
06:02puisque ce carburant durable, il vient de la biomasse d'huile usagée,
06:07de déchets végétaux et ensuite effectivement, il y a une deuxième étape
06:11qui est le ISAF, c'est-à-dire un carburant de synthèse
06:15pour lequel aujourd'hui vous n'avez quasiment aucune capacité de production.
06:19Donc quand nous disions le carburant durable,
06:21c'est un levier pour la décarbonation du secteur aérien,
06:24ce n'est pas seulement ça, c'est un levier indispensable
06:27pour l'indépendance énergétique et la souveraineté nationale.
06:30Mais mettre en place une filière comme ça, ça prend combien de temps ?
06:32Je me rappelle qu'il y a 3 ans au Bourget, on en parlait énormément,
06:34c'était le sujet il y a 3 ans.
06:36Ça prend des années, donc soyons clairs,
06:38ce n'est pas la solution à court terme
06:40parce que les quantités nécessaires n'existent pas,
06:44mais en revanche, vous savez, il faut toujours préparer l'avenir
06:46et ce serait bien que l'on tire les enseignements quand même des crises actuelles.
06:51Et qu'on soit moins dépendants, effectivement.
06:52Je vais vous poser le temps qu'il reste des questions sur Corsair.
06:56Comment réagit le trafic, justement ?
06:59Quelles sont les perspectives par rapport à l'été ?
07:01Est-ce que les passagers, pour le moment, sont encore présents ?
07:04Alors, les passagers sont présents
07:06et la dynamique de la demande reste très bonne.
07:10Donc ça, c'est la grande satisfaction pour deux raisons.
07:12D'abord, nous avons un réseau de destination
07:15qui est resté à l'écart des zones de conflit
07:18et qui n'a pas été affecté, vous voyez, par des modifications de route
07:21qui se traduisent par des allongements,
07:23donc des consommations supplémentaires.
07:25Bon, deuxièmement, en fait, nous sommes plutôt sur des destinations report.
07:29C'est-à-dire, on constate que les voyageurs ont tendance
07:33à se reporter sur d'autres destinations.
07:35Donc, soit vers l'ouest de la planète,
07:36bien sûr, les destinations de proximité,
07:39ça sera le cas de l'Hexagone,
07:41et puis toujours des mêmes, vous savez,
07:42destinations du bassin méditerranéen, Espagne, Portugal, Italie, Grèce,
07:46qui sont toujours les grands vainqueurs des vacances.
07:48Et s'agissant du long courrier,
07:49il y a des destinations de report qui apparaissent très, très nettement.
07:52Pour ce qui nous concerne, les Antilles, extrêmement dynamique,
07:55même la Réunion, l'île Maurice,
07:57parce qu'évidemment, nous n'avons plus la concurrence
07:59des compagnies de golf et d'Emirates,
08:01et puis l'Afrique n'est pas affectée
08:04par la situation actuelle.
08:06Donc, nous, on continue à avoir une dynamique extrêmement forte,
08:10ce qui fait que nous n'envisageons aucun ajustement
08:12de notre programme de vol.
08:14Air France a quitté Orly fin mars.
08:16Est-ce que vous avez senti déjà qu'il y avait des conséquences
08:19sur vos vols à vous ?
08:20On a des conséquences qui sont favorables, évidemment,
08:22puisque comme nous n'avons plus la concurrence des vols d'Air France,
08:26et que l'aéroport est quand même
08:28l'aéroport plébiscité par les clients,
08:31parce qu'il est plus simple,
08:32il est plus simple d'utilisation,
08:34il est plus simple d'accès.
08:35Il y a la ligne 14 maintenant,
08:37qui fait que vous êtes relié au centre de Paris
08:38en un temps record.
08:40Donc, effectivement, on a déjà cet impact positif.
08:43Je reviens sur les prix dont on a parlé tout à l'heure,
08:46avec un exemple.
08:47Il y a Volotea qui facture des surtaxes
08:51juste avant le départ des vols,
08:53c'est-à-dire une fois les billets déjà achetés.
08:55Qu'est-ce que vous pensez de ces pratiques-là ?
08:57On a un contexte, évidemment,
08:59mais est-ce que c'est finalement une bonne stratégie
09:03à mettre en place pour les compagnies,
09:05vu la confiance que ça va impliquer sur les passagers ?
09:08C'est une pratique que la FNAM ne soutient pas
09:10et qu'en tant que président de Corsair,
09:13je ne ferai pas,
09:13parce qu'il faut donner aussi de la visibilité aux clients
09:16et donc on ne peut pas faire n'importe quoi.
09:19Donc, effectivement,
09:19on augmente la surcharge de carburant,
09:21elle est là.
09:22On le fait que pour les billets vendus dans le futur,
09:25donc évidemment, il n'y a aucune rétroacte.
09:27Pas de surprise.
09:27Il n'y a pas de surprise
09:29et donc il faut avoir un cadre stable
09:31et lisible pour le passager.
09:33Merci beaucoup, Pascal Léisaguerre,
09:34d'être venu, PDG de Corsair
09:36et président de la FNAM,
09:37la Fédération Nationale de l'Aviation
09:39et de ses métiers.
09:40Merci beaucoup d'être venu
09:41dans la matinale de l'économie.
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