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À l'heure des débats essentiels sur la domination masculine, la charge mentale, #MeToo... quelle est la modernité de la vie et de l'oeuvre Simone de Beauvoir ? Pourquoi reste-t-elle une référence pour la majorité des féministes du monde entier ? Pourquoi "Le Deuxième Sexe" est-il toujours un livre incontournable ?
Ce film retrace la trajectoire, les lignes de force d'un des esprits les plus libres du XXIe siècle. L'ambition de ce documentaire est de rendre "vivante", contemporaine l'auteure des "Mémoires d'une jeune fille rangée". Pour cela des archives exceptionnelles, et le témoignages de femmes puissantes venues d'horizon divers. Leïla Slimani insiste sur l'importance de Beauvoir dans tout le monde arabe, la modernité de ses combats. Elisabeth Badinter , qui l'a bien connu, raconte avec émotion la façon dont Beauvoir " a ouvert la cage pour toutes les femmes". Mais aussi Titiou Lecoq, féministe qui pointe la pertinence encore aujourd'hui des analyses du " Deuxième Sexe" jusque "devant le panier de linge sale" . Année de Production : 2021

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Transcription
00:05En 1950, Simone de Beauvoir reçoit la lettre suivante.
00:09« Je rédige ces lignes en cachette de mon mari. J'ai peur qu'ils me surprennent.
00:15Je suis très malheureuse avec lui, il est violent.
00:18Mais votre livre me donne le courage d'imaginer une autre vie. »
00:43« La femme reste toujours subordonnée à l'homme. La plupart du temps, elle est vraiment un objet sexuel ou
00:49une servante économique.
00:51Elle est toujours sous-payée, elle n'a pas du tout des chances égales à celles de l'homme.
00:54Elle est toujours asservie à la maternité, au foyer. Je ne crois pas du tout qu'il y a eu
00:58de progrès, malheureusement. »
00:59Le deuxième sexe s'est imposé comme la référence des féministes du monde entier.
01:06Et la vie que Beauvoir s'est inventée sert de modèle.
01:11« On est condamnés à être libres et donc on est condamnés à se battre.
01:14On ne peut pas s'enfermer simplement dans le statut de victime. »
01:18« Il y a l'intelligence et derrière, il y a la volonté. Il y a vraiment la volonté en
01:22marche.
01:22Elle sait ce qu'elle veut et elle va y aller. »
01:28Beauvoir est née au début du XXe siècle.
01:30« À l'époque, on ne reconnaît ni le droit de vote des femmes, ni l'autonomie financière, ni l
01:35'avortement. »
01:37« Elle ouvre, je dis, la cage de la prison dans laquelle sont infirmées les femmes depuis des millénaires. »
01:47« Ah ! Vous vous rendez compte ? C'était enthousiasmant. »
01:52« Elle est devenue une icône de la révolte. Elle a compris, mieux que personne, que rien n'est jamais
01:57acquis. »
02:02Aux États-Unis, face aux conservateurs qui remettent en cause l'avortement, on la cite.
02:08« N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse, pour que les droits des femmes
02:15soient remis en question. »
02:18L'auteur des mémoires d'une jeune fille rangée est une figure centrale en Occident.
02:23Mais pas seulement.
02:25« Dans le monde dans lequel j'ai grandi, au Maroc, mais avec toutes les féministes que je côtoie dans
02:30le monde arabe, en Arabie saoudite, en Égypte, elles ont toutes lu Beauvoir. »
02:34« Et Beauvoir, pour toutes ces filles, a représenté un basculement dans leur vie. »
02:39« C'est ça, nous avons fait, social, solidarité ! »
02:45Mais Beauvoir est trop souvent réduite à l'image d'une militante austère, alors qu'elle était infiniment plus humaine.
02:52« Et maintenant, voici une nouvelle qui intéressera toutes les maîtresses de maison. »
03:07« Un stop-gaz automatique du four permettra aux maîtresses de maison de rejoindre leur mari à la pêche. »
03:14Son regard sur la réalité de la vie des femmes est formidablement concret.
03:19Elle parle de la charge mentale, de la double journée, des hommes qui ne font rien, ou si peu à
03:25la maison.
03:27« Et si les femmes faisaient la révolution sur ce plan-là, sur le plan du travail ménager, si elles
03:33le refusaient, si elles obligeaient les hommes à le faire avec elles,
03:35eh bien, si ceci était changé, toute la société en serait bouleversée. »
03:40Elle analyse le machisme ordinaire, la femme-objet, réduite à un trophée, à un appareil reproducteur.
03:50Dans les pudibons des années 50, elle n'hésite pas à parler des règles, du clitoris.
03:56Elle assume sa liberté sexuelle.
03:59« C'est-à-dire que moi aussi j'ai bien aimé une paix de monogramme, fidèlement. »
04:04Mais comment a-t-elle conquis sa liberté ? Car elle n'est pas née Beauvoir, elle l'est devenue.
04:27Tout commence dans le Paris chic de la belle époque.
04:32C'est dans ce monde que Simone voit le jour, dans un bel immeuble du boulevard Montparnasse, le 9 janvier
04:381908.
04:51Sa mère, Françoise, vient d'une famille riche et pieuse.
04:55Son père est un avocat mondain, beau-parleur.
05:03Comme dans la plupart des familles bourgeoises, les Beauvoirs vivent essentiellement de leur rente.
05:07Les mariages sont arrangés.
05:10Très tôt, la petite Simone montre un caractère exceptionnel.
05:16« Elle a les yeux d'une petite fille qui pense, et en même temps, une énergie sur le visage,
05:25et même dans sa position, qui ne fait qu'attirer le regard. »
05:32Toute jeune, elle a une conscience aiguë d'être avant tout un être autonome.
05:39À 7 ans, alors qu'elle joue au jardin du Luxembourg, une dame la félicite pour ses ravissants petits mollets.
05:47Simone s'indigne.
05:48« Je ne suis pas un corps, je suis moi. »
05:57Enfant, elle dévore tous les livres.
05:59C'est elle qui apprend à lire à sa soeur cadette.
06:03Et très vite, elle commence à écrire.
06:07Elle rédige un livre de 100 pages, qui commence par ses lignes.
06:11Marguerite, elle prend soin de ses soeurs, du ménage.
06:16« Mais j'ai commencé à vouloir vraiment écrire, je sais, alors que là, c'était très décidé, vers 15
06:20ans,
06:20sur un carnet, comme en ont les jeunes filles,
06:23et où on me demandait quelles étaient mes préférences, mes fleurs favoris, etc.
06:26Qu'est-ce que je voulais apprendre plus tard ?
06:28Et j'avais écrit, là, sans hésiter du tout, un écrivain célèbre. »
06:31« Moi, je serais une auteure célèbre. »
06:34« Elle le sait. »
06:35« Elle a même presque le sentiment qu'on l'appelle. »
06:38« Elle dit qu'elle entend une sorte de voix en elle, quelque chose qui dit qu'elle sera quelqu
06:43'un. »
06:43« Je parle sur le marché pour une femme. »
06:45« C'était la meilleure, et même peut-être la seule façon que je voyais à l'époque,
06:49à moins d'être reine d'Angleterre, de se faire un nom, d'être quelqu'un. »
06:53« Dès l'âge de 9 ans, Simone est inscrite au cours Désir,
07:04un institut catholique pour jeunes filles de bonne famille. »
07:10« À l'époque, Simone est très croyante,
07:12et elle conservera sa vision binaire du bien et du mal,
07:16même après avoir perdu la foi, à 15 ans. »
07:22« Dès son arrivée dans cette école,
07:23elle a un coup de foudre amical, presque amoureux,
07:26pour une camarade de classe, Elisabeth Lacoin, dite Zaza. »
07:33« Durant 10 ans, Simone et Zaza seront comme deux sœurs jumelles. »
07:39« Zaza vient elle aussi d'une famille bourgeoise.
07:41Elle l'impressionne Beauvoir par son intelligence et son insolence. »
07:48Zaza ose se moquer de sa mère, des conventions sociales.
07:53« Pour moi, c'est Zaza qui l'émancipe, c'est le contrepoint,
07:57c'est celle qui lui dit qu'effectivement, on peut rêver d'autre chose que cette vie bourgeoise. »
08:02Les deux inséparables, selon leur expression, partagent leur lecture.
08:07Fascinées en particulier par les auteurs qui écrivent sur le temps,
08:11Bergson, Proust.
08:13Elles sont hantées par le temps qui passe,
08:16le temps perdu, le néant.
08:21Comme Simone, Zaza rêve d'un mariage romantique.
08:25Elle est amoureuse d'un jeune philosophe.
08:29Mais ses rêves vont se briser.
08:32Ses parents refusent d'envisager son mariage avec un étudiant sans le sou.
08:39Folle de chagrin, elle déprime, tombe malade.
08:43Zaza meura 21 ans.
08:45Beauvoir ne l'oubliera jamais.
08:49Elle considère que la bourgeoisie a tué sa meilleure amie d'enfance
08:53et elle va en garder une colère terrible.
08:55Accepter d'être elle-même, ça veut dire dire merde à la bourgeoisie.
08:59Ça veut dire refuser tous ses codes,
09:01refuser cette vie qu'on essaye de lui imposer.
09:03Ça va être une tragédie personnelle
09:06et ça va être le moteur aussi de son combat.
09:09Faire qu'il n'y ait plus de Zaza.
09:11Faire que plus aucune femme n'ait le besoin de renoncer à ce qu'elle est
09:15parce que les maris, parce que le mariage,
09:18parce que la religion veut les obliger à correspondre
09:21à un certain modèle de femme, à un éternel féminin.
09:25Dans ses mémoires d'une jeune fille rangée,
09:28Beauvoir racontera plus tard
09:29comment elle s'est arrachée à la vie bourgeoise qui l'attendait.
09:34Comment elle a décidé de ne jamais se sacrifier comme Zaza,
09:38de ne jamais étouffer ses rêves comme sa mère.
09:42Cette femme, trompée par son mari,
09:44qui s'est usée à tenir son intérieur.
09:49Sa fille s'est construite en opposition vis-à-vis de sa mère.
09:53Elle n'a pas envie de devenir comme ça.
09:55Et elle comprend aussi que cette idée du sacrifice,
09:58cette idée du dévouement, malheureusement,
10:00elle n'apporte pas épanouissement à la femme.
10:02Mais la plupart du temps, elle apporte plutôt du ressentiment,
10:05de l'aigreur.
10:06Et je pense qu'elle se dit, moi, je ne veux jamais vivre ça.
10:08Elle écrit, je me construirai une force
10:12où je me réfugierai à jamais.
10:14Je veux vivre la grande aventure d'être soi.
10:26Beauvoir le sait.
10:27Son salut viendra du savoir, des livres.
10:31En 1925, après son bac,
10:34elle s'inscrit à la Sorbonne.
10:36Pendant quatre ans,
10:37elle passe ses journées et ses soirées
10:40enfermées à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
10:46Elle ne s'est pas inscrite à une ou deux licences,
10:49mais à huit.
10:51Lettres, mathématiques, latin, grec, sociologie, philosophie.
10:58Elle fonctionne de façon systématique.
11:01Elle veut tout savoir.
11:03Et sa puissance de travail est unique.
11:11Elle n'a aucun complexe.
11:13Non, mais c'est elle.
11:13Jusqu'à elle a une telle excitation intellectuelle,
11:16de plaisir, de penser, de réfléchir,
11:18de décortiquer les choses,
11:20qu'elle y va, elle est dans le jeu,
11:22dans vraiment le plaisir,
11:23presque la jouissance sexuelle intellectuelle.
11:26Passionnée par la philo,
11:27elle veut préparer l'agrégation.
11:29Mais ses parents s'y opposent.
11:32Ils veulent bien comprendre qu'elle puisse faire des lettres,
11:35et comme ça, elle pourra enseigner,
11:36elle pourra devenir institutrice,
11:37mais de la philo,
11:38ils trouvent là encore une espèce de péché d'orgueil.
11:41Donc, elle fait la grève du silence.
11:43Et face à ses parents,
11:44elle refuse de parler.
11:47Ses parents finissent par céder.
11:49À partir de 1927,
11:51Beauvoir prépare l'agrégation de philosophie à la Sorbonne.
11:54Mais elle ne bénéficie pas
11:57de l'exceptionnelle formation des classes préparatoires.
12:01Car l'école normale supérieure
12:03est alors interdite aux femmes.
12:06Et pourtant,
12:07ses capacités intellectuelles
12:09impressionnent les jeunes normaliens
12:11croisés au quartier latin.
12:16Il la surnomme affectueusement le castor.
12:19Beaver en anglais.
12:21Car, disent-ils,
12:22les castors vivent en bande
12:23et ils ont l'esprit constructeur.
12:26Un surnom qu'elle gardera toute sa vie.
12:29Elle fait des études très très rapides.
12:31Elle finit sa licence en même temps
12:33qu'elle va commencer l'agrégation.
12:35Donc, elle brûle les étapes.
12:36Elle est plus rapide que n'importe qui à ce moment-là.
12:39En juillet 1929,
12:41Beauvoir révise l'agrégation
12:43avec la bande de jeunes normaliens,
12:45dont un certain Jean-Paul Sartre.
12:51Sartre a la réputation d'être le plus laid,
12:54le plus sale,
12:55le plus brillant,
12:56le plus drôle.
12:59Très vite, il y a eu une sympathie
13:01très grande entre Sartre et moi.
13:02Et puis, il était terriblement obstiné
13:05dans cette théorie.
13:06Il pensait vraiment toute la journée.
13:08Il était plus intelligent que tous les autres,
13:10d'une part.
13:11Et puis, il avait une vitalité,
13:12une générosité,
13:13une chaleur,
13:14une drôlerie,
13:15enfin, quelque chose
13:16qui a fait quelqu'un,
13:17à mes yeux du moins,
13:18de très fascinant.
13:19Sartre et Beauvoir
13:21sortent premier
13:21et second à l'agrégation.
13:24Une fusion intellectuelle s'opère.
13:26Ils ne se quittent plus.
13:30Sartre répondait exactement
13:32au vœu de mes 15 ans.
13:33Il était le double
13:34en qui je me retrouvais.
13:39Un dialogue s'instaure
13:41qui va durer toute leur vie.
13:43Une alchimie intellectuelle
13:45parce que c'était elle,
13:47parce que c'était lui.
13:49Un amour qui les renforce
13:51sans les asservis.
14:05Ce sont deux consciences libres
14:07qui se rencontrent
14:08et qui ont envie de cheminer
14:10ensemble dans la vie
14:12sans s'empêcher,
14:14sans empêcher l'autre
14:15de faire ce qu'il a envie de faire.
14:17Je les vois, pour ma part,
14:20moins comme des amants magnifiques
14:24que comme une relation
14:30très fluide entre les deux,
14:33très tendre.
14:35Il y a quelque chose pour moi
14:36de fraternel entre les deux
14:38et qui ne pourra jamais se casser, au fond.
14:47En 1931,
14:48pour son premier poste,
14:50elle est nommée professeure à Marseille.
14:52Quant à Sartre,
14:53l'éducation nationale
14:54l'envoie au Havre.
14:59La séparation est cruelle.
15:02Mais quand Sartre lui propose
15:03le mariage,
15:04seule façon d'être mutée
15:05dans la même ville,
15:07elle refuse,
15:07sans hésiter.
15:09Pas question de céder
15:11au modèle bourgeois.
15:18Beauvoir enseigne la philosophie
15:20au lycée de filles Mont-Grand.
15:22Elle choque ses collègues
15:24en faisant l'éloge
15:25d'auteurs homosexuels
15:26comme André Gide.
15:30Dès qu'elle a du temps libre,
15:32elle écrit,
15:33commence un roman
15:34inspiré du drame de Zaza.
15:37Et les week-ends,
15:38elle se lance
15:39dans des escapades
15:40autour de Marseille.
15:43Elle peut marcher
15:44jusqu'à 10 heures,
15:45chaussée de simples espadrilles.
15:47Elle veut tout découvrir
15:49et n'hésite pas
15:50à partir seule
15:51sur les chemins.
15:54Je me disais,
15:56de toute façon,
15:57je vivrai sans peur.
15:58Je ne veux pas avoir peur
15:59de ceci,
15:59de cela.
16:00J'ai toujours été plutôt
16:02à affronter les dangers
16:03qu'à les fuir.
16:04Là aussi,
16:05elle a une espèce d'énergie
16:06parce qu'à un moment,
16:07elle se lance
16:07dans des randonnées
16:09complètement dingues.
16:09Elle marche pendant des heures
16:10toute seule,
16:11elle est pied en sang
16:12et elle avance,
16:13elle avance,
16:13elle avance.
16:15Beauvoir sort plus forte
16:16de cette année marseillaise.
16:18Elle a su maîtriser
16:20sa peur de la solitude.
16:24En 1932,
16:26elle est nommée à Rouen,
16:27pas loin du Havre
16:28où enseigne Sartre.
16:31Depuis leur rencontre,
16:32ils forment un couple libre,
16:34avant l'heure.
16:36Dans le pacte
16:37qu'ils ont scellé,
16:39ils sont l'un pour l'autre
16:40l'amour nécessaire,
16:41mais s'autorisent,
16:42selon leur formule,
16:43des amours contingentes,
16:45parallèles.
16:48Entre Rouen,
16:49le Havre et Paris,
16:50se mettent en place
16:52autour d'eux
16:52ce qu'ils nomment
16:53la petite famille.
16:57Ils s'appellent Bost,
16:58Olga,
16:59Vanda.
17:01La plupart ont été
17:02leurs élèves.
17:04Ils habitent
17:04dans de modestes hôtels,
17:06écrivent,
17:07font la fête,
17:08picole,
17:09tombent amoureux.
17:11Beauvoir couche avec Bost,
17:12mais aussi avec Olga.
17:16Il y a effectivement
17:17une fréquentation
17:19assidue
17:20des femmes.
17:22Les amitiés
17:23ou les amours
17:24féminines
17:24ont été
17:25une dimension
17:26très importante
17:27de Beauvoir
17:27et peu commentée.
17:29Beaucoup,
17:29beaucoup de femmes
17:30sont attirées
17:30à la fois par les hommes
17:32et à la fois par les femmes.
17:33Mais cette tendance
17:33est très fortement réprimée
17:35par la société
17:36telle qu'elle est
17:37qui persuade la femme,
17:38qui veut la persuader,
17:39que finalement,
17:40sa fonction sexuelle
17:41c'est avant tout
17:41une fonction reproductrice
17:43et que ça doit passer
17:44nécessairement
17:45par un erratisme
17:47hétérosexuel.
17:48Donc il y a cette idée aussi
17:49qu'on n'est pas enfermé
17:51dans une identité sexuelle,
17:54qu'on peut passer
17:55de l'un à l'autre,
17:56avoir envie de se découvrir,
17:57de découvrir son corps,
17:58tomber amoureuse
17:59d'un être
18:00plus que d'un genre
18:01ou d'un sexe.
18:03Donc je trouve
18:04qu'il y a une modernité,
18:06enfin quelque chose
18:06de révolutionnaire là-dedans.
18:10A l'époque,
18:11tous les manuscrits
18:12de Beauvoir sont refusés,
18:13mais pas question
18:14de renoncer.
18:15Sa priorité,
18:16c'est la littérature,
18:18pas la politique.
18:23Un exemple.
18:24En 1933,
18:26elle rend visite
18:27à Sartre à Berlin.
18:30Sartre succède
18:31à Raymond Aron,
18:32son petit camarade
18:33de l'école normale supérieure,
18:34comme professeur
18:36à l'Institut français
18:37en Allemagne.
18:41Hitler vient de prendre
18:43le pouvoir.
18:45La menace nazie
18:46et l'antisémitisme
18:47règnent.
18:51Pourtant,
18:52contrairement à Aron,
18:54ni Beauvoir
18:54ni Sartre
18:55ne prennent la mesure
18:56du danger.
19:00Entre 1933 et 1939,
19:03Hitler multiplie
19:04coup de force
19:04et provocation.
19:09Mais Beauvoir,
19:10comme la grande majorité
19:12des Français,
19:13reste pacifiste.
19:16Et quand la France
19:17signe les accords
19:18de Munich,
19:19un pacte de non-agression
19:20avec l'Allemagne,
19:21elle avoue,
19:22comme beaucoup,
19:23un lâche soulagement.
19:32Un an plus tard,
19:34c'est la guerre.
19:38Peu après sa mobilisation,
19:41Sartre est fait prisonnier
19:42en Allemagne.
19:47Simone,
19:49professeure à Paris
19:49depuis trois ans,
19:51se retrouve seule.
19:53Elle assiste
19:54à la débâcle
19:55de juin 40.
20:19Le choc est terrible.
20:21Elle prend conscience
20:23pour la première fois
20:24que prise dans les fracas
20:25de l'histoire,
20:26elle ne maîtrise pas
20:27son existence.
20:33Beauvoir n'a aucune sympathie
20:35pour le régime de Vichy.
20:36Elle déteste
20:37les valeurs conservatrices
20:38qu'il incarne.
20:43En 1941,
20:45quand Sartre relâché
20:46revient à Paris,
20:48ils vont même tenter
20:48de réunir
20:49quelques intellectuels
20:50opposants.
20:51Mais très vite,
20:53cette initiative
20:53tourne court.
20:55Ils ne s'engageront
20:56pas davantage.
20:58Ils sont résistants
21:00dans l'esprit.
21:02Mais au fond,
21:03Sartre et Beauvoir
21:04se sont comportés
21:04comme la plupart
21:05des Français.
21:06Ils étaient dans
21:07cette complicité objective
21:09de tous les Français
21:09avec l'occupant allemand.
21:12Oui, ils ont été résistants
21:13du point de vue
21:14des idées,
21:15mais pas de l'action
21:15du tout.
21:20Dans les faits,
21:22leur priorité
21:22est de vivre
21:23au jour le jour.
21:28Chaque matin,
21:29ils se retrouvent
21:30au Flore
21:30pour écrire
21:31car seuls
21:32les cafés
21:32sont chauffés.
21:35Dans sa petite
21:36chambre d'hôtel,
21:38Beauvoir
21:38improvise des repas
21:39pour les amis.
21:43Ses préoccupations
21:44principales,
21:45c'est faire à manger,
21:45c'est trouver
21:46de quoi se nourrir
21:48et nourrir
21:49la petite famille.
21:50C'est,
21:50en quelque sorte,
21:51organiser la vie
21:52au quotidien.
21:57Durant la guerre,
21:59Sartre et Beauvoir
22:00vont petit à petit
22:00s'intégrer
22:01à la vie artistique
22:02et littéraire.
22:05Ils deviennent amis
22:07avec Camus,
22:08le sculpteur
22:09Giacometti,
22:10Picasso,
22:12Hemingway.
22:14En 1943,
22:16Gallimard publie
22:17« L'être et le néant »
22:18de Sartre
22:19et le roman
22:20de Beauvoir,
22:21l'invité.
22:22Dans ce texte,
22:23le castor
22:24s'inspire
22:24du trio amoureux
22:26vécu avec Olga
22:27et Sartre.
22:28Elle parle
22:29de désir,
22:30de jalousie,
22:30de folie.
22:32Le succès
22:32est immédiat.
22:33On l'évoque même
22:34pour le prix Goncourt.
22:39En 1944,
22:41le conflit
22:42touche à sa fin.
23:10Beauvoir a changé.
23:11Elle est très loin
23:12de la professeure
23:13inconnue
23:14et apolitique
23:15des années 30.
23:17Avec la guerre,
23:18elle a compris
23:19que son destin
23:19est lié à l'histoire
23:21et aux autres.
23:28Avec Sartre,
23:29elle compte bien
23:30s'engager
23:31et façonner
23:32le monde qui vient.
23:42A partir de la publication
23:44de l'invité,
23:45Beauvoir s'impose
23:46comme une auteure
23:47majeure.
23:48Elle multiplie
23:49romans
23:49et ses théâtres.
23:54Tous les hommes
23:55sont mortels.
24:00les bouches inutiles
24:03pour une morale
24:04de l'ambiguïté.
24:05Pyrus
24:06et cinéas.
24:08Elle obtiendra
24:09le prix Goncourt
24:10quelques années plus tard
24:11pour les mandarins.
24:15La conférence de Sartre,
24:17l'existentialisme
24:18est un humanisme,
24:19est un véritable événement.
24:22L'anticonformisme
24:23du couple
24:24Sartre-Beauvoir
24:24fascine.
24:25Ils incarnent
24:26la mode existentialiste
24:28qui envahit
24:29Saint-Germain-des-Prés.
24:30Et ils ne sont pas
24:31les derniers
24:32à s'amuser.
24:50Sartre-Beauvoir
24:55Existentialisme
24:56Est-ce que vous en savez
24:57vous autres ?
25:12Sartre-Beauvoir
25:48Dans cet après-guerre,
25:50Sartre et Beauvoir
25:51sont sur tous les fronts.
25:55Ils font de la revue
25:56Les Temps Modernes
25:57dont Beauvoir
25:57deviendra le pilier.
25:59Le titre est inspiré
26:01d'un film de Charlot
26:01qu'ils adorent.
26:06Leur volonté
26:07est de peser
26:08sur les choix
26:09idéologiques
26:10et politiques
26:10qui se dessinent.
26:13Pour cela,
26:14ils réunissent
26:15les plus brillants esprits
26:16de l'époque.
26:17Camus,
26:18Aron,
26:19Mauriac.
26:22La notoriété
26:24de Beauvoir
26:24est telle
26:25qu'elle est invitée
26:26pour une tournée
26:26de conférences
26:27aux Etats-Unis.
26:38Elle découvre
26:39pour la première fois
26:40New York.
26:41Elle est fascinée.
26:42Il y a quelque chose
26:44dans l'air
26:44qui rend le sommeil
26:45inutile,
26:46dit-elle.
26:47Elle est prise
26:48dans un tourbillon
26:48de conférences,
26:49cocktails,
26:50soirées.
27:00Elle observe
27:01les femmes
27:02qui, souvent,
27:03parlent chiffon
27:03entre elles
27:04quand les hommes
27:05discutent
27:05argent et politique.
27:08Elle,
27:09qui s'est toujours
27:09sentie l'égale
27:10des hommes,
27:11trouve les Américaines
27:12très dépendantes
27:13de leur mari.
27:16En marge
27:17de ses conférences,
27:19elle devient
27:19amie
27:20avec le grand
27:20écrivain noir
27:21Richard Wright,
27:23petit-fils
27:23d'esclaves.
27:26Avec lui,
27:27elle découvre
27:28la ségrégation
27:29qui règne
27:29à Harlem.
27:35Le racisme,
27:37c'est la doctrine
27:38qui pense
27:39justifier
27:39d'établir
27:40des discriminations
27:41entre les êtres humains
27:43t'appelle leur race.
27:45Eh bien,
27:45le sexisme,
27:46c'est l'attitude
27:47qui prête
27:47à établir
27:48des discriminations
27:48entre les êtres humains
27:49t'appelle leur sexe.
27:51Se met en place
27:51dans son esprit
27:52effectivement un parallèle
27:53entre la ségrégation
27:55raciale
27:56et la ségrégation
27:57sexiste.
27:59Sur les conseils
28:00d'une amie,
28:00Simone contacte
28:01un écrivain communiste,
28:02Nelson Algren.
28:04Il écrit
28:04sur les déclassés
28:05du rêve américain.
28:08Elle part
28:08le rencontrer
28:09chez lui
28:09à Chicago.
28:13Il habite
28:14dans une banlieue
28:15pauvre,
28:15dans une sorte
28:16de cabane
28:17sans salle de bain.
28:20Immédiatement,
28:21elle lui demande
28:21d'aller visiter
28:22les bas-fonds
28:23de Chicago.
28:26Elle n'a pas peur.
28:27Elle aime rentrer
28:28dans les bars
28:28un peu sombres
28:29et bizarres.
28:30Elle aime aller
28:30dans les quartiers
28:31où il y a
28:31des prostituées,
28:32les dealers.
28:33Elle goûte
28:34des drogues.
28:35Dès cette première rencontre,
28:37le coup de foudre
28:37est réciproque,
28:38bien plus passionnel
28:40qu'avec Sartre.
28:54C'est la naissance
28:58d'un amour fou.
29:00On découvre
29:01une Simone de Beauvoir
29:02presque midi nette.
29:05Elle montre
29:06un autre aspect
29:07de sa féminité
29:08et peut-être
29:10de ses désirs
29:12qui n'étaient pas
29:13satisfaits
29:14à Paris.
29:15Il y a quelque chose
29:16d'émouvant
29:18et de primaire.
29:21Avant son départ,
29:23Algren lui offre
29:24une bague en laiton,
29:25symbole de leur union.
29:27Elle la portera
29:28toute sa vie
29:29jusque dans son cercueil.
29:34Dans l'avion
29:35qui la ramène à Paris,
29:37Simone fond en larmes.
29:41Et dès son arrivée,
29:43elle lui écrit
29:43« Ma vraie et chaude place
29:45est contre votre cœur aimant. »
29:49Les lettres sont enflammées.
29:51Elle dit « J'ai envie de vous,
29:52je ne pense qu'à vous,
29:54j'ai envie de vous toucher,
29:55votre odeur me manque. »
29:57L'histoire d'amour
29:57entre Beauvoir
29:58et Algren
29:58durera plusieurs années.
30:00En toute transparence
30:02avec Sartre, bien sûr.
30:05Beauvoir
30:06retournera à Chicago,
30:07Algren viendra à Paris,
30:10ils s'écriront
30:11des lettres brûlantes.
30:19On a beaucoup l'osé
30:21sur le fait
30:21que dans sa correspondance
30:22avec Nelson,
30:24elle lui dit
30:25« J'aimerais être
30:26ta petite femme d'intérieur
30:27et je suis ta petite
30:29grenouille d'amour. »
30:31Et un truc un peu minodent,
30:32on dit « Vous voyez,
30:33la grande féministe, etc. »
30:34Elle voudrait être
30:35auprès de lui
30:36pour lui faire la cuisine,
30:38pour lui blanchir son âge,
30:40qu'elle peut plus
30:40se passer de lui,
30:41que c'est un manque terrible,
30:42qu'elle pleure.
30:43Sauf qu'au final,
30:45il lui dit
30:45« On se marie,
30:46tu viens vivre avec moi. »
30:47Elle dit « Non, pas du tout.
30:48Je vais rester à Paris
30:49avec Sartre. »
30:51Algren finira
30:52par rompre définitivement
30:54quelques années plus tard
30:55en lisant
30:56« La force des choses. »
31:00Dans ce texte autobiographique,
31:02elle relativise
31:03leur histoire d'amour
31:04au profit
31:04de son lien privilégié
31:06avec Sartre.
31:17À son retour des États-Unis,
31:19Beauvoir reprend un projet
31:20qu'il habite depuis toujours,
31:22écrire sur sa vie.
31:24« Mais pour cela,
31:26il faut tout d'abord
31:26comprendre ce qu'est une femme,
31:28lui dit Sartre. »
31:31Ainsi naît le projet
31:31du deuxième sexe.
31:38Pendant deux ans,
31:40elle ingurgit
31:40tout ce qu'elle trouve
31:41sur le sujet.
31:44Histoire,
31:45biologie,
31:46psychanalyse,
31:47anthropologie,
31:48littérature.
31:57Elle a cette idée
31:59phénoménale,
32:00extraordinaire
32:01et au fond
32:02très, très libératrice
32:04de dire
32:04« Je vais faire
32:05un livre
32:06qui sera un livre
32:07encyclopédique
32:08où je vais essayer
32:10d'aller trouver
32:11pourquoi on dit
32:12qu'on est inférieur
32:14aux hommes.
32:18Tout d'abord,
32:19Beauvoir déconstruit
32:20la notion d'idéal féminin.
32:22La femme ne n'est pas
32:24fragile,
32:25dévouée à l'homme
32:25protecteur.
32:28Depuis l'origine
32:29de l'humanité,
32:30le mal cherche
32:31à la dominer
32:32et à prendre le pouvoir.
32:37Il y a eu un moment
32:38dans la nuit des temps
32:39où la force physique
32:40ça comptait énormément.
32:41Les plus forts
32:42se sont appropriés
32:43les droits,
32:44le pouvoir
32:45de manière à avoir
32:46également
32:47de la prééminence économique
32:48grossièrement
32:49pour être ceux
32:50qui étaient toujours
32:51sûrs de manger.
32:52Ce qu'on appelle
32:53l'universel féminin
32:54est en fait
32:55le fruit
32:56d'une longue histoire
32:57du Moyen-Âge
32:58à aujourd'hui.
32:59Un imaginaire
33:01façonné
33:01dès la petite enfance.
33:05Beauvoir révèle
33:06les stratégies masculines.
33:08Elle met en évidence
33:09que depuis toujours
33:10les hommes
33:11occupent la place centrale.
33:15Les hommes
33:16partent au combat
33:16alors que les femmes
33:18restent à quai.
33:21Pourtant
33:22elles aussi
33:23sont dans l'action
33:24mais souvent
33:24laissées dans l'ombre.
33:29Le sujet
33:30c'est l'homme
33:31et puis à côté
33:32il y a cet objet
33:33qu'on appelle
33:34la femme.
33:35Elle va se demander
33:36ça veut dire quoi
33:38pour nous les femmes
33:39de grandir
33:40en étant l'autre
33:41en n'étant jamais
33:42le sujet.
33:43On est toujours
33:43l'objet.
33:48L'homme
33:49voit la femme
33:49avant tout
33:50comme un objet.
33:51Avant de juger
33:52son intelligence,
33:53son humour,
33:54son charme,
33:55il va se demander
33:56si elle est belle,
33:57sexy.
34:02Dans la pub,
34:04à la télé,
34:05dans les magazines,
34:06les femmes trophées
34:07sont légion.
34:10Mais loin de s'en tenir
34:11à des analyses abstraites,
34:13Beauvoir intègre
34:14à son travail
34:14les aspects
34:15les plus concrets
34:16de la vie des femmes.
34:23Elle revient
34:24de façon clinique
34:25sur ce que l'on sait
34:26de la physiologie
34:27du corps féminin,
34:29le fonctionnement
34:30du vagin,
34:30du clitoris,
34:31des règles.
34:43Elle se penche
34:44aussi sur les enjeux
34:45du travail des femmes,
34:46s'appuyant sur des témoignages
34:47d'épouses,
34:48de femmes divorcées.
34:51Pour Beauvoir,
34:53le point central
34:54est l'autonomie financière.
35:02Mais enfin,
35:03je penserais
35:03que la femme
35:04qui a le plus de chance
35:05de s'en tirer dans la vie,
35:06c'est celle qui travaille,
35:07celle qui gagne sa vie.
35:08Je pense que l'émancipation
35:09de la femme
35:10commence par son émancipation
35:12économique.
35:13Ça donne l'indépendance
35:14qui vous permet,
35:14même si le travail
35:15est en milieu,
35:16de ne pas vous plier
35:17au désir,
35:18aux volontés d'un homme.
35:19Autre tabou,
35:20la maternité.
35:22Dans l'imaginaire collectif,
35:24l'instinct maternel
35:25est présenté
35:26comme l'essence
35:27de la féminité.
35:29Beauvoir montre
35:30que la réalité
35:31est loin de ce fantasme.
35:39Ce qui ressortait de ça,
35:41c'était que la maternité
35:42n'était pas obligatoire,
35:44la maternité
35:45n'était pas une fin en soi.
35:49De nombreuses femmes
35:50veulent avorter,
35:51ce qui est interdit.
35:54Quelques années
35:55avant la publication
35:56du deuxième sexe,
35:57sous le régime de Vichy,
35:58une femme a été guillotinée
36:00pour avoir procédé
36:01à des IVG clandestins.
36:10La réalité lui donnait raison.
36:12Elle a montré
36:13que la maternité
36:15pouvait être,
36:16pour beaucoup de femmes,
36:17un piège.
36:23Dans son livre,
36:24Beauvoir aborde aussi longuement
36:26le poids
36:27des tâches ménagères.
36:29Cuisine,
36:30lessive,
36:30aspirateur.
36:33Contrairement aux images
36:35idylliques
36:35vendues par la publicité,
36:37elle montre
36:38que tenir une maison
36:39est un labeur aliénant,
36:40sans fin.
36:51La ménagère,
36:52elle va faire à manger
36:53pour les autres.
36:53Elle fait un bon plat,
36:54un bon plat,
36:55et puis en cinq minutes,
36:55après ces heures de travail,
36:57tout est dévoré,
36:57tout est à refaire.
37:11Qui fait à manger ?
37:13Qui change les couches ?
37:14C'est le grand sujet,
37:15parce qu'elle a redonné
37:17une place
37:17à ces questions
37:18qui étaient méprisées,
37:20avec beaucoup de condescendance,
37:22par les hommes.
37:23Mais que peut bien faire
37:24ma femme pour tuer le temps
37:25pendant que moi je travaille ?
37:26Voyons, voyons.
37:27Évidemment, évidemment,
37:28il y a le ménage,
37:28bien sûr, bien sûr.
37:30Les courses, c'est vrai, c'est vrai.
37:31Je crois qu'une des clés
37:32de la condition imposée
37:33à la femme,
37:34c'est ce travail
37:35qu'on lui extorte,
37:36un travail non salarié,
37:38un travail non payé.
37:39Une plus juste répartition
37:41des tâches ménagères
37:42est un enjeu particulièrement fort
37:44pour une femme qui travaille.
37:47Et ce que disait Beauvoir
37:48résonne encore.
37:50De nos jours,
37:5270% des tâches ménagères
37:54pèsent sur les épaules des femmes.
37:58Nous savons bien aujourd'hui
38:00que la vraie raison
38:01de l'inégalité des sexes,
38:04c'est encore le fait
38:05que la femme,
38:06oui, a accès
38:07au monde extérieur,
38:09au monde professionnel,
38:11à toutes les fonctions possibles,
38:13mais c'était encore elle
38:14qui faisait le reste.
38:16Ça veut dire
38:16la double journée de travail.
38:17L'imaginaire des années 50
38:19peut faire sourire.
38:21Et pourtant,
38:23en sommes-nous si loin
38:24quand on voit la façon
38:25dont nos vies parfaites
38:26sont exposées
38:28sur les réseaux sociaux.
38:30La mise en scène de soi
38:31par des femmes
38:32et de leurs maisons
38:33sur Instagram,
38:34ça relève de ça,
38:35de ce mythe de la ménagère
38:36des années 50.
38:37On est dans les années 50.
38:38et donc de la bonne
38:40maîtresse de maison
38:41qui fait des bons petits plats
38:43où chez elle,
38:44tout est impeccable.
38:45Beauvoir serait folle
38:46si elle voyait
38:47qu'on en est encore là.
38:49En 1949,
38:51la sortie du deuxième sexe
38:52fait polémique.
38:54On traite son auteur
38:55de vieille fille frigide.
38:58Pas mariée,
38:59sans enfant,
39:00Beauvoir détonne.
39:02Beaucoup la présentent
39:03comme l'ombre de Sartre.
39:04On parle d'elle
39:06comme Notre-Dame de Sartre
39:07ou La Grande Sartreuse.
39:10Ça m'a agacée
39:11de temps en temps,
39:11bien entendu,
39:12quand je disais dans un critique
39:13que je n'aurais jamais rien écrit
39:15si je n'avais pas raconté Sartre
39:16ou que c'était Sartre
39:17qui avait fait ma carrière littéraire
39:19ou que c'était même
39:20quelques-uns l'ont dit
39:21que c'était Sartre
39:21qui écrivait mes livres.
39:22Elle reçoit
39:23des déluges d'insultes.
39:25C'est des menaces de mort,
39:27des menaces de viol.
39:28On l'a attaqué, elle,
39:30comme une dangereuse révolutionnaire
39:34et comme une humiliation du mal.
39:39Beauvoir est traînée
39:40dans la boue par la droite.
39:42François Mauriac,
39:43éditorialiste vedette au Figaro,
39:45s'indigne.
39:47Dorénavant,
39:48nous savons tout du vagin
39:49de la patronne des temps modernes.
39:57C'est la peur du vagin,
39:59c'est la peur du sexe féminin,
40:02la peur de la puissance du sexe féminin.
40:04Et le vagin, le corps féminin
40:07reste un continent oublié
40:09et pas seulement oublié,
40:10mais répugnant, dégoûtant.
40:13On n'a pas envie d'aller voir,
40:14on n'a pas envie de savoir.
40:17La gauche aussi s'offusque.
40:19Les communistes expliquent
40:21que ces basses descriptions graveleuses,
40:23cette ordure qui soulève le cœur,
40:25n'a aucun intérêt pour les ouvrières.
40:29Qu'elles se fassent attaquer
40:30par l'extrême-gauche,
40:30ça ne m'étonne pas du tout.
40:32C'est ce que vivront après
40:33toutes les féministes des années 70,
40:35à savoir que les féministes
40:37seront toujours accusées,
40:38et le sont toujours à l'heure actuelle,
40:40de diviser la classe ouvrière
40:42où, en gros, on leur dit
40:44faisons la révolution
40:45et puis à ce moment-là,
40:46tous les problèmes seront réglés.
40:47Parce qu'il y a eu des quantités d'hommes
40:49qui ont été absolument révulsés,
40:51et même des hommes
40:52que je pensais être de gauche,
40:54que je pensais être libéraux,
40:55que je pensais être égalitaires,
40:56et qui ont été révoltés par ce livre.
40:59Parce que je ridiculisais
40:59le mâle français,
41:00m'a dit par exemple Camus.
41:02Malgré les critiques,
41:04le deuxième sexe
41:04est un succès de librairie.
41:0630 000 exemplaires sont vendus
41:08dès la première semaine.
41:09Les femmes l'achètent,
41:10mais pas seulement.
41:11un tiers des lettres reçues
41:13viennent des hommes.
41:15Le deuxième sexe,
41:16c'est aussi un livre pour les hommes.
41:18Parce que c'est un bouleversement
41:20de lire le deuxième sexe,
41:21et pour un homme.
41:23Durant des décennies,
41:25Beauvoir va être invité partout,
41:27en Europe,
41:27mais aussi au Brésil,
41:29au Japon,
41:30accueilli comme une rockstar.
41:32Le livre s'impose au fil du temps
41:34comme un best-seller mondial.
41:44Un livre iconique
41:45qui sera traduit en 121 langues
41:48et se vendra
41:49à des millions d'exemplaires
41:50jusqu'à aujourd'hui.
42:14Depuis 1945,
42:16la guerre froide divise le monde,
42:18bloc contre bloc.
42:19D'un côté, le modèle américain, celui de la libre entreprise, de la société de consommation.
42:26Ce que Beauvoir, très critique, appelle le système de l'homme de l'organisation.
42:33L'Amérique des années 50, c'est aussi la parano.
42:37Obsédée par la menace communiste, une chasse aux sorcières, le maccartisme, se met en place.
42:44On s'écoute, on s'épille, on se soupçonne.
42:47On dénonce les personnalités qui s'engagent à gauche.
42:51De l'autre côté, le bloc de l'Est est sous la coupe réglée des communistes.
42:58Fort du prestige de l'armée rouge, l'URSS impose son modèle.
43:03La révolution promet une société sans classe.
43:10Par haine de la société bourgeoise, ce couple engagé choisit son camp,
43:15celui de la révolution et du prolétariat.
43:19Sartre monte en première ligne.
43:21Il écrit, tout anticommuniste est un chien, l'Amérique a la rage.
43:27Beauvoir le défendra toujours, sans nuance.
43:34Ce compagnonnage avec les communistes ne va pas sans tension, bien sûr.
43:39Sartre et Beauvoir dénoncent certains des crimes staliniens.
43:44Ils vivent mal l'écrasement de Budapest par les chars russes en 1956
43:49et la répression du printemps de Prague par Moscou en 1968.
43:55Mais in fine, fascinés par la violence révolutionnaire,
43:59ils ne remettent pas en cause l'idéal communiste.
44:02Ferment les yeux sur les crimes de masse.
44:06Symbole mondial de la conscience de gauche,
44:09ils sont invités plusieurs fois à Moscou.
44:12Fidel Castro leur déroule le tapis rouge.
44:17L'aveuglement de Beauvoir et Sartre se manifeste aussi bien à Cuba
44:22qu'en URSS, qu'en Chine.
44:26Un aveuglement coupable parce qu'ils assistent quand même,
44:30dans ces voyages officiels évidemment,
44:33ils assistent à une mise en scène de l'édification du socialisme.
44:40C'est affligeant pour des gens aussi intelligents
44:43qui ne voient que ce qu'ils voulaient voir
44:45et croire tout ce qu'ils voulaient croire.
44:49En 1955, ils sont invités en Chine.
44:54Comme beaucoup d'intellectuels français,
44:57ils fantasment la révolution maoïste.
45:03À son retour, Beauvoir publie un texte enthousiaste,
45:06La Longue Marche.
45:11Effectivement, il y a une espèce de discours de béatitude,
45:16comme si le paradis sur la Terre
45:19avait été enfin incarné et réalisé.
45:23Et là, une partie de leur cerveau dormait.
45:31Bien des années plus tard, Beauvoir reniera ce livre
45:35et reconnaîtra sa naïveté sur les pays de l'Est.
45:39Mais contrairement à Camus, à Ron,
45:42jamais elle ne renoncera à l'idéal révolutionnaire
45:45et à sa violence.
45:50Elle pense la politique de façon binaire,
45:52opposant le camp du bien et du mal,
45:55tout comme la jeune fille croyait à l'enfer et au paradis.
46:00Mais l'anti-impérialisme de Beauvoir,
46:03c'est aussi un engagement sans faille pour la décolonisation.
46:08Dès 1945, elle suit de près
46:11les mouvements de libération des pays colonisés.
46:16Pour elle,
46:17ces peuples sont un autre visage du prolétariat.
46:31Dès le début de la guerre d'Algérie,
46:34Beauvoir prend partie pour l'indépendance.
46:38Les temps modernes
46:40dénoncent la torture pratiquée par l'armée française.
46:51Parce que nous avons eu raison
46:52d'être contre la guerre d'Algérie,
46:55nous avons eu raison d'être contre la guerre d'Algérie,
46:57et pas seulement contre les tortures,
46:59mais contre la guerre,
47:00sachant que la guerre impliquait les tortures.
47:04Elle s'expose,
47:05est insultée,
47:06menacée,
47:07par des partisans de l'Algérie française.
47:11Des attentats visent l'appartement de Sartre
47:13et les locaux des temps modernes.
47:20Beauvoir se battra jusqu'au bout,
47:22sans ménagement,
47:24pour tous les combats de la décolonisation.
47:40Au début des années 70,
47:42les mouvements féministes fleurissent partout dans le monde.
47:46L'époque est à l'émancipation des corps,
47:48à la jouissance.
47:52La revendication de la liberté sexuelle,
47:54j'ai toujours été pour,
47:55pour tout le monde,
47:56à tous les âges et pour tous les sexes.
47:58En France,
48:00le MLF,
48:01Mouvement de libération des femmes,
48:03organise débat et manifestation.
48:08Pour cette génération,
48:10Beauvoir est une pionnière.
48:12Le deuxième sexe,
48:13une référence.
48:15Et dans ses textes autobiographiques,
48:17La force de l'âge,
48:19La force des choses,
48:20Beauvoir prouve que l'on peut prendre en main son existence,
48:24briser les carcans.
48:36Avec de la volonté,
48:38avec de l'énergie,
48:39on peut rompre avec ce déterminisme.
48:42C'était,
48:43et d'ailleurs je vais vous le montrer,
48:45moi,
48:46Simone de Beauvoir,
48:48je ne veux pas me marier,
48:51je ne veux pas d'enfant.
48:52Ce qui est un scandale à l'état pur à l'époque.
48:57Je veux être libre.
48:58Et je veux vivre ma vie comme je le veux.
49:05Personne n'avait dit ça comme ça.
49:08Beauvoir inspire et Beauvoir s'engage.
49:10En 1971,
49:13elle signe dans le Nouvel Observateur
49:15le manifeste des 343 salopes
49:17qui défend l'avortement illégal à l'époque.
49:25Son nom apparaît aux côtés de ceux de Jeanne Moreau,
49:28Catherine Deneuve,
49:29Agnès Varda.
49:31Il y a eu des quantités de manifestations
49:33dans les rues,
49:34sur les boulevards,
49:35etc.
49:35pour éclamer la liberté de l'avortement.
49:37Ça intéresse aussi bien l'ouvrière
49:39que la bourgeoise,
49:40ce problème-là.
49:41Elle fonde aussi,
49:43avec l'avocate Gisèle Halimi,
49:44choisir la cause des femmes.
49:47Elles défendent ensemble
49:49une jeune fille de 16 ans
49:50condamnée pour avoir avorté clandestinement
49:53après un viol.
49:57Beauvoir,
49:58sans jamais chercher à se poser comme modèle,
50:01écoute,
50:02aide toutes les femmes qui viennent vers elle.
50:03Elle a eu le génie
50:06de donner le départ d'un mouvement
50:12de conquête.
50:15C'est-à-dire qu'elle a donné aux autres femmes
50:18l'envie de conquérir le monde,
50:22l'envie de conquérir l'égalité et la liberté.
50:42Beauvoir a passé sa vie
50:44à courir le monde
50:45pour défendre ses idéaux
50:47avec sa plume,
50:48sans jamais baisser les bras.
50:51Mais depuis toujours,
50:52elle sait que l'on ne sort pas vainqueur.
50:55face aux années qui passent.
50:58À 30 ans, 40 ans,
51:00elle ne cesse de se trouver vieille.
51:03Parle de la vérole du temps
51:04qui dévore son visage.
51:07Ce n'est pas simplement
51:09la dégradation du corps,
51:10c'est aussi le fait
51:11que nous sommes promis à la mort
51:13et que cette disparition
51:14qui est une sorte de scandale,
51:15elle le vit très profondément
51:17à chacun des moments de son existence.
51:19Je crois que c'est parce que j'ai
51:20le goût du bonheur
51:21d'une manière très forte
51:22que j'ai également
51:23le sens du malheur
51:25et que le malheur m'apparaît
51:26comme quelque chose de tragique.
51:28En 1964,
51:30elle publie un de ses plus beaux textes,
51:32Une mort très douce.
51:33Elle y raconte frontalement
51:35l'agonie de sa mère
51:37rongée par un cancer
51:38et parle sans pudeur
51:40de ce cadavre en sursis.
51:43Il y a une sorte de tendresse
51:47et en même temps de frayeur
51:49parce qu'elle y voit
51:50sa propre mort évidemment en reflet
51:52devant le corps dégradé
51:54et qui l'abandonne de sa mère.
51:58On découvre encore
51:59un autre aspect de Simone de Beauvoir
52:01qui est une sorte quand même
52:03de chaleur,
52:05de douceur,
52:05d'attention
52:06qu'elle a pour sa mère
52:08en train de mourir.
52:10Elle écrira plus tard
52:11un essai,
52:12la vieillesse,
52:13qui dénonce
52:14l'abandon des personnes âgées.
52:18Ce naufrage de la vieillesse,
52:19elle va le vivre aussi
52:21aux côtés d'un Sartre
52:22presque aveugle,
52:23ravagé
52:24les dernières années de sa vie.
52:37Elle a révolutionné
52:39la définition de l'amour.
52:41L'amour,
52:41ce n'est pas cette espèce
52:42de fusion monogame
52:44où la femme attend son mari
52:46à la maison avec le gâteau
52:47où personne ne se trompe
52:49et on fait tous semblant
52:50de s'aimer à la folie
52:51et que rien d'autre
52:53n'existe que ça.
52:54Non,
52:54on a ces deux consciences libres
52:56qui s'aiment,
52:56qui se frottent à la vie,
52:57qui se frottent aux autres,
52:59qui se frottent aux infidélités,
53:00mais qui réfléchissent ensemble,
53:02qui avancent ensemble,
53:03qui s'apprent des choses ensemble
53:04et puis surtout,
53:05qui a un respect intellectuel
53:07réciproque
53:07entre les deux individus.
53:10Dans leur relation,
53:11ce qui me touche le plus,
53:13c'est l'égalité.
53:15Et je crois qu'elle le dit
53:16plusieurs fois,
53:17que c'est la relation
53:18finalement la plus égalitaire
53:19qu'elle ait connue.
53:22Côte à côte,
53:23ils ont écrit leurs œuvres
53:25pesées sur le siècle.
53:29Pas un jour sans se parler,
53:31se lire,
53:32s'écouter.
53:45Lorsque Sartre meurt,
53:46en avril 1980,
53:48le choc est si brutal
53:50qu'elle n'imagine pas lui survivre.
54:12Elle écrira,
54:14sa mort nous sépare,
54:16ma mort ne nous réunira pas,
54:18c'est ainsi,
54:19« Il est déjà beau
54:20que nos vies
54:21aient pu si longtemps
54:22s'accorder. »
54:26Beauvoir meurt
54:27six ans plus tard,
54:28jour pour jour
54:29après son compagnon,
54:31le 14 avril 1986.
54:35Des dizaines de milliers
54:37de personnes
54:37suivent son cercueil
54:39jusqu'au cimetière
54:39du Montparnasse.
54:41Des anonymes,
54:42des femmes venues
54:43du monde entier.
54:53Des femmes qui depuis,
54:55de génération en génération,
54:58puisent chez Beauvoir
54:59la force de continuer le combat.
55:25Sous-titrage Société Radio-Canada
55:58Sous-titrage Société Radio-Canada
56:02Sous-titrage Société Radio-Canada
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