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  • il y a 9 heures
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Appelée «La Grande Grippe» ou «La Grande Tueuse», la grippe espagnole de 1918 a frappé l’Europe en pleine guerre. Code source remonte le temps pour vous raconter l’histoire d’un fléau qui a fait plus de 50 millions de morts.

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Transcription
00:01Bonjour, je suis Stéphane Jeuneste et vous écoutez CodeSource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Il y a un siècle, alors que la Première Guerre mondiale s'achevait, une épidémie frappait la planète.
00:17Son nom, la grippe espagnole.
00:19En quelques mois, ce virus va tuer plus de 50 millions de personnes dans le monde, dont 250 000 dans
00:25l'Hexagone.
00:25J'ai vu mes camarades et soldats qui avaient pu résister à tant de fusillades et de bombardements terrassés par
00:34la grippe et avec des complications pulmonaires très graves.
00:40Longtemps oublié, le souvenir de la grippe espagnole refait surface alors que la pandémie de coronavirus touche toute la planète.
00:47Aujourd'hui, CodeSource revient sur cette maladie souvent méconnue avec Charles de Saint-Sauveur, journaliste au service politique du Parisien
00:56et spécialiste histoire.
01:03Charles de Saint-Sauveur, nous sommes au printemps 1918, soit plus de 4 ans après le début de la Première
01:09Guerre mondiale.
01:10Du côté français et allemand, le bilan humain se compte en millions de morts.
01:14Et dans les tranchées, un mal inconnu ronge les poilus.
01:18Oui, la première fois que les registres militaires mentionnent des cas de grippe hors saison, c'est le 10 avril
01:221918.
01:24Ça se passe à Villers-sous-Coudins, dans l'Oise, au sein de la 3e Marlée.
01:27Mais il y a d'autres foyers dans un hôpital à Fontainebleau, au sud de Paris, dans un centre d
01:31'instruction militaire de la Marne,
01:32et même à Bordeaux, parmi les troupes américaines qui viennent de débarquer des Etats-Unis.
01:37Il s'agit dans tous les cas de soldats qui se plaignent de fièvre, de courbatures, de maux de tête,
01:41de tout.
01:42Le mal a l'air d'être très contagieux, mais en fait, ça reste relativement bénin.
01:46Les poilus parlent d'une grippe de 3 jours, 4 jours.
01:48Et on se doute que dans leur tranchée, ils ont vécu bien pire après 4 ans de guerre.
01:52À ce moment-là, Charles de Saint-Sauveur, est-ce qu'on en parle en France de ce mal inconnu
01:56?
01:56Non, pas du tout. Il n'y a pas une ligne avant le mois de juin.
01:59Et encore, il s'agit vraiment de tout petits articles, de filets, comme on dit dans notre jargon de journaliste.
02:04Ils en ont forcément entendu parler, mais franchement, c'est le cadet de leurs soucis.
02:08La grippe, déjà, ce n'est pas la peste, ce n'est pas le choléra, ce n'est pas le
02:11typhus, ça ne fait pas peur.
02:13En plus, la France a vraiment d'autres chats à fouetter, la guerre fait rage.
02:17On vit sous la coupe de la censure militaire.
02:20Les journaux n'auraient probablement pas pu écrire qu'un mal terrassait nos soldats et les empêchait de se battre.
02:25Mais dans le cas de cette grippe, je crois qu'il s'agit plutôt d'une auto-censure.
02:28Il ne faut pas miner le moral des troupes, miner le moral des Français.
02:31Il ne faut pas jouer contre son camp ni être allé à la vulnérabilité du pays.
02:36Par ailleurs, il y a vraiment un manque d'intérêt.
02:38Il faut s'imaginer le contexte.
02:39En avril, l'Allemagne vient de lancer une nouvelle offensive.
02:41Les Parisiens essuient depuis janvier des bombardements, ceux des Gothas.
02:45Et puis, il y a la grosse Bertha qui commence à faire des ravages dans le nord-est de la
02:49capitale, vers Belleville.
02:50Et comment l'armée gère cette situation ?
02:53Elle gère avec pas mal de difficultés.
02:55Elle essaie de documenter la maladie qui commence.
02:57Le service des armées rédige des comptes rendus quotidiens.
03:00Elle lui donne même un nom.
03:01La grippe s'appelle la maladie 11 dans les registres.
03:05Ils observent les médecins qu'elle se répand dans tous les corps d'armée.
03:09Mais ce qui inquiète l'État-major, surtout, c'est la désorganisation du front.
03:12Parce qu'il y a beaucoup de soldats sur le flanc.
03:14Et entre avril et fin juillet, c'est-à-dire pendant la première phase de cette vague d'épidémie,
03:18il y a 400 000 soldats qui sont infectés.
03:20C'est absolument énorme.
03:21Pour autant, les médecins ne s'alarment pas.
03:25Il y en a même qui disent qu'effectivement, c'est une petite manifestation morbide
03:28qui mérite à peine le nom de foyer.
03:30Je cite un médecin d'un camp de Picardie.
03:33On voit bien l'état d'esprit à ce moment-là.
03:38À la fin du mois de mai 1918, les quotidiens français font écho d'une épidémie de grippe,
03:43mais en Espagne.
03:44Oui, il n'y a vraiment rien dans les gazettes sur la situation dans l'Hexagone.
03:49Ils commencent à rapporter effectivement ce qui se passe en Espagne.
03:51Ça fait tilt vraiment chez les anciens, surtout les anciens de la presse,
03:54parce que la dernière grande épidémie d'influenza, le nom de la grippe,
03:59avait fait des ravages en Espagne.
04:01C'était en 1889.
04:02Il y a donc 30 ans de cela.
04:04Et là, en juin 1918, l'Espagne est à nouveau touchée.
04:07Il y a 120 000 malades, y compris le roi Alphonse XIII
04:10et la moitié du gouvernement qui est au tapis, incapable de travailler.
04:15Pourtant, Charles de Saint-Sauveur, les premiers cas connus de la maladie
04:18sont documentés aux États-Unis, dans le centre du pays,
04:21et plus précisément, dans l'état du Kansas.
04:23Oui, tout à fait.
04:24C'est un docteur qui sonne la première fois l'alerte.
04:28Il s'appelle Loring Miner.
04:29On est en mars 1918, tout début mars.
04:31C'est un médecin du Kansas, donc,
04:33qui décrit des jeunes dans la force de l'âge
04:35qui sont touchés par des pneumonies absolument foudroyantes.
04:38Et au même moment, toujours dans le Kansas,
04:40l'épidémie à l'air se répand dans un camp d'entraînement de Fort Riley.
04:43Alors, ce n'est pas du tout un petit camp.
04:44Il y a 40 000 apprentis militaires qui sont entassés là.
04:47On imagine le régal pour un virus affamé.
04:50Alors, les épidémiologistes, après coup,
04:52ont tracé un petit peu la source vers le patient zéro.
04:56Il s'agirait, mais il s'agirait vraiment au conditionnel,
04:58d'un certain Albert Gitchell,
05:00qui était cuisinier dans la base militaire de Funstone, au Kansas, toujours.
05:04Et à la base, c'est un fermier qui vit au milieu de poulet, de porc.
05:08Or, les scientifiques ont établi l'origine navière
05:10qui aurait pu ensuite se transmettre à l'homme par l'intermédiaire du porc.
05:13Rien n'est sûr, en fait.
05:18Ce qui est vraiment intéressant,
05:19et pourquoi on parle des Américains du Kansas,
05:21c'est que l'Amérique arrive au soutien des alliés,
05:23de la France notamment,
05:24au cri du général Pershing,
05:26« La Fayette, nous voilà ! »
05:28Sauf qu'en arrivant en France à partir de 1917,
05:31et surtout à partir du début de 1918,
05:35elle emporte dans ses bagages
05:36la fameuse grippe qui va ravager l'Europe.
05:38Donc, ce sont les Américains qui contaminent les soldats français.
05:42C'est l'hypothèse, en tout cas, la plus vraisemblable.
05:45Le transport des troupes américaines en France,
05:47donc à la fin de 1917, au début de 1918,
05:51c'est concomitant, effectivement.
05:53Probablement que l'oncle Sam a amené le virus qui va ravager l'Europe.
05:57Mais voilà, on est en 1918, c'était il y a un siècle.
06:00La mondialisation à l'époque, c'est pas le tourisme,
06:03c'est pas encore vraiment les échanges commerciaux,
06:05c'est la guerre.
06:06Donc, au fond, voilà pourquoi ça se propage très vite,
06:08les Américains vont très vite dire « c'est pas nous »,
06:11accuser les Chinois, en tout cas la Chine,
06:13d'être à l'origine du virus.
06:15En fait, il y a toutes sortes d'hypothèses qui circulent,
06:17y compris une hypothèse anglaise
06:19qui fait remonter la source du virus
06:21au nord de la France, dans un camp militaire d'Étaples,
06:24pas très loin de la Baie-de-Somme,
06:25où les oiseaux migrent,
06:27où il y a beaucoup d'élevage de canards, de porcs,
06:29et même un camp de travailleurs chinois
06:30à Noyelles-sur-Mer, qui était très important à l'époque.
06:33Voilà, il ne faut pas s'emballer,
06:34la piste américaine reste encore aujourd'hui largement privilégiée
06:37pour comprendre ce qui s'est passé.
06:47En juin 1918, on donne à cette maladie
06:49le nom de « grippe espagnole ».
06:52Et c'est totalement faux.
06:53C'est d'autant plus cruel d'ailleurs que
06:55la seule chose dont on s'est longtemps souvenu
06:57avec cette maladie épouvantable, c'est son nom,
06:59« grippe espagnole ».
07:00Alors pourquoi cette injustice ?
07:01C'est parce que l'Espagne était neutre dans le conflit
07:03et n'y participait pas.
07:04La crasse espagnole n'était pas censurée
07:06et beaucoup moins obsédée par ce qui se passait
07:08sur le terrain des opérations.
07:10Et en plus, effectivement, on a vu que l'épidémie
07:12y faisait rage, notamment à Madrid.
07:14Donc c'est un peu l'histoire du premier qui a dit,
07:16au fond, on va désormais dire « grippe espagnole ».
07:18Même si le nom, en fait, va mettre un petit peu de temps
07:20à tuer la concurrence, si j'ose dire.
07:22Au Sénégal, on disait « grippe brésilienne ».
07:24Au Brésil, on disait « la grippe allemande ».
07:25Les Polonais parlaient de « grippe bolchevique ».
07:27Et au Japon, c'était « la grippe sumo ».
07:30Charles de Saint-Sauveur,
07:31est-ce que la gravité de cette maladie est sous-estimée ?
07:35Oui, complètement.
07:36Elle est totalement sous-estimée.
07:37Au début de l'été, la maladie, c'est vrai,
07:40est encore assez peu mortelle.
07:41Il faut imaginer qu'ils avancent à l'aveugle.
07:44Surtout, les autorités sanitaires
07:45sont complètement dépassées par cet événement viral.
07:48C'est loin d'être l'hécatombe,
07:49mais on voit bien que le ton reste léger.
07:52L'Institut Pasteur dit que ça n'a rien de dangereux.
07:54Et la presse s'en fait évidemment l'écho.
07:58Je ne résiste pas au plaisir de vous lire
07:59ce qu'est écrit le matin,
08:00l'un des plus gros tirages de l'époque.
08:02Alors voilà ce que ça dit.
08:03« Nos troupes, ils résistent merveilleusement,
08:05mais de l'autre côté du front,
08:06les boches semblent très touchées. »
08:08Voilà, on voit bien qu'on n'est pas vraiment dans la réalité.
08:13Et à la fin de l'été 1918,
08:15les autorités françaises croient
08:16être débarrassées de la grippe espagnole.
08:18Et pourtant, fin août,
08:20l'épidémie s'aggrave brutalement
08:22dans le sud de la France.
08:23Où effectivement,
08:24à la fin du mois de juillet,
08:26on pense avoir échappé au pire
08:28et du coup, on baisse la garde.
08:29Les médecins observent moins de cas,
08:31mais ils commencent à voir
08:33qu'ils sont de plus en plus sévères
08:34avec des complications pulmonaires graves
08:36et parfois au bout, la mort.
08:38Donc un cas qui semblait bénin
08:40se transforme quasiment du jour au lendemain
08:42en cas très très graves.
08:44En mai, pour prendre un peu les statistiques,
08:46un cas dégénère sur huit.
08:48C'est-à-dire qu'il y a un cas sur huit
08:50qui devient grave.
08:51Et en août, c'est un sur deux.
08:52Et c'est particulièrement très très fort
08:54dans le sud, de Marseille à Montpellier,
08:57en passant par Toulon.
08:58Donc personne ne le devine encore,
09:00mais la deuxième lame de la grippe,
09:02celle qui arrive en août,
09:04et qui s'affûte,
09:05est nettement plus tranchante.
09:07Donc aucun journal, évidemment,
09:09ne donne la mesure
09:10de ce qui est en train de se passer.
09:11Personne au fond n'est au courant,
09:12personne ne s'en rend compte.
09:13Il s'agit d'une explosion
09:14vraiment silencieuse.
09:15Cette fois, la grippe,
09:16elle ne joue plus, elle tue.
09:19Quelques semaines plus tard,
09:20à l'automne 1918,
09:22c'est la France toute entière
09:23qui fait face à une deuxième vague,
09:24cette fois-ci beaucoup plus virulente.
09:27Est-ce que le pays est préparé à ça ?
09:29Alors non, pas du tout.
09:30Le pays n'est absolument pas préparé
09:31à cette maladie,
09:32qui défie tous les pronostics.
09:34Un cas bénin, a priori,
09:36devient mortel en deux jours.
09:37Et c'est un vrai raz-de-marée
09:38qui déferle sur l'hexagone.
09:40Les médecins sont complètement démunis.
09:42Très très vite,
09:42il n'y a plus de place dans les hôpitaux,
09:43qui sont complètement débordés.
09:45Les médecins manquent de tout,
09:46de masques, de médicaments
09:48comme la quinine, de lits
09:49et évidemment de personnel soignant
09:51parce qu'il y a beaucoup de médecins
09:52qui sont évidemment en première ligne
09:54sur ce front viral
09:56et qui tombent comme des mouches.
09:57Il y a un témoignage bouleversant
09:59d'un médecin qui raconte
10:00que 19 de ces infirmières sont malades
10:02et que 5 sont mortes.
10:04Et les symptômes sont les mêmes
10:06qu'au printemps 1918 ?
10:07La première chose qui frappe,
10:08c'est vraiment la vitesse
10:09avec laquelle la maladie
10:10emporte ses victimes.
10:11C'est foudroyant.
10:12Une incroyable virulence.
10:14Il y a encore autre chose
10:15qui frappe beaucoup les médecins.
10:16Ce sont les symptômes
10:18qui sont différents
10:19de ceux du printemps,
10:20notamment la cyanose du visage
10:21et des extrémités.
10:22En gros, tout vire au bleu,
10:24une espèce de bleu plomb
10:25comme ça sous l'effet de l'étouffement.
10:26La grippe dégénère en brocone,
10:28pneumonie,
10:28en détresse respiratoire aiguë.
10:30Et les malades sont un peu
10:31comme des poissons hors de l'eau,
10:32poumons détruits,
10:33avec notamment des soldats
10:35qui ont été gazés au front
10:36par le gaz moutarde.
10:37Ceux-là, généralement,
10:38n'en réchappent pas.
10:39C'est vraiment la double peine.
10:45Et comment se transmet la maladie ?
10:47Les médecins sont certes
10:49impuissants dans leur lutte,
10:50mais ils ont des yeux
10:51et ils savent très bien
10:52comment documenter les symptômes.
10:54Ils s'aperçoivent
10:55que ça se transmet par le nez,
10:56par la gorge,
10:57d'où la demande
10:58de ne pas se mélanger,
10:59de ne pas se rapprocher
11:00des personnes infectées,
11:01de porter des masques.
11:03Mais en fait,
11:03pour dire le degré
11:04de méconnaissance
11:05qui règne alors,
11:07il faut attendre le 12 novembre
11:08pour que l'Académie des sciences
11:09certifie qu'il s'agit bien
11:10d'une grippe.
11:11Et à Londres,
11:12de l'autre côté de la Manche,
11:13il y a le prestigieux
11:14Royal College
11:14qui avoue qu'au plus fort
11:16de la crise,
11:16c'est-à-dire en octobre 1918,
11:18on ne connaît pas grand-chose
11:20de cet ennemi sournois
11:21et invisible.
11:29Nous sommes à l'automne 1918
11:32et il n'y a pas que les soldats
11:33qui sont touchés.
11:34Oui, les civils le sont aussi
11:36et pour au moins deux raisons.
11:37Déjà, parce que la guerre
11:38de tranchées s'est terminée,
11:40la guerre de mouvements
11:41s'est à nouveau déclenchée,
11:43d'où des mouvements
11:43de troupes très importants.
11:45Et par ailleurs,
11:45il y a des milliers de soldats
11:46qui sont donc blessés au front
11:48et victimes de la grippe espagnole
11:50qui sont déplacés,
11:51faute de place,
11:52dans les hôpitaux de campagne,
11:53en train,
11:54dans tout le pays.
11:55Donc plus personne,
11:56au fond, n'échappe à la grippe.
11:57Et en octobre,
11:58c'est à tel point
11:59que les pompes funèbres
12:00n'arrivent plus à gérer
12:01l'afflux de cadavres.
12:02On réquisitionne même
12:03des entreprises
12:04pour entreposer les corps.
12:06Qui sont les personnes
12:07les plus atteintes ?
12:08La grande spécificité
12:10de cette grippe,
12:10c'est que ni les bébés
12:12ni les vieillards
12:13qui sont d'habitude
12:14les premières victimes
12:15de la grippe hivernale
12:16sont touchés.
12:17En fait, la grippe espagnole
12:19fait son beurre
12:20chez des personnes
12:20dans la force de l'âge,
12:21notamment des jeunes adultes,
12:23des hommes,
12:24principalement de 20 à 40 ans,
12:25qui arrivent premiers
12:26dans les statistiques
12:27de la mortalité.
12:28Pour cette génération
12:29qui est née
12:30autour de 1890,
12:31c'est une vraie hécatombe.
12:34Il y a eu la guerre
12:34et maintenant la grippe.
12:36Et à ce moment-là,
12:36Charles de Saint-Sauveur,
12:37le virus se propage
12:38dans le monde entier.
12:39Oui, il s'agit bien
12:40d'une pandémie.
12:41C'est le temps des colonies,
12:42c'est le temps de la guerre.
12:43Il y a beaucoup de circulation,
12:45des contingents
12:45qui viennent d'Océanie,
12:47d'Afrique,
12:47de partout,
12:48qui viennent,
12:49qui en repartent.
12:50La démobilisation
12:51va accélérer
12:52évidemment la propagation.
12:54Et ça,
12:54ça se propage absolument partout,
12:56y compris dans les îles
12:57perdues du Pacifique.
12:58Tahiti, par exemple,
13:00est complètement décimée.
13:01Finalement,
13:02il y a une seule petite île
13:03qui résiste
13:04au milieu de l'Atlantique,
13:05un peu comme le village
13:06d'Astérix,
13:07c'est l'île de Sainte-Hélène.
13:09Et de nombreuses
13:10fausses informations
13:10circulent sur l'origine
13:12de cette maladie.
13:12Oui,
13:13il y en a une qui est
13:14particulièrement tenace,
13:15c'est que,
13:17selon certains journaux français,
13:18le virus a été mis au point
13:20par des scientifiques allemands
13:21qui auraient introduit
13:22des bacilles
13:22dans des boîtes de conserve,
13:24notamment de sardines,
13:25qui ont été fabriquées
13:26en Espagne
13:26et puis qui sont arrivées
13:27via des sous-marins
13:29sur les côtes françaises.
13:31Fin octobre 1918,
13:33la France dénombre
13:364574 décès.
13:37Des malades vigoureux et sains,
13:39sans antécédent pathologique,
13:41succombent en quelques jours,
13:42note un interne
13:43des hôpitaux parisiens.
13:44Est-ce que les médecins
13:45disposent d'un traitement ?
13:47A l'époque,
13:47il n'y a pas encore
13:48d'antibiotiques.
13:49On le rappelle,
13:50il n'y a pas d'appareil
13:51respiratoire efficace.
13:53On parle évidemment
13:54de détresse respiratoire aiguë,
13:55donc rien de tout cela.
13:57Évidemment,
13:58on n'a pas encore de vaccins,
13:59c'est un nouveau virus.
14:00Alors,
14:01on s'en remet
14:02aux remèdes miracles
14:03et aux potions farfelues
14:04qui se multiplient
14:05et dont les journaux
14:06se font écho.
14:07Par exemple,
14:08le grippe écure
14:09qui marche très bien
14:09ou le révulsif boudin.
14:11Je vous épargne
14:12le mélange,
14:13les cocktails
14:13que ça contient.
14:15C'est le royaume
14:15du grand n'importe quoi
14:17et c'est le grand moment
14:18des charlatans.
14:19En 1918,
14:21c'est par le Rhum
14:22que le maréchal Foch ordonna
14:24qu'on combattit
14:26l'épidémie de grippe espagnole
14:28qui fit tant de ravages
14:30de l'armée.
14:30Alors,
14:31l'Amérique et l'Angleterre
14:32ont le whisky.
14:32Nous,
14:33on a le Rhum
14:33qui provient directement
14:35des Antilles.
14:35L'armée en fait
14:37acheminer des milliers
14:38de litres,
14:39il est plébiscité
14:40par la population,
14:41on en trouve même
14:41en pharmacie.
14:43Cet alcool de canne
14:44dont la réputation
14:46est séculaire
14:46ne tarda pas
14:48à avoir raison du mal.
14:49On boit beaucoup
14:50contre le mal
14:51pour s'en prémunir
14:52et d'ailleurs,
14:52le prix du rhum
14:53s'envole,
14:54ça devient une d'enrête
14:54très précieuse.
14:55Jusqu'à 25 francs
14:56la bouteille
14:57pour les meilleurs
14:57et on le mélange
14:59avec de l'aspirine
14:59voire de la quinine,
15:00enfin voilà,
15:01tout ce qu'on peut.
15:02Comment est-ce que
15:03les autorités
15:04gèrent cette crise ?
15:05Il y a des mesures
15:06évidemment,
15:06elles sont prises
15:07dans la panique générale,
15:09mais elles sont très tardives,
15:10des mesures de prophylaxie.
15:11Alors,
15:12pour prendre l'exemple
15:12de New York,
15:13on demande à la population
15:14de porter des masques,
15:15un peu moins en France.
15:16Par contre,
15:17on proscrit
15:17le balayage à sec
15:19des rues et des maisons,
15:20c'est un peu curieux,
15:20mais voilà.
15:21Plus classiquement,
15:22on demande aux gens
15:23de se laver les mains,
15:24de rester chez eux
15:25autant que possible
15:26et évidemment
15:27d'éviter les rassemblements.
15:29Tout ça montre
15:29quand même
15:30que les autorités
15:30sont complètement dépassées.
15:32c'est vraiment
15:33un terrible échec
15:34de gestion publique
15:35de la crise sanitaire.
15:36Il faut voir
15:37que tous les efforts
15:38sont concentrés
15:39sur la fin de la guerre
15:39qui approche,
15:40enfin, ça y est.
15:41Et à la décharge
15:42du gouvernement,
15:43ils avancent complètement
15:44à l'aveugle
15:44face à ce nouveau virus.
15:46Il faut se rappeler
15:46qu'à l'époque,
15:47on croyait beaucoup
15:48dans le progrès,
15:49les avancées techniques,
15:50les avancées médicales,
15:51les avancées en matière
15:52de virologie avec Pasteur.
15:54Bref,
15:54toutes ces histoires d'épidémies,
15:55c'était bon
15:55pour les temps anciens.
15:56Là, vraiment,
15:57il y a de quoi tomber debout.
16:01La vie continue.
16:02D'ailleurs,
16:03on n'interdit pas
16:03les salles de spectacle,
16:04on n'interdit pas
16:05les cafés,
16:06on n'interdit pas
16:06les lieux de culte
16:07ni même les transports
16:09qui fonctionnent au ralenti.
16:10Mais s'ils fonctionnent
16:11au ralenti,
16:11c'est parce que
16:12beaucoup de conducteurs
16:12sont malades.
16:13Au fond,
16:14seul,
16:14les lycées parisiens
16:15ferment à partir
16:15du 25 octobre,
16:16mais il est déjà trop tard.
16:23Le 11 novembre 1918,
16:25l'Allemagne capitule
16:26et signe l'armistice.
16:27La grippe est en déroute
16:29ainsi que les boches,
16:30titre Le Quotidien,
16:31Le Journal.
16:32Pourtant,
16:33les historiens parlent
16:34aujourd'hui
16:34de mortels armistices.
16:36Pourquoi ?
16:37La paix a eu paradoxalement
16:39un rôle d'accélérateur.
16:41Évidemment,
16:41après quatre ans de conflit,
16:42les Français ont envie
16:43de célébrer la victoire,
16:44elle est triomphale,
16:46les gens sont très heureux.
16:47Ils se rassemblent
16:48partout en France,
16:49à Paris évidemment,
16:50des dizaines de milliers
16:51de personnes qui convergent.
16:53On oublie les ravages
16:54de la grippe
16:55et ont fait la victoire
16:57des poilus.
16:57Donc voilà,
16:58la célébration de la victoire
16:59entraîne une réouverture
17:00en plus des lieux publics
17:01qui avaient été fermés
17:02et c'est une nouvelle
17:03flambée épidémique
17:04qui recommence.
17:07La grippe,
17:08elle ne fait pas de quartier,
17:09elle touche tout le monde,
17:10y compris des stars de l'époque
17:12comme Edmond Rostand,
17:13l'auteur de Cyrano de Bergerac,
17:15qui est touché pendant
17:16une répétition de Léglon,
17:18qui meurt début décembre.
17:19Sinon, il y a aussi
17:20Guillaume Apollinaire évidemment,
17:22qui avait 38 ans seulement
17:23quand il est mort,
17:24deux jours avant l'armistice.
17:25Il avait été blessé sur le front,
17:27probablement gazé,
17:28donc il ne va pas en réchapper.
17:29Je pense aussi à Egon Schiele,
17:31le peintre autrichien
17:32qui meurt deux jours
17:33après sa femme enceinte,
17:35qui laisse un dernier tableau
17:36totalement bouleversant,
17:37ou encore le grand-père
17:39de Donald Trump,
17:40Frédéric Trump.
17:41Il y a heureusement
17:42ceux qui en réchappent
17:43comme Georges Clémenceau,
17:45le chef du gouvernement français,
17:46le président américain
17:48Wilson,
17:49son prédécesseur
17:50Théodore Roosevelt,
17:51Gandhi
17:52ou encore Walt Disney.
17:55En France,
17:56le pic de l'épidémie
17:57est atteint
17:57à la fin de l'année 1918,
17:59mais la grippe espagnole
18:00continue de faire des victimes.
18:02Les Français ne sont pas
18:03totalement au bout
18:03de leur surprise
18:04puisqu'en février-mars,
18:05la grippe revient.
18:06Elle est beaucoup moins mortelle,
18:08mais quand même assez virulente.
18:09En février-mars,
18:11le dernier cas
18:11de grippe espagnole
18:12est recensé en mars 1919.
18:23Charles de Saint-Sauveur,
18:24102 ans après l'apparition
18:26de cette grippe espagnole,
18:27aujourd'hui,
18:28que sait-on de son bilan ?
18:30Il faut déjà savoir
18:31que les bilans ont été
18:32sans cesse réévalués
18:34à la hausse.
18:35Dans les années 1920,
18:36on disait entre 15 et 20 millions
18:38de morts.
18:38Aujourd'hui,
18:38on estime qu'elle a tué
18:40entre 50 et 100 millions
18:41de personnes
18:42sur l'ensemble de la planète.
18:44Elle en a affecté
18:45à peu près un milliard,
18:46soit la moitié environ
18:48de l'humanité,
18:48ce qui est absolument colossal,
18:50avec un taux de mortalité
18:51qui est compris
18:51entre 2 et 4 %.
18:53Pour ce qui est de la France,
18:54on évalue le nombre
18:55de morts à 250 000.
18:56C'est beaucoup,
18:57c'est moins que la guerre
18:58qui a tué 1,5 million
19:00de soldats en France.
19:01Mais voilà,
19:02c'est quand même
19:03un bilan à l'échelle planétaire
19:04qui est absolument monstrueux.
19:06En Asie, par exemple,
19:0735 millions de personnes
19:09sont mortes,
19:10dont probablement
19:11la moitié en Inde,
19:12le pays qui a été
19:12le plus touché
19:13par la pandémie.
19:14C'est donc la pire pandémie
19:16que l'humanité ait connue ?
19:17À l'échelle de l'humanité,
19:19très clairement,
19:20oui,
19:20en nombre de victimes,
19:22c'est l'un des plus grands
19:22cataclysmes de l'histoire,
19:24si ce n'est le plus grand.
19:25Peut-être qu'effectivement,
19:26on peut la comparer
19:27avec la peste noire
19:27qui a sévi au Moyen-Âge
19:29à partir de 1348,
19:31mais avec des conséquences
19:33bien plus dramatiques
19:34puisque la peste noire
19:36a décimé environ
19:37un tiers de l'Europe
19:38qui reste sans précédent.
19:41Vous l'évoquiez,
19:42Charles de Saint-Sauveur,
19:43la peste noire du Moyen-Âge
19:44a marqué la mémoire occidentale
19:46pendant des siècles.
19:47Comment expliquer
19:48que l'épidémie
19:49de grippe espagnole
19:50appartienne
19:51à une histoire oubliée ?
19:52Déjà parce qu'elle a été noyée
19:54dans le dénouement
19:55de la fin de la guerre.
19:56Les Français
19:57avaient effectivement
19:58la tête ailleurs
19:59à la démobilisation,
20:01à la reconstruction,
20:03à faire la fête.
20:04Puis il y avait
20:04la révolution russe,
20:05l'actualité était très chargée.
20:07Donc la mémoire collective
20:07a fait défaut.
20:08L'oubli s'est imposé
20:10et une sorte de refoulé
20:11collectif
20:11comme ça
20:12qui s'est déroulé
20:13tout au long du XXe siècle
20:14où il y a eu d'ailleurs
20:15beaucoup de pandémies
20:16occultées.
20:16C'est la grippe asiatique
20:17de 1957,
20:18la grippe de Hong Kong
20:20en 1968
20:21qui fait tout de même
20:2230 000 morts en France.
20:23On le sait à peine.
20:25En fait,
20:25il faut attendre
20:25les années 1980-1990,
20:28l'épidémie de sida,
20:29les craintes liées
20:30à la mondialisation
20:31pour qu'on s'intéresse
20:32à nouveau
20:32aux risques pandémiques.
20:33Effectivement,
20:34on connaît le SRAS,
20:34la grippe mexicaine de 2010
20:36et puis la grippe aviaire.
20:37Désormais,
20:38le monde est bien conscient
20:39du risque.
20:39Et pourtant,
20:40Charles de Saint-Sauveur,
20:41ces dernières années,
20:42la grippe espagnole
20:43est sortie de l'oubli,
20:45notamment grâce
20:45à des recherches scientifiques.
20:47Oui,
20:48autant au XXe siècle,
20:49elle a été complètement occultée,
20:50cette grippe espagnole,
20:51autant depuis les progrès
20:53épidémiologiques
20:54et surtout en matière
20:55de génétique,
20:56les recherches
20:57se sont multipliées,
20:58à tel point d'ailleurs
20:59qu'on a permis
21:00de reconstituer le virus
21:01qui est apparenté,
21:02c'est très clair maintenant,
21:03un virus H1N1
21:04qui est d'ailleurs stocké
21:06dans un centre tenu secret
21:07à Atlanta,
21:08aux Etats-Unis.
21:11Charles de Saint-Sauveur,
21:12cette épidémie
21:13de grippe espagnole
21:14est comparable
21:15à celle du coronavirus
21:17que nous vivons actuellement ?
21:19Alors,
21:19si on s'en tient aux symptômes,
21:21il ne s'agit pas d'une grippe
21:22aujourd'hui,
21:23c'est un coronavirus,
21:25mais les symptômes
21:26sont relativement équivalents
21:27avec une détresse respiratoire aiguë
21:29dont on meurt,
21:29dont on peut mourir.
21:30On voit aussi
21:31qu'en termes de recommandations,
21:32on est à peu près
21:33sur les mêmes recommandations
21:35des autorités,
21:36le port du masque,
21:37le fait de ne pas se mélanger.
21:39À l'époque,
21:39on ne confine pas,
21:41mais on a quand même
21:42beaucoup appris
21:42de cette grippe espagnole
21:43et ça,
21:44c'est l'un des enseignements.
21:45Les autorités
21:46étaient tellement dépassées
21:47à l'époque
21:47que tout a été refait
21:49dans les années 1930
21:50et qu'aujourd'hui,
21:51mine de rien,
21:52on peut en bénéficier.
21:53Les progrès aussi scientifiques
21:55permettent de documenter
21:56beaucoup plus précisément
21:57le virus,
21:58sa propagation
21:59et les moyens
22:00de l'endiguer.
22:06Merci à Charles de Saint-Sauveur.
22:13Codesource est le podcast
22:14d'actualité du Parisien
22:16disponible chaque soir
22:17du lundi au vendredi.
22:18Et si vous aimez Codesource,
22:20n'hésitez pas à nous le dire
22:21en mettant des petites étoiles
22:22et en vous abonnant
22:23sur votre application
22:24de podcast préférée
22:25comme Apple Podcast
22:26ou Podcast Addict.
22:28Cet épisode de Codesource
22:29a été conçu
22:30et préparé par Raphaël Puyot.
22:32Production Thibault Lambert
22:34et Marion Bottorel.
22:35Réalisation Alexandre Ferreira.
22:37– Sous-titrage Société Radio-Canada
22:41Sous-titrage Société Radio-Canada
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