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Mardi 17 mars 2026, retrouvez Marc-Olivier Strauss-Kahn (Directeur général honoraire de la Banque de France, Enseignant) dans SMART BOURSE, une émission présentée par Grégoire Favet.
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00:10Le dernier quart d'heure de Smartbourg, chaque soir c'est le quart d'heure thématique et le thème qui
00:13nous anime ce soir c'est celui de l'éducation financière.
00:16Nous sommes en pleine semaine de l'éducation financière et nous accueillons avec grand plaisir Marc-Olivier Strauss-Kahn à
00:22mes côtés en plateau.
00:22Marc-Olivier, bonsoir. On s'était parlé déjà l'an dernier à la même époque, je crois que vous étiez
00:28venu également avec Anthony Benhamou il y a de ça un an ou deux maintenant, j'ai plus la date
00:34précise en tête.
00:35Votre co-auteur, vous êtes enseignant, vous êtes directeur général honoraire de la Banque de France, je le rappelle Marc
00:40-Olivier et vous aviez publié, vous avez publié aux éditions Ellipse ce livre avec Anthony Benhamou qui est professeur d
00:46'économie lui aussi.
00:47On parie que vous allez aimer l'économie qui est un livre qui reste à jour j'imagine dans le
00:53contexte actuel Marc-Olivier.
00:56On avait, vous aviez développé l'an dernier le thème de la polycrise avec un parallèle, une comparaison entre cette
01:06polycrise, cette crise aux multiples facettes qu'on vit depuis le Covid et l'épisode de la grande crise financière
01:122007-2009, 2007-2008.
01:15Où est-ce qu'on en est de cette polycrise qui continue peut-être de se développer et qui vient
01:21percuter également la nouvelle administration Trump entrée en place au 1er janvier 2025, Marc-Olivier ?
01:29Alors merci de m'accueillir à nouveau, je précise comme l'année dernière que retraité je le suis, honoraire c
01:36'est un mot gentil, je n'engage donc pas la Banque de France qui est l'opérateur national de l
01:42'éducation financière.
01:43Notamment avec la cité de l'économie et l'éducation financière.
01:47Alors l'analyse qu'on avait faite et qui est dans ce livre demeure valide même si les Trumponomics, je
01:57dirais souvent Trump 2.0, bousculent tout, notamment avec les guerres des tarifs et en Iran.
02:06Et je propose de focaliser sur trois points, le premier c'est l'incertitude qui est exacerbée, le deuxième c
02:14'est le rôle de l'IA qui est plus nouveau et le troisième c'est la géopolitique qui est dans
02:19toute sa splendeur.
02:20Le rôle de l'IA on ne l'avait pas par exemple pendant la grande crise financière pour dire les
02:24choses.
02:25Alors l'an dernier vous compariez effectivement, pour revenir toujours à cette crise financière de 2008, vous compariez le coronavirus,
02:35le virus de la Covid au virus des subprimes à l'époque.
02:40Ces deux virus ayant élevé de manière très importante le niveau d'incertitude.
02:44Tout à fait, et maintenant elle est encore plus haute. Alors un petit rappel, c'est quoi en général ce
02:50qu'on appelle l'incertitude ?
02:51C'est un risque dont on ne peut pas facilement évaluer la probabilité et l'impact car il est souvent
02:59nouveau et il est plus haut que jamais.
03:02Alors bien sûr il peut y avoir ce parallèle, donc il y avait le virus caché du subprime qui avait
03:09gelé l'activité financière
03:11et parmi les solutions il y avait eu l'injection de liquidités afin d'éviter une sorte de mort subite
03:18des banques.
03:20Le coronavirus, lui il avait gelé l'activité marchande et la solution avait été un peu la même tout en
03:29mettant l'économie dans une sorte de coma artificiel
03:33afin de lui permettre de récupérer. Je n'ose pas dire le virus Trump, accentue encore l'incertitude car il
03:45est totalement imprévisible.
03:47Et lui, il a tendance à geler ou à reporter les investissements, sauf dans le cadre de l'IA, on
03:53le verra.
03:54Et là les solutions ne sont pas évidentes parce que son approche transactionnelle perturbe toutes les règles habituelles et les
04:02réactions qu'on connaît.
04:04Comment est-ce que vous évaluez l'impact d'un Trump 2.0 tel qu'on le connaît depuis plus
04:10d'un an maintenant
04:12sur les grandes métriques économiques que sont la croissance et l'inflation ?
04:16Alors, aux USA, les tarifs et même la guerre en Iran va avoir un effet stagflationniste.
04:24Les tarifs, pour focaliser là-dessus, dans un premier temps, c'est une taxe sur les importateurs ou les consommateurs
04:30américains
04:31et donc ça va avoir un effet à la baisse sur la croissance et un effet à la hausse sur
04:36l'inflation
04:36même s'il peut être retardé par des résorptions de marge, etc.
04:41C'est un effet qui peut se diluer dans le temps mais c'est un effet qui existe néanmoins.
04:45Donc Trump espère que la substitution pourra se faire avec la production locale
04:50mais il y a des choses qu'il ne peut pas produire et ça prend du temps.
04:55La guerre en Iran va avoir accentué cet effet-là et va avoir aussi un effet inflationniste sur le reste
05:04du monde
05:04alors que les tarifs n'avaient qu'un effet récessionniste tant qu'il n'y avait pas de représailles.
05:10Est-ce qu'on peut déjà évaluer l'impact effectivement de ces phénomènes ?
05:17La guerre tarifaire, la guerre d'Iran sur l'aspect géopolitique, disruption énergétique
05:25qu'on a en tête évidemment le parallèle de 2022 et l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
05:30Pour les tarifs c'était déjà pagailleux et maintenant avec la décision de la Cour suprême
05:34on ne sait même plus où on en est, on ne sait pas pendant combien de temps les tarifs vont
05:40devoir s'appliquer
05:41et les économistes deviennent des spécialistes de cette fameuse loi américaine de 1977
05:45dont Trump peut jongler avec les différentes sections.
05:49Ensuite il y a aussi les procès qui démarrent pour des remboursements,
05:53des remboursements d'ailleurs acquis aux importateurs ou aux consommateurs américains
05:56qui ont payé en gros 1000 dollars de plus en 2025
06:00ce qui correspond, multiplié par la population, aux 350 milliards
06:04que Trump se targue d'avoir récupéré mais sur le dos des américains.
06:09Et quant à l'Iran, ce qu'on peut dire d'ores et déjà
06:11c'est que la hausse est plus rapide et plus nette que celle de 2022.
06:16La situation n'est bien sûr pas exactement la même.
06:19Tout le monde s'accorde à dire que ça va dépendre de la durée,
06:23de l'ampleur géographique et de l'intensité de la disruption
06:28dans les transports et dans la production.
06:32Qu'est-ce qu'on imagine en matière de réaction des pouvoirs publics
06:38et je parle notamment des pouvoirs monétaires ?
06:40Alors là on est pour le coup en pleine semaine banque centrale
06:42en même temps que cette semaine de l'éducation financière Marc-Olivier
06:46mais si je reprends la série, grande crise financière,
06:50liquidité pour tout le monde, choc Covid là aussi
06:54avec un aspect budgétaire en plus qui a été très très important.
06:58Là on voit des banques centrales qui sont un peu plus coincées quand même aujourd'hui.
07:01Alors elles ne sont pas nécessairement coincées mais elles sont dans l'attente.
07:04On se serait rencontrés il y a un mois, tout le monde s'attendait à ce que les taux baissent.
07:08Là, beaucoup s'attendent à ce que les taux remontent.
07:11Je suppose que, je ne sais pas dans le secret des dieux,
07:14mais les banques centrales vont attendre d'évaluer cette durée et cet impact
07:19avant de prendre des décisions qui pourraient être prématurées
07:22même si beaucoup s'attendent à ce qu'elles réagissent ensuite
07:25s'il y avait un désancrage des anticipations plus rapidement en 2021 et 2022.
07:31Du côté des budgets qui ont été déjà trop sollicités,
07:35notamment aux Etats-Unis, il n'y a pas beaucoup de marge.
07:37Le paradoxe, c'est que les bourses, justement, elles, même si elles ont fait le yo-yo ce mois-ci,
07:43restent relativement élevées.
07:44Et beaucoup attribuent cela au rôle de l'IA.
07:49Justement, ça c'est la grande nouveauté.
07:51Enfin, l'IA existait en 2008, mais j'allais dire,
07:55le développement technologique et le phénomène n'avaient pas pris autant d'ampleur qu'aujourd'hui.
08:00Qu'amène l'IA, qu'apporte le thème de l'IA et du développement technologique de l'IA
08:05dans ce monde de polycrise ?
08:07Alors, c'est peut-être une vraie révolution
08:10qui tranche avec la déception qu'on avait eue dans les années 90
08:13avec Internet et ce qu'on appelait information, communication, technologie.
08:17L'éthique.
08:18Voilà. Au niveau microéconomique, on l'utilise tous plus ou moins.
08:22Au niveau macroéconomique, ce n'est pas encore évident d'en voir les effets
08:25même si aux États-Unis, à très court terme, en 2025, on peut dire que ça sauve Trump,
08:31ça a permis un regain de croissance qui est dû à des investissements extrêmement onéreux
08:36dont on ne connaît pas d'ailleurs le retour sur investissement encore
08:39et qui est essentiellement financé par de la dette.
08:43Alors après, on peut s'interroger sur l'impact, sur la productivité, l'emploi, etc.
08:48Bon, je crois que c'est M. Solow qui a travaillé sur ces histoires de productivité.
08:58Avec son prix Nobel, bien sûr, on voit des ordinateurs partout
09:01sauf dans les chiffres agrégés de macroéconomique et de productivité.
09:07Néanmoins, est-ce qu'il y a quand même un chemin et une pré-intuition
09:13que l'IA va quand même développer des gains de productivité
09:16avec des effets derrière sur l'emploi et sur l'inflation à la fin ?
09:22Alors, des gains de productivité, il y en aura sûrement,
09:24mais les amis divergent totalement.
09:26Vous avez cité des prix Nobel, enfin un prix Nobel qui...
09:31Eh bien là, je vais en citer deux.
09:33Daron Assemoglou, 2024, pour lui, les gains de productivité sont très faibles,
09:40marginaux, 0,1% par an, etc.
09:43À l'inverse, 2025, Philippe Aguillon, qui a d'ailleurs eu la gentillesse
09:47de recommander la lecture de notre livre en quatrième de couverture,
09:52lui, les voit bien au-dessus de 1%.
09:57On verra.
09:59Il y a aussi un impact sur l'emploi.
10:01Et cette fois-ci, tout le monde le sait, ça n'affecte pas que l'école bleue,
10:05mais l'école blanche.
10:06Et je dois dire que j'en vois déjà l'impact sur mes étudiants en master de business,
10:12notamment qui cherchent des emplois dans les firmes de consolidation,
10:16qui préfèrent l'IA, sacrifiant ainsi, hélas...
10:20L'entrée sur le marché du travail est plus compliquée.
10:22Et le middle management dans quelques années.
10:26Après, il y a aussi l'impact que ça va avoir sur l'inflation.
10:31Et là, logiquement, puisque l'impact sur la productivité, l'emploi et la croissance n'est pas évident,
10:37il n'est pas évident sur l'inflation.
10:40Certains soulignent les gains de production, la réduction des coûts de production qu'il peut y avoir,
10:46notamment humains, tandis que les autres soulignent l'importance des investissements,
10:52le coût énergétique qu'ils représentent, et la dépendance, notamment européenne,
10:58aux big tech américaines qui vont avoir un pouvoir de marché, ou chinoises.
11:02Et donc ça, ça peut avoir un facteur inflationniste, et non pas déflationniste.
11:07Oui, très intéressant, effectivement, un grand débat.
11:09Deux prix Nobel que vous avez cités, qui disent l'inverse aujourd'hui.
11:15Le facteur géopolitique, alors lui, j'ai envie de dire, il est toujours un peu présent,
11:222010, 2020-22, en tout cas, c'est un facteur qui est toujours là parmi nous.
11:28Mais de façon très différente.
11:30En 2010, on est encore dans ce que certains ont appelé l'hyper-globalisation.
11:35Maintenant, on est dans la fragmentation.
11:37Alors, on a déjà eu ça, quand on regarde l'histoire économique,
11:40il y a la grande période de protectionnisme qui va de 1929 à la Deuxième Guerre mondiale,
11:48auparavant, il y a une phase de mondialisation, et après, il y a de nouveau une phase de mondialisation.
11:53Là, pour être plus précis, des années 90, avec l'intégration de la Chine et de l'Inde,
11:59on a ce que certains ont appelé l'hyper-globalisation, avec l'émergence du G20 et le triomphe du multilatéralisme.
12:10Ensuite, on déchante, parce qu'en 2014, il y a l'annexion de la Crimée par la Russie,
12:17il y a les sanctions, il y a le Brexit, il y a Trump numéro 1 et sa guerre des
12:24tarifs déjà.
12:25Et là, on a parlé de « slobalisation », le fait que ça soit... ça continue.
12:29ralenti.
12:30Et maintenant, on ne doit pas parler de déglobalisation, on doit parler de fragmentation,
12:36qui se fait non seulement avec les BRICS au sein du G20, et qui le divise par rapport au G7,
12:44mais même une rupture, en quelque sorte, au sein du G7.
12:48Il y a quand même une rupture dans ce phénomène de mondialisation,
12:53souligné par Marc Carnet, je crois, à Davos, il y a quelques semaines à l'heure.
12:56Marc Carnet l'appliquait, à juste titre, aux quelques règles internationales qui subsistent.
13:02Elle s'applique en tout cas au sein du G7.
13:04Trump applique à ses alliés des tarifs, il les menace militairement, il met en cause l'OTAN,
13:13il a ce rôle de l'IA, qui fait qu'on est dépendant des Magnificent Seven.
13:21Et donc, tout ça, ça crée une situation où il peut y avoir une perte de confiance,
13:27à l'intérieur du G7, et pas simplement par les BRICS, vis-à-vis des États-Unis,
13:33et la sécurité souveraine l'emporte sur l'efficience coopérative qui jouait jusqu'à maintenant,
13:40même si, à cause de la guerre de l'Iran, on observe une attitude un peu résignée
13:44de soutien ou de semi-soutien aux États-Unis.
13:47Et ça, pour certains, ça remet en cause, potentiellement, la centralité du dollar,
13:52dès lors que l'hégémon américain n'est plus ni stable ni fiable.
13:57Et pourtant, Trump en a besoin pour financer sa dette avec des taux d'intérêt qui restent élevés.
14:02Bon, d'où le rôle des stable coins ? Mais ça, c'est le teaser pour demain, Marc-Olivier.
14:06Alors, on parlera demain du rôle des stable coins,
14:09mais ce qu'on peut dire, c'est qu'on observe actuellement une sorte de succession,
14:14d'accélération des crises, une permanence des crises,
14:17peut-être voulue d'ailleurs parce que ça permet d'étouffer les critiques,
14:21et donc, on passe de la polycrise à la permacrise.
14:23Merci beaucoup, Marc-Olivier.
14:25Je vous dis à demain.
14:26Rendez-vous même heure, 17h45 en direct dans Smart Bourse
14:29pour célébrer cette semaine de l'éducation financière avec vous.
14:33C'était Interview, et bien sûr, et toutes les autres,
14:35à retrouver en replay sur bismart.fr
14:37ou en podcast sur toutes vos plateformes d'écoute préférées.
14:39Sous-titrage Société Radio-Canada
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