00:00Et si le scandale n'était plus un accident de parcours ?
00:11Et s'il était devenu au contraire une étape presque nécessaire de toute trajectoire politique ?
00:16Non plus une déflagration morale qui interrompt une campagne, une carriÚre,
00:21mais un passage obligĂ©, une scĂšne oĂč se jouent Ă la fois la dĂ©chĂ©ance et la rĂ©demption.
00:27La politique ne gouverne plus seulement des territoires ou des budgets,
00:32elle orchestre des cycles d'indignation, d'excuses et de résilience.
00:37Le scandale n'est plus une rupture, il est presque un mode de régulation.
00:43Car, dans l'économie de l'attention, la visibilité est la véritable monnaie.
00:48Peu importe qu'elle soit positive ou négative, l'essentiel est d'occuper le flux.
00:52Ătre au centre d'un scandale, c'est assurer sa notoriĂ©tĂ©, son omniprĂ©sence mĂ©diatique,
00:57le nom circule, les images tournent, la personne devient une figure, au moins provisoirement.
01:04C'est ce paradoxe. Le scandale détruit, mais il valorise aussi.
01:09Il peut ruiner une carriÚre, mais il fait grimper la cote de notoriété.
01:14On a longtemps pensé le scandale comme une mise à mort.
01:17C'était la logique du bouc émissaire analysé par René Girard.
01:20L'opinion sacrifiait un individu pour restaurer l'ordre symbolique.
01:25Aujourd'hui, c'est comme si la mécanique s'était inversée.
01:29Le scandale n'est plus toujours un sacrifice, il devient parfois une opportunité.
01:34L'accusé peut retourner la situation à son avantage,
01:37se poser en victime de l'acharnement médiatique,
01:40jouer la carte de la confession intime.
01:43On ne compte plus les hommes publics et les femmes publiques
01:47venus expliquer qu'ils étaient de bons pÚres ou de bonnes mÚres,
01:51qu'ils avaient été mal compris, qu'ils avaient été lynchés.
01:54Cette mise à nu, cette pseudo-transparence, produit une forme de réhumanisation.
02:01Ăvidemment, certains ne s'en relĂšvent pas toujours.
02:04DSK, Cahuzac, Fillon.
02:06Le scandale a brisé leur trajectoire, mais d'autres en sortent renforcée.
02:11Donald Trump a bĂąti une partie de son capital politique
02:14sur des outrances qui ailleurs auraient fait scandale définitif.
02:18En France, certains ministres traversent des affaires
02:21qui auraient été fatales il y a 20 ans
02:23et parviennent par le bruit mĂȘme du scandale Ă se maintenir.
02:28L'indignation devient un carburant.
02:30On fait de la polémique un mode de survie.
02:33C'est cela l'économie tragique du scandale.
02:37Il ne repose plus sur le contenu, sexe, argent, mensonge, rumeur,
02:41mais sur la valeur d'exposition qu'il génÚre.
02:45Dans un espace médiatique saturé,
02:47le scandale agit comme un accélérateur de notoriété.
02:50Il provoque la colĂšre, l'indignation, la moquerie,
02:53mais il garantit une présence.
02:56Et dans la logique contemporaine,
02:58mieux vaut ĂȘtre visible que disparu.
03:00Alors, que reste-t-il de la politique dans ce théùtre ?
03:05Peut-ĂȘtre une scĂšne oĂč l'on gĂšre moins des idĂ©es
03:08que des intensités émotionnelles ?
03:10OĂč l'on ne dĂ©bat plus de programmes,
03:13mais de récits de chutes et de confessions ?
03:15Le scandale devient un langage partagé.
03:18Il rythme la vie publique, il nourrit la chronique,
03:20il occupe le temps.
03:22Mais il nous détourne aussi du fond.
03:24A force de vivre dans cette succession de drames,
03:28nous nous accoutumons Ă ne plus attendre du politique,
03:32ni projet ni horizon,
03:34mais seulement le prochain épisode
03:35de cette interminable série d'indignation.
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