- il y a 2 jours
Eric Fottorino, écrivain, journaliste, co-fondateur de l’hebdomadaire Le 1, co-auteur de "La Fraternité" (Michel Lafon) et Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, fille d’Edgar Morin, sont sur France Inter ce mercredi pour explorer tout le sens du mot "fraternité" dans le monde d'aujourd'hui. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-mercredi-10-juin-2026-4946976
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00:00Ce matin dans le Grand Entretien, nous avons eu envie d'explorer une valeur au cœur du pacte républicain
00:06mais qui a parfois du mal à faire sens dans la France et le monde d'aujourd'hui.
00:10Cette notion c'est la fraternité.
00:12Vous y consacrez un livre.
00:14Bonjour Eric Fautorino.
00:15Bonjour Florent.
00:16Journaliste, écrivain, cofondateur et directeur de la publication de l'hebdomadaire Le 1.
00:20Vous publiez donc une conversation avec l'académicien Amine Malouf.
00:25La fraternité aux éditions Michel Laffont.
00:27Et à vos côtés, nous avons voulu entendre et vous faire dialoguer avec Véronique Naumgrapp.
00:32Bonjour.
00:32Bonjour.
00:33Merci d'être avec nous sur France Inter.
00:34Vous êtes l'une des plus grandes anthropologues françaises et filles d'Edgar Morin,
00:38disparue le 29 mai à l'âge de 104 ans.
00:41La fraternité qui était une notion chère à l'un de nos plus grands sociologues.
00:44Venez participer à la conversation, amis et frères, auditeurs.
00:48Vous êtes les bienvenus au 01 45 24 7000 et sur l'appli Radio France.
00:53Pour commencer, Eric Fautorino, liberté, égalité, fraternité.
00:57Autant les deux premières valeurs de notre triptyque républicain,
01:02sautant au cœur de la Constitution.
01:04Elle trouve une traduction dans nos textes de loi.
01:07Autant la fraternité, c'est beaucoup plus impalpable.
01:10Comment est-ce que vous la définiriez ?
01:12Oui, c'est vrai, c'est un sentiment, la fraternité.
01:15C'est quelque chose, effectivement, de plus abstrait et en même temps essentiel.
01:19Je dirais que c'est presque un principe actif de la liberté et de l'égalité.
01:23S'il n'y a pas de fraternité, la liberté va devenir une toute puissance
01:28et chacun aura du mal à le faire valoir, puisqu'il y aura les autres.
01:32Pareil, l'égalité arrive s'il n'y a pas la fraternité.
01:35La fraternité, c'est vraiment l'idée que ce qui arrive à l'autre me touche moi aussi.
01:40Et donc, cette cohésion qu'elle suppose, qu'elle sous-entend, elle est ancienne.
01:46Elle vient au départ, c'est une dimension religieuse.
01:48C'est la dimension presque sacrée de la République.
01:50La Révolution française, évidemment, elle a créé quelque chose de beaucoup plus laïque.
01:54Et puis, l'autre Révolution de 1848 a créé quelque chose de social, donc la solidarité, d'où la fraternité.
02:00Donc, si vous voulez, moi, quand je prends le mot fraternité, et c'est ce qu'on a fait avec
02:04Amine Malouf,
02:05c'est un mot qui permet quelque chose.
02:08Qu'est-ce qu'il permet ? Il permet l'humanité, il permet la solidarité, l'amitié, la dignité.
02:13Voilà, c'est ça qui est important.
02:14Ce n'est pas un mot froid et désincarné.
02:16Et effectivement, c'était, je crois, Louis Althusser qui disait, c'est un horizon désincarné,
02:20donc une internationale des bons sentiments.
02:23Non, il faut la remettre au cœur.
02:24C'est de chacun.
02:25C'est aussi ce que disait votre père, Véronique Nahumgrapp, Edgar Morin,
02:29parler de ciment entre la liberté et l'égalité.
02:33Dans une tribune au Monde, en 2007, il écrivait que la fraternité était sous-développée
02:37dans la trilogie républicaine Liberté, Égalité, Fraternité.
02:41Il proposait de la revitaliser.
02:43Oui, d'abord, je voudrais dire, juste parce que vous avez martyrisé ma modestie,
02:48non, je ne suis pas une grande anthropologie, je suis une modeste artisane
02:52de la recherche en sciences sociales.
02:54Et d'autre part, Edgar, bien sûr, dans tout ce qu'il porte, et d'une façon générale,
03:00quand on voit les chercheurs en sciences sociales, leur boulot, les ethnologues qui vont au plus près
03:04de populations extrêmement différentes, tout leur boulot va contre le mépris social,
03:10les mépris hiérarchiques, les postures de rejet, les moqueries cruelles,
03:16la cruauté sociale invisible, blanches qui fait que les gens se catégorisent, se détestent, etc.
03:23Et il est évident que toutes les sciences sociales, et surtout les sciences sociales mauriniennes,
03:28c'est-à-dire un peu symphoniques, où il veut tout brasser,
03:31tous les instruments sont dans un article d'Edgar, c'est-à-dire tout ce qui rentre en jeu.
03:36Il y a les basses, il y a le clairon, il y a le triangle, tous les paramètres sont mis
03:40ensemble dans un article.
03:42C'est une pensée symphonique.
03:43Et il me semble qu'il est l'expression aussi de ce vaste champ de la recherche,
03:47d'ailleurs menacé par les extrêmes droites et détesté par les extrêmes droites,
03:51les recherches en sciences sociales qui vont contre les mépris, contre les rejets.
03:56C'est quelque chose qui est vraiment central.
04:00Mais pourquoi est-ce qu'il voulait revitaliser la fraternité ?
04:04En fait, la question est simple, ce n'est pas un hasard.
04:07Si vous en parlez maintenant, Éric Fautorino, il y a une notion de péril en ce moment sur la fraternité.
04:13Oui, c'est vrai, c'est-à-dire que quand on regarde les travaux d'Edgar Morin et ses réflexions,
04:19on se rend compte qu'au moment du Covid, il a réagi en disant qu'il y a une solidarité,
04:24c'est donc une fraternité qui s'est remise en route.
04:27Donc paradoxalement, il y a puisé de l'espoir et il a dégagé quelque chose qui est évidemment très important,
04:33c'est que la fraternité, elle va avec la peur.
04:36C'est-à-dire que quelquefois la peur la permet et quelquefois la peur l'interdit.
04:40Je prends cet exemple, le Covid fait que les peurs ont fait qu'on s'est rassemblés
04:44parce qu'on a applaudi les personnels soignants, on s'est mis en distanciation sociale pour protéger l'autre.
04:50Et puis la peur, par exemple l'immigration, c'est la peur de l'autre.
04:53On ne va être fraternel qu'avec ceux qui nous ressemblent.
04:56On va essayer de décliner ce que représente la fraternité aujourd'hui,
05:00notamment en vue de l'élection présidentielle.
05:03Mais juste avant, Véronique Nahum-Grapp, il faut rappeler que votre père,
05:06qu'on a célébré la semaine dernière, est entré dans la résistance, il n'avait même pas 20 ans.
05:11Il a éprouvé dans sa chair ce que voulait dire la fraternité.
05:14Pour lui, et notamment dans cette période-là, face à l'occupant nazi,
05:18c'était une fraternité de combat.
05:20Il savait intimement, charnellement ce que voulait dire cette valeur.
05:25Le mot de fraternité, je l'interroge.
05:29Parce que, regardez, vous avez un frère à côté de vous, vous dites
05:32« Oh, c'est mon frère ! » et un élan de tendresse vous envahit.
05:35Normalement, c'est aussi.
05:37Et vous allez dans le métro, vous marchez dans la rue, vous voyez un clochard,
05:40vous voyez des gens dans le métro.
05:42Non, vous ne pouvez pas avoir le même sentiment avec l'inconnu dans la rue
05:47que vous avez avec votre frère.
05:50Donc, c'est une métaphore.
05:51En plus, les frères, on va dire, manquent les sœurs,
05:53mais sororité, ça ne va pas du tout, ça ne marche pas bien.
05:56Donc, on va dire, c'est les frères au sens être humain.
05:58Oui, mais en 1789, ils pensaient vraiment, les hommes,
06:01ils oubliaient que les femmes, peut-être, pouvaient avoir le droit de vote.
06:04Elles étaient exclues uniquement par la force du mot « homme »
06:08qui suffisait à faire cette espèce de glissement et d'effacement faramineux.
06:12Et donc, il faudrait en fait un autre mot.
06:15En plus, il recouvre des choses extrêmement différentes.
06:18Par exemple, la notion d'entraide.
06:20Depuis le XIXe siècle, on sait maintenant que l'entraide,
06:24sans l'entraide, les sociétés humaines s'effondrent.
06:27Sans l'entraide, c'est-à-dire que ce ne sont pas du tout les luttes seulement.
06:29Donc, c'est constitutif.
06:31Toutes les cultures ont inventé une façon de redistribuer des délais.
06:34Alors, mon paternel, jeune homme, pardon.
06:38Donc, oui, parce que c'est un peu, si vous voulez, en tant que fille, j'ai aucun mérite.
06:43Voilà, si on est la fille, c'est vraiment, en tant que mérite, ça n'a aucun sens.
06:46Mais en tant que l'ayant quand même rencontré de l'histoire de votre père.
06:51Donc, adolescent, il avait commencé, très jeune, il m'avait raconté, il voulait écrire, il était jeune,
06:56il avait commencé un cahier, homme, point d'exclamation, homme, point d'exclamation.
07:00Et il s'était arrêté là.
07:01Et donc, dans sa souffrance d'orphelin, sa solitude, son amour de la musique,
07:06le monde existait.
07:08Et c'est peut-être ça, la clé de la fraternité.
07:10C'est le monde existe, l'autre existe.
07:11Et il a tout de suite senti, contrairement à beaucoup de gens en France et de Trin,
07:16où était le danger, où était la menace.
07:18C'est pas seulement parce qu'il était juif, mais parce qu'il était résistant,
07:21parce qu'il voulait le bien commun.
07:22Et il s'est engagé, effectivement, tout de suite.
07:25Et Éric Fautorino, si on rentre de plein pied dans cette définition de la fraternité,
07:29on parlait tout à l'heure du triptyque républicain.
07:32La liberté, elle est traditionnellement associée à la droite.
07:35L'égalité, plutôt à la gauche.
07:37La fraternité, au fond, chacun peut s'en revendiquer.
07:40Est-ce que c'est une valeur qui est sur l'échiquier politique à la fois partout et nulle part
07:45?
07:45C'est-à-dire qu'elle est à géométrie variable, je pense, selon les...
07:48Je crois que là, si on veut rentrer dans les catégories que vous donnez,
07:52Benjamin, je pense qu'on peut dire que, pour la gauche, il y a une fraternité universaliste.
07:56Donc, effectivement, c'est l'héritière des Lumières.
07:59Tout en rappelant, quand on lit, par exemple, l'anthropologue Pascal Pic,
08:03il nous dit que la fraternité n'est pas originelle.
08:05C'est-à-dire que l'homme préhistorique, il n'y a pas de fraternité.
08:09Et Hobbes vous dit que l'homme est un loup pour l'homme.
08:11Donc, une fraternité construite.
08:13Absolument.
08:13Rousseau vous dit que l'homme, au début, est un solitaire.
08:16Donc, elle s'est inventée.
08:18Elle s'est inventée avec les institutions, avec les révolutions, etc.
08:21Si on veut appliquer la fraternité à la droite,
08:24c'est là qu'on va être plus dans l'idée du même.
08:26C'est-à-dire, je suis fraternel avec celui qui me ressemble.
08:29C'est ce que disait Véronique Naumdra.
08:31C'est-à-dire, il y a son frère et celui qui est hors du cercle de cette fraternité.
08:35Exactement.
08:35Et si vous voulez, on l'a vu dans les questions migratoires depuis 2015.
08:39Les Syriens, les Afghans, on n'en voulait pas trop.
08:43Les Ukrainiens, on les voulait plus parce qu'ils nous ressemblent.
08:47Donc, c'est toujours la notion de peur, de peur de l'autre,
08:50qui ramène la fraternité, suppose un socle identitaire.
08:53C'est-à-dire que si vous êtes confiant dans votre identité,
08:56vous pourrez être fraternel avec celui qui n'est pas comme vous.
08:58Si votre identité, vous la sentez menacée,
09:01vous allez voir dans l'autre, non pas un frère, mais un ennemi.
09:05Mais aux obsèques d'Edgar Morin, la semaine dernière,
09:09où Véronique a dit des choses magnifiques sur les repas ensemble,
09:14avec les gens qui s'engueulaient,
09:15mais il y avait cette fraternité du repas et des aubergines.
09:18Bon, c'est une private joke.
09:20Mais ce qui était intéressant, c'est quand Régis Debray est intervenu
09:24pour dire, Edgar m'appelait son petit frère,
09:27et moi, je disais que c'était mon grand frère.
09:29Évidemment, il n'y avait pas de lien du sang,
09:31mais un lien du sens entre eux.
09:33C'est-à-dire qu'ils ont mené des combats ensemble
09:35pour justement la lumière, la clarté et le lien entre les uns et les autres.
09:39Pour rebondir sur ce que vous nous disiez tout à l'heure,
09:42Véronique Naungra, on a une auditrice, Sarah,
09:44qui propose adelphité plutôt que fraternité.
09:49C'est quoi ? C'est le sentiment fraternel de ceux
09:51qui ne sont pas du même sang, hommes, femmes ?
09:54Oui, c'est pas mal, parce qu'on échappe à cette espèce
09:56de séduction incroyable du lien familial en politique.
10:01C'est-à-dire que dès qu'un pouvoir s'installe,
10:03il dit le roi, dit je suis votre père.
10:06C'est les sœurs, les religions.
10:09Vous êtes entre sœurs, le père de la nation, etc.
10:12C'est-à-dire que le lien familial, on est frère, etc.
10:15Et cette espèce de séduction politique du lien familial,
10:20de l'utilisation du lien familial, la paternité, la fraternité,
10:23pourtant on sait que c'est dans les familles,
10:25parce qu'il y a ce lien très fort,
10:27qu'il y a le plus de violence, de haine et d'assassinat,
10:30on le sait, mais donc ce que je veux dire,
10:33c'est que la dialogie maurignienne,
10:35ce qu'elle a de passionnant, c'est qu'elle nous oblige,
10:37et c'est pas facile à penser ensemble,
10:39l'entraide, la générosité énorme dans la société,
10:43les mouvements, etc.
10:44Et en même temps, la sauvagerie,
10:46écarte-toi, moi c'est moi, toi c'est toi,
10:49et voilà, je suis le premier, et tu es le dernier.
10:52Et donc ces deux choses-là, penser ensemble,
10:54c'est très difficile, et ça c'est maurignienne.
10:56Alors, je propose qu'on entre dans des considérations
10:59peut-être un peu plus concrètes,
11:01puisque la fraternité appliquée en politique,
11:05c'est la solidarité, c'est notre modèle social,
11:09les retraites, l'assurance maladie,
11:12dont le financement est de plus en plus questionné.
11:15Donc, question, est-ce qu'on a encore
11:17les moyens de cette fraternité-là ?
11:21Vous savez, la fraternité, c'est quelque chose
11:23qui doit être consenti.
11:24C'est pas quelque chose qu'on peut décréter,
11:26comme l'égalité ou la liberté,
11:31là, s'il y a des lois et même des constitutions.
11:33Donc, c'est un choix, c'est un modèle social
11:36qu'on choisit de garder ou pas.
11:39Je ne crois pas que ce soit une question de moyens,
11:41c'est une question de volonté,
11:43c'est-à-dire, si on veut garder un maillage
11:46de la population, de gens différents ensemble,
11:51eh bien, il faut accepter que cette fraternité,
11:55mais la décliner, encore une fois,
11:57solidarité, je crois que c'est ça,
11:59mais la fraternité a un côté presque mystique,
12:02mystique, j'allais dire, c'est-à-dire...
12:04Mais Eric Fautorino, justement, sur cette mystique
12:06et sur cette volonté de construire,
12:07quand on a des débats sur le fait de savoir
12:09si ce ne sont pas les jeunes aujourd'hui
12:11qui pâtissent de l'explosion économique
12:15des Trente Glorieuses et qui, au fond,
12:17sont en difficulté et qui financent les retraites,
12:19quand on se pose la question
12:20et quand on envoie à longueur de sondage
12:22des gens qui disent « moi, je travaille
12:24pour que d'autres bénéficient d'allocations
12:25qui ne travaillent pas »,
12:26est-ce qu'au fond, vous n'êtes pas
12:29fondamentalement minoritaire
12:29à faire cette éloge de la fraternité
12:31dans une société qui, peut-être, hélas,
12:35démontre quelques difficultés
12:36à la concevoir concrètement ?
12:38Je suis sûrement minoritaire,
12:40quoique il faudrait peut-être scientifiser ça.
12:43Mais non, ce que je veux dire,
12:44c'est qu'aujourd'hui,
12:46on est dans une société
12:47qui est tellement individualiste,
12:49tellement fragmentée,
12:50qu'en effet, on ne trouve même plus
12:51de fraternité presque au sein d'une famille.
12:54Donc c'est là, je pense,
12:55qu'il y a une sorte de...
12:56On a souvent dit cette expression
12:58« le vivre ensemble ».
13:00Aujourd'hui, pour certains,
13:01c'est « survivre ensemble ».
13:02Et donc, à partir du moment
13:03où, en effet, les dimensions matérielles
13:06deviennent un obstacle,
13:08c'est vrai que la fraternité
13:10en prend un coup.
13:11Pour autant, je pense que
13:12s'il n'y a pas une fraternité
13:14qui nous rassemble à un moment donné,
13:15il n'y a plus de société.
13:17Il n'y aura que des communautés.
13:18Il n'y aura qu'une atomisation
13:19de jeux qui ne feront jamais un « nous ».
13:22Mais qu'est-ce qui nous menace,
13:23enfin, le plus aujourd'hui ?
13:24Qu'est-ce qui menace le plus,
13:25la fraternité ?
13:26Est-ce que ce sont les inégalités
13:28entre les riches et les pauvres,
13:30comme on dit, à gauche ?
13:31Est-ce que c'est l'insécurité,
13:33l'immigration,
13:34les difficultés d'intégration,
13:35comme on dit, à droite ?
13:36C'est très politique.
13:37Alors, si vous écoutez,
13:39par exemple, Cynthia Fleury,
13:40elle vous explique bien
13:41que c'est les inégalités
13:43qui, vraiment,
13:44sont un vrai défi
13:45et même un danger
13:47pour la fraternité,
13:48parce qu'il y a une telle distorsion
13:50des situations
13:51qu'on n'est plus tellement fraternel
13:52quand on est au fond du trou
13:53ou quand on n'a pas d'horizon.
13:56Je ne sais pas
13:57si c'est un bon moyen
13:59d'expliquer,
14:00de faire le clivage gauche-droite
14:02sur la fraternité.
14:03Bien sûr,
14:03on peut dire ce que vous venez de dire,
14:04c'est-à-dire,
14:04il y a la sécurité d'un côté
14:06et puis les solidarités,
14:07la pauvreté de l'autre.
14:08Mais je pense que
14:10c'est notre supplément d'âme,
14:11la fraternité.
14:13Une société dans laquelle,
14:14alors même si on ne les appelle pas
14:15frères ou sœurs,
14:17etc.,
14:17évidemment,
14:18la sémantique bien sûr
14:19est importante,
14:19mais je crois
14:20qu'il y a une nécessité
14:23de regarder l'autre
14:24comme un autre soi-même.
14:26Véronique Daumgrappe,
14:26je vous voyais
14:27quand on posait la question
14:28de savoir si vous étiez minoritaire,
14:29vous tourniez la tête.
14:31Est-ce que dans un pays
14:32aussi perclus
14:33de difficultés,
14:35de sentiments,
14:35de déclassement,
14:36de pessimisme,
14:38est-ce qu'on peut encore
14:40comme ça être fraternel
14:42et considérer
14:42que ce sentiment de fraternité
14:43peut s'imposer ?
14:44Vous savez,
14:45dès qu'on zoome
14:46en temps réel,
14:46ne serait-ce que sur
14:47un seul immeuble,
14:49ce qu'avait fait Pérec,
14:50qui vit là,
14:51etc.,
14:51on s'aperçoit
14:52que l'entraide,
14:53la générosité,
14:54chaque biographie
14:55est un roman immense
14:56et quand on est
14:57dans des généralités
14:59extrêmes,
15:00on perd ça
15:01et moi,
15:01je pense qu'il y a,
15:02même avec les réseaux,
15:04même avec de l'entraide,
15:05de la générosité
15:06à chaque pas,
15:07peut-être non célèbre
15:08ou peut-être non perçue.
15:09Ce qui n'empêche pas
15:10qu'il y a des conditions générales,
15:12l'inégalité clive.
15:14Les quartiers,
15:15les beaux quartiers,
15:16les mépris sociaux
15:17mais aussi les lois
15:18qui isolent
15:18certaines populations.
15:19Exemple,
15:20on peut supposer,
15:21et il faut savoir
15:22qu'il y a un mécanisme,
15:23la distance accroît
15:24à la parano.
15:25C'est-à-dire,
15:25les gens que je ne vois pas
15:26me font encore plus peur
15:27que ceux que je vois.
15:28C'est-à-dire,
15:28prenons les migrations
15:31entre deux guerres.
15:32C'était une migration européenne,
15:33ça faisait moins peur.
15:34Maintenant,
15:34c'est une migration
15:34venue de tous les côtés
15:35avec des gens différents
15:36qui ne nous ressemblent pas.
15:38Quand ces populations
15:40qui ont quitté leur pays,
15:42qui parfois,
15:42parce qu'elles sont extrêmement
15:44courageuses ou nobles,
15:45ne voulant pas marcher
15:46dans des régimes infâmes,
15:48ce que feraient les Français
15:49si les conditions
15:49étaient atroces.
15:51Donc,
15:51vis-à-vis de ces populations,
15:53on voit que toute une partie
15:54de la politique,
15:55nommons-la d'extrême droite,
15:56les criminalise.
15:57Or,
15:58dans ces populations,
15:59il y a des gens différents,
16:00des gens extraordinaires,
16:01il y a de tout,
16:02il y a des cinglés aussi,
16:02il y a de tout.
16:03Les migrants,
16:04ils sont une portion
16:04de l'humanité hologramique,
16:06comme dirait Edgar.
16:07C'est-à-dire,
16:07c'est un hologramme de tout.
16:08et passionnant pour des Français.
16:11Beaucoup plus passionnant
16:12savoir quelle est leur nourriture,
16:13quelle est leur vie,
16:14quels sont leurs rêves,
16:15quelles sont leurs croyances.
16:17Ce serait passionnant.
16:17Dans les quartiers
16:18où ils sont très présents,
16:19il y a beaucoup moins de racisme.
16:21C'est vu de loin
16:22que dans les quartiers isolés,
16:24riches,
16:25où il n'y a que des gens
16:26qui s'entre-ressemblent,
16:27etc.
16:28Et ils ne les voient jamais.
16:29Et donc,
16:30ils ont une peur bleue
16:31dans des petits villages
16:32au fin fond du Jura,
16:33où le dernier émigré,
16:34c'est un Italien
16:35d'entre les deux guerres,
16:36arrive,
16:36passe le dimanche,
16:37un scooter avec un jeune
16:39un peu bronzé,
16:39tout le monde est paniqué,
16:40etc.
16:41Moins on est proche d'eux,
16:43plus on en a peur.
16:45Et cette question de la distance,
16:46elle vient aussi
16:47d'un système de loi.
16:48Elle vient d'une culture commune.
16:49Elle vient d'une attitude.
16:51Et donc,
16:52ça veut dire que,
16:53par exemple,
16:53dans les écoles,
16:54il faut essayer de comprendre,
16:56d'expliquer.
16:58Mais qui sont,
16:58pourquoi des gens
16:59quittent leur pays ?
17:00Et vous,
17:00les Français,
17:01vous ne quitteriez pas votre pays
17:02si vous ne pouvez plus manger ?
17:03C'est une façon,
17:03Éric Fautorino,
17:05de la revitaliser,
17:07cette fraternité.
17:08Comment est-ce qu'on fait
17:09destin commun en 2026 ?
17:12Qu'est-ce qui peut nous faire tendre
17:15vers ce but originel ?
17:16Je pense que la fausse route,
17:18ce serait de dire,
17:19il y a des dangers,
17:19on va se serrer les coudes,
17:21parce que la peur
17:22est toujours quelque chose
17:24qui est assez stérile au fond.
17:26Il faut lui redonner
17:27un signe plus.
17:28Et pour moi,
17:30le côté positif,
17:31la fraternité,
17:33ça s'apprend.
17:34Ça s'apprend où ?
17:35Ça s'apprend à l'école,
17:36ça s'apprend dans l'éducation.
17:37Je pense que
17:39vivre l'autre
17:39comme un autre moi-même,
17:41ça commence dans la cour d'école.
17:43C'est Lévinas qui disait,
17:45après vous,
17:45je peux construire une civilisation
17:47sur ces deux petits mots.
17:48Après vous.
17:49Ça veut dire,
17:49l'autre passe avant moi.
17:50Je ne vais pas me supprimer.
17:52Ça veut dire,
17:52j'ai la conscience de l'autre.
17:53Je pense que,
17:54tant qu'on n'a
17:55pas la possibilité
17:57de se remettre
17:59l'autre
17:59comme un autre
18:00soi-même en tête
18:01sans être religieux.
18:02La question n'est pas religieuse.
18:03Ou alors religieuse
18:04sans religerer
18:05du lien
18:05qu'on retrouve.
18:07Je pense qu'aujourd'hui,
18:08on a tellement coupé
18:09les liens
18:10qu'on a atomisé.
18:11C'est les algorithmes,
18:12c'est ce que vous connaissez bien.
18:14Mais justement,
18:14vous parlez d'algorithmes.
18:15On peut faire fraternité
18:17à l'école,
18:18y compris quand
18:19le recours aux écrans
18:20se multiplie,
18:21quand on est dans
18:22des bulles numériques
18:23individualistes.
18:23C'est pas mal d'interdire
18:24à l'école
18:26les téléphones
18:26et tous ces réseaux sociaux.
18:28Parce que précisément,
18:29l'autre,
18:30il faut l'avoir
18:30en face de soi.
18:31Il ne faut pas avoir
18:32une image
18:32ou une représentation
18:33de l'autre.
18:34Il faut être au contact.
18:36Regardez cette
18:36grande démocratie américaine.
18:38Vous avez vu
18:38la statue de la liberté,
18:39vous connaissez
18:40le poème
18:40d'Emma Lazarus.
18:42Donnez-moi
18:42vos fatigués,
18:43vos pauvres,
18:44vos rivages
18:45surpeuplés,
18:45etc.
18:46Ça a été ça,
18:47le rêve américain.
18:48Ça a été
18:48ce creuset.
18:49Aujourd'hui,
18:49évidemment,
18:50on va faire
18:51des murs,
18:51etc.
18:52Donc je pense
18:52que ça tient
18:53beaucoup
18:54à l'état d'esprit
18:55de ceux qui dirigent
18:56et en aval
18:58à ceux qui sont
18:59dans les familles,
19:00dans les écoles.
19:01Est-ce que
19:01l'écologie,
19:03la lutte
19:04contre le réchauffement
19:05climatique
19:05peut être
19:06aujourd'hui
19:07un vecteur
19:08de fraternité
19:09puisqu'il est question
19:10de préserver
19:11le bien commun
19:12de l'humanité ?
19:13Ça,
19:13ça peut être
19:13une solution ?
19:15Oui,
19:15mais ça devrait.
19:16C'est un texte
19:17très fort
19:18d'Edgar Morin
19:19sur Terre Patrie
19:20qui était un de ses livres
19:21que j'ai beaucoup aimé
19:22parce que justement,
19:23il avait ce côté,
19:25il se disait
19:26opti-pessimiste.
19:28Ce n'est pas à vous,
19:29Véronique,
19:29que je vais l'apprendre.
19:30Et donc,
19:31il disait
19:31le probable,
19:33c'est la catastrophe
19:34mais l'improbable
19:34peut nous sauver.
19:35Autrement dit,
19:36quelque chose
19:36d'inattendu.
19:37Et l'inattendu,
19:39aujourd'hui,
19:39sur l'écologie,
19:41serait de ne rien faire.
19:42Donc ce qu'il faudrait
19:43aujourd'hui,
19:44c'est qu'en effet,
19:45chacun prenne conscience
19:46que le monde entier
19:47est concerné
19:48par la même chose.
19:49Pour terminer,
19:51Éric Fautorino
19:51et Véronique Naum-Grapp,
19:52demain va s'ouvrir
19:53la Coupe du Monde
19:54de football.
19:54Je sais que j'ai au moins
19:55un grand amateur de foot
19:56en face de moi,
19:57Éric Fautorino.
19:58Il s'avère que
19:58la semaine dernière,
19:59on recevait à ce micro
20:01Didier Deschamps,
20:01le sélectionneur
20:02de l'équipe de France
20:02et on s'interrogeait
20:03avec lui
20:03sur le fait de savoir
20:05si l'équipe de France,
20:06quand elle gagnait,
20:07n'était pas
20:07un des derniers espaces
20:09précisément
20:09de fraternité,
20:10de communion.
20:12C'est aussi
20:13ce que vous constatez,
20:14Éric Fautorino ?
20:15Oui, le foot,
20:16le sport,
20:16mais c'est vrai
20:18parce que le foot,
20:19c'est une équipe.
20:20On est onze
20:21avec un ballon
20:22et donc ça veut dire
20:23que c'est parce
20:24qu'on est ensemble
20:25qu'on va construire
20:26quelque chose.
20:27Et d'ailleurs,
20:27quelquefois,
20:27c'est des défaites.
20:28Mais il n'empêche,
20:29il y a une fraternité,
20:30bien sûr,
20:31du sport,
20:31de l'effort
20:32et du but commun
20:34qu'on a.
20:36Surtout quand on gagne.
20:37Quand on gagne.
20:38Merci,
20:39merci,
20:40Véronique Naum-Grapp.
20:41Merci,
20:42Éric Fautorino.
20:43La fraternité
20:43avec Amine Malouf,
20:44ça sort dans quelques jours.
20:46Je signale aussi
20:47le dernier numéro
20:48de Légende
20:49en kiosque aujourd'hui
20:50puisque c'est un de vos canards.
20:52Éric Fautorino
20:53consacré à Maradona.
20:54Très beau numéro.
20:55J'en ai parlé tout à l'heure.
20:56Et puis,
20:57on vous retrouvera
20:57comme tous les mercredis
20:59avec Jérôme Cadet
21:00dans le 13-14
21:01de France Inter.
21:02Sous-titrage Société Radio-Canada
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