Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 1 jour
Ancien chaudronnier-soudeur devenu consultant en métallurgie, Benjamin Chalus publie "La civilisation du geste - Quand le Savoir-faire façonne le destin des peuples" aux Éditions Heurésis. Pour lui, le savoir-faire ne désigne pas seulement une compétence technique : il constitue un lien profond entre la main et l’esprit, entre le geste et la pensée, entre l’Homme et le monde qu’il façonne. Dans cet entretien, Benjamin Chalus analyse la disparition progressive des métiers producteurs, l’effacement de la transmission, la financiarisation de l’économie et la transformation du travail en activité abstraite et désincarnée.
Pourquoi la modernité réduit-elle l’économie à des contrats et à des flux ?
Comment le culte de la rentabilité a-t-il fragilisé l’industrie et les savoir-faire ?
Pourquoi l’Homme contemporain semble-t-il séparé de son œuvre ?
Et quelle place restera-t-il au travail humain face à l’automatisation et à l'IA ?
Une réflexion profonde sur le travail, la transmission, la technique, l’industrie et le destin civilisationnel des peuples.

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:01Générique
00:06Bonjour à tous, bienvenue dans notre Zoom, aujourd'hui en compagnie de Benjamin Chalut.
00:11Bonjour, monsieur.
00:12Bonjour.
00:13Benjamin Chalut, vous êtes chaudronnier, soudeur de métier.
00:17Vous avez représenté votre région, l'Auvergne, au final national des World Skills France à Strasbourg.
00:26Vous êtes aujourd'hui consultant en métallurgie pour votre entreprise Eurésis.
00:33Et vous publiez l'ouvrage dont on va parler dans un instant,
00:36La civilisation du geste, quand le savoir-faire façonne le destin des peuples.
00:42Ouvrage, comme d'habitude, à retrouver sur la boutique de TV Liberté.
00:46Benjamin Chalut, excusez-moi, le savoir-faire, votre préfacier qui était votre professeur, semble-t-il,
00:53en donne une définition simple, c'est la connaissance des moyens qui permettent l'accomplissement d'une tâche.
00:59Pourquoi vous êtes intéressé à cette thématique aujourd'hui du savoir-faire ?
01:04Alors, tout d'abord, en fait, ce qu'il faut comprendre, c'est que le savoir-faire, je l'ai
01:08vécu avant même de l'avoir écrit.
01:12Donc, comme vous l'avez dit, moi, je suis chaudronnier, soudeur de métier.
01:14Donc, pendant des années, j'ai pratiqué un savoir-faire.
01:18C'est un mot qui, aujourd'hui, est très abondant dans les politiques nationales,
01:24mais également dans le langage de la politique entrepreneuriale.
01:27Et je me suis rendu compte qu'au-delà d'un élément de langage,
01:31le savoir-faire, il est au fondement même de notre économie nationale,
01:35parce qu'il est, comme vous l'avez dit, ce qui permet la tâche de pouvoir créer, de produire,
01:40et que sans cet acte de production, il n'y a pas d'économie, il n'y a pas d
01:45'échange.
01:46Le savoir-faire, vous dites que cela relève carrément de ce qu'est notre civilisation.
01:52Oui, parce que, si vous voulez, c'est ce que j'appelle, moi, le macro-processus du savoir-faire,
01:57c'est-à-dire, le savoir-faire, c'est par le biais du temps, de l'expérience et de la
02:01transmission,
02:01qu'il se crée, qu'il se perfectionne, qu'on passe de l'arbalète au canon jusqu'au rafale,
02:08et que ce savoir-faire, il prend sa dimension dans le temps, c'est une dimension temporelle.
02:13Donc, effectivement, il est civilisationnel, parce qu'il est au fondement même de notre civilisation,
02:23de ce qu'on a créé.
02:25Si on prend la civilisation européenne, que ce soit les cathédrales, nos aqueducs,
02:29qui font la beauté de nos territoires, mais si vous prenez la civilisation chinoise,
02:34la muraille de Chine, elle a aussi son savoir-faire, elle s'est créée grâce à ses grands constructeurs.
02:39Alors, vous expliquez bien que notre monde contemporain tend à confondre savoir-faire et technique.
02:46Quelle distinction vous opérez entre ces deux notions ?
02:48Tout à fait.
02:48Si vous voulez, pour moi, c'est vraiment la distinction qui est en début de livre,
02:52c'est-à-dire, je vous ai parlé du macro-processus du savoir-faire qui prend le temps long.
02:56La technique, pour moi, c'est le micro-processus, c'est-à-dire cet acte à l'instant T,
03:00c'est-à-dire un soudeur, lorsqu'il prend sa baguette dans la main et qu'il soude,
03:07cet acte, c'est un acte technique.
03:09Mais pour en arriver jusqu'à cette technique, il a fallu des années d'expérience,
03:14une transmission, un développement de ce que j'appelle justement ce macro-processus du savoir-faire.
03:20Et je pense que notre système aujourd'hui économique a très bien compris
03:24que la valeur se crée au moment où on effectue un acte technique,
03:29parce que c'est là où se réside en fait la valeur économique,
03:33mais que cette valeur économique, elle a une valeur beaucoup plus temporelle
03:37et que sans cette valeur temporelle, il n'y a pas de conception technique.
03:40Et en travaillant sur la tâche de l'instant, on oublie tout le bagage civilisationnel du savoir-faire.
03:47On évacue le savoir-faire pour ne plus voir que le technique, la monétarisation de la technique.
03:53C'est ça, l'instant T, si vous voulez.
03:56Et ce qui, à mon sens, est un risque, parce qu'en oubliant que la technique n'est que la
04:01filialité du savoir-faire,
04:03des fois on se prive de ces années d'expérience.
04:07On se permet, alors on le verra peut-être tout à l'heure si vous le désirez,
04:11mais avec les logiques de délocalisation et de désindustrialisation,
04:15on a créé des ruptures dans la chaîne de transmission
04:18et on concentre nos énergies sur la technique,
04:21mais on oublie qu'en fait il y a eu, en 30 ans, 2 millions d'ouvriers d'emplois salariés
04:29de l'industrie
04:29qui sont partis, qui se sont effondrés
04:33et c'est la conséquence directe d'une destruction du savoir-faire.
04:38– On peut déjà parler de l'abandon de notre filière nucléaire
04:43et qui est un savoir-faire qu'on peut peut-être encore récupérer.
04:46– Alors vous évoquez, vous citez ce sociologue Ferdinand Thonis
04:51qui distingue trois types de sociétés dans notre arène économique,
04:55la société de sang, la société de lieu et la société d'esprit.
05:00Est-ce que vous pouvez développer cette approche ?
05:02– Oui, bien sûr, en fait c'est une approche qui est progressive en sociologie,
05:06c'est-à-dire que l'homme il a déjà ses approches de sang,
05:10c'est la famille, c'est nos frères, nos sœurs, nos cousins,
05:13c'est le cercle le plus proche.
05:14– On a un deuxième cercle qui est la société de lieu,
05:21la ville, le village, la région.
05:23Donc on voit par exemple, moi qui suis tiernois,
05:26qu'il y a eu un savoir-faire autour de la coutellerie
05:29qui est à l'origine même en fait de cette communauté de lieu.
05:34C'est-à-dire cette communauté de lieu,
05:36elle a pris racine dans son savoir-faire.
05:39Donc l'économie et société en fait c'est une et même chose.
05:43Et pour terminer, la communauté d'esprit, la nation,
05:47ce qui a fait le roman national,
05:49le roman civilisationnel de chaque peuple et son identité forte.
05:54– Alors vous dites que notre économie repose sur le savoir-faire,
05:59vous l'avez dit, et non sur des abstractions.
06:01Qu'est-ce que vous entendez par abstraction exactement ?
06:04– Je pense que le savoir-faire depuis quelques temps,
06:09comme je vous l'ai dit tout à l'heure, il rentre dans les lieux communs.
06:13Et c'est un peu ce qui m'inquiète.
06:16C'est-à-dire que le mot savoir-faire, quand vous le tapez sur Google,
06:20vous avez 93 millions de résultats.
06:23C'est grave.
06:24C'est-à-dire que quand un mot veut dire beaucoup de choses,
06:27il ne veut plus rien dire.
06:28Et en fait, ça devient une abstraction.
06:30Alors qu'on le sait, c'est un peu ce qui est sous-jacent,
06:34c'est que les industriels disent, il faut revenir au savoir-faire
06:36parce que notre économie en a besoin.
06:38Et en même temps, on l'utilise de manière tellement abondante
06:40qu'on ne sait même plus ce que ça veut dire.
06:41Donc, j'essaye de manière très humble un sauvetage du mot
06:47pour qu'on puisse revenir justement à ce savoir-faire
06:49parce que les industriels disent, c'est un besoin central
06:53pour retrouver des belles couleurs pour notre industrie.
06:58– Mais vous mettez en parallèle savoir-faire et abstraction.
07:02Les abstractions, c'est un peu le refus du savoir-faire.
07:06C'est une monétarisation de l'échange, vous dites.
07:08– Oui, alors là, on va un peu plus loin effectivement dans le développement.
07:11C'est-à-dire que la financiarisation de l'économie
07:15qui est arrivée dans les années 80
07:17et surtout la tertiarisation de l'économie française,
07:21elle nous a amené en fait à une situation où on n'a plus d'industrie.
07:27Aujourd'hui, notre industrie, elle est en dessous de 10%.
07:29Si on prend le bloc construction…
07:32– Oui, par rapport au PIB, oui.
07:33– Bien sûr, c'est-à-dire qu'aujourd'hui…
07:34– On était à 30% dans les années 70, 10% aujourd'hui.
07:37– Si vous prenez construction, industrie et agriculture,
07:42c'est le bloc de 30%.
07:43Vous voyez ce que je veux dire ?
07:44C'est-à-dire qu'aujourd'hui, notre bloc primaire, secondaire,
07:48aujourd'hui, ne représente plus rien ou du moins plus grand-chose.
07:52Heureusement qu'on a encore des fleurons.
07:54Je pense à Safran, je pense à Airbus, je pense à Framatome,
07:57à toutes ces entreprises qui tiennent encore bon
08:00et qui ont gardé en fait vraiment une volonté de garder nos savoir-faire.
08:04Mais autrement, aujourd'hui, il est en péril, notre savoir-faire manuel.
08:08Et on a oublié que la tertiarisation, c'est bien,
08:13mais la tertiarisation, elle est en support du primaire et du secondaire.
08:18Sans l'un et l'autre, tertiarisation, ça ne marche pas.
08:21On l'a vu pour la période du Covid, pour acheter 100 000 masques,
08:27ça a été la croix et la bannière,
08:28parce qu'on n'est plus en capacité de pouvoir produire.
08:31Donc, il y a même un enjeu de souveraineté dans le savoir-faire.
08:35Donc, il faut revenir en fait aux primaires et aux secondaires.
08:38Et le tertiaire, il est intéressant à condition qu'il reste support de ces deux filières.
08:45Un savoir-faire français donc en danger, vous insistez là-dessus, Benjamin Chalut.
08:50C'est quoi les logiques idéologiques qui tentent de le faire disparaître ?
08:53Je vais vous en donner une.
08:55Aujourd'hui, le libre-échange.
08:57On voit bien que cette tertiarisation, cette financiarisation de l'économique,
09:02elle arrive en même temps que ces logiques de libre-échange,
09:05c'est-à-dire que dans les logiques économiques, entrepreneuriales,
09:09mais aussi dans le langage politique, arrivent les logiques de libre-échange.
09:14Et ce sans-frontierisme en fait permanent, il amène une chose,
09:18c'est que ce n'est plus le produit qui devient marchandisable,
09:22c'est l'entreprise qui devient produit.
09:25Et elle devient elle-même marchandisable.
09:27C'est même le travailleur qui devient produit.
09:28Mais bien sûr, tout à fait.
09:29C'est-à-dire qu'on n'est plus dans une logique où l'entreprise est une maison pour nos
09:34savoir-faire.
09:36Elle devient elle-même produit.
09:39Et vous pouvez délocaliser du jour au lendemain,
09:41telle une boîte que vous déplacez en Chine, au Brésil ou dans n'importe quel autre pays.
09:49Et en plus, il ne faut pas se leurrer.
09:51Derrière, il y a des logiques en plus qui sont, à mon sens, inhumaines,
09:55parce que pendant des années, ça ne nous a pas gênés de délocaliser en Chine,
10:01alors qu'on savait très bien que les conditions de travail des ouvriers là-bas étaient catastrophiques.
10:06Une dernière chose pour imager aussi un peu ces problématiques de logique,
10:10et on parlait d'abstraction tout à l'heure,
10:12le marché agricole aujourd'hui, seulement 2% du marché
10:18se transforme en transaction dans l'économie réelle, si vous voulez.
10:232%, ça veut dire que tout le reste concerne la spéculation.
10:26Donc, il faut revenir en fait à l'économie réelle,
10:28tel que Schumpeter nous le proposait.
10:31C'est-à-dire, il faut revenir en fait à l'entrepreneur,
10:33à celui qui crée.
10:34Adam Smith parlait.
10:36disait que c'est le travail qui crée la valeur.
10:40Et en fait, il faut comprendre un truc.
10:41La valeur, elle ne se crée pas dans les salles de marché.
10:44Elle se crée quand un ouvrier et des ingénieurs travaillent sur un produit
10:48et créent un produit.
10:50Et alors, vous mettez un petit peu, dites-moi si je me trompe,
10:54en opposition ce que vous appelez la maison ou l'atelier avec l'usine.
10:59La maison ou l'atelier où il y a le savoir-faire
11:01et l'usine où il n'y a que de la technique, en fait ?
11:03– Oui, en fait, on voit bien que dans ces logiques également,
11:08vous avez eu aussi les logiques de Taylor.
11:10J'en parle un petit peu dans l'ouvrage.
11:13Taylor, il nous dit, on va faire une scientifisation du travail,
11:18on va segmenter la tâche.
11:20Donc, on va écarteler le savoir-faire pour revenir à l'acte technique
11:25et vous n'êtes plus un élément complet transmetteur de savoir-faire,
11:31vous devenez un exécutant.
11:33Et regardez la logique sémantique qu'il y a aussi dans nos entreprises.
11:36On ne parle plus de métiers, de chaudronniers, d'usineurs.
11:39Dans certaines entreprises dans lesquelles j'ai pu travailler,
11:41on parle d'opérateurs.
11:43Que vous soyez usineur ou chaudronnier, vous êtes un opérant.
11:46Vous exécutez.
11:48Donc ça, ça fait partie des logiques, en fait, tayloriennes.
11:50Et l'usine en est le cas.
11:52Il n'y a plus de création, quoi.
11:53On retire au travailleur sa capacité créatrice pour en faire un exécutant pur, quoi.
11:59Oui, alors je ne vais pas me faire non plus des amis,
12:01mais sur certaines logiques de Marx, sur les manuels de 1844,
12:08il définit effectivement une forme d'aliénation.
12:10On peut, dans certains cas, dans certaines usines,
12:14se dire que quand on boulonne le même boulon toute la journée,
12:17il y a une forme d'aliénation, c'est une vérité.
12:18À mon sens, la robotisation va remplacer, et tant mieux,
12:24certaines tâches aliénantes.
12:26Maintenant, à nous de trouver quelle sera l'économie de demain
12:28et revenir peut-être à un esprit d'usine-atelier,
12:32usine-maison du savoir-faire.
12:34Et il y a déjà des entreprises qui travaillent très, très bien sur ces sujets-là.
12:37Alors, c'est l'économie et les interactions humaines
12:41qui sont aujourd'hui, pour vous, réduites à des contrats individuels
12:45dans ce que vous appelez la société totale.
12:47Est-ce que c'est une forme d'organisation totalitaire, cette société totale ?
12:53Écoutez, vous avez, si vous voulez, cette organisation de la société totale,
12:58quelque part, c'est ni plus ni moins que la globalisation.
13:00C'est-à-dire, tout devient…
13:02Tout doit être réglementé, uniformisé ?
13:04Tout doit être uniformisé.
13:08McDonald's, États-Unis, McDonald's France ou McDonald's Japon,
13:12vous arrivez dans un McDonald's, vous voyez la même identité culturelle.
13:16Voilà, donc vous avez…
13:18Vous avez le même sandwich, surtout.
13:19Vous avez le même sandwich, vous avez des fois pas loin du même prix.
13:23Donc, en fait, vous avez vraiment une standardisation du produit
13:28et surtout de l'entreprise elle-même.
13:30Donc, on a standardisé l'homme qui le consomme,
13:33on a standardisé les produits, les modèles économiques,
13:36et on sort de, si vous voulez, la patte du créateur,
13:41que ce soit l'ouvrier, l'ingénieur, mais même l'entrepreneur,
13:45elle est complètement effacée dans le but de créer une identité globalisante
13:51dans laquelle seule l'efficacité économique vient au prime abord.
13:57Ça ne veut pas dire que l'économie et la rentabilité n'est pas nécessaire.
14:01Moi, je travaille sur ces sujets-là à titre personnel pour mon entreprise.
14:04mais c'est un tout, si vous voulez, l'entreprise.
14:08Ce n'est pas uniquement ça.
14:09On uniformise donc le travailleur, le produit jusqu'au consommateur.
14:13C'est ce que nos professeurs d'économie en lycée appelaient l'homo economicus,
14:20comme un homme rationnel dans la modernité.
14:23Qu'est-ce que vous pensez de cet homme nouveau ?
14:26Je trouve que cet homme nouveau, il en dit beaucoup, en fait, de notre société,
14:30et justement, face à cette standardisation, il faut vraiment voir.
14:36Alors, Ludwig van Mises, dont je parle dans le livre…
14:41– Économiste de l'école autrichienne.
14:42– De l'école autrichienne, absolument.
14:46Il a un regard sur cet homo economicus qui est assez critique.
14:52Parce que, en fait, cet homo economicus, si vous voulez, il est assez paradoxal.
14:57Dans le livre, je dis que c'est Mr. Jekyll et Mr. Hyde.
15:00En fait, si vous voulez, on demande à l'homme d'être créateur, entrepreneur,
15:06de se projeter vers un devenir tous les jours dans sa capacité à créer.
15:10Et le soir, quand il sort du boulot, il faut qu'il devienne cet homo economicus rationnel,
15:16cet homo economicus consommateur dans l'instant présent.
15:20Et on change en permanence de temporalité,
15:22alors que les sociétés et les communautés, de manière très large,
15:26se créent économiquement, socialement, dans une continuité.
15:30Vous ne pouvez pas être consommateur de l'instant le soir
15:34et, de l'autre côté, créateur de demain dans l'entreprise.
15:39– D'accord. Alors, c'est un petit peu en contradiction,
15:42vous allez me le dire, avec ce que vous expliquez précédemment.
15:46Vous dites bien que, dans le luxe, notamment, les pièces uniques
15:52ou les productions de qualité, c'est l'homme qui reste bien
15:55au cœur du processus productif.
15:58Donc, il y a une uniformisation et, de l'autre côté,
16:02il y a quand même une culture du luxe où on veut l'ouvrier d'excellence.
16:09Donc, est-ce qu'on ne peut pas avoir les deux aussi ?
16:11– Est-ce qu'à un moment aussi, notre société,
16:13elle n'est pas un peu sur une balance permanente ?
16:15C'est-à-dire, d'un côté, on veut de la standardisation permanente,
16:19du produit à bas coût, et de l'autre côté,
16:22on veut aussi de l'ouvrier d'excellence.
16:24Donc, en fait, si vous voulez, il y a deux modèles
16:26qui vivent un peu l'un ces derniers instants
16:29et l'autre qui est peut-être sur un point d'émergence.
16:33C'est qu'on voit que les domaines de production de qualité,
16:39et même dans l'industrie, il y a des produits standardisés
16:42qui font preuve d'une grande qualité.
16:43Vous allez chez Safran, les moteurs LIP de chez Safran,
16:47c'est un bijou de technologie.
16:49Ils les fabriquent quasiment en série,
16:50mais c'est de l'horlogerie ce qu'ils réalisent.
16:54Si vous voulez, moi, je ne fais pas une critique pure, en fait,
16:56de la logique de série, ce que je veux dire,
16:59c'est la logique philosophique qui se cache derrière
17:02certaines industries, vous voyez.
17:04Il y a des industries qui produisent en série
17:06et qui ont gardé une certaine âme dans ce qu'ils font.
17:09Donc, chez Hermès, effectivement, vous avez des produits
17:13de très grande qualité et de l'ouvrier de qualité.
17:15Je pense que, de toute façon, sur le modèle tayloriste et fordiste
17:19du siècle dernier ou du siècle d'avant encore,
17:22on est sur la fin, la robotisation,
17:24va détruire des emplois dans l'industrie,
17:30sur les métiers de main,
17:32et l'intelligence artificielle va détruire également
17:35des tâches taylorisées et fordisées dans les bureaux.
17:40– Alors, vous prenez cette économie du savoir-faire,
17:44des terroirs, des nations.
17:46Alors, en quoi ça consiste, pour résumer ?
17:48– Mais si on regarde, moi, je viens de la ruralité,
17:54vous allez dans nos territoires français,
17:57vous vous rendez compte que vous avez des entreprises
18:01qui se sont imprégnées et qui ont fait de leur savoir-faire
18:06à nos locaux de l'excellence.
18:08Vous allez à Amber, pas loin de chez moi.
18:11La spécialité historique depuis des siècles,
18:15c'est la dentelle, le filage.
18:19Vous avez une entreprise là-bas qui réalise du câble
18:26de très grande qualité,
18:28qui fait de cette entreprise un des leaders mondiaux du secteur.
18:33Et pourtant, cette entreprise,
18:35elle s'est imprégnée d'un savoir-faire local
18:39qui existe depuis des siècles
18:41pour en faire un savoir-faire incontestable
18:45et aujourd'hui, même dans notre société contemporaine,
18:49quelque chose de fort.
18:51– Est-ce que c'est à l'État, selon vous,
18:53d'aider ces entreprises à faire plus de profits,
18:56on va dire, plus à grossir ?
18:59– Moi, j'en appelle, c'est un terme que j'aime beaucoup,
19:03j'aimerais, alors c'est un peu fort,
19:05qu'on revienne en fait à un esprit chevaleriste de l'industrie.
19:08Si vous voulez, je veux qu'on retrouve de l'esprit
19:10en fait dans l'industrie française.
19:12Je veux qu'on sorte des PowerPoint qui sont très bien,
19:15des tableurs Excel qui sont excellents,
19:17mais qu'on redonne en fait une consistance civilisationnelle,
19:21un esprit national dans l'entreprise.
19:23et je le souhaite que, sur le plan politique,
19:27mais aussi les entrepreneurs, fassent rayonner
19:30et donnent un message derrière,
19:32un message de projet commun.
19:35Donc je pense que ce n'est pas qu'aux politiques
19:37et ce n'est pas qu'à l'État d'aider,
19:38c'est aussi aux entrepreneurs de nous faire rêver.
19:42– Et alors, vous l'évoquiez un petit peu tout à l'heure,
19:44Benjamin Chalus, cette économie du savoir-faire,
19:49face à leur robotisation, face au développement de l'IA,
19:52comment doit-elle faire sa place dans ce nouveau monde qui arrive ?
19:57– Je pense qu'on y revient, très clairement.
19:59Vous regardez, les grands gagnants aujourd'hui,
20:03à mon sens, je suis bien une pièce sur la table,
20:05je pense que les grands gagnants de demain,
20:07ce seront les métiers manuels.
20:09Vous avez aidé.
20:10Alors, c'était pendant quelques années très compliqué,
20:13pour vous dire, quand j'ai arrêté le métier de soudeur,
20:15j'étais à 1 394 euros par mois,
20:18alors que j'avais toutes mes qualifications aéronautiques et spatiales,
20:21pour souder des rafales et des avions de ligne.
20:23Bon, j'étais payé à ce prix-là, ça tend à changer.
20:27Ça tend, le modèle économique est en train de changer.
20:30On voit bien les métiers qui sont en demande pour demain.
20:32Et de l'autre côté, vous voyez très bien que dans les métiers,
20:38excusez-moi de l'anglicisme, mais les bullchee jobs,
20:40qu'on a eu l'occasion de parler très régulièrement,
20:43l'IA est déjà en train de tuer 30% de ces emplois-là.
20:45Donc, le modèle, il change.
20:47Maintenant, à nous d'anticiper ce changement,
20:50parce qu'autrement, on va être encore à la traîne économiquement,
20:54et on risque de passer à côté,
20:55sachant qu'il y a des entreprises, des pays,
20:58qui ont déjà pris bien le train en avance.
21:01– Et vous appelez évidemment à une refonte de l'éducation,
21:03de la formation et de l'apprentissage,
21:06et puis peut-être encourager la jeunesse
21:08à ne pas forcément aller vers le tertiaire,
21:10mais à apprendre des métiers manuels,
21:13qui sont peut-être justement la clé de cette école,
21:17de cette économie du savoir-faire de demain.
21:19Alors, merci à vous, Benjamin Chalut.
21:22Je rappelle le titre de votre ouvrage,
21:23La civilisation du geste,
21:25quand le savoir-faire façonne le destin des peuples.
21:29Merci à vous.
21:29– Merci à vous.
21:30– Sous-titrage Société Radio-Canada
21:32– Sous-titrage Société Radio-Canada
21:33– Sous-titrage Société Radio-Canada
21:34– Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires

Recommandations