00:00Tout pour investir, la masterclass, quand le monde s'affole.
00:04Bonjour Mathieu. Bonjour Christopher.
00:06Je crois que vous avez eu un rendez-vous, un entretien qui était assez passionnant, vous m'avez dit, et
00:10vous souhaitiez un peu l'évoquer.
00:11Oui, en fait c'était mardi dernier, lors d'une conférence organisée par l'excellente revue géopolitique Le Grand Continent,
00:18c'était à l'école normale supérieure, une conférence qui réunissait des chercheurs autour de l'amiral Pierre Vendier.
00:24L'amiral Pierre Vendier, c'est un des meilleurs stratèges militaires français.
00:28Il a été commandant du Charles de Gaulle et il est aujourd'hui en charge de la transformation au sein
00:34de l'OTAN.
00:35Donc c'est un peu ces grandes leçons des conflits contemporains qu'on est en train de traverser.
00:40Pour lui, la guerre, elle change clairement de nature aujourd'hui.
00:44Donc a priori, rien de nouveau sous le soleil, nous dit-il.
00:47La guerre, elle a toujours changé de caractère, que ce soit sous les Perses, les Mèdes, pendant les deux guerres
00:53mondiales.
00:53Mais il y a urgence à s'adapter aujourd'hui, notamment sur le plan technologique.
00:57Ce qu'il rappelle, c'est qu'en 1914, on a été surpris par le feu.
01:01Deuxième guerre mondiale, on a été surpris par l'ère nucléaire.
01:04Mais aujourd'hui, on est totalement surpris par la nouvelle robotisation et une digitalisation de la guerre.
01:11Et il y a un concept aussi qu'il a repris.
01:13C'est un chef d'état-major des armées norvégiennes qui lui a soufflé ça l'année dernière,
01:20que je trouvais intéressant, vous allez l'écouter.
01:22C'est le concept non pas de guerre, mais de paix hybride qu'on traverse en ce moment.
01:27On est en état de paix hybride.
01:29On n'est pas en paix, en fait.
01:30Pourquoi ? Parce que finalement, un peu comme on pollue une eau avec des polluants, des microplastiques,
01:36en fait, une fois qu'elle est polluée, c'est extrêmement dur de revenir à l'état d'avant.
01:39Et aujourd'hui, la paix est polluée, en fait.
01:41Elle est polluée de l'intérieur par, finalement, l'état du monde et l'état de notre société.
01:47Et on a un autre facteur, ce qui va être le facteur temps, qui joue beaucoup, non ?
01:50C'est ça.
01:51Pour lui, c'est vraiment peut-être le principal liant, le principal facteur qu'il faut avoir en tête aujourd
01:58'hui
01:58quand on essaye de lire l'évolution du monde.
02:01Pour lui, l'intelligence artificielle, en particulier, bouleverse notre rapport au temps.
02:06Ça accélère la décision militaire.
02:09Il faut voir qu'en 2003, vous avez plus de 2000 analystes américains
02:14qui étaient regroupés pour faire du ciblage, donc repérer les cibles,
02:18pour l'invasion américaine en Irak.
02:21OK ? Ils étaient 2000.
02:23Aujourd'hui, seulement une vingtaine de soldats américains, donc 100 fois moins,
02:28suffisent avec l'outil de l'IA de Palantir pour faire les ciblages en Iran.
02:35Il n'était qu'une vingtaine.
02:37Donc, l'IA, aujourd'hui, elle est utilisée.
02:40Elle accélère la décision militaire.
02:43Et cette géopolitique algorithmique, l'amiral Pierre Vendier l'a déjà bien intégrée.
02:47Écoutez-le.
02:49Les outils de micro-trading et de logistique de ma zone,
02:52ils marchent aussi bien pour les militaires.
02:54Et ce qui fait que votre bouquin commandé ce matin arrive dans votre boîte aux lettres ce soir,
02:58ça vaut aussi pour la logistique militaire ?
03:00Voilà, ça vaut pour la logique militaire.
03:02Cette accélération du temps, il l'a constaté aussi quand il était sur le terrain,
03:06notamment en Libye.
03:08Il nous racontait qu'en 2011, en Libye, pour faire un ciblage, un repérage de cibles,
03:13il fallait, avec les analystes, environ 48 heures,
03:16alors qu'aujourd'hui, il faut un peu moins de 10 minutes en Ukraine.
03:20Donc, vous voyez, le temps se raccourcit.
03:24Cette technologie, elle change radicalement la donne sur le terrain.
03:28Il nous donne l'exemple, notamment, de l'Ukraine,
03:31qui était à court d'obus et qui n'a eu d'autre choix
03:35que d'innover, de se tourner vers les drones.
03:38Ils ont inventé la guerre des drones parce qu'ils n'avaient rien d'autre.
03:41C'était ça au mourir.
03:42Donc, ils ont commencé par mettre des grenades et des têtes de roquettes
03:44sous des drones qu'ils ont achetés chez Carrefour,
03:47des drones DG, etc.
03:48Puis, petit à petit, ça s'est institutionnalisé.
03:50J'ai visité une usine à Kiev, une puricultrice de 29 ans,
03:54qui dirige une équipe de 1000 personnes,
03:56qui fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7,
03:59et qui fait 3000 drones par jour.
04:01Voilà, donc cette filière, on la suit tous ensemble.
04:03On voit que c'est une filière qui se structure extrêmement vite
04:06avec l'Ukraine comme laboratoire des drones sur les champs de bataille.
04:10Ça transforme radicalement les champs de bataille.
04:13Les Ukrainiens, par exemple, disent aujourd'hui
04:16ne plus avoir besoin de chars.
04:18Là-dessus, l'amiral Pierre Vendier est plus nuancé.
04:21Mais une chose est certaine pour lui,
04:23le char doit aujourd'hui obligatoirement être accompagné de drones.
04:28C'est pour l'instant comme ça qu'il le voit.
04:30C'est un peu paradoxal, mais il faut aussi relever le caractère régressif
04:33de la technologie sur le champ de bataille.
04:36Ça, c'est un point qui reste important.
04:37Oui, alors ça, c'est un paradoxe qui a été relevé
04:39pendant cette conférence du Grand Continent,
04:43que j'ai trouvé passionnante, que je n'avais pas en tête,
04:46et qui est assez contre-intuitive aussi.
04:48Ce qu'il faut voir, c'est qu'un énorme progrès
04:52qu'il y a eu dans la guerre contemporaine,
04:54c'est l'hélicoptère.
04:56Et non pas d'un point de vue offensif,
04:58mais l'hélicoptère en tant qu'évacuation sanitaire,
05:04pour évacuer les blessés.
05:06Ça, pendant la guerre notamment du Vietnam,
05:09ça a permis de ramener en un temps record des blessés
05:12pour qu'ils soient très vite sur les tables d'opération.
05:15Et c'est là où ça devient un peu paradoxal,
05:17c'est qu'aujourd'hui, la nouvelle menace des drones
05:20empêche ces hélicoptères sanitaires d'intervenir,
05:23ce qui ramène le taux de prise en charge des blessés
05:28par rapport aux morts au même niveau
05:30que celui de la Première Guerre mondiale.
05:33J'aimerais qu'on écoute l'historien Stéphane Audouin-Rousseau,
05:36qui est un des meilleurs spécialistes de la Première Guerre mondiale,
05:39et qui est échangé justement avec l'amiral Pierre Vendier, Marie Dernier, sur ce sujet.
05:44Les hélicoptères sanitaires ne peuvent pas voler,
05:47justement à cause des drones en particulier.
05:50D'où un taux de blessés par rapport aux tués,
05:53tel qu'on peut, bien sûr les chiffres sont très biaisés, vous le savez,
05:57mais un taux de blessés par rapport aux tués
05:59qui est proche de celui de la Première Guerre mondiale.
06:02Ça sonne la fin des illusions occidentales tout ça en fait ?
06:05Bah oui, pour l'amiral Pierre Vendier, il faut clairement oublier le monde d'hier,
06:10il faut accepter aussi de renoncer à...
06:13Il nous rappelle trois prophéties qu'il a toujours en tête
06:16dans sa carrière de stratège militaire,
06:20auxquelles nos sociétés occidentales croyaient dur comme fer,
06:23mais qui se sont toutes brisées.
06:24Cette première des prophéties, c'est qu'on a cru que le commerce libéral
06:28allait produire et renforcer la démocratie.
06:32Or, la fin de cette illusion, ça a été en 2005, sur la place Tiananmen.
06:38Deuxième prophétie, on a cru que le commerce et l'interdépendance
06:41nous protégeraient de nos ennemis.
06:44Exemple, l'Allemagne, qui s'est liée avec la Russie sur le gaz russe,
06:48avant de comprendre, et on le voit aujourd'hui,
06:50que ça ne serait pas la solution,
06:52et que finalement cette interdépendance n'était pas un facteur de paix,
06:56mais plutôt un boulet à ses pieds.
06:58C'est ce qu'on constate aujourd'hui.
06:59Et puis, dernière prophétie, on a cru que se désarmer ne nous vaudrait aucun ennemi,
07:04rappelle l'amiral Pierre Vendier.
07:07Mais vous prenez l'exemple d'un pays totalement désarmé comme le Rwanda,
07:11et bien ça a réussi à mettre des millions de gens dans la tombe
07:14avec des pelles et des pioches, rappelé l'amiral.
07:17Donc c'est vraiment la fin des illusions,
07:19et ce qu'il dit, c'est qu'aujourd'hui,
07:22ce n'est absolument pas un discours pessimiste,
07:25mais un constat qu'il faut absolument partager pour pouvoir après avancer
07:29et tourner la page.
07:30Donc finalement, si on l'écoute,
07:32outre le fait que toutes ces fameuses illusions occidentales
07:35doivent être remises au placard,
07:37vous avez la nécessité d'être extrêmement agile,
07:39puisque dans un monde où vous avez des guerres de drones,
07:42il faut être extrêmement agile systématiquement
07:43et essayer de s'adapter aux nouvelles technologies.
07:45C'est ça.
07:46Et là-dessus, en fait, il file une métaphore assez intéressante,
07:49parce qu'avant d'être commandant du Charles de Gaulle,
07:52il a été aussi pilote de chasse pendant 15 ans.
07:55Et il enfile la métaphore sur la méthode
07:58qu'on devrait suivre aujourd'hui,
08:01et dans la société, et dans les armées,
08:03parce que ce qu'il faut savoir,
08:04c'est que sur un porte-avions,
08:06vous êtes condamné à être à l'heure,
08:09et si vous n'êtes pas à l'heure,
08:10il n'y a qu'une solution,
08:11c'est couper les virages et aller au plus vite.
08:15Le principe, c'est que vous êtes à l'heure.
08:16Parce que le porte-avions ne peut vous recueillir
08:18que si vous êtes à l'heure.
08:19Après, il navigue,
08:20il n'y a pas le vent sur le pont, etc.
08:21Donc, vous faites à l'heure.
08:22Si vous avez la chance d'avoir une navigation
08:23qui fait des branches,
08:24vous pouvez essayer de couper tout droit,
08:26et tout ça pour faire vite.
08:27Donc, aujourd'hui, je pense que le défi,
08:29pour nous, les Européens, dans ce monde-là,
08:32c'est d'accepter de couper dans les virages.
08:34C'est-à-dire, on va dire,
08:37de quitter ce monde parfait qu'on espère,
08:40fait de normes, de règles,
08:41où tout va aller bien,
08:42on va tout avoir coché,
08:43toutes les cases avant de commencer à faire un truc,
08:44c'est-à-dire, OK, c'est quoi le plus urgent ?
08:48– Couper dans les virages ?
08:49Alors, je ne sais pas si ça vous rappelle
08:51peut-être quelque chose.
08:52Alors, il ne l'a pas prononcé,
08:53mais j'imagine que c'est un peu ce qu'il a en tête.
08:55C'est la méthode Notre-Dame
08:57que met en avant, en ce moment, Emmanuel Macron.
09:01Vous savez, Notre-Dame,
09:02donc ça a été un chantier colossal, titanesque,
09:06qui a été fait en un temps record.
09:08Aujourd'hui, on appelle ça le moment Notre-Dame.
09:11Et il y a quelques jours,
09:14Emmanuel Macron s'est rendu,
09:15c'était le 22 avril dernier,
09:16il s'est rendu sur le site
09:18pour inaugurer le site d'une mine de lithium
09:21dans l'Allier.
09:24Et en fait, sur place, il a clairement dit
09:26« Il nous faut notre moment Notre-Dame,
09:28notre méthode Notre-Dame,
09:29qu'il faut absolument appliquer au plus vite
09:31à 150 grands projets industriels
09:33un peu partout en France. »
09:36L'amiral Pierre Landier, ce qu'il nous dit,
09:38c'est qu'il faut tourner la page d'hier,
09:42accepter ce monde qui se brutalise,
09:45arrêter de tergiverser,
09:47et finalement, prendre cette méthode Notre-Dame
09:51pour couper les virages
09:54et adapter cette méthode aux armées,
09:56et pas qu'en France.
09:56Pour lui, c'est vraiment un défi européen
09:59de simplifier au maximum les procédures.
10:02J'ai envie de vous poser une dernière question,
10:03puisque comme il est en charge de la transformation
10:05au sein de l'OTAN,
10:07Donald Trump menace de nouveau,
10:09comme lors de son premier mandat,
10:10de quitter l'OTAN.
10:10Est-ce qu'il a réagi sur ces propos-là ?
10:12Alors, vu sa fonction, c'est très compliqué,
10:15mais quand même, il a fait passer un message
10:17que je trouve extrêmement intéressant,
10:18vu sa position de boss de la transformation
10:22au sein de l'OTAN.
10:23Ce qu'il rappelle, c'est que l'OTAN,
10:25c'est 32 alliés, que sur 32,
10:27vous n'en avez que deux qui sont outre-Atlantique.
10:29Ce sont les Américains et les Canadiens.
10:31Donc en gros, il dit qu'il faut qu'on arrête
10:33de se fouetter avec des orties,
10:34que les Européens, on est 500 millions,
10:37et que finalement, la vraie colonne vertébrale
10:41de l'OTAN, ce ne sont pas les Américains,
10:43mais c'est nous, les Européens.
10:45Et ça, il le dit clairement,
10:46lors de cette conférence,
10:47il a dit, on s'est auto-vassalisé dans nos têtes,
10:51la colonne vertébrale, c'est nous,
10:53le fait d'avoir sous-traité mentalement
10:55cette question à l'extérieur de nous-mêmes,
10:57c'est une forme de cécité.
10:58Donc là, c'est quand même assez cash.
11:01Oui, pour un militaire, c'est très cash.
11:03Oui, c'est ça.
11:05Autrement dit, ce que nous dit l'amiral Pierre Vendier,
11:09le responsable de la transformation de l'OTAN,
11:10c'est qu'il faut que l'Europe, maintenant,
11:13s'assume,
11:14arrête de penser qu'elle est protégée par quelqu'un d'autre,
11:17que c'est elle qui a sa propre colonne vertébrale,
11:18et tout va bien se passer.
11:19Partenaires égaux, finalement.
11:21Exactement.
11:22Merci beaucoup Mathieu,
11:24on se retrouve la semaine prochaine
11:25pour Quand le monde s'affole.
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