00:00Raphaël Legendre, l'Europe veut créer de grands champions européens.
00:04Bruxelles prépare un assouplissement majeur des règles pour les fusions.
00:08Acquisition, Emmanuel Lechy, presque, c'est une petite révolution.
00:11C'est une grande révolution et c'est fou de voir à quel point, finalement,
00:17la Commission européenne est capable de remettre en cause des stratégies
00:21qui ont été l'alpha et l'oméga de la vision européenne au fil des décennies.
00:25C'est assez inquiétant.
00:27C'est inquiétant, d'abord, au vu des résultats qu'ont produit,
00:32finalement, ces politiques d'hyper-concurrence
00:37dans le but de favoriser les consommateurs, il faut le rappeler.
00:41Donc, on a vu quoi ?
00:42On a vu, finalement, des consommateurs qui, oui, ont gagné sur la durée
00:47plus de pouvoir d'achat que les consommateurs américains, par exemple,
00:51met au prix, finalement, d'un éclatement de nos grands champions industriels,
00:58avec l'interdiction de nombreuses fusions,
01:00cette obsession des parts de marché à l'échelle européenne,
01:03alors qu'on n'a pas voulu voir qu'en fait, la réalité, c'est que le marché,
01:06il était mondial.
01:08On a toujours suspecté les gros champions industriels européens
01:12de vouloir, finalement, s'entendre et ne pas jouer le jeu de la concurrence.
01:17Mais regardons concrètement ce qui s'est passé ailleurs,
01:21les choix qui ont été faits par les autres.
01:23Nous, on a favorisé le consommateur.
01:25Aucun grand champion européen n'a émergé au cours des 30 dernières années.
01:28Aux États-Unis, en Chine, qu'est-ce qui s'est passé ?
01:31On a assumé des politiques industrielles assez actives.
01:35On a toléré les concentrations, ça a été le cas aux États-Unis.
01:38On a encouragé l'émergence de géants mondiaux.
01:42Regardez aujourd'hui ce que sont les constructeurs automobiles chinois
01:44ou ce que sont, de l'autre côté, les GAFAM.
01:48Et le résultat, c'est que l'Europe, elle est perdante sur tous les tableaux.
01:50Elle est perdante sur, finalement, l'innovation.
01:54Elle est perdante sur la dépendance.
01:57Et le consommateur, il ne va plus se réjouir très longtemps
02:02puisque, lui aussi, il est percuté dans son emploi
02:05et sa liberté, son autonomie vis-à-vis, notamment, des données, etc.
02:10Donc, franchement, il faut se réjouir que la Commission européenne
02:13revienne sur cette stratégie qui a quand même été une stratégie perdante au total.
02:17Raphaël ?
02:18Mais là, vous voyez, on se trompe complètement de cible
02:20avec ce que vient de dire Emmanuel.
02:22Et c'est ce qu'on raconte depuis 35 ans, en réalité.
02:24Et on raconte strictement n'importe quoi.
02:26Il est faux de dire que l'interdiction des grandes fusions d'entreprises
02:32entrave la constitution de grands champions européens.
02:36Ce n'est pas vrai, en réalité.
02:37La Commission européenne, grosso modo, depuis le début des années 90,
02:41elle a examiné 10 000 fusions.
02:44Il y a 95% de ces fusions sont acceptées.
02:5195%.
02:51Il y a eu seulement 0,2%.
02:5595% en plus, en premier examen,
02:58vous avez seulement 0,2% de ces fusions qui ont été interdites,
03:02au final, après tous les process, en 20 ans.
03:05On est très, très loin d'une politique anti-industrie.
03:08Le symbole de ça, ça a été, on en a beaucoup parlé en 2019,
03:12au moment de l'interdiction de la fusion d'Alstom
03:16avec les activités ferroviaires de Siemens.
03:20En a eu, voilà, on nous empêche de créer des gens européens.
03:23Qu'est-ce qu'on va faire face aux Chinois ?
03:25Qui nous menace ? Qui arrive ?
03:26Vous savez que dans la politique de concentration,
03:29le juge de paix, en quelque sorte,
03:31c'est ce qu'on appelle le marché pertinent.
03:34C'est-à-dire, si on l'empêche,
03:36c'est vis-à-vis de quel marché, cette concentration.
03:40Et on avait dit, vous empêchez Alstom et Siemens de fusionner,
03:44vous allez voir les Chinois qui vont arriver,
03:45qui vont envahir notre marché du rail, notamment.
03:48On va se faire bouffer.
03:49Qu'est-ce qui s'est passé six ans plus tard ?
03:51Absolument rien.
03:52On a simplement deux champions.
03:53Alors Alstom, il y a des petits problèmes de production en interne en ce moment,
03:56et ça a secoué un peu en bourse.
03:58Mais on a deux champions européens, en réalité,
04:01avec et Alstom et Siemens.
04:03Et on a permis de protéger, effectivement,
04:07le pouvoir d'achat des consommateurs.
04:09Il ne faut quand même pas l'oublier.
04:10C'est-à-dire que pour éviter une trop forte concentration
04:13qui peut mener jusqu'à des monopoles,
04:15ça protège le pouvoir d'achat des consommateurs.
04:19Et ça, ça n'est pas rien, quand même.
04:21La concurrence, elle stimule en plus l'innovation.
04:25Non, c'est plutôt une bonne chose.
04:27Donc cette critique que beaucoup de politiques, d'ailleurs,
04:29et d'industriels ont adressée à la Commission européenne
04:31pour dire « vous avez empêché l'émergence de géants européens »,
04:36ça n'est pas vrai.
04:37D'abord, on a des gens mondiaux, beaucoup,
04:39des gens français.
04:40L'Europe n'a jamais empêché ça.
04:43Et ce qui manque, c'est peut-être des fonds, des moyens.
04:46C'est les marchés de capitaux.
04:48Voilà ce qui manque.
04:48D'abord, dans la masse des cas que la Commission a eu à étudier,
04:53ce qui nous intéresse, c'est les dossiers
04:57qui auraient pu faire émerger des grands champions
04:59de taille mondiale, encore une fois.
05:01Or, c'est très peu de cas.
05:02Donc dire que 95% des dossiers sont acceptés,
05:05oui, ok, quand vous fusionnez deux entreprises moyennes,
05:07vous en obtenez une un peu plus grosse,
05:09mais vous restez quand même en deuxième division mondiale.
05:11aujourd'hui, si vous prenez tous les grands secteurs,
05:15aucun secteur n'a plus de champions européens
05:17qu'il y a 20 ans.
05:18Non, mais là, vous parlez de la tech.
05:19Oui, mais là, c'est parce qu'on manque de moyens,
05:22parce qu'on manque de fonds,
05:22parce qu'on n'a pas de fonds d'investissement.
05:25On peut parler de la sidérurgie,
05:26on peut parler de tout ça.
05:27Regardez, par exemple, ce qui est en train de se passer
05:29sur le matériel.
05:29Mais la Commission n'a jamais empêché
05:31quoi que ce soit dans le milieu automobile.
05:32A Stellantis, aujourd'hui,
05:33c'est un genre absolument mondial.
05:35Ils ne sont pas en forme.
05:36Déjà, qu'elles ne nuisent pas, c'était pas mal.
05:37Ce n'est pas le sujet des concentrations.
05:39Mais bien sûr que si.
05:40C'est le sujet des rapprochements d'entreprises
05:43et des économies d'échelle.
05:44Et là, vous parlez du consommateur
05:46qui est toujours gagnant.
05:46Non, le consommateur, il n'est pas toujours gagnant.
05:48À court terme, oui, effectivement,
05:50il a des prix bas.
05:51Et c'est ça.
05:51Le drame, c'est qu'on a toujours jugé
05:53l'intérêt du consommateur que par ça.
05:55Mais à long terme, c'est quoi ?
05:56C'est de la désindustrialisation.
05:58Et est-ce qu'il y a un continent
05:59qui s'est autant désindustrialisé que l'Europe ?
06:01Et encore en Allemagne, on n'a rien vu.
06:03Ça n'est pas la faute de la consommation.
06:07Là, le rôle, rappelez-vous quand même,
06:08le but de la Commission européenne,
06:10c'est d'essayer de faire de l'Union européenne
06:13une espèce de forteresse
06:15qui est censée se protéger des mauvais vents
06:18venus de l'étranger.
06:19Or, rien du tout.
06:19On a offert le marché européen
06:21aux entreprises étrangères
06:22et on n'a pas défendu les entreprises européennes.
06:25Le résultat, c'est bien ça.
06:26C'est désindustrialisation, dépendance,
06:29vulnérabilité aux chocs énergétiques, géopolitiques.
06:31C'est, encore une fois, une bonne nouvelle
06:34que la Commission change son fusilier.
06:35Il y a 250 ans, Adam Smith publié
06:38« La richesse des nations »
06:39et prévenait déjà de l'hégémonie capitaliste
06:42des entreprises sur le consommateur.
06:44Merci, monsieur, Raphaël Legendre,
06:46Emmanuel Lechypre.
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