00:07Vous avez peut-être vu, vous savez que le pouvoir fait un travail considérable sur les mots.
00:12Il y a des mots qui disparaissent et des mots qui apparaissent régulièrement.
00:17Et donc, moi j'ai appris ça, je ne savais pas.
00:22Les linguistes connaissent ça très bien.
00:26On pense avec les mots.
00:29Ce n'est pas le contraire.
00:30Ce n'est pas je pense une réalité sociale et je fabrique des mots.
00:33Ça ne marche pas comme ça.
00:35C'est il y a des mots et avec ces mots, je peux penser une réalité sociale.
00:41Alors évidemment, quand on m'enlève des mots et qu'on m'en met d'autres à la place,
00:47on ne pense pas de la même manière la réalité sociale.
00:52Je vais prendre un exemple parce que je sens que je parle chinois.
00:57Pour ceux qui sont assez vus dans la salle, ceux qui ont connu la guerre de 68,
01:01à l'époque, il y avait un penseur qui s'appelait Marcus.
01:07Marcus qui nous avait prévenus.
01:09Il avait dit, attention mes petits amis, nous sommes en train de vivre en ce moment, en 68 dans le
01:12monde,
01:12ce n'est pas seulement en France, la toute dernière critique efficace du capitalisme
01:17parce qu'on est en train de nous changer les mots
01:21et on est en train de nous enlever des concepts qui permettent de penser négativement le capitalisme
01:27et de nous donner à la place des concepts opérationnels,
01:31c'est-à-dire qui ne servent pas à penser, mais seulement à agir
01:33et qui le désignent d'une façon strictement positive.
01:37Je prends un exemple parce que je vous sens perplexe.
01:43Dans ces années-là, les pauvres, encore un mot en train de disparaître,
01:48je trouve ça très bien, il y a de moins en moins de pauvres.
01:50Donc dans ces années-là, les pauvres, quand on était travailleurs sociaux, éducateurs,
01:56on les appelait des exploités.
01:59Je jure aux plus jeunes dans la salle que c'est vrai.
02:02Ça ne nous posait aucun problème de les désigner comme des exploités,
02:06donc de les penser comme des exploités.
02:07Alors, exploiter, vous comprenez bien, est un mot terriblement embêtant pour le pouvoir
02:13puisqu'il désigne la personne non pas comme un état,
02:16mais comme le résultat d'un processus qui est l'exploitation.
02:21Alors, évidemment, quand vous dites de quelqu'un que c'est un exploité,
02:24tout de suite, vous cherchez qui l'exploite.
02:29Comment ? Quelqu'un exploite ce type ?
02:31Où il est que je lui batte la gueule ?
02:35Alors, le pouvoir nous a fait comprendre,
02:39on se s'est fait très subtilement,
02:40ah, non ?
02:42C'est un message, c'est un SMS ?
02:46Le pouvoir nous fait comprendre que ça serait bien désormais
02:50d'appeler ces gens-là plutôt défavorisés.
02:54Bon, alors, regardez bien,
02:57c'est très très rigolo.
02:58C'est le même mec,
03:01dans la même situation,
03:03mais alors dans un cas,
03:04il a été exploité par quelqu'un,
03:06dans l'autre, il n'a pas eu de bol.
03:14Je voulais qu'on lui fasse, je veux dire, voilà,
03:18on ne va quand même pas aller faire chier le MEDEF
03:22parce que ce con n'a pas de peau.
03:23Enfin, je veux dire...
03:26Voilà, quoi.
03:29Évidemment, quand vous acceptez...
03:31Alors, si vous acceptez de nommer ce gars-là
03:34à défavoriser et de le penser comme quelqu'un
03:37dont il n'a pas eu de chance,
03:41alors le pouvoir accepte de vous donner de l'argent public
03:43sous forme de subvention pour travailler avec lui.
03:48Alors, vous pouvez refuser l'argent,
03:49c'est pas...
03:50Vous pouvez continuer de l'appeler un exploité.
03:53Vous pouvez dire au maire,
03:54monsieur le maire,
03:55je vous avais occupé des exploités du quartier.
03:57Bon, on verra combien vous avez,
03:59je suis bon sûr, voilà.
04:01Mais donc, voilà.
04:03Donc, ça, c'était mon métier.
04:05Nous avons presque tous perdu le sens de ce qu'est le salaire.
04:09C'est-à-dire, nous en sommes...
04:10Ils ont réussi à nous faire croire que le salaire,
04:12c'est le prix de notre travail,
04:14c'est ce qu'on nous donne en échange de notre travail.
04:16Si je vous demande ce qu'est le salaire,
04:17et si vous avez autre chose à faire le soir
04:18que de lire des romans de Sciences Éco,
04:20OK ?
04:21Si je vous dis c'est quoi le salaire,
04:23vous allez me dire,
04:24le salaire, c'est l'argent qu'on me donne
04:26en échange de mon travail.
04:27Mais pas du tout.
04:28Ça, c'est la moitié du salaire.
04:30C'est ce qu'on appelle le salaire direct.
04:33D'accord ?
04:33Au 19e siècle, le patronat ne nous donnait que ça.
04:36Et il voudrait ne nous redonner que ça.
04:39Mais qu'est-ce que vous faites ?
04:42Exactement, quasiment la même somme.
04:44Qu'est-ce que vous faites du salaire ?
04:45Qu'est-ce que vous faites de l'argent qu'on donne à d'autres
04:47que vous en échange de votre travail ?
04:49Qu'est-ce que vous faites des cotisations patronales ?
04:52Que Sarkozy appelle les charges.
04:59Les charges.
05:00Ah !
05:06La totalité des hôpitaux en France,
05:08la totalité du personnel hospitalier
05:10est payée et prise sur les cotisations patronales,
05:13la cotisation maladie.
05:14Qu'est-ce que vous faites de l'assurance maladie,
05:16l'assurance chômage, l'assurance vieillesse,
05:17c'est-à-dire du salaire qui est maintenu
05:19pour des gens qui ne travaillent plus,
05:21soit parce qu'ils sont vieux, soit parce qu'ils sont malades,
05:22soit parce qu'ils sont en chômage.
05:23D'accord ?
05:25Et donc, ici je peux le dire
05:27parce que je suis plutôt lâche comme mec
05:29et là je suis loin,
05:30donc il faut être con
05:31comme un marin pêcheur du Guilvinec
05:36pour applaudir
05:38quand Sarkozy déboule
05:39et leur enlève des charges sociales.
05:40Les mecs croient que c'est une victoire.
05:42Si, vous vous rappelez de ça ?
05:44Il venait d'être élu,
05:45mais c'était une mise,
05:46c'était orchestré ce truc.
05:47Il venait d'être élu.
05:49Les marins pêcheurs,
05:50le prix du fioul augmente,
05:52il ne gagne plus rien.
05:53Que fait Sarko ?
05:55Est-ce qu'il dit à Total
05:56je baisse le prix du fioul,
05:57vos actionnaires gagneront moins d'argent ?
05:59Pas du tout.
06:00Il arrive en sauveur au Guilvinec
06:02et il dit
06:03je vous ai entendu,
06:04j'enlève les charges sociales.
06:07Et les mecs sont là
06:08on a gagné,
06:10l'hôpital on peut l'enlever.
06:13Dans l'année qui suit
06:14on dégage l'hôpital de Carré.
06:16D'accord ?
06:16Je veux dire
06:17les maladies peuvent crever.
06:20Je veux dire,
06:21se faire enlever des charges sociales
06:23c'est se faire enlever du salaire.
06:24C'est juste que
06:25comme ce n'est pas du salaire direct,
06:26on s'en fout,
06:27c'est du salaire de quelqu'un d'autre.
06:29C'est énorme !
06:30Sarkozy ne nous fait pas un cadeau
06:31quand il en a dit
06:32il rêve d'enlever des charges sociales !
06:34La première occasion
06:35dès que ça pète quelque part
06:36il arrive et il dit
06:37je supprime les cotisations patronales
06:39et puis après il dit
06:39attendez,
06:40le service public
06:40moi je ne peux pas l'inventer le pognon.
06:42Il a dit cette phrase
06:42il a dit
06:42il n'y a pas d'argent dans la caisse
06:43je ne peux pas l'inventer.
06:46Et donc
06:46ils vont nous faire racheter
06:48ça c'est le coup des retraites
06:49donc je ne le fais pas ce soir
06:50ils vont nous faire racheter
06:52nos retraites
06:53c'est-à-dire
06:53ils vont nous faire racheter
06:54notre salaire indirect
06:55avec notre salaire direct
06:56vous allez dire
06:57oh putain ils sont forts
06:58non on est cons !
07:03Mesdames et messieurs
07:04quel est selon vous
07:06le mot
07:07number one
07:08du capitalisme contemporain
07:11tel que le plus souvent cité
07:12dans 90 ouvrages de management
07:14de l'année 1999 ?
07:18Challenge
07:20équilibre
07:22équipe pardon
07:25Mesdames et messieurs
07:26je vous présente
07:27notre ennemi
07:28à tous
07:30attention
07:31je vais faire des malheureux
07:38et oui
07:39parce qu'autant on peut mobiliser
07:40un collectif de travailleurs
07:41contre une hiérarchie
07:42autant aller faire chier
07:43des gars qui ont un projet
07:43c'est vraiment pas sympa
07:47il se trouve que c'est le même projet
07:48que celui du patron
07:49tant mieux
07:49ça prouve qu'il y a du lien social
07:50dans l'entreprise
07:55Mesdames et messieurs
07:56cette espèce de saleté
07:59est tellement positive
08:01tellement positive
08:03qu'il a envahi
08:04notre façon de penser
08:06à un point
08:06que nous ne pourrions
08:07probablement plus penser
08:09en dehors de cette catégorie
08:10là aujourd'hui
08:11en 20 ans à peine
08:12en une génération
08:13ce mot qui était
08:14à peu près inexistant
08:15du discours public
08:16est devenu le mot
08:18numéro un du capitalisme
08:19nous pensons que des jeunes
08:20doivent faire des projets
08:22nous disons de certains jeunes
08:23ils n'ont pas de projet
08:25nous pensons que les vieux
08:26doivent faire des projets
08:27les pauvres doivent faire des projets
08:29parfois leur aide sociale
08:32est conditionnée à un projet
08:33nous pensons que
08:34les gens qui ont le plus de mal
08:36à se projeter dans l'avenir
08:37doivent faire des projets
08:38les seuls à qui on ne demande pas
08:39de projet sont les riches
08:40vous avez peut-être remarqué
08:43nous pensons que nous devons avoir
08:44un projet de vie
08:45manifestement vivre ne suffit plus
08:48il nous faut maintenant
08:50transformer notre vie
08:52en un processus productif
08:53permanent
08:55et il faut manifester
08:56notre désir de produire
08:58en ayant un projet de vie
08:59et donc
09:00cette espèce de saleté
09:03est un mot qui sent
09:04que nous nous en rendions compte
09:06transforme tout ce qui
09:08bouge en une marchandise
09:10selon la définition
09:13marxiste de la marchandise
09:14pour les trois qui restent
09:15dans la salle
09:17marchandise est un bien
09:17ou un service réalisé
09:18dans des conditions professionnelles
09:20qui testent sa pertinence
09:21sur un marché avec un bien
09:23ou un autre service équivalent
09:24et donc mesdames et messieurs
09:25quand il y a une vingtaine d'années
09:27un éducateur
09:29travaillait avec des jeunes
09:30il travaillait dans le moyen
09:30voire le long terme
09:31il travaillait sur 8 ans
09:32sur 9 ans
09:33sur 10 ans
09:34pour changer les mentalités
09:34aujourd'hui il monte un projet
09:36avec des jeunes
09:37ce projet va durer un an
09:38ce projet a un début
09:39mais surtout il a une fin
09:41ce projet n'est pas fini
09:42qu'on est déjà en train
09:43de préparer le projet suivant
09:45ce projet sera évalué positivement
09:47même s'il a complètement raté
09:49nous n'avons plus le droit à l'échec
09:50sans ce que nous n'avons pas la subvention
09:52quand on n'a plus le droit à l'échec
09:53c'est le fascisme
09:56ce projet va entrer en concurrence
09:57avec tout un tas d'autres projets
09:59sur le marché de la subvention
10:01je pense que ce mot
10:03veut dire en réalité produit
10:05et que ce truc là
10:07transforme ce qui jusqu'à maintenant
10:08n'était pas une marchandise
10:09de l'amour, de la santé
10:10de la culture, de l'éducation
10:12transforme ça en marchandise
10:13et donc le fruit est mûr
10:15pour être cueilli par le privé
10:16mesdames et messieurs
10:17il va falloir se débarrasser
10:18de ce truc là
10:20mais ça ne va pas être facile
10:22parce qu'il va falloir le faire
10:24il va falloir le faire
10:27il va falloir le faire ensemble
10:30vous comprenez bien
10:31vous êtes tout seul
10:31vous n'avez aucune chance
10:32alors moi je vous suggère
10:34je vous suggère
10:35que vous tous ici
10:36sur je ne sais pas
10:38moi dans le dixième arrondissement
10:39vous fassiez savoir
10:40au pouvoir financeur
10:42que plus jamais
10:43vous ne déposerez de projet
10:45mais que vous voulez quand même l'argent
10:48et que vous êtes prêt
10:50à expliquer pourquoi
10:51et que vous en avez marre
10:52de faire la démonstration
10:54de votre utilité sociale
10:55tous les ans
10:56ça suffit
10:56d'accord
10:57etc etc
10:58et
11:30...
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