00:00...
00:10Le dernier quart d'heure de Smartbourg chaque soir, c'est le quart d'heure thématique.
00:13Nous restons plongés dans la question du golf et de la situation du détroit d'Ormouz
00:19à travers bien sûr le prisme des matières premières.
00:22Et Benjamin Louvet qui est avec nous en visio, le directeur de la gestion matières premières d'Ophi Invest Asset
00:26Management.
00:27Bonjour et bienvenue Benjamin, merci beaucoup d'être avec nous.
00:30Un petit point de situation effectivement, donc on a compris ce déficit d'offres depuis le début du conflit
00:37de l'ordre de 12-15 millions de barils par jour peut-être du fait de la fermeture ou de
00:42l'impraticabilité du détroit d'Ormouz.
00:47Situation de déficit d'offres qu'on a réussi à accommoder en partie avec l'utilisation des stocks,
00:53bien sûr l'utilisation des réserves stratégiques, un peu de rationnement peut-être ici et là dans certains pays d
01:00'Asie également.
01:02Benjamin, est-ce qu'on a réussi à absorber une bonne partie de ce déficit d'offres
01:07ou est-ce qu'il faut s'attendre à des problèmes plus importants encore dans les prochaines semaines ?
01:11Et quand je dis problème plus important, c'est des problèmes sur les quantités et les volumes désormais
01:17et plus uniquement sur les prix.
01:20Bonsoir Grégoire. Oui, je pense qu'il faut s'attendre à des problèmes plus importants.
01:24On a vu le patron de Ryanair cet après-midi qui évoquait le fait d'avoir une pénurie de carburant
01:30d'aviation
01:31dans le courant du mois de mai. Il faut savoir qu'une grosse partie des raffineries,
01:35le détroit d'Ormouz ne distribue pas et n'exporte pas que du pétrole brut,
01:40il exporte aussi des produits raffinés.
01:42Et puis l'absence de ce pétrole brut limite la capacité à disposer de pétrole raffiné
01:48pour les autres raffineries à travers le monde.
01:50Il faut bien avoir aussi en tête que tous les pétroles ne se valent pas et ne se remplacent pas
01:54aisément.
01:55Si on prend l'exemple du pétrole américain, sur lequel on compte beaucoup selon certains,
02:01ce pétrole est du pétrole très léger et quand on le raffine, il donne essentiellement de l'essence
02:06et pas du diesel ou pas du kérosène qui sont des carburants qui sont nécessaires.
02:11Donc on envisage possiblement des problèmes plus vastes de pénurie.
02:16Hier, l'Union européenne a également fait valoir le fait qu'il fallait envisager des mesures de rationnement
02:22ou de réduction de consommation en tout cas, et qu'ils allaient publier un certain nombre de mesures sur le
02:27sujet
02:27parce qu'on va tout droit, si la situation dans le détroit d'Ormouz n'arrivait pas à se stabiliser,
02:33vers une pénurie sur certains produits et des produits qui sont en plus vitaux
02:38parce qu'ils servent pour le trafic maritime, pour le trafic des camions
02:44qui sont, je dirais, les derniers éléments de la chaîne de valeur pour aller jusqu'aux consommateurs.
02:52Donc on peut se inquiéter si jamais le conflit devait se prolonger.
02:56Je rappelle, il faut écouter ce que disent les gens qui connaissent.
02:59Les Saoudiens avaient dit il y a quelques jours que si la crise devait durer,
03:03si la fermeture du Trois-Ormouz devait durer jusqu'à la fin du mois d'avril,
03:07eh bien le pétrole irait à 180 dollars le baril.
03:10Et là, on aurait un vrai sujet, pas seulement en termes d'inflation,
03:13mais en termes aussi de consommation et de disponibilité.
03:16C'est ce que Jeff Curie, l'ancien patron de la recherche de Goldman Sachs,
03:19maintenant chez Carlyle, évoquait il n'y a pas longtemps dans une note
03:23qu'il avait intitulée « You can't print molecules »
03:25où on ne peut pas imprimer des molécules.
03:27Et donc, à partir du moment où la marchandise n'est pas disponible,
03:30eh bien on arrive vraiment dans une restriction
03:32qui peut entraîner de la destruction de production.
03:35C'est là le vrai enjeu d'une réouverture rapide du Trois-Ormouz,
03:39sachant qu'en plus, Grégoire, certaines des voies de contournement
03:43font aujourd'hui l'objet d'attaques de la part de l'Iran.
03:48On peut parler d'un pipeline qui se trouve entre Abshan et Fujira,
03:52qui permet de passer le détroit d'Ormouz pour une partie du pétrole,
03:55et puis de ce pipeline qui traverse l'Arabie Saoudite d'est en ouest
03:59pour amener le pétrole sur les rives de la mer Rouge,
04:02où là les outils pourraient fermer le détroit de Bab el-Mandeb,
04:05et ce pipeline qui est très long et en plein désert
04:08pourrait faire l'objet d'attaques de drones.
04:10Donc une situation toujours très fragile et potentiellement très problématique
04:14si la crise et la fermeture du Trois-Ormouz ne devaient pas être réglées rapidement.
04:17Oui, comment vous réfléchissez à l'avenir d'Ormouz désormais, Benjamin ?
04:23Et je crois que depuis, on se connaît depuis peut-être une vingtaine d'années,
04:26je crois que ce sujet d'Ormouz, on en parle depuis au moins 20 ans,
04:30en tout cas depuis aussi longtemps que je suis les marchés,
04:33on parle de ce sujet d'Ormouz.
04:35Là, il y a un vrai stress test,
04:37c'est même plus qu'un stress test,
04:39puisqu'il y a une vraie matérialisation d'un cas extrême
04:42que personne n'avait envie de contempler jusqu'à présent.
04:46J'imagine que ça change des choses sur le moyen long terme.
04:49Benjamin, comment vous réfléchissez à l'avenir de ce détroit d'Ormouz,
04:54la manière dont il sera pratiqué, praticable dans le futur,
04:58et les leçons qu'on tirera à un moment de ce conflit ?
05:04C'est extrêmement difficile aujourd'hui de tirer des conclusions définitives.
05:08La première chose qu'on peut dire, c'est que j'ai été le premier surpris de voir le détroit
05:11d'Ormouz fermé,
05:12puisque même pendant la guerre d'Irak, il n'avait pas été fermé,
05:15pendant les crises de 1973 et 1979, il n'avait pas été fermé.
05:19Et il faut dire que les moyens de faire la guerre ont énormément évolué,
05:25et le fait d'avoir cette menace permanente de drones, de missiles,
05:28qu'on n'avait pas lors de ces précédentes crises,
05:31rend cette fermeture de fait du détroit d'Ormouz possible,
05:34est très difficile de savoir comment ça pourrait évoluer.
05:37On entend Trump aujourd'hui qui parle éventuellement de quitter le détroit d'Ormouz
05:40et de laisser les pays d'Otans qui sont dépendants de cette zone se débrouiller.
05:45Mais au-delà de ça, les Israéliens, eux, évoquent le fait qu'ils vont continuer la bataille.
05:51Donc le détroit d'Ormouz, si les États-Unis s'en vont, restera probablement fermé.
05:55Alors les conséquences qu'on peut y voir, c'est plusieurs choses à long terme.
05:58La première, c'est que la souveraineté énergétique, qui était déjà un sujet dans le cadre de la transition énergétique,
06:04les Chinois ont fait la décision, ont pris la décision déjà depuis un petit moment
06:07de se tourner vers les énergies renouvelables, vers le nucléaire, vers l'hydroélectrique,
06:11pour pouvoir petit à petit se défaire de leur dépendance énergétique aux énergies fossiles.
06:17Ils ont commencé un peu tard, puisque ce conflit arrive peut-être un peu tôt pour eux,
06:21compte tenu du fait qu'ils sont encore dépendants de leur approvisionnement en pétrole,
06:24mais ils avaient des réserves importantes.
06:26On peut se dire que l'Europe pourrait décider, et on commence à avoir des déclarations en ce sens,
06:30d'accélérer sur la transition énergétique pour réduire cette dépendance.
06:34Ça, c'est la première chose.
06:34Et puis la deuxième chose, c'est qu'on peut imaginer qu'une fois que la situation sera peut-être
06:38un petit peu moins tendue, on ressorte des projets qui avaient déjà été évoqués
06:44de créer un canal qui permettrait d'éviter ce passage par le détroit d'Ormouz.
06:50Il y avait des projets qui avaient été déjà publiés sur ce sujet,
06:54qui sont des projets qui permettraient en plus d'avoir moins d'empreintes écologiques,
06:59même si d'abord il faudrait creuser ce détroit, enfin ce canal, pardon.
07:04Mais il y a des solutions.
07:06On va probablement aussi réfléchir peut-être à davantage de solutions de contournement
07:10avec la construction de pipelines qui permettraient de passer ce détroit d'Ormouz.
07:13Bref, une réorganisation de la logistique pétrolière dans cette zone,
07:17mais bien au-delà, peut-être une réorganisation stratégique d'un certain nombre de pays
07:21qui sont très dépendants de cette zone, de façon à réduire leur dépendance aux énergies fossiles.
07:26Et peut-être que tout ça sera un mal pour un bien en accélérant la transition énergétique
07:30et donc la limitation du réchauffement climatique.
07:32On a vu également l'impact que le blocage d'Ormouz a pu avoir sur toute la filière agricole,
07:39à travers notamment les marchés de fertilisants, d'engrais et les produits nécessaires à leur fabrication.
07:46Benjamin, ça veut dire que là aussi, forcément, la hausse du prix de ces entrants
07:53va se retrouver à l'arrivée dans un certain nombre de prix finaux pour le consommateur ?
08:01Je crois que c'est une évidence.
08:02D'abord, le manque de destination de disponibilité des entrants
08:06va clairement poser un problème lors des semis.
08:10On le voit bien, en Inde, une grosse partie des usines de fabrication de fertilisants sont à l'arrêt
08:16parce que ces usines tournent avec du gaz naturel.
08:19Beaucoup de fertilisants sont en fait des engrais azotés
08:22qui sont faits à partir de gaz naturel au départ.
08:24Donc ça pose un risque sur la production agricole, au-delà des prix, sur la disponibilité agricole.
08:30On entre dans la période de semis en Inde, donc c'est compliqué.
08:35Et ailleurs dans le monde, au-delà de la simple disponibilité des fertilisants
08:39et donc cette disponibilité du gaz pour les engrais azotés,
08:41vous avez également un gros problème qui se pose sur l'aluminium
08:46puisque beaucoup de fonderies d'aluminium non chinoises se trouvent dans cette zone.
08:5210% de la production d'aluminium se trouve dans cette zone
08:54avec une grosse partie des installations qui ont été touchées
08:57et qui sont aujourd'hui arrêtées et arrêtées pour une période assez longue.
09:00Donc on pourrait avoir une envolée des prix également d'aluminium.
09:03On a l'indisponibilité du soufre qui est indispensable pour la fabrication d'autres engrais
09:07à base de phosphate, notamment les engrais qu'on fabrique avec le phosphate marocain
09:13qui rend les choses compliquées.
09:15Le soufre est également utilisé pour le raffinage du cuivre, pour le raffinage du nickel.
09:19Et donc on a des répercussions qui vont bien au-delà des simples prix du pétrole et du gaz.
09:27Fatim Birol, le patron de l'Agence internationale de l'énergie, le rappelait dans une interview récemment.
09:30Il disait « Je pense que le monde a compris qu'il se passait quelque chose dans le détroit d
09:35'Hermouz,
09:36mais je ne suis pas sûr que le monde ait compris la gravité et la profondeur de la crise qui
09:41nous attend. »
09:42Donc oui, il y a probablement un impact du prix sur d'autres matières.
09:47Il va falloir le surveiller de très près.
09:48D'autant qu'en Europe, on a aussi la problématique du gaz avec des stocks qui sont extrêmement bas,
09:54alors qu'on arrive en fin d'hiver, c'est vrai, mais c'est normalement la période où on refait
09:58des stocks pour l'hiver suivant.
10:00Et là, on va probablement devoir faire des stocks avec des prix bien plus hauts.
10:04Donc un choc de prix, pas forcément un choc inflationniste, parce qu'il n'y a pas encore de transmission
10:08vers les salaires.
10:09C'est pour ça qu'hier, Jérôme Powell disait que la Réserve fédérale américaine adopterait probablement une étude de «
10:15wait and see »,
10:16attendre de voir s'il y a cette diffusion, mais clairement, sur l'indice des prix, on risque d'avoir
10:21une hausse
10:22qui va toucher d'autres choses que des simples produits énergétiques.
10:25Merci beaucoup Benjamin.
10:27Merci pour votre éclairage et cette mise à jour de la situation d'Hormuz et de ses conséquences, bien sûr,
10:35pour nos économies.
10:37Benjamin Louvet, le directeur de la gestion matière première d'Ophi Invest Asset Management, était avec nous l'invité de
10:43ce dernier quart d'heure de Smart Bourse.
10:45Un quart d'heure que vous retrouvez, comme le reste de nos émissions, en replay sur bismart.fr chaque jour
10:51ou en podcast sur l'ensemble de vos plateformes d'écoute préférées.
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