- il y a 9 heures
C’est une affaire tellement hors norme, que l’on peut avoir du mal à l’appréhender. Un anesthésiste de Besançon est accusé du pire : avoir volontairement empoisonné les patients de ses confrères, pendant 8 ans, pour se mettre en avant tout en mettant dans l’embarras ses concurrents. Résultat : les victimes, âgées de 4 à 80 ans, étaient totalement choisies au hasard. Une véritable roulette russe de l’empoisonnement. Cet épisode de Code source est raconté par Louise Colcombet, reporter police-justice, qui couvre cette enquête depuis le début. Dans ce dossier, « le patient... c’est l’arme » résume-t-elle. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Production : Jeanne Boezec et Clara Garnier-Amouroux - Reporter : Clawdia Prolongeau - Réalisation et mixage : Alexandre Ferreira - Musiques : François Clos pour Binge Audio - Identité graphique : Upian - Archives : RMC, France 3 Franche-Comté, France 5.
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00:00Bonjour, c'est Jules Lavi pour CodeSource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:14C'est une affaire tellement hors norme qu'on peut avoir du mal à la comprendre.
00:19Alors on a voulu prendre le temps de vous la raconter en détail.
00:23A Besançon, dans une clinique de la ville, un empoisonneur a tué 9 patients
00:28entre 2008 et 2017.
00:31Un homme est mis en examen pour ses empoisonnements, c'est Frédéric Péchier,
00:35un médecin anesthésiste considéré jusque-là comme l'un des meilleurs.
00:39Étonnante affaire à l'affaire de l'anesthésiste de Besançon, le docteur Péchier.
00:44Frédéric Péchier est soupçonné d'avoir empoisonné au total 24 patients.
00:50Ma cliente n'est pas seule à penser que le docteur Péchier a tenté de l'empoisonner.
00:55La scène de crime dans ce dossier, c'est une clinique.
00:57On n'est pas face à une scène de crime classique avec de l'ADN, des traces, etc.
01:00D'après les enquêteurs, le docteur Péchier était prêt à tout pour briller aux yeux des autres
01:05jusqu'à empoisonner les patients de ses confrères.
01:10Récit de Louise Colcombé, elle suit cette affaire depuis le tout début pour le Parisien.
01:15Une poche de perfusion, c'est ce petit sachet translucide en plastique qui contient une solution assez neutre,
01:23qu'on va vous relier au bras par un tube et un cathéter qu'on va accrocher sur un mât
01:28à côté de votre lit d'hôpital
01:29et qui va permettre de vous hydrater pendant l'opération.
01:32Si quelqu'un de mal intentionné voulait empoisonner une poche de perfusion, comment est-ce qu'il pourrait faire ?
01:38Il faut déjà choisir le moment parce que ces poches sont emballées dans du plastique qu'on défait au dernier
01:43moment, juste avant l'opération.
01:45À ce moment-là, les poches sont posées sur un plateau d'anesthésie qui va partir au bloc pour toute
01:50la série d'opérations de la journée.
01:52Et ensuite, plus précisément, ces poches ont un petit bouchon en plastique qui est destiné à ce qu'on y
01:58plante une seringue
01:59pour réinjecter des choses en plus de la solution neutre.
02:03Ça peut être du paracétamol, du curar, c'est l'anesthésiste qui prend sa seringue et qui met ça dedans.
02:07Ce petit bouchon en plastique, lui, il est protégé par un opercule métallique qui garantit la bonne hygiène et la
02:14propreté.
02:15Sauf que si on soulève à peine l'opercule et qu'on prend l'aiguille très fine et qu'on
02:21passe sur le côté,
02:22on peut injecter quelque chose et ensuite repousser l'opercule et ça passe totalement inaperçu.
02:29Qui dans une clinique peut toucher, manipuler ces poches ?
02:33En principe, ces poches de perfusion, ce sont les infirmières anesthésistes qui s'en occupent.
02:39C'est dans leurs attributions.
02:41Les médecins, eux, normalement, ont d'autres choses à faire.
02:43Néanmoins, s'ils le souhaitent, ils peuvent aussi les préparer et s'en occuper avant l'opération.
02:47Si une poche était empoisonnée, que ça conduisait à l'empoisonnement d'un patient, est-ce qu'on pourrait s
02:51'en apercevoir ?
02:53Pas vraiment, parce que les poches, encore, faut-il les saisir après une intervention ?
02:58Il faut comprendre que le problème vient de là.
03:00Et comme on l'a dit, on peut soulever l'opercule sans qu'on ait vu quoi que ce soit.
03:04Donc on a l'impression qu'on prend une poche neutre et qu'on la désopercule, qu'elle est neuve.
03:08Puis elle est translucide.
03:10Si on rajoute un liquide translucide, on ne voit rien.
03:12Donc en fait, à l'œil nu, franchement, c'est invisible.
03:15Et des poches de perfusion empoisonnées avant les anesthésies générales, c'est précisément ce qui a été commis à la
03:22clinique Saint-Vincent de Besançon.
03:24Est-ce que vous pouvez nous présenter cette clinique ?
03:27La clinique Saint-Vincent de Besançon, c'est un gros établissement.
03:30Il y a plus de 500 salariés, c'est 20 000 opérations par an.
03:34Le bâtiment est moderne, c'est un bel établissement qui tourne bien.
03:38Elle a une excellente réputation.
03:39Les patients viennent de partout, de toute la région, de tous les départements limitrophes.
03:43En apparence, tout va bien.
03:45Cette clinique avait une bonne réputation jusqu'en 2017.
03:49En janvier 2017 précisément, il y a un cas qui va vraiment poser question.
03:53C'est une jeune femme de 36 ans qui est en pleine santé.
03:57Elle vient pour une banale opération du dos et elle fait un arrêt cardiaque au beau milieu de l'opération.
04:02Elle est sauvée, stabilisée.
04:04On la transfère au CHU de Besançon.
04:08Où là, le chef du département réanimation va s'inquiéter.
04:12Il trouve vraiment étrange que cette femme ait pu faire cet arrêt cardiaque.
04:16Il va conseiller à la clinique Saint-Vincent de déployer une enquête pour comprendre les raisons de cet arrêt cardiaque.
04:22Alors là, on va découvrir qu'il y a eu un empoisonnement.
04:24Ce qui est important, c'est qu'on a fait quelque chose qui ne se fait pas d'habitude.
04:27C'est qu'on est allé chercher les poches de perfusion de cette jeune femme pour savoir ce qu'elle
04:30avait pu recevoir dans le sang.
04:32Et on est allé les chercher jusque dans la décharge.
04:34On a pu les retrouver au milieu d'autres déchets, mais on sait que c'est bien les siens.
04:38Et là, quand on les analyse, on se rend compte qu'il y a 100 fois la dose normale de
04:42potassium.
04:43C'est une dose mortelle.
04:44Et là, on se rend compte que l'histoire commence en fait beaucoup plus tôt.
04:47Oui, parce que là, on sait que c'est un empoisonnement.
04:49100 fois la dose de potassium, il y a vraiment un souci.
04:52Il n'y avait pas du tout de potassium qui devait être là.
04:54Et en fait, ce n'est en réalité pas la première fois qu'il y a un souci à Saint
04:57-Vincent.
04:58Il y en a déjà eu plusieurs.
04:59Mais en particulier, de façon notable, en 2008, il y avait déjà un autre patient, Damien Yellen, 53 ans, sportif,
05:07lui aussi arrêt cardiaque.
05:08Et lui, il meurt pour le coup en pleine opération.
05:11L'expertise médicale va expliquer qu'en fait, il avait une dose très importante de lidocaine dans le sang.
05:16Et ça, c'est important parce que la lidocaine, ce n'est pas quelque chose qu'on met dans le
05:19sang.
05:20Ce n'est pas en intraveineuse.
05:21La lidocaine, c'est un anesthésique local, quelque chose qu'on met localement sous-cutané.
05:25Mais il y a eu d'autres soucis.
05:26D'ailleurs, avec d'autres patients, on a retrouvé des produits jamais utilisés par l'anesthésiste pendant l'opération.
05:30Donc, c'est assez incompréhensible.
05:33À cette période-là, quelques mois plus tard, il y a d'autres cas étranges dans une autre clinique, la
05:38polyclinique de Franche-Comté.
05:39Oui, alors il y a cette enquête de 2008 qui est ouverte.
05:41Et la polyclinique de Franche-Comté, qui est un autre établissement de la région,
05:46en trois mois, on va avoir trois accidents cardiaques coup sur coup qu'on ne s'explique pas.
05:50Donc, au bout du troisième, on va trouver là aussi des choses très étranges.
05:55Des médicaments qui n'auraient pas dû être là.
05:57Il y a une enquête qui est ouverte par la justice, qui va durer, durer, sans jamais donner quoi que
06:01ce soit.
06:01Et les familles attendent en vain des réponses.
06:04Combien est-ce qu'il y a eu de cas suspects au total, selon la justice ?
06:08Au total, la justice a examiné 66 cas qu'elle considérait comme suspects.
06:13Il a été facile de les retrouver parce que quand on a un accident comme celui-là,
06:17on doit le faire remonter à l'agence régionale de santé.
06:20Donc, tous ces cas étaient répertoriés.
06:22Ils ont été analysés un par un par la justice, qui a exercé un premier tri,
06:26pour finalement retenir au total 24 cas d'empoisonnement.
06:29Et parmi ceux-là, neuf personnes qui n'ont pas survécu.
06:3724 cas d'empoisonnement, dont neuf mortels.
06:40Et qui est soupçonné ?
06:41Alors, les soupçons se portent très vite sur un certain docteur Frédéric Péchier,
06:45qui est un anesthésiste de la clinique Saint-Vincent, du moins jusqu'en 2017.
06:50Un médecin chevronné, qui est lui-même marié à une cardiologue de la région,
06:55une cardiologue en libéral.
06:56Ils ont trois enfants, ils ont acheté une belle maison avec piscine sur les hauteurs de Besançon.
07:01C'est un couple qui a réussi.
07:03Est-ce que vous pouvez nous le décrire physiquement ?
07:05Frédéric Péchier, oui, c'est quelqu'un qui a une carrure imposante,
07:08un peu un physique de rugbyman, les épaules carrées.
07:11Il a une barbe de trois jours aussi, un côté un peu ténébreux.
07:14Bel homme, quarantenaire.
07:15Il a une bonne réputation ?
07:16Il a une excellente réputation à la clinique.
07:19Quand tout ça éclate, en fait, c'est quelqu'un qui est considéré comme les meilleurs,
07:23très impliqué dans son travail,
07:25passe son temps à lire des revues spécialisées,
07:27à introduire des nouvelles techniques.
07:29C'est quelqu'un qui est à la pointe.
07:30Et je me souviens qu'un de ses collègues, quand tout cela a éclaté,
07:33m'a dit, mais c'est pas possible, en fait, il nous rendait meilleurs.
07:37Est-ce que c'est quelqu'un d'ambitieux ?
07:39Très, très ambitieux, presque trop ambitieux.
07:43Ses collègues retiennent surtout qu'il avait énormément de qualités,
07:47mais aussi un défaut, c'est qu'en fait, il passait son temps à essayer d'étaler un petit peu
07:51sa science,
07:51à montrer qu'il savait.
07:53Il voulait se rendre indispensable.
07:54Il intervenait beaucoup dans les blocs de ses confrères,
07:57sans même qu'on lui demande.
07:59Il mettait parfois un mouchoir sur leur égo à eux,
08:01parce qu'il se disait, bon, on a quand même besoin de ses conseils,
08:03mais il trouvait que lui, il avait vraiment un égo surdimensionné.
08:06S'il est brillant, quel intérêt il aurait à empoisonner des patients ?
08:11Les enquêteurs pensent qu'en réalité, il voulait se mettre en avant,
08:15parce qu'il veut montrer qu'il est le meilleur.
08:17Et quoi de mieux que de créer un incident pour ensuite être appelé à la rescousse
08:20et apparaître comme le sauveur.
08:24Concrètement, selon les enquêteurs, qu'est-ce qui se passait à la clinique Saint-Vincent ?
08:27Le schéma retenu par les enquêteurs est le suivant.
08:29On a une pollution des poches de perfusion juste avant les opérations.
08:34La poche est installée au patient, l'opération démarre.
08:38Et ensuite, au bout de quelques minutes, parfois en pleine opération,
08:41parfois à la fin, ça dépendait des personnes,
08:42mais on avait des malaises cardiaques.
08:45Et là, Frédéric Péchier, lui, il était,
08:47et c'est aussi pour ça que les soupçons sont portées vers lui,
08:50il était, hasard ou coïncidence, toujours là quand ces incidents avaient lieu.
08:53Soit il passait par là, soit on l'appelait à la rescousse puisqu'il était très bon.
08:57Et qu'est-ce qu'il faisait ?
08:57Il arrivait, il donnait des diagnostics fulgurants,
09:00c'est-à-dire qu'il trouvait,
09:02quelqu'un m'a dit, il trouvait toujours la solution.
09:04Oui, alors il était très bon pour dire,
09:06telle personne, elle souffre de ça, on va lui injecter ça comme antidote.
09:09C'est d'ailleurs ce qui a un peu causé sa perte.
09:12C'était trop beau pour être vrai, c'est ça, ces diagnostics fulgurants ?
09:15Oui, c'est le cas de janvier 2017 qui déclenche tout,
09:18où on va saisir les poches dans la poubelle, etc.
09:20C'est là où il y a ce médecin qui tilte et qui dit, là, c'est pas possible.
09:24On ne peut pas poser un diagnostic comme ça sans avoir des analyses sanguines,
09:27où il a des capacités divinatoires, où il sait des choses que les autres ne savent pas.
09:32D'après les enquêteurs, est-ce que le docteur Frédéric Péchier
09:34avait un autre intérêt à empoisonner les patients de ses collègues,
09:39de ses confrères anesthésistes ?
09:41Oui, alors c'est là où ça devient plus retort.
09:44Ils pensent qu'effectivement, il y avait un double intérêt,
09:46à la fois briller, mais aussi enfoncer un peu les autres,
09:49leur montrer qu'ils ne sont pas bons.
09:51Et du coup, il gagne sur les deux tableaux, en fait.
09:53Il met dans l'embarras son confrère et lui-même apparaît comme le sauveur.
10:00On a aussi parlé de la thèse d'un pompier pyromane.
10:03Le pompier pyromane, c'est typiquement le pompier qui met le feu
10:05pour se créer une excitation et pour ensuite faire partie
10:08de ceux qui vont pouvoir venir éteindre l'incendie.
10:11Là, on sait aussi que Frédéric Péchier, c'est quelqu'un qui adore la réanimation.
10:15Il a fait deux ans de spécialité, je crois.
10:17Il était très capé, très reconnu pour ça.
10:19Mais à la clinique, le problème, c'est qu'il n'y a pas beaucoup d'activités de réanimation.
10:22En fait, ce sont des opérations relativement banales.
10:26Et on a pu penser qu'il a voulu peut-être aussi
10:29se créer un petit frisson supplémentaire en créant ces incidents.
10:32Mais donc, le principal mobile, selon les enquêteurs,
10:35c'était lui de briller et d'enfoncer ses collègues anesthésistes.
10:39Il y avait tant de problèmes que ça à la clinique Saint-Vincent ?
10:41Oui, c'est là où il faut se replonger dans un peu le huis clos de ce milieu-là.
10:45Les anesthésistes, entre eux, ont une société dans laquelle ils gèrent des intérêts.
10:50Parce qu'on parle quand même d'argent là-dedans.
10:52Et il peut y avoir des tensions.
10:53Il y en a même eu d'énormes.
10:55Notamment, il y avait plusieurs choses.
10:57Des embauches d'infirmières.
10:58Qui on prend comme anesthésiste pour remplacer un tel.
11:01Et il y avait aussi cette gestion des plannings.
11:03Et notamment des blocs opératoires.
11:06Qui fait quoi ?
11:06Qui fait telle intervention ?
11:08Certaines sont plus tarifées que d'autres.
11:10Ce sont quand même des affaires de gros sous.
11:12Et on sait que Frédéric Péchier a souvent été lui-même à la gestion des plannings.
11:17Parce que c'est une tâche ingrate.
11:18Et en même temps, ça permet de s'arroger, si on veut, la part du lion.
11:22Et il y a eu des conflits à ce moment-là.
11:24Par exemple, il y a une de ses consoeurs qui, à un moment, gérait le planning.
11:28Il était mécontent.
11:29Bon, il y a eu un accident peu de temps après où elle était concernée.
11:32Et d'après les enquêteurs, il y avait plus d'empoisonnement au moment où il y avait le plus de
11:37conflits.
11:37Oui, c'est assez notable.
11:39Notamment en 2016.
11:40Un an avant que tout ça n'éclate.
11:42Et là, c'est un peu la folie.
11:44Il y a 13 accidents de nature cardiaque, en tout cas graves.
11:48À un moment où le groupe des anesthésistes est à feu et à sang.
11:52Il y a différents clans.
11:54Il y a plein de motifs de dispute.
11:56Le docteur Péché, lui, il est en bisbille avec pas mal de ses confrères.
12:01Il y en a trois, par exemple, qu'il va traiter de comploteurs dans un mail.
12:04Parce que tout ça aussi se règle par mail interposé.
12:06Ces trois-là, ils vont avoir chacun à leur tour des accidents d'ordre cardiaque à la suite.
12:12Le timing est un peu troublant.
12:14Il y a un moment, quand il a exercé à la polyclinique de Franche-Comté.
12:18Il n'est pas resté longtemps.
12:19Il est resté six mois parce qu'en fait, on lui demandait de payer un droit d'entrée.
12:23Il tenait l'un des médecins responsables de cet échec.
12:28Il n'a pas pu rester.
12:29Cette personne-là, elle a été concernée par les deux accidents sur les trois de la polyclinique.
12:34Justement, on parlait de ces trois accidents, ces événements indésirables à la polyclinique de Franche-Comté.
12:40C'était une période où le docteur Péché était présent.
12:43Effectivement, il est passé par deux établissements.
12:45En fait, il a fait sa carrière principalement à la clinique Saint-Vincent.
12:49Sauf, exception notable, six mois de janvier à juin 2009.
12:53Et c'est à cette même période que les trois accidents sont survenus.
12:57Et il n'y en a pas après, il n'y en a pas avant.
13:00Et d'après les enquêteurs, le docteur Frédéric Péché ne cherchait pas à tuer.
13:04Finalement, les victimes étaient plus des dommages collatéraux, c'est ça ?
13:07Oui, en fait, dans ce schéma, le patient, c'est l'arme.
13:10Et la cible, en réalité, c'est l'anesthésiste.
13:13Parce qu'en fait, le patient, il n'a pas vraiment d'importance dans le processus.
13:16L'empoisonneur, il sait que tel anesthésiste va utiliser tel chariot d'anesthésie où on aura déposé une poche polluée.
13:22Ensuite, dans quel ordre il va la prendre ? C'est aléatoire.
13:24Donc, la réalité, c'est que le patient, lui, n'est qu'un moyen pour atteindre l'anesthésiste qu'on
13:29cible.
13:29Et du coup, les patients victimes ont des profils très variés.
13:32Ça peut tomber sur n'importe qui.
13:33En effet, et c'est tombé sur n'importe qui. Les victimes vont de 4 à 80 ans.
13:39Et on a un petit garçon de 4 ans, Teddy, qui venait là pour se faire opérer des amygdales,
13:43et qui a fait deux malaises cardiaques, qui a des séquelles aujourd'hui.
13:47Les parents sont bouleversés, on les comprend. C'est vraiment la roulette russe.
14:08Vous avez un exemple de collègue à qui le docteur Péchier aurait voulu nuire, selon les enquêteurs ?
14:14Il y a un exemple frappant. Une consoeur anesthésiste, proche de la retraite, dont le docteur Péchier voulait plus ou
14:21moins se débarrasser.
14:22En tout cas, il trouvait qu'il fallait qu'elle prenne sa retraite, qu'il était temps, parce qu'il
14:26la trouvait un peu vieille, avec des méthodes obsolètes.
14:30Cette dame-là, elle ne veut pas partir, mais il va lui arriver tout un tas de bricoles.
14:34Et elle va cumuler, elle, 7 accidents graves, en l'espace de 6 ans, mais plus précisément sur la toute
14:41fin de sa carrière,
14:42où alors là, ça s'enchaîne. Elle a des morts. Personne ne comprend comment c'est possible.
14:48Elle commence à perdre pied, parce que c'est une excellente praticienne, mais elle-même, elle perd confiance en elle.
14:52D'ailleurs, au bout d'un moment, ses propres confrères commencent à se poser des questions. Ils la mettent un
14:55peu de côté.
14:56On va finir par la mettre, elle ne fait plus d'anesthésie générale, on l'envoie en ophtalmologie pour qu
15:00'elle fasse des consultations et des toutes petites interventions.
15:04Et elle a un patient qui se fait opérer de la cataracte, opération bénigne.
15:08Là, on est en 2014, c'est le coup de grâce pour elle. Il a très peu de produits anesthésiants,
15:13et pourtant là, il meurt.
15:14Elle est écœurée, elle ne comprend pas, elle n'en peut plus.
15:18Et en fait, elle va partir, elle va prendre sa retraite de manière anticipée, finalement.
15:22Et elle a tellement honte d'elle-même qu'elle ne va même pas oser faire de peau de départ.
15:25Les enquêteurs soupçonnent même le docteur Péchier d'avoir cherché à directement empoisonner l'une de ses collègues anesthésistes.
15:33Alors, ça se passe en avril 2016. C'est une consoeur anesthésiste, elle aussi, à la Clinique Saint-Vincent, qui
15:38s'appelle Catherine Nambeau.
15:40Ils sont même plutôt amis. En tout cas, ils ne sont plus trop amis depuis six semaines, puisque Catherine Nambeau
15:47est aussi en couple avec un autre médecin anesthésiste de la clinique.
15:51Et il y a eu un dîner durant lequel Frédéric Péchier s'est brouillé avec ce couple. Ils sont fâchés.
15:56Et ce jour-là, Catherine Nambeau se fait opérer.
15:58Et au dernier moment, en fait, elle demande à ce que ce soit son mari, le docteur Céry, qui l
16:04'anesthésie.
16:05Et en fait, elle va prendre la place d'une autre patiente qui était prévue après elle. Cette autre patiente,
16:11elle va décéder.
16:12Et on se rend compte, a posteriori, qu'elle avait, elle aussi, des doses incroyables de médicaments qui n'avaient
16:18rien à faire dans son sang ni dans ses poches d'injection.
16:21Et donc, que c'est clairement un empoisonnement.
16:23Donc, les enquêteurs soupçonnent le docteur Frédéric Péchier d'avoir cherché à l'empoisonner, elle.
16:27Les enquêteurs se posent sérieusement la question. Ils pensent qu'a priori, c'était même Nambeau qui était visé.
16:33Et elle-même, elle en a la certitude absolue.
16:36Pourquoi les enquêteurs ont la conviction que c'est bien le docteur Frédéric Péchier qui se cache derrière cette série
16:42d'empoisonnements ?
16:43Il y a tout un travail qui a été fait, notamment de statistiques.
16:47Tout simplement, ils ont recroisé tous les emplois du temps.
16:50Sur 1514 personnes, le docteur Péchier est le seul à avoir été présent dans les deux cliniques concernées au moment
16:56des accidents cardiaques.
16:57Et il y a d'autres éléments ?
16:58Lui, il est toujours là de façon assez troublante. On remarque qu'il est toujours de service les jours où
17:02surviennent les accidents.
17:03Il arrive très vite, puisque non seulement il est présent dans la clinique, mais il est dans le bloc contigu
17:07la plupart du temps.
17:08Donc dès que les machines se mettent à sonner, il débarque tel zoro, dira un de ses collègues.
17:12Et très vite, il dit « écoutez, il faut injecter tel antidote ».
17:16On remarque aussi que c'est quelqu'un de très matinal.
17:19Donc il arrive toujours avant tout le monde le matin, au moment où on suppose que les poches ont été
17:24polluées.
17:24Parfois même, il demande aux infirmières de ne pas venir le lendemain.
17:27Et c'est des moments où on voit qu'il y a des empoisonnements.
17:29Il y a tous ces éléments de personnalité, des petites phrases qu'il a pu dire à l'un ou
17:34l'autre, qui prennent une résonance troublante après coup.
17:36Par exemple, à un moment où lui-même va avoir un souci, c'est le dernier cas où les enquêteurs
17:42pensent qu'il a sciemment pollué cette fois-ci les poches de perfusion de son propre patient
17:47pour montrer que lui aussi était victime de l'empoisonneur, au moment où vraiment il sait qu'il y a
17:51une enquête et que tout ça va être difficile pour lui.
17:54Et à ce moment-là, personne ne pense encore vraiment à l'empoisonnement parce que c'est très difficile pour
17:58le personnel soignant de penser qu'on empoisonne.
18:00Et lui, il en parle tout de suite, il parle d'actes de malveillance, il dit à qui veut l
18:04'entendre qu'il y a un empoisonneur dans la clinique.
18:05Donc ça, après coup, tout le monde va se poser les questions.
18:11Louise Colcombet, vous nous avez dit tout à l'heure, les premiers cas remontent à 2008, 2009.
18:16Pourquoi est-ce qu'il a fallu autant d'années avant que l'affaire n'éclate ?
18:19D'abord parce qu'il y a un tabou en fait dans le milieu médical. Personne ne pense qu'un
18:24soignant peut vouloir s'en prendre à des patients.
18:27C'est tellement fort que même s'il y avait des choses inexplicables, personne n'a jamais vraiment compris qu
18:33'il pouvait y avoir une série d'empoisonnements comme celle-là.
18:35Les cas pris un par un, bon, on ne s'en rend pas trop compte. En plus, on n'avait
18:39pas forcément beaucoup d'éléments.
18:41Les poches de perfusion, on ne va pas les saisir. Ce n'est pas dans la routine normale.
18:44On a éventuellement fait des années sanguines, mais pas toujours. S'il n'y a pas de décès, bon, la
18:49personne va bien.
18:50On lui dit de faire attention et puis il ne se passe rien.
18:53Donc en réalité, pris un par un, c'est étrange, mais pas si inquiétant.
18:57C'est un peu comme si vous regardiez une peinture de trop près et c'est en s'éloignant que
19:01l'image va prendre tout son sens.
19:03Est-ce que les policiers disposent d'une preuve matérielle irréfutable contre le docteur Frédéric Péchier ?
19:09Alors non, et c'est tout le problème de ce dossier, c'est qu'on n'a pas quelqu'un
19:14qui l'aurait pris sur le fait.
19:15Une image de vidéosurveillance où on le verrait manipuler des choses étranges.
19:20Il n'y a pas d'aveu, au contraire, il n'y est pied à pied.
19:23On n'a pas grand-chose. Même l'ADN, quand même, on aurait son ADN sur les poches, ça ne
19:27prouve rien.
19:28Il est soignant, il a tout à fait le droit de manipuler ses poches.
19:30Donc en réalité, il n'y a pas de preuve irréfutable.
19:33Et de toute façon, on ne peut pas avoir de preuve irréfutable dans ce dossier-là.
19:37C'est impossible. C'est pour ça que c'est un peu le crime parfait.
19:40Rappelons que Frédéric Péchier est présumé innocent.
19:46Merci à Louise Colcombé.
19:51Codesource est le podcast d'actualité du Parisien, production Jeanne Boézek, réalisation et mixage Alexandre Ferreira.
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