- il y a 9 heures
Le choix de l’exécutif de commémorer les 200 ans de la mort de l’ancien Empereur a donné lieu à de nombreuses critiques. Depuis des décennies les politiques s’écharpent au sujet de cette figure controversée. Récit de Charles de Saint-Sauveur, de la cellule Récit du Parisien, revient sur cette controverse dans Code source.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Clawdia Prolongeau - Production : Marion Bothorel et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : David Federmann - Musiques : François Clos, Audio Network - Identité graphique : Upian
Archives : INA, RTL, France 5, AFP.
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavie pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Un bâtisseur, un stratège et un législateur qui a aussi commis des fautes comme le rétablissement de l'esclavage.
00:19Le mercredi 5 mai, à Paris, Emmanuel Macron a brossé un portrait contrasté de Napoléon Ier,
00:24l'ancien empereur des Français mort sur l'île de Sainte-Hélène 200 ans plus tôt.
00:28Pourquoi et comment le chef de l'État a-t-il commémoré cet anniversaire ?
00:33Élément de réponse aujourd'hui dans Codesources avec Charles Le Saint-Sauveur du Parisien.
00:43Charles Le Saint-Sauveur, vous êtes journaliste à la cellule Récit du Parisien,
00:46vous avez été au service politique pendant 9 ans et vous signez aussi chaque dimanche une page consacrée à l
00:52'histoire dans le Parisien.
00:53Qu'est-ce qui vous a donné goût à l'histoire ?
00:55Je suis un fou d'actualité depuis mon adolescence, mais il y a aussi un fantasme comme ça que je
01:00n'ai jamais réussi à assouvir,
01:01évidemment, et que l'histoire me permet de combler, c'est le voyager dans le temps.
01:05J'adore ça. J'avais l'habitude de courir beaucoup à une époque, et plutôt que d'écouter de la
01:09musique, j'écoutais des podcasts d'histoire.
01:11Donc là, ça m'a nourri beaucoup.
01:13Alors, je suis intéressé par l'histoire depuis très longtemps, mais sans en avoir fait du tout mes études.
01:16Et puis, en fait, c'est peut-être le fait d'être complètement la tête dans le guidon de l
01:20'actualité qui m'a donné envie de prendre un petit pas de recul.
01:23Il y a l'histoire avec un grand H et les histoires avec plein de petits H.
01:26C'est à la fois une somme inépuisable de récits passionnants et en même temps, c'est ce qui permet
01:30de comprendre le monde.
01:33Alors, celles et ceux qui nous écoutent connaissent peut-être très bien l'histoire de Napoléon ou peut-être moins
01:38bien.
01:38On va la résumer en quelques dates clés.
01:41Napoléon Bonaparte, né le 15 août 1769 à Ajaccio.
01:46Oui, et ce qui est intéressant, c'est de noter qu'il ne s'appelle pas Napoléon Bonaparte, mais Napolione
01:50Bonaparte.
01:51Alors, je le prononce sans doute très mal, mais en gros, tout ça pour dire que la Corse vient d
01:55'être française depuis quelques mois quand il naît à Ajaccio.
02:00Son père a fait partie des rebelles indépendantistes aux côtés de Pascual et Paoli.
02:04Il a fui en Italie et quatre mois plus tard, naît Napoléon.
02:07Donc voilà, tout ça pour dire qu'on est vraiment à la périphérie de la France.
02:10Il accède au pouvoir par le coup d'État du 18 brumaire, c'est-à-dire le 9 novembre 1799.
02:17Il s'est d'abord fait un nom sous la Révolution en devenant un soldat vraiment émérite, un capitaine d
02:23'artillerie, puis ensuite un général.
02:24Il y a le siège de Toulon, la canonnade du parvis de l'église Saint-Roch.
02:28En tout cas, un personnage très très important.
02:30On ne parle pas du général Bonaparte, on parle du général.
02:32Donc c'est pour dire à quel point il devient une star sous la Révolution.
02:36Et prenant conscience de son importance, surtout après les campagnes d'Italie et d'Égypte,
02:41il décide de fomenter un coup d'État, alors qu'il devait être un coup d'État parlementaire, qu'il
02:44devait être un coup d'État militaire, un vrai.
02:46C'est en novembre 1799.
02:51Le 2 décembre 1804, il est couronné empereur.
02:55Alors il y a d'abord eu un plébiscite en 1802 qui en a fait un consul à vie, donc
02:58on est clairement dans une dictature, dans le pouvoir d'un seul homme.
03:02Ensuite, il cherche à asseoir son pouvoir qui reste malgré tout fragile.
03:06On est après la Révolution, tout ça est quand même très chaotique.
03:09Il a l'idée donc pour asseoir une sorte de dynastie.
03:12Il se fait couronner empereur.
03:13Alors là, on est le 2 décembre 1804 à Notre-Dame.
03:17C'est d'autant plus drôle que Notre-Dame avait été vandalisée par les révolutionnaires, dont Bonaparte avait fait clairement
03:22partie, puisqu'il était du côté des robespierristes.
03:25Justement, est-ce que ce n'est pas un paradoxe qu'il se fasse couronner empereur ?
03:28C'est effectivement un paradoxe, et d'ailleurs qui va être source de nombreux malentendus,
03:32parce qu'il se fait couronner pour sauver les acquis de la Révolution, donc il est vraiment dépositaire, il s
03:37'en sent le dépositaire.
03:38Il veut empêcher le retour des Bourbons, et en même temps, ce faisant, il instaure une dynastie,
03:42c'est-à-dire tout ce que les révolutionnaires voulaient mettre à bas.
03:44Est-ce qu'il a prolongé la Révolution, ou est-ce qu'il lui a mis un terme ?
03:48Alors, c'est toute la question.
03:49Donc, tous les contempteurs de Napoléon, tous ceux qui lui sont hostiles, disent qu'il a trahi la Révolution,
03:54et puis tous ceux qui le défendent disent qu'au contraire, il en a sauvé les acquis,
03:58qu'il a été un continuateur de la Révolution.
04:01Certes, selon le mot de Napoléon lui-même, il a dit « la Révolution est terminée », il y a
04:06mis un acte final.
04:08En 1814, il perd son trône et est exilé sur l'île d'Elbe, en Italie.
04:12Toutes les nations européennes s'étaient coalisées contre lui.
04:15Il y a eu, à partir de 1808-1809, toute une somme de fiascos.
04:19La guérilla en Espagne, la retraite de Russie avec la Bérezina, qu'on connaît bien,
04:23même son divorce avec Joël Zéphine.
04:25En gros, le vent a tourné, et en 1814, les troupes étrangères font tomber Paris,
04:30et le font tomber lui-même de son trône.
04:33À ce moment-là, on croit que c'est fini pour lui.
04:35Et avec Napoléon, tout n'est jamais complètement fini.
04:37Alors, dans la nuit du 12 au 13 avril 1814, donc premier épisode de sa chute,
04:41il essaie de se suicider, de s'empoisonner.
04:44Alors, on ne sait jamais si c'est totalement vrai ou pas,
04:46mais enfin bon, voilà, il lui-même pense que c'est terminé.
04:49Sauf qu'il va sur l'île d'Elbe, dont il est le souverain,
04:52et puis il décide de s'en échapper au bout de quelques mois.
04:54Il revient à Paris au terme d'un retour fracassant.
04:57Et là, ça va durer son jour en tout, ce retour, ça se termine par Waterloo.
05:01Donc là, c'est la deuxième chute, et vraiment la chute finale.
05:03On est le 18 juin 1815, et toutes les nations européennes veulent en finir
05:07avec celui qui déstabilise l'Europe.
05:11Il y a deux aspects de Napoléon.
05:13Il y a une légende noire et une légende dorée.
05:16Alors, l'historien, il doit entre les deux tenir la part égale,
05:20poser sur Napoléon le regard froid de l'historien.
05:24Ça fait 200 ans que le bilan de Napoléon divise les Français.
05:28L'historien Jean Tullard résume ça d'une formule.
05:31Il y a la légende dorée et la légende noire de Napoléon.
05:34C'est quoi d'abord, sa légende dorée ?
05:36Alors, la légende dorée dont parle Jean Tullard, c'est d'abord le soldat de la Révolution.
05:40C'est le général à 25 ans, celui qui empêche les Bourbons de revenir,
05:44y compris dans la brutalité, quelqu'un de très ferme.
05:47C'est aussi ensuite, comme premier consul, l'inventeur de l'État moderne,
05:50puisqu'il a une œuvre législative colossale.
05:52La moitié du code civil est encore quasiment en application aujourd'hui.
05:56C'est lui qui organise le territoire, l'administration avec, par exemple, les préfets.
06:00C'est lui qui fonde les lycées.
06:01Il fait énormément de choses.
06:03Et par ailleurs, c'est le génie militaire, le stratège.
06:05Et puis, par-dessus tout, et ce qui domine, je pense, c'est Napoléon, c'est le mérite.
06:10Voilà quelqu'un qui vient de Corse, d'une famille de la petite noblesse,
06:13et qui, quelques décennies plus tard, mais à 40 ans, il est le maître de l'Europe.
06:16Donc, comme il le disait lui-même, carrière ouverte aux talents, sans distinction de naissance,
06:21c'était vraiment ce qui fondait sa politique.
06:23Et quelle est sa légende noire ?
06:24Elle est tout aussi fournie.
06:26C'est un personnage très controversé.
06:27Alors, selon certains, il a trahi les fondamentaux de la Révolution.
06:31C'est aussi un dictateur militaire, un conquérant sans scrupules.
06:34On lui attribue un million de morts.
06:35Alors, c'est très exagéré, parce que la plupart des guerres napoléoniennes étaient des guerres défensives.
06:40Et puis, elles avaient commencé bien avant lui, sous la Révolution.
06:42Donc, le million de morts ne lui est pas vraiment imputable.
06:44Et puis, après, il y a des choses plus personnelles.
06:46Il était misogyne, qui traitait les femmes pas du tout comme les égales des hommes.
06:50D'ailleurs, ça se retrouve dans le Code civil.
06:52Et surtout, outre le fait d'être un chantre du patriarcat, ce qui lui est beaucoup reproché,
06:57en 1802, il rétablit l'esclavage dans certaines colonies de France.
07:01Pourquoi il rétablit l'esclavage ?
07:03Déjà, parce que dans tous les autres pays, il existe.
07:06Le fait de pouvoir s'appuyer sur une main d'œuvre à disposition pour l'Empire français,
07:11il considère que c'est beaucoup plus pratique.
07:12Mais ce faisant, il y avait déjà à l'époque des gens qui dénonçaient l'esclavage.
07:16Donc, ils savaient très bien ce qu'ils faisaient.
07:18Charles de Saint-Sauveur, le 7 février, vous signez un long papier dans Le Parisien
07:21sur un anniversaire qui approche, celui des 200 ans de la mort de Napoléon.
07:26Le titre de votre article, Napoléon, le bicentenaire de la discorde.
07:31À ce moment-là, l'Elysée envisage de marquer ce bicentenaire, mais rien n'est fixé.
07:35Cette date du 5 mai 2021 est inscrite au fronton de l'agenda présidentiel depuis très longtemps.
07:41Les commémorations, tous les présidents aiment ça.
07:43Emmanuel Macron, le premier, puisque c'est toujours l'occasion de générer un peu d'optimisme
07:48sur la grandeur passée de la France.
07:50Il y a toujours un peu de nostalgie chez les Français.
07:52Et puis, pour lui, président, en tout cas, de s'inscrire dans la grande histoire.
07:56Il y a aussi le fait qu'une commémoration, ça peut être une arme politique,
08:00si elle est bien distillée.
08:01Et le président actuel, oui, il sait très bien s'en servir.
08:04Il l'a montré.
08:05Son jeune âge, d'ailleurs, lui permet de s'affranchir un peu des pesanteurs de l'histoire
08:09et de pouvoir y aller franco.
08:10Vous parlez donc d'un bicentenaire de la discorde
08:12et vous faites parler ceux qui sont pour ou ceux qui sont contre.
08:15D'abord, qui est pour ?
08:16Pour schématiser un petit peu, Napoléon, c'est devenu un personnage de droite,
08:20ce qui peut sembler paradoxal, parce qu'il a plutôt, lui, commencé sa carrière à gauche,
08:23sous la Révolution.
08:25Donc, la droite est plutôt fan du personnage, parce qu'il y a un côté autoritaire.
08:28Alors, la gauche, elle, évidemment, est beaucoup moins fan,
08:31parce que le républicain qui l'a été, a, selon elle, trahi les idéaux de la Révolution
08:37en devenant un dictateur à vie.
08:39On retient, voilà, le misogyne, celui qui revient sur l'abolition de l'esclavage,
08:44celui qui aimait faire la guerre.
08:45Et parmi ceux qui sont contre le fait de marquer cet anniversaire,
08:48il y a le député de la France Insoumise, Alexis Corbière.
08:51Alors, j'interroge Alexis Corbière parce qu'il est professeur d'histoire,
08:54député aujourd'hui, mais professeur d'histoire,
08:56qu'il est fan de la Révolution.
08:59Alexis Corbière, lui, dit qu'il faut enseigner, évidemment, Napoléon.
09:02Il en sait quelque chose, mais par contre, le commémorer, certainement pas.
09:05Pour lui, Napoléon, c'est le faux soyeur de la République.
09:08Ensuite, il ajoute un petit texto doublé d'un émoticône très hilar,
09:12où il dit « Napoléon et Macron ont un point commun.
09:15Quand ils exercent le pouvoir, ça s'empire. »
09:17Il était apparemment très content de sa formule.
09:20Votre article est commenté, par exemple, sur RTL le 12 février
09:23par le chroniqueur de droite Éric Brunet.
09:26« À gauche, Alexis Corbière a lancé l'offensive.
09:29La République n'a pas à célébrer son faux soyeur.
09:32À droite, c'est Jean-Louis Debré.
09:34Ce serait une provocation, dit-il.
09:36Pourtant, Napoléon demeure la personnalité historique préférée des Français devant De Gaulle.
09:41Que reprochent Corbière et Debré à Napoléon ?
09:44Le rétablissement de l'esclavage.
09:46Mais attention quand même au contexte historique.
09:48À cette époque-là, aucun pays du monde n'avait aboli l'esclavage,
09:52et surtout pas l'Angleterre et les États-Unis, qui sont les plus vieilles démocraties.
09:56Alors cette peur d'affronter notre propre histoire
09:58conduit parfois à des scénarios complètement dingues.
10:01C'est proprement délirant.
10:03Éric Brunet parle de ce qu'il appelle la « cancel culture ».
10:05C'est un mot anglais qui fait débat.
10:07C'est quoi en résumé ?
10:08Alors déjà, c'est une pratique qui est vieille comme le monde,
10:10en tout cas vieille comme la Grèce antique,
10:11puisque à l'époque on disait ostracisme.
10:14Le mot « cancel culture » apparaît il y a 4 ans à peu près aux États-Unis.
10:17Il s'agit de quelque sorte de rayer des tablettes,
10:20ou en tout cas de dénoncer publiquement des groupes d'individus ou des individus,
10:24et de dénoncer leurs comportements,
10:26qu'ils soient jugés sexistes ou racistes ou autres.
10:29C'est un peu de la censure qui est doublée généralement de harcèlement.
10:33C'est-à-dire qu'on attaque férocement.
10:35Mais bon voilà, il faut noter que tout ça est quand même un jeu de miroir.
10:38C'est-à-dire que ceux qui sont soi-disant des apôtres de la cancel culture disent
10:42« non, nous on ne fait que dénoncer ce qui ne nous convient pas,
10:45on ne cherche à effacer rien du tout, on cherche juste à dénoncer. »
10:52Le 7 mars, là aussi sur RTL,
10:54la ministre déléguée en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes,
10:58Élisabeth Moreno, dit le mal qu'elle pense de Napoléon.
11:01Pour ou contre Élisabeth Moreno, la célébration du bicentenaire de la mort de Napoléon ?
11:08Pourquoi ça vous fait rire ?
11:10Non mais ça me fait sourire parce que Napoléon était l'un des plus grands misogynes que j'ai jamais
11:16lu.
11:17Et il a rétabli l'esclavage.
11:20Et en même temps, c'est un grand homme de l'histoire française.
11:23Donc je passe. Je ne sais pas. Je ne sais pas.
11:27En même temps, on sent un certain embarras.
11:29Elle n'a pas du tout, on sent que ce n'est pas sa tasse de thé,
11:31qu'elle n'a pas envie de commémorer Napoléon.
11:33Mais voilà, elle est solidaire du gouvernement et notamment du président de la République
11:37qui lui effectivement compte le faire.
11:39Le 9 mars, Louis-Georgetin, le président d'honneur du CRAN,
11:43le conseil représentatif des associations noires de France,
11:45participe à un débat sur France 5 dans l'émission C'est ce soir.
11:49Et il redit pourquoi il est contre une manifestation d'ampleur en mémoire de Napoléon.
11:54Moi, je trouve que c'est toujours embarrassant de vouloir célébrer la justice et l'injustice en même temps.
12:01Ça n'a pas lieu d'être.
12:02Et je pense que cet anniversaire, peut-être le moment d'une réflexion profonde et nouvelle,
12:08pas simplement pour remettre de mode les images d'épinales,
12:11mais pour réfléchir vraiment sur ce que c'est qu'un coup d'État,
12:14sur ce que c'est qu'une République, ce que c'est que les droits humains,
12:17ce que c'est que la liberté.
12:19Eh bien, moi, je trouve que ce serait quelque chose qui aurait de l'importance.
12:22Pour lui, il n'est pas question de commémorer.
12:24Bon, c'est quelqu'un qui aime l'histoire.
12:25Il n'est pas question pour lui de ne pas parler de Napoléon,
12:27mais il considère qu'en France, on a trop tendance à l'honorer, à honorer sa mémoire,
12:32et trop peu à l'enseigner, y compris dans ses aspects sombres.
12:35Toujours au mois de mars, l'ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault,
12:39que vous aviez interrogé dans votre article, signe une tribune dans le monde
12:42en tant que président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage.
12:46Alors, lui, ce qu'il dit, c'est qu'effectivement, cette commémoration doit être l'occasion
12:49de parler de tous les aspects de Napoléon, la légende noire comme la légende dorée.
12:54Sa position est intéressante, pas seulement parce qu'il est ancien Premier ministre,
12:57mais aussi parce qu'il a été longtemps maire de Nantes,
12:59qui est une ville au long et douloureux passé esclavagiste,
13:03et que lui-même a fait ce travail à Nantes, en tant que maire de Nantes,
13:07d'explorer le passé esclavagiste de sa ville.
13:10C'est une ville qui, de ce point de vue mémoriel, est très avancée.
13:13Le 10 mars, le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal,
13:16confirme qu'Emmanuel Macron va commémorer ce bicentenaire,
13:19mais à partir de là, l'Élysée va répéter qu'il s'agit d'une commémoration,
13:23pas d'une célébration. Quelle est la différence ?
13:26On peut commémorer, par exemple, le régime de Vichy,
13:28même si, effectivement, ça sonne bizarre à l'oreille.
13:31En revanche, célébrer, effectivement, il y a une part dommage,
13:34qu'on ne saurait rendre, évidemment, un régime coupable.
13:36Pour Napoléon, on est un petit peu dans cette nuance-là,
13:39c'est-à-dire qu'on a envie de célébrer le personnage,
13:42le destin extraordinaire de Napoléon,
13:43et en même temps, toutes ses fautes,
13:45elles doivent être regardées en face,
13:47elles ne le sont pas toujours,
13:48et donc c'est très compliqué de le prendre tout d'un bloc.
13:51Charles de Saint-Sauveur, la dernière commémoration de Napoléon
13:54par un président de la République remonte à 1969.
13:57Oui, c'était Georges Pompidou qui est allé en Corse,
14:00à Ajaccio, célébrer les 200 ans de la naissance de Napoléon Bonaparte.
14:05Il l'avait fait avec un grand discours,
14:06il avait salué le prodigieux destin d'un homme exceptionnel, je cite.
14:10« De tous les Français, Napoléon a joué un rôle important et même décisif.
14:17Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement
14:20lorsqu'un homme de ce génie, de cette taille,
14:24vient anoblir par sa naissance et par son action
14:28toute une ville, toute une île, toute une race et toute une nation ? »
14:34Avant lui, en 1921, déjà la République avait célébré le centenaire de sa mort.
14:39Et alors là, sans aucun problème, on sortait de la guerre de 14-18,
14:42la République se sentait forte, se sentait grande,
14:45et elle avait très envie de célébrer celui qui n'avait quand même pas été
14:48le meilleur ami de la République.
14:52Depuis 1969, plus rien.
14:54En 2005, par exemple, le président Jacques Chirac a évité le bicentenaire
14:58de la bataille d'Osterlitz, bataille victorieuse dans cette ville
15:01située dans l'actuelle République tchèque.
15:03Qu'a fait Jacques Chirac à ce moment-là ?
15:04Il a choisi de ne rien faire parce que, bon, Napoléon,
15:07ce n'est clairement pas sa tasse de thé.
15:09Lui, c'est un fan de culture oubliée, de culture lointaine.
15:12C'est l'année où sort un livre qui jette vraiment une lumière crue
15:16sur Napoléon qui rétablit l'esclavage,
15:18ça s'appelle « Le crime de Napoléon ».
15:19Donc, Chirac préfère calmer un petit peu le jeu.
15:23Ce qui est amusant, c'est qu'il envoie, malgré tout,
15:25et c'est paradoxal, un porte-avions en Angleterre
15:28pour célébrer la défaite de Trafalgar.
15:30C'est les Anglais qui nous mettent la pâtée sur mer,
15:32l'amiral Nelson.
15:33Et autre petite anecdote, il avait à l'époque
15:35un Premier ministre qui s'appelle Dominique de Villepin,
15:37qui est un grand fan de Napoléon,
15:39qui a écrit des milliers de pages sur l'Empereur.
15:41D'un mot, Nicolas Sarkozy, lui non plus,
15:43n'a pas célébré ou commémoré Napoléon.
15:45On a beaucoup comparé Sarkozy à l'époque,
15:47quand il est élu président de la République à Napoléon,
15:51pour son dynamisme, le côté autoritaire,
15:53la fougouanapartiste,
15:54de façon beaucoup moins élégante pour la taille.
15:56Il n'a pas été actif sur le front des commémorations,
15:59mais pour une raison, c'est qu'il n'en a pas eu vraiment l'occasion.
16:01Il n'y a pas eu vraiment de date clé.
16:03Et ça a été la même chose pour son successeur,
16:05François Hollande.
16:06Lui, effectivement, en tant que président de gauche,
16:07célébrer Napoléon, c'est encore plus compliqué.
16:09À son agenda, en gros, il avait deux défaites cuisantes.
16:12Il avait la Bérésina, la retraite de Russie
16:15et puis Waterloo, effectivement, pour commémorer,
16:17on a vu mieux.
16:19Le jeudi 13 juillet 2017,
16:22l'ancien ministre de l'économie de François Hollande,
16:24Emmanuel Macron, nouvellement élu,
16:27fait visiter le tombeau de Napoléon à Donald Trump.
16:30Emmanuel Macron avait confessé un petit penchant
16:32pour Napoléon pendant la campagne présidentielle.
16:36Et sitôt élu, enfin deux mois plus tard,
16:38Donald Trump vient en France
16:39et lui fait visiter le tombeau de Napoléon.
16:41Alors je ne sais pas exactement
16:42si c'était à la demande de Donald Trump,
16:43mais aucun président de la République avant lui ne l'avait fait.
16:47Emmanuel Macron s'aperçoit qu'il n'a pas besoin d'un guide
16:49pour raconter à Donald Trump qui est Napoléon.
16:51Il connaît son affaire sur le bout des doigts.
16:53Oui, on peut penser qu'effectivement,
16:54Emmanuel Macron est assez fan de l'empereur.
16:57Charles le Saint-Sauveur,
16:57on en arrive au jour J, le 5 mai 2021.
17:00200 ans donc après la mort de Napoléon
17:02sur l'île de Sainte-Hélène,
17:04au beau milieu de l'Atlantique Sud.
17:06Emmanuel Macron est à l'hôtel des Invalides
17:08dans le 7e arrondissement de Paris.
17:10Il se recueille devant le tombeau de Napoléon.
17:12Il est aux côtés de Brigitte Macron,
17:14devant ce fameux tombeau
17:15que les touristes étrangers se pressent pour voir
17:17dans la crypte des Invalides depuis 1840.
17:21Ce ne se passe pas encore,
17:21mais ce sont ces cendres qui sont disposées là.
17:23Selon le vœu de l'empereur d'ailleurs,
17:24qui disait qu'il voulait reposer
17:26parmi le peuple de Paris,
17:27qu'il avait tant aimé.
17:28Voilà, dans ce tombeau assez monumental
17:31de 4 mètres de long en pierre rouge,
17:33le président de la République
17:34s'est incliné pendant quelques instants.
17:36Juste avant ça, il avait prononcé un discours
17:39devant des lycéens à l'Institut de France
17:41et dans son allocution,
17:43Emmanuel Macron évoque aussi
17:45la face sombre de Napoléon.
17:47Juste avant, il a un petit préambule
17:48qui en dit long sur son rapport à l'histoire,
17:50le fait de la regarder en face.
17:51Il dit aux jeunes,
17:52sur un ton un peu professoral,
17:54que l'histoire,
17:55on n'en est ni les responsables
17:56ni les gardiens,
17:57mais que l'histoire,
17:58il faut la connaître
17:58et qu'elle vous construit.
18:00Et après, effectivement,
18:01il aborde la face sombre de Napoléon.
18:03Il dénonce ses fautes,
18:04il le dit lui-même.
18:05Il en livre un portrait en clair-obscur,
18:08là aussi, ce sont ses mots.
18:09Il parle de ses qualités de législateur,
18:11de bâtisseur,
18:12mais aussi de l'homme
18:13qui a rétabli l'esclavage,
18:14qui a semé la mort un peu partout
18:16sur le théâtre européen.
18:17Napoléon, en 1802,
18:19a rétabli l'esclavage
18:21que la Convention de 1794 avait aboli.
18:25En 1848, avec Victor Schulcher,
18:27la Deuxième République a réparé cette faute,
18:30cette trahison de l'esprit des Lumières.
18:36De l'Empire, nous avons renoncé au pire
18:40et de l'Empereur, nous avons embelli le meilleur.
18:43L'ensemble du discours est malgré tout
18:45plutôt positif pour Napoléon.
18:47Il parle par exemple d'une épiphanie de la liberté.
18:50Il dit qu'on aime Napoléon
18:52parce que sa vie, c'est une invitation
18:53à prendre son risque.
18:55Alors là, on est vraiment dans le Napoléon
18:57qu'on aime Emmanuel Macron
18:58par son épopée extraordinaire,
19:00les 100 000 kilomètres qu'il a parcourus
19:02à d'autres chevals dans sa carrière,
19:04avec un destin qui a dépassé largement
19:07ce à quoi on pouvait s'attendre.
19:08Et puis par ailleurs, pour le président,
19:10il incarne le mérite,
19:12le mérite républicain.
19:13Il incarne le pouvoir de l'action
19:14et puis aussi le triomphe de la volonté.
19:16Ce sont vraiment des axiomes macroniens
19:20très importants.
19:21Charles Saint-Sauveur,
19:21je rappelle que vous êtes un ancien
19:23du service politique du Parisien.
19:25Quand il dit que Napoléon
19:26est une invitation à prendre son risque,
19:28c'est difficile de ne pas se dire
19:30qu'il parle aussi un petit peu de lui.
19:32Alors quand il prononce son discours,
19:33ce qui est assez frappant,
19:34c'est qu'on a l'impression d'entendre
19:35un peu un discours de campagne
19:37où il vendrait ses propres mérites.
19:38Il y a quelques mots clés
19:39comme ça qui reviennent dans le discours.
19:41Le goût du possible,
19:42prendre son risque,
19:44faire confiance à l'imagination,
19:45être pleinement soi.
19:47Toutes ces phrases,
19:48il les avait prononcées en 2017
19:49et probablement,
19:50il sera tenté de les reprononcer en 2022
19:52parce qu'évidemment, ça lui parle.
19:54On sait que le président de la République
19:55est fasciné par les héros.
19:57On le voit à tous les discours hommages
19:59qu'il a rendus,
20:00notamment dans la Cour des Invalides.
20:01Et puis ça fait écho aussi
20:02parce qu'au-delà du héros,
20:04du destin prodigieux de Napoléon,
20:05il y a aussi son destin à lui,
20:08celui d'un homme qui ne vient
20:08d'aucune écurie politique,
20:10qui renverse la table,
20:11qui prend son risque,
20:12pour reprendre ce terme,
20:14et qui se retrouve président
20:14à 39 ans.
20:16Il y a évidemment de quoi flatter
20:17l'égo napoléonien
20:18qui sommeille en chacun de nous.
20:20Napoléon Bonaparte
20:22est une part de nous.
20:23Il devint cette part de France
20:25qui a conquis le monde.
20:27Et bien peu de destin,
20:29il faut le dire,
20:31ont façonné autant de vie
20:33au-delà de la leur.
20:34On est à un an de la présidentielle.
20:36Est-ce que cette commémoration
20:37est destinée à l'électorat de droite
20:40dont il va avoir besoin
20:41pour se faire réélire ?
20:42On peut le penser très clairement.
20:44La commémoration,
20:45c'est aussi en tout cas
20:46une arme politique.
20:47Il n'était pas question
20:48pour Emmanuel Macron,
20:49à un an de la présidentielle,
20:50de laisser le monopole
20:51de la commémoration du bicentenaire
20:53à ses adversaires politiques de droite.
20:55Napoléon est un personnage
20:56tellement clivant
20:57qui hérisse une partie de la gauche
20:59que pour Macron,
21:00c'est clairement,
21:01ce bicentenaire est du pain béni
21:02à un an de la présidentielle.
21:04Ça lui permet vraiment
21:05de marquer son territoire
21:06et puis de jouer sur du velours.
21:11Merci à Charles de Saint-Sauveur.
21:13Cet épisode a été produit
21:14par Thibault Lambert,
21:15Marion Bautorel
21:16et Salomé Robles.
21:18Réalisation,
21:19David Federman.
21:20Code Source
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