- il y a 10 heures
Fin de l’opération Barkhane au Sahel, changement de chef d’état-major des armées, tribunes de militaires… Pendant le quinquennat d’Emmanuel Macron, plusieurs événements ont fragilisé les relations entre l’exécutif et l’armée. Récit d’Henri Vernet, journaliste au service politique du Parisien.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Clawdia Prolongeau - Production : Thibault Lambert, Raphaël Pueyo, Clara Hage et Ambre Rosala - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network - Identité graphique : Upian
Archives : WTA, Raf Production, US Open, ESPN, Wimbledon, France 24.
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Fin de l'opération Barkhane au Sahel, changement de chef d'état-major des armées,
00:16il y a eu aussi au printemps les tribunes de militaires.
00:20Tout cela nous a donné envie de revenir sur le quinquennat d'Emmanuel Macron jusqu'ici en matière de défense,
00:26mandat entamé d'ailleurs par un bras de fer avec le général Pierre de Villiers.
00:31Emmanuel Macron et les militaires, histoire d'une défiance,
00:35cet épisode de Codesources est raconté par Henri Vernet du service politique du Parisien.
00:44Henri Vernet, Emmanuel Macron est le premier président de la Ve République à ne pas avoir fait son service militaire.
00:50Question de génération tout simplement, il est né en 1977,
00:53le service militaire a été suspendu par Jacques Chirac en 1996,
00:57donc tout simplement il faisait partie des premiers contingents d'âge à ne pas avoir à faire ses obligations militaires.
01:04Il aurait pu le faire s'il avait voulu, mais il n'a pas fait cette démarche.
01:08Un chef d'état-major des armées, c'est quoi d'un mot ?
01:10C'est d'abord le patron d'une entreprise qui, malgré tout, représente environ 220 000 personnes,
01:16hommes et femmes, militaires.
01:17C'est aussi quelqu'un qui est responsable de toutes les opérations, à l'extérieur notamment,
01:22les fameuses OPEX qui en permanence emploient 30 000 militaires qui sont déployés sur des théâtres extérieurs.
01:28Ça va de Levant, l'Irak, la Syrie, le Liban aussi, et puis bien sûr principalement aujourd'hui le Sahel.
01:35Enfin, le chef d'état-major, c'est aussi le conseiller militaire du pouvoir politique du gouvernement.
01:40Et le chef d'état-major, il n'a qu'un seul patron finalement ?
01:42Un seul patron qui est le chef de l'État, parce que le chef de l'État, sous la 5e
01:47République, c'est le chef des armées.
01:48Ce soir, vous l'avez emporté, la France l'a emporté !
01:57Emmanuel Macron est élu le 7 mai 2017.
02:00Il fait la connaissance après son arrivée à l'Élysée avec le chef d'état-major des armées en poste,
02:06le général Pierre Devilliers, c'est le frère cadet de l'homme politique Philippe Devilliers.
02:10Au-delà de ça, qui est-il ?
02:12C'est ce qu'on appelle un grand soldat, dans le sens où il a une carrière opérationnelle qui est
02:15réelle.
02:16C'est quelqu'un qui a également l'expérience du politique, parce qu'il a été dans plusieurs cabinets ministériels,
02:21donc il connaît ses relations parfois complexes, subtiles, notamment quand il s'agit de budget, avec le pouvoir.
02:28C'est aussi quelqu'un qui a vraiment une culture de ce qu'on appelle l'interarmée,
02:33c'est-à-dire qui sait faire interagir l'armée de l'air, la marine, l'armée de terre,
02:38et également travailler avec les grands alliés de la France, notamment au sein de l'OTAN, les Américains.
02:43À la fin du mois de juin, le général Pierre Devilliers ne cache pas qu'il aimerait prendre sa retraite,
02:48mais Emmanuel Macron le retient.
02:49Dans les règles strictes des militaires, il y a tout simplement des questions d'âge et de statut,
02:54c'est-à-dire qu'à un moment, vous arrivez à une limite d'âge dans votre grade,
02:57ce qui était le cas du général Devilliers,
02:59mais le président Macron, qui arrivait, a souhaité le garder à ses côtés,
03:05et donc il a été prolongé par décret un an de plus, de manière à pouvoir assurer son poste.
03:10Le 11 juillet, le ministre de l'Action et des Comptes Publics du moment, Gérald Darmanin,
03:15annonce dans le Parisien une mauvaise nouvelle pour les armées.
03:17Même une douche froide pour les militaires qui croyaient au contraire avoir acté
03:21le fait que leur budget allait décidément augmenter avec ce nouveau président.
03:25Eh bien, Darmanin, tout simplement, annonce que non,
03:27il y a tout de suite de prévu une coupe de 850 millions d'euros,
03:31donc quasiment un milliard.
03:32C'est une douche froide parce que ça représente quand même beaucoup d'équipements,
03:36notamment auxquels devront renoncer les militaires.
03:38L'argent public, ce n'est pas l'argent de personne, c'est l'argent de chacun des Français.
03:41Et si on ne veut pas augmenter les impôts, ce que fait le gouvernement,
03:44il ne demande pas les impôts, il fait des économies.
03:46Je sais, c'est nouveau.
03:47Hasard du calendrier, le lendemain, le 12 juillet,
03:50le général de Villiers échange avec les députés nouvellement élus
03:54de la Commission de la Défense de l'Assemblée nationale.
03:56Il leur dit, je ne vais pas me laisser baiser comme cela par Bercy.
04:00Pourquoi baiser ?
04:00Parce qu'il vient d'obtenir de cette nouvelle équipe qui débarque
04:03l'assurance qu'au contraire, la France va augmenter son budget,
04:06va en quelque sorte parvenir au fameux 2% de dépenses militaires du PIB.
04:112% du PIB, c'est l'objectif de l'OTAN.
04:13Il croit qu'il a ça en main.
04:15Pas du tout. Quand il dit, je vais me faire baiser par Bercy, il appelle ça les combattants
04:20de moquettes, c'est-à-dire tous les conseillers, les hommes en gris qui sont là et qui, en quelque
04:23sorte,
04:24s'emploieraient à mettre des bâtons dans les roues des militaires qui veulent de l'argent et des budgets.
04:27A l'Assemblée nationale, les mots sont alors très durs.
04:30Le grand écart entre les objectifs assignés à nos forces et les moyens alloués n'est plus tenable.
04:36Et donc il est très remonté contre cette réduction de 850 millions d'euros.
04:40Il dit ça devant les députés, c'est censé rester secret, mais bien sûr ça revient aux oreilles du président.
04:45Ça revient en effet aux oreilles de Macron, il en est ulcéré.
04:48Parce que lui qui arrive, Emmanuel Macron, avec cette volonté de rompre avec Hollande
04:53et de restaurer une présidence verticale, pyramidale, de restaurer l'autorité du président,
04:58qui est-ce qui vient d'un seul coup le défier et même le ridiculiser un petit peu avec cette
05:02formule ?
05:02C'est justement son chef d'état-major.
05:07Le lendemain, le 13 juillet, au ministère de la Défense, hôtel de Brienne à Paris,
05:12le nouveau président prend la parole devant 2000 invités et en présence, bien sûr, du général de Villiers.
05:18Il ne m'a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats
05:23sur le sujet du budget de la Défense.
05:27Je considère, pour ma part, qu'il n'est pas digne d'étaler certains débats sur la place publique.
05:34Et attention, ces 2000 invités, ce n'est pas n'importe qui.
05:37Ce sont d'abord tous les subordonnés du général de Villiers, c'est-à-dire que l'armée française est
05:41là,
05:41celle qui s'apprête à défiler le lendemain 14 juillet.
05:43Mais il y a aussi, et c'est très symbolique, des blessés de guerre,
05:47notamment des blessés de Barkhane qui sont là, donc qui ont payé de leur chair leur engagement pour la France.
05:52Il y a les familles, les veuves de ceux qui sont tombés, qui sont morts.
05:55Il y a aussi les plus hauts dignitaires étrangers, notamment le chef d'état-major américain.
06:00Et là, devant ce parterre de militaires, tous ses invités, le président y déclenche la foudre.
06:05Il dit « Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées,
06:13je sais les tenir. Et je n'ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. »
06:20Le défilé du 14 juillet est tendu entre les deux hommes.
06:23« Ils sont tous les deux dans le commande-car.
06:25Vous savez, ce fameux véhicule militaire à bord duquel il remonte les Champs-Elysées,
06:28c'est la première fois qu'un président utilise ce véhicule pour remonter les Champs-Elysées,
06:33justement pour montrer qu'il est Jupiter.
06:35Le général de Villiers, il a la mâchoire crispée.
06:38Emmanuel Macron, il regarde droit devant lui, il salue la foule.
06:41C'est son premier défilé.
06:42Il ne s'adresse pas un mot durant toute la cérémonie.
06:45Visage fermé et raide, le chef d'état-major des armées y ouvre le défilé du 14 juillet
06:50aux côtés d'Emmanuel Macron.
06:52La tension est alors vive entre les deux hommes.
06:55Deux jours plus tard, le 16 juillet, Pierre de Villiers remet sa démission.
06:58Il était le plus haut gradé de l'armée française.
07:01Pierre de Villiers, général, chef d'état-major, a présenté sa démission ce matin à Emmanuel Macron.
07:07C'est complètement inédit sous la 5ème République que le chef d'état-major des armées présente ainsi sa démission.
07:13Il explique qu'à ses yeux, la confiance est rompue.
07:16Il ne peut plus travailler avec un chef, donc le président de la République,
07:20dont il estime qu'il n'a plus sa confiance.
07:23Démission acceptée et effective deux jours plus tard.
07:25Racontez-nous le départ du général de Villiers du siège de l'état-major dans le 15ème arrondissement à Ballard.
07:31C'est un départ à la fois spectaculaire et émouvant parce que ce général s'en va.
07:35Sa carrière est terminée après 43 ans sous les drapeaux et il s'en va ovationner par une haie d
07:40'honneur
07:41de militaires, de personnels civils qui sont là, qui le saluent une dernière fois.
07:46Et ces images, elles font le tour de toutes les chaînes d'info et elles font ticket à l'Elysée.
07:56Il est remplacé par le général François Lecointre. Qui est-il ?
07:59Ce remplacement est allé très vite pour déjouer toute idée de crise au sommet quand même de l'état
08:04et des armées. François Lecointre est choisi parce qu'il est connu de cette équipe
08:08puisqu'il était le chef du cabinet militaire du nouveau premier ministre Édouard Philippe.
08:12Et c'est aussi un grand soldat. C'est l'homme qui avait repris le pont de Verbania
08:17aux forces serbes en 1995 en Bosnie.
08:20Et c'est l'un des faits d'armes assez emblématiques de l'armée française à cette époque-là
08:25parce que c'était notamment le dernier combat, baïonnette au canon.
08:28Mais disons que par rapport à un villier, il a moins cette expérience de faire travailler ensemble
08:34toutes les armées, il a moins ce côté opérationnel.
08:36Pour lui comme pour son prédécesseur, l'une des principales missions, c'est l'opération Barkhane.
08:41Rappelez-nous de quoi il s'agit.
08:42Barkhane a succédé à Serval, c'est-à-dire l'opération qui avait été lancée d'urgence
08:46par le président François Hollande en 2013 pour stopper les djihadistes qui étaient en train de foncer
08:51sur la capitale malienne Bamako et de s'emparer en quelque sorte du pays pour en faire un émirat islamiste.
08:58Depuis 2013, quelques 5 000 soldats français sont donc déployés dans cette région,
09:04au Mali et plus largement au Sahel, pour lutter contre le djihadisme.
09:08Depuis les airs, les forces françaises traquent un ennemi invisible, souvent insaisissable.
09:15Nous sommes dans la région dite des trois frontières, entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
09:21Une région devenue la priorité de l'opération Barkhane.
09:25Le 25 novembre 2019, au Mali, l'opération Barkhane est endeuillée.
09:29Un hélicoptère de combat tigre et un hélicoptère cougar qui transportait des commandos
09:34entre dans collision en pleine nuit.
09:36Ils volent un rasmote à quelques mètres au-dessus du sable.
09:3913 soldats de l'opération Barkhane ont trouvé la mort hier soir dans un accident.
09:43Les appareils appuyaient une attaque contre des djihadistes dans le Sahel, dans le Liptako au Mali.
09:48C'est la plus lourde perte pour l'armée française depuis 36 ans.
09:52Ça va marquer les esprits parce que, aussi bien l'état-major que la ministre des armées
09:57communique, montre les visages, les vies de ces jeunes hommes qui étaient engagés au service de la France,
10:02souvent méconnus.
10:03Mais là, dont on constate la jeunesse, dont on voit tout d'un coup les familles, les veuves qui sont
10:09laissées ainsi.
10:10Et ça marque l'opinion.
10:13C'est avec une profonde tristesse et une grande émotion que nous avons appris la mort des 13 militaires qui
10:24étaient à leur bord.
10:2713 militaires exceptionnels, 13 héros morts pour la France.
10:34À ce moment-là, il existe un débat sur l'intérêt, sur le bien fondé de l'opération Barkhane ?
10:40On est un petit peu cette impression d'un combat qui est donc coûteux humainement, qui est coûteux aussi tout
10:45simplement pour les finances publiques.
10:46Une opération extérieure de cette envergure, c'est pas loin d'un milliard d'euros annuels.
10:51Et au fond, quels sont les résultats ? Qu'a obtenu la France ?
10:54Donc un débat politique commence, disons, à apparaître, même si, évidemment, c'est le deuil qui prédomine.
11:05Le lundi 13 janvier 2020, Emmanuel Macron réunit à Paule et président des cinq pays partenaires de la force Barkhane.
11:11Un sommet dit du G5 Sahel.
11:13Qu'annonce le président français ?
11:15Il annonce un renforcement de cette opération.
11:18C'est-à-dire que très concrètement, les effectifs de Barkhane vont passer de 4 500 militaires à un peu
11:24plus de 5 000, 5 100, 5 200.
11:26Pourquoi ? Parce que les stratèges, et notamment le général Lecointre, le chef d'état-major,
11:32se sont rendus compte que pour vraiment réduire les groupes djihadistes,
11:37il y a besoin d'une forte présence, d'une forte attrition, comme on dit en langage militaire, sur le
11:42terrain au Sahel,
11:43et notamment dans la région la plus disputée par les terroristes, le Liptako,
11:48c'est-à-dire la région des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.
11:53À chaque fois qu'un État demandera à l'armée française de ne plus être là, nous le quitterons.
11:58Notre seul intérêt, je l'ai dit tout à l'heure, c'est la lutte contre le terrorisme
12:01et la stabilité et la souveraineté des États où nous sommes présents.
12:05Cette année, en 2021, le 3 janvier, dans le cadre de l'opération Barkhane,
12:09la France bombarde une cible proche du village de Bounti, dans le centre du Mali.
12:14Les Français ont donc repéré un groupe de djihadistes qu'ils suivaient depuis plusieurs jours,
12:19qui se réunit non loin de ce village de Bounti.
12:23Les Mirages reçoivent de l'état-major l'ordre de frapper et ils bombardent ce regroupement.
12:30Le bilan est d'environ entre 20 et 30 djihadistes tués par l'opération Barkhane.
12:35Mais des journalistes vont révéler qu'il y avait des civils sur le site bombardé
12:39et la mission des Nations Unies pour la stabilisation au Mali, la MINUSMA,
12:44va publier un rapport accablant pour la France.
12:47Selon cette enquête, parmi les 21 tués, 3 seraient certes des djihadistes,
12:52mais le reste des victimes seraient des civils.
12:55Alors, l'armée française conteste totalement ces affirmations,
12:59relevant d'abord que cette mission d'enquête de l'ONU,
13:02elle a été faite des semaines après, que donc bien des choses ont pu changer,
13:06que d'autre part, elle est faite notamment sur la base de témoignages
13:09qui sont recueillis dans des zones qui sont en réalité contrôlées par les djihadistes.
13:13Donc évidemment, les pressions existent.
13:15Ce qui pose un peu question quand même, c'est que l'armée française
13:18ne divulguera pas les images qui ont été prises par les drones avant l'intervention.
13:23Et ça, ça pose malgré toute question.
13:25Est-ce qu'on sait s'il y avait des enfants ?
13:26Non, ce qui est établi, c'est qu'il n'y avait ni femme ni enfant.
13:29C'était vraiment un groupe d'hommes.
13:30C'est de là qu'est d'ailleurs venu un petit peu le doute, puisqu'on parlait d'un mariage.
13:33Et les militaires français répondent que c'est un peu curieux,
13:36que pour un mariage, il n'y ait justement ni femme ni enfant.
13:39Les 15 et 16 février se tient un nouveau sommet du G5 Sahel au Tchad, à N'Djaména.
13:43À ce moment-là, Henri Vernet, on s'attend à l'annonce par Emmanuel Macron
13:47d'une réduction, d'un repli de l'opération Barkhane.
13:51En réalité, c'est ce sur quoi travaillent les États-majors français,
13:55parce que les militaires aimeraient se reconcentrer purement sur la lutte anti-djihadiste, anti-terroriste.
14:01Or, Barkhane, parfois, se retrouve embringuée dans des conflits qui ne sont pas du djihadisme.
14:08D'autre part, il y a aussi la question de l'opinion en France,
14:10parce qu'entre Noël et le jour de l'an,
14:14cinq soldats français ont été tués en très peu de jours,
14:17dans deux attentats aux engins explosifs, dont pour la première fois une femme.
14:21Et ça, ça a ému au point que, pour la première fois,
14:24un sondage a montré qu'une majorité de Français ne soutenaient plus cette opération Barkhane.
14:29Finalement, qu'annonce Emmanuel Macron ?
14:30Il annonce un maintien de l'opération.
14:32Je considère que précipiter un retrait français,
14:36en tout cas une volonté de retirer massivement les hommes,
14:40ce qui est un des schémas que j'ai étudié, serait une erreur.
14:43Il faut dire qu'une des justifications, c'est qu'entre-temps,
14:46les services secrets français, et notamment le patron de la DGSE, Bernard Rémié,
14:51a produit un rapport assez alarmant,
14:53montrant que les groupes djihadistes, désormais,
14:56descendent des zones sahéliennes vers les pays côtiers africains,
15:00vers le golfe de Guinée, notamment vers la Côte d'Ivoire,
15:03vers le Bénin, vers ces pays qui, à leur tour, sont frappés par les terroristes.
15:08En France, quelques semaines plus tard, le 21 avril,
15:10l'hebdomadaire Valeurs Actuelles publie une tribune de militaires en retraite,
15:15en colère.
15:16Que dit cette tribune en résumé ?
15:17Elle dénonce un délitement de la société française.
15:21Elle exprime qu'il est urgent d'agir
15:23et que les militaires se rangeraient derrière les politiques
15:27qui agiraient contre cette décomposition française.
15:31Sous-entendu.
15:31On pense évidemment à un putsch,
15:33puisqu'il s'agirait tout simplement de militaires
15:35qui interviendraient d'eux-mêmes
15:37pour restaurer ce qu'ils estiment être l'ordre dans le pays.
15:39On sait qui est derrière cette tribune ?
15:41Oui, ils avancent à visage découvert.
15:42Ce sont d'ailleurs les habituels suspects, pourrait-on dire.
15:45C'est-à-dire des généraux qui ont souvent quitté l'uniforme
15:47depuis 15, 20, voire 30 ans,
15:50dont un qui est assez connu,
15:52qui s'illustre par ce genre de manœuvres factieuses,
15:54un ancien général de Légion,
15:55le général Picmal,
15:56qui a mené des opérations de style totalement fasciste
15:59contre des camps de migrants.
16:00Cette tribune va entraîner beaucoup de réactions politiques.
16:02Le général François Lecointre
16:04y réagit pour la première fois dans Le Parisien,
16:07une semaine plus tard, le 28 avril.
16:08C'est vous qui menez cette interview, Henri Vernet.
16:11Le chef d'état-major des armées se veut très ferme.
16:14J'ai rencontré ce jour-là un officier
16:16qui a exprimé une colère sourde.
16:18Colère parce que tout simplement, selon lui,
16:20ces gens outrepassent totalement
16:22leur devoir de réserve
16:24et tout simplement leur dignité de militaire.
16:26Ils prennent position sur des terrains
16:28dont ils n'ont pas à se mêler
16:29en mettant ainsi en avant leur uniforme.
16:31Parce que tout simplement, ce n'est pas l'objet.
16:33Et surtout, ils sont en deuxième section.
16:35Donc, certes, en retraite,
16:37mais soumis aux devoirs de réserve.
16:39Et donc, il dit quoi d'un mot ?
16:41Il leur annonce qu'ils seront sanctionnés.
16:43Ils passeront donc, annonce-t-il,
16:45en conseil supérieur militaire
16:47et ils demandent leur mise à la retraite d'office.
16:50Alors, ça peut paraître curieux
16:51parce qu'encore une fois,
16:52on dit qu'ils sont à la retraite.
16:53Oui, mais dans l'armée,
16:54vous ne quittez réellement l'uniforme
16:56que bien des années plus tard.
16:57Vous restez en quelque sorte rappelable.
16:59Après cette interview,
17:00le général Lecointre est attaqué
17:02sur les réseaux sociaux,
17:03notamment par ceux qui soutiennent
17:05la tribune publiée par Valeurs Actuelles.
17:07Il se fait attaquer par certains cercles militaires
17:10sur le thème.
17:11Au lieu de défendre des grands anciens,
17:14eh bien, il les sanctionne
17:15tout simplement parce que
17:16c'est une carpette macroniste.
17:18Un traître, iront jusqu'à dire certains
17:20sur les réseaux sociaux,
17:21voire dans des lettres ouvertes.
17:23Sa valeur militaire se retrouve même
17:25remise en cause par certains,
17:26ce qui d'ailleurs l'affectera.
17:33Le 8 mai, à Paris,
17:35jour de commémoration de la victoire
17:37des alliés sur l'Allemagne nazie,
17:39Emmanuel Macron ravive la flamme
17:41du soldat inconnu sous l'arc de triomphe
17:43et il affiche sa proximité
17:45avec les principaux généraux
17:46de l'armée française.
17:47On est au pied de l'arc de triomphe.
17:49Toutes les télévisions sont là
17:50et on voit faire cercle,
17:52un petit peu comme au Pâques, au rugby,
17:54les plus hauts gradés autour du président.
17:57L'idée de cette image est de montrer
17:59qu'il y a une grande cohésion,
18:01qu'il n'y a aucun problème
18:03entre le pouvoir politique
18:04incarné par le chef de l'État
18:05et les militaires et l'armée
18:08qui est là avec ses chefs.
18:09Et surtout que tous les chefs
18:11sont en cohésion.
18:12Ils sont sur la même ligne
18:13qui est celle de l'allégeance totale
18:15du militaire aux politiques,
18:16comme le veut la règle en République.
18:25Au même moment,
18:26une nouvelle tribune de militaires
18:28se prépare.
18:28Elle est publiée le lendemain,
18:30le 9 mai, par Valeurs Actuelles.
18:31Et là, c'est embêtant
18:32parce qu'il s'agit,
18:33contrairement à la première,
18:34de militaires qui sont encore
18:35dans les rangs
18:36et qui donc, eux,
18:36s'opposent à des sanctions sévères
18:38qui peuvent aller jusqu'à la radiation
18:40en principe.
18:41Seulement, voilà,
18:42ils sont tous anonymes.
18:44Et très clairement,
18:46rien ne dit en réalité
18:47qu'il s'agisse vraiment de militaires.
18:49Et pour tout vous dire,
18:50le général Lecointre
18:51m'a dit qu'il en doutait fortement.
18:53Côté politique,
18:54c'était aussi la position
18:55d'un Jean Castex
18:56qu'il avait exprimé dans Le Parisien.
18:58Cette tribune,
18:58elle peut tout simplement
18:59être une orchestration,
19:01une petite manœuvre politique.
19:02Henri Vernet,
19:03on parlait au début de cet épisode
19:04des 850 millions d'euros d'économies
19:07pour l'armée annoncée en 2017.
19:09Comment a évolué ensuite,
19:11dans les années qui ont suivi,
19:12le budget de la défense ?
19:13Eh bien, en réalité,
19:14le jeune président a tenu
19:15la promesse qu'il avait faite
19:16au général de Villiers.
19:17Donc, à part cet accro initial,
19:19là, le budget des armées
19:21a augmenté chaque année
19:22d'environ 1,7 milliard par an.
19:25Il représente aujourd'hui
19:2639 milliards d'euros.
19:28C'est considérable
19:28et cette montée en puissance,
19:30elle va se poursuivre
19:31jusqu'en 2025.
19:32Et c'est une chose
19:33qui ne s'était jamais produite
19:34en France depuis des décennies.
19:36Henri Vernet,
19:37le jeudi 10 juin,
19:38au cours d'une conférence de presse,
19:40Emmanuel Macron évoque
19:41l'opération Barkhane.
19:42Nous amorcerons
19:43une transformation profonde
19:44de notre présence militaire
19:46au Sahel.
19:47Il impliquera
19:48le passage
19:49à un nouveau cadre,
19:51c'est-à-dire
19:52la fin de l'opération Barkhane
19:53en tant qu'opération extérieure.
19:56Ça veut dire que,
19:57dans les prochains mois,
19:58il y aura moins
19:58de militaires déployés
20:00dans cette région du Sahel.
20:01Il y aura, en revanche,
20:02plus d'appuis aériens
20:03et de renseignements.
20:04Pourquoi cette décision ?
20:05Ce qui a joué, notamment,
20:07c'est la perte de légitimité démocratique
20:09des pouvoirs en place.
20:11Au Mali,
20:11il y a eu deux coups d'État
20:13en neuf mois.
20:14Il y a une succession difficile
20:16au Tchad.
20:16Donc, il y a une présence française
20:18au profit de pays
20:20dont la légitimité
20:21n'est pas assurée.
20:22Il y a aussi
20:23une vraie déception
20:24par rapport à un constat
20:25qui est grave,
20:26c'est-à-dire que,
20:26sur le terrain,
20:27il y a certes
20:28des succès militaires.
20:29En revanche,
20:30il n'y a aucun,
20:31ou en tout cas vraiment
20:32pas assez de relais politiques.
20:34C'est-à-dire qu'à chaque fois
20:36que des djihadistes
20:37sont chassés d'un territoire,
20:38normalement,
20:39l'État,
20:40les États concernés,
20:41devraient remettre
20:42des fonctionnaires,
20:43des enseignants,
20:44des écoles,
20:44des commissariats de police,
20:46bref,
20:46faire revivre l'État.
20:47Ce n'est pas du tout le cas.
20:48Donc, on a l'impression
20:49d'une aventure sans fin,
20:51d'un combat sans fin.
20:52Ça a joué aussi
20:53dans cette décision radicale
20:55du président Macron
20:56d'annoncer
20:57la fin de l'opération Barkhane.
21:05Trois jours plus tard,
21:06le dimanche 13 juin,
21:07le général Lecointre
21:08est l'invité du grand jury
21:09RTL-LCI Le Figaro
21:11et il annonce
21:12qu'il va quitter ses fonctions.
21:13On vient d'apprendre
21:14par l'Élysée
21:15que vous quittez vos fonctions.
21:17Pouvez-vous nous confirmer
21:18cette information
21:19et nous en dire plus ?
21:22Bonjour.
21:23Oui, je quitte mes fonctions.
21:25C'est en accord avec l'Élysée
21:26qui a d'ailleurs publié
21:28un communiqué
21:28quelques minutes
21:29avant l'émission.
21:30Il stipule bien
21:31le général Lecointre
21:32qu'il veut absolument éviter
21:33que sa fonction
21:35de chef d'état-major,
21:36ce mandat-là,
21:37coïncide
21:37avec le mandat présidentiel.
21:39La première raison,
21:40c'était d'éviter précisément
21:42qu'il y ait une politisation
21:43de la fonction
21:43de chef d'état-major des armées.
21:45Je ne souhaitais pas
21:46que le chef d'état-major des armées
21:47parte à l'issue
21:49du mandat
21:50d'un président de la République.
21:51Donc soyons clairs,
21:51pour lui, son départ,
21:52ce n'est pas un coup de colère
21:53contre Emmanuel Macron,
21:54par exemple ?
21:55Non, surtout pas.
21:56Au contraire,
21:56il veut éviter l'image
21:58du chef d'état-major
21:59qui pose son képi.
22:00Au contraire,
22:01il voulait restaurer
22:01ce qu'il appelle
22:03la normalité
22:04de la relation
22:05entre le politique
22:06et le militaire,
22:07c'est-à-dire la subordination
22:09revendiquée
22:10du militaire au politique.
22:11Malgré tout,
22:12Henri Vernet,
22:12vous avez parlé avec lui
22:13quelques jours plus tôt
22:14et il est amer.
22:16Plusieurs choses l'ont affecté.
22:18Affecté, évidemment,
22:19par cette affaire des tribunes
22:20et par tout ce qu'il a subi.
22:21Affecté, surtout,
22:22du fait de voir
22:24sa valeur combattante
22:25remise en question.
22:26Et il m'a paru aussi troublé
22:28par cette idée
22:29qui se répand
22:29dans certains milieux militaires
22:30et notamment parfois
22:32parmi les plus jeunes
22:33dans les écoles d'officiers.
22:35Cette idée perniceuse
22:36selon laquelle
22:37le vrai chef,
22:38le bon chef militaire,
22:39c'est celui
22:40qui dit non aux politiques.
22:41Et concernant
22:41l'opération Barkhane,
22:43on a vu pendant cet épisode
22:44qu'il y a eu des décisions,
22:45des annonces
22:45qui semblent parfois contradictoires.
22:47Qu'est-ce qu'il en dit ?
22:48Lui-même,
22:49il ne dit rien.
22:49Il est loyaliste,
22:50il ne critique pas
22:51le chef de l'État.
22:52En revanche,
22:52c'est vrai qu'en interrogeant
22:53son entourage
22:54ou d'autres sphères militaires,
22:55on sent bien
22:56que ces attermoiements,
22:58ces allers-retours
22:58en quelque sorte
22:59et puis cette prudence diplomatique
23:01a agacé un petit peu
23:03les militaires.
23:04Ils ont eu l'impression
23:04en fait que
23:05leur action
23:06n'est pas vraiment soutenue,
23:07n'est pas vraiment relayée
23:08par la diplomatie,
23:09par la politique française.
23:10Il y a une chose
23:11que le général Lecointre
23:13a évoquée
23:14au micro d'RTL,
23:15c'est le fait
23:16que la plupart des politiques
23:17comme des journalistes
23:18aujourd'hui
23:18ne connaissent pas
23:19finalement l'armée.
23:20C'est que vous ne connaissez
23:21rien aux armées
23:22parce que vous ne connaissez pas
23:23le cœur des armées.
23:25Vous ne connaissez pas
23:25par vos fibres
23:26ce que sont les armées.
23:27On sent bien en l'écoutant
23:28qu'il le regrette,
23:29que pour lui
23:30c'est un manque
23:30qui est réellement dommageable
23:32parce qu'encore une fois
23:32c'est un métier
23:33où on peut être amené
23:34à donner sa vie
23:35ou au contraire
23:36à donner la mort
23:37et donc évidemment
23:38c'est très très particulier
23:40et si vous ne le connaissez pas
23:42à ses yeux
23:42il y a une réelle difficulté
23:44à travailler,
23:45à appréhender
23:47les questions propres militaires
23:48et ça c'est quelque chose
23:49il trouve ça dommage
23:50que ce soit de la part
23:51des politiques
23:52et des journalistes.
23:53Henri Vernet,
23:54est-ce qu'il y a une forme
23:54de rupture
23:55ou d'incompréhension
23:56entre les politiques
23:57et les militaires
23:58aujourd'hui ?
23:59Incompréhension,
24:00oui, sans conteste.
24:00On le sent bien d'ailleurs
24:01qu'il se cherche un peu
24:02en permanence
24:02les militaires
24:03et les politiques.
24:04Rupture, non,
24:05on n'en est pas là
24:06mais c'est vraiment
24:06ce qu'il faut éviter
24:08à tout prix
24:09parce que justement
24:10on voit bien
24:10que le danger
24:11pourrait être là.
24:13Il faut rappeler
24:13et c'est ce à quoi
24:14s'emploie
24:14un général Lecointre
24:16que l'armée
24:17elle doit être
24:17en symbiose
24:18avec la nation
24:19et avec le politique
24:20qu'elle est au service
24:21du politique.
24:28Merci à Henri Vernet.
24:31Côte Source
24:31est le podcast
24:32quotidien du Parisien
24:33disponible sur
24:35leparisien.fr
24:36et toutes les plateformes audio.
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