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Notre reporter Christel Brigaudeau vient de passer près de 2 semaines en Ukraine. Actuellement à Kiev, la capitale, elle raconte ce qu’elle a vu sur place avant de rentrer à Paris. Au micro de Code source, elle revient sur les conséquences de l’explosion du barrage de Kakhovka, sur les ravages de la guerre sur le terrain ainsi que sur la rébellion avortée en Russie du chef de la milice paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine, vue d’Ukraine.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network

Archives : France 5, Europe 1, AFP, France 24.

#ukraine #wagner #kakhovka

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Transcription
00:03Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Depuis le début de l'offensive russe en Ukraine, le 24 février 2022,
00:16le Parisien envoie régulièrement des journalistes sur place
00:19pour raconter comment les Ukrainiens font face à la tentative d'invasion lancée par Vladimir Poutine.
00:25Christelle Brigodo vient de passer près de deux semaines dans le pays.
00:28Elle est actuellement à Kiev, la capitale.
00:31Avant de rentrer à Paris, elle nous raconte aujourd'hui dans Codesources
00:34ce qu'elle a vu en Ukraine, notamment dans la région de Zaporizhia,
00:38touchée par des inondations suite à la destruction d'un barrage le 6 juin.
00:51Les troupes de Wagner ont pris possession de ce quartier militaire de Rostov.
00:54Un peu plus tôt, les membres de cette milice privée forte de 25 000 hommes,
00:58selon son chef Evgeny Prigozhin, se sont déployés dans toute la ville.
01:02Christelle Brigodo, vous étiez à Zaporizhia quand le samedi 24 juin,
01:06le chef de la milice Wagner, Evgeny Prigozhin, a défié Vladimir Poutine.
01:12Vous allez nous raconter plus tard dans ce podcast comment les Ukrainiens ont vécu ces événements.
01:17Mais d'abord d'un mot, est-ce que Prigozhin est un visage connu aujourd'hui en Ukraine ?
01:21Il est très connu parce qu'il est le chef d'une milice qui se bat dans l'est de
01:26l'Ukraine,
01:26dans la ville tristement célèbre de Barhmout depuis des mois.
01:30Il s'est lui-même présenté comme le boucher de Barhmout,
01:34lui-même utilisé la formule de hachoir à viande pour parler de cette commune ukrainienne
01:39qui a été vraiment crucifiée là par la guerre.
01:41Donc oui, Prigozhin est non seulement connu, mais aussi détesté des Ukrainiens
01:47à peu près au même niveau que Vladimir Poutine,
01:49si ce n'est que peut-être les militaires lui reconnaissent au moins d'être sur le terrain parmi ses
01:56hommes.
01:56Mais on ne peut pas parler de respect pour autant, il est quand même plutôt vu comme un psychopathe.
02:05On va y revenir à la fin de cet épisode de Code Source.
02:08Christelle Brigodeau, vous êtes actuellement à Kiev,
02:10vous rentrez de 13 jours de reportage à travers le pays,
02:14avec le photographe du Parisien Philippe de Poulpiquet,
02:16le 16 juin, vous approchez de la ligne de front,
02:19en rejoignant la petite ville d'Orekiv, à 6 km et demi de la ligne de front,
02:24l'un des endroits où l'armée ukrainienne lance une contre-offensive depuis le 10 juin.
02:28D'abord, expliquez-nous la situation dans cette région.
02:32On est dans une région au sud de l'Ukraine,
02:34c'est un endroit absolument stratégique pour la contre-offensive,
02:38parce qu'il s'agit pour les Ukrainiens de reprendre à la fois la ville connue maintenant de Mariupol,
02:44qui est en fait la seule grande ville détenue actuellement par les Russes,
02:48et aussi une autre ville un petit peu plus à l'ouest qui s'appelle Melitopol,
02:52qui est plus modeste mais qui est un carrefour décisif pour ensuite rejoindre la Crimée,
02:57qui est la région que la Russie ne veut pas perdre, puisqu'elle l'a annexée depuis 2014.
03:04Donc c'est une région stratégique, tout le monde attend qu'il se passe quelque chose,
03:08et à partir de début juin, l'Ukraine lance effectivement les prémices d'une contre-offensive,
03:14qui à ce jour n'a pas réellement débuté dans sa phase la plus importante,
03:18mais elle fait des attaques sur trois endroits en particulier, dont la région au sud de Zaporizhia.
03:26A Aurikiv, vous rencontrez un Ukrainien très croyant, un chrétien évangélique, un baptiste,
03:31qui est devenu aumônier.
03:32Oleg aide ses concitoyens en faisant des tournées pour livrer en camionnette des vivres.
03:37C'est un homme très discret, on le rencontre dans la salle de prière,
03:42où toute l'équipe fait son petit briefing quotidien du matin,
03:46en chantant des chansons, en faisant des prières et en racontant les événements,
03:50soit à venir de la journée ou le bilan des actions passées.
03:53Et Oleg ne sort pas tellement du rang, mais ensuite quand on va partir avec lui,
03:57il va nous raconter un peu plus longuement sa vie,
03:59et on découvre qu'en fait, il a eu plusieurs vies.
04:04Il a été un criminel, il a été pendant 13 ans en prison dans la région de Donetsk
04:09pour avoir tué un homme à coup de poing.
04:12Et en fait, en prison, il a fait sa rédemption, il a découvert Dieu.
04:17Il part, comme les autres membres de sa congrégation d'aumônier,
04:22tous les jours, le long de la ligne de front en camionnette,
04:25pour livrer des vivres, des médicaments, des choses utiles,
04:29à la fois pour les civils et pour les militaires qui sont sur cette ligne de front
04:33et qui peuvent faire appel au service de cette association
04:37pour avoir ce dont ils ont besoin.
04:39Ça peut être une batterie pour une voiture, voire une voiture toute entière.
04:42Ils sont un peu les livreurs du front,
04:44en apportant à la population et aux soldats ce dont ils ont besoin.
04:49Vous suivez la tournée d'Oleg, qui est avec un autre mounier, Alex,
04:52et pendant cette tournée, vous parlez avec une habitante d'Oriki,
04:56âgée d'une cinquantaine d'années, qui est très émue quand elle voit les deux hommes lui donner des provisions.
05:01Oui, en fait, elle est un peu la représentante des habitants du village d'Oriki.
05:06Donc c'est elle qui est la correspondante de l'association sur place
05:10et qui reçoit les livraisons pour ensuite les distribuer à ses concitoyens.
05:15Et elle est effectivement très émue.
05:16Elle m'explique en pleurant que, en fait, le fait de voir une bonne nouvelle arriver,
05:21parce qu'ils transportent tout un tas de vivres, des pâtes, de l'huile,
05:25tout ce dont les gens ont besoin,
05:26cette bonne nouvelle lui rappelle quelque part toutes les mauvaises nouvelles qui s'accumulent autour d'elle.
05:31Elle est dans un moment de tension important,
05:34parce que la contre-offensive commence,
05:36Oriki va tout près du front,
05:38donc pour les gens, c'est un énorme espoir de se dire que cette ligne de front
05:41qui les fait tant souffrir va enfin reculer.
05:44Et en même temps, pour elle, c'est un paradoxe,
05:46parce que parmi ceux qui se battent pour cette contre-offensive,
05:49il y a son fils qui a été mobilisé récemment.
05:51Évidemment, elle a très peur qu'il meure dans cette guerre.
05:59On le rappelle, vous êtes là à 6 km du front,
06:01et à un moment, vous entendez des bombardements.
06:03On entend siffler au-dessus de notre tête, ce qui n'est pas un très bon signe.
06:07Donc tout le monde se couche par terre,
06:08c'est une habitude pour les gens à Oriki,
06:11parce que c'est très fréquent ce genre de situation.
06:14Et heureusement, le missile tombe un petit peu plus loin.
06:16Et ce qui m'a surpris surtout, c'est que, bon voilà,
06:19tout le monde s'est couché le temps d'entendre l'explosion,
06:21et puis ensuite, chacun se relève, se frotte les genoux
06:25et repart à ses occupations, parce que c'est une habitude en fait.
06:32Oriki va dans la région de Zaporizhia.
06:34Et à Zaporizhia, vous parlez avec le maire un certain Oleg Bourriac.
06:38Il était, avant la guerre, un homme d'affaires prospère, mais il a tout perdu.
06:41Oui, il nous raconte très ému que sa vie a complètement basculé.
06:48Il a un peu les larmes qui arrivent au coin de ses yeux.
06:51Et puis, il nous explique que, oui, avant la guerre, il était un homme à qui tout réussissait,
06:55qu'il a fait le tour du monde, qu'il avait une femme et des enfants,
06:59et un deuxième mariage très réussi, des enfants magnifiques,
07:03une entreprise extrêmement prospère.
07:05Donc, c'était un oligarque qui roulait en belle voiture,
07:10qui passait des belles vacances à Bali ou sur la côte d'Azur.
07:13Et depuis la guerre, tout a changé, évidemment.
07:15Son fils a été, pendant plusieurs semaines, captif des Russes,
07:19qui demandaient une rançon.
07:21Son père est mort pendant l'occupation.
07:23Il n'a pas pu le voir ni récupérer son corps avant un moment.
07:27Son usine a été complètement pillée.
07:30Et là, comme la plupart des hommes ukrainiens,
07:32il vit 100% pour la guerre, très loin de sa famille.
07:36Le lundi 19 juin, toujours dans la région de Zaporizhia,
07:39vous êtes en reportage sur l'exploitation d'un maraîcher,
07:42un agriculteur qui tient coûte que coûte à maintenir sa production.
07:46Comment il vit concrètement ? Comment il fait ?
07:48Alors, lui, il vit sur son exploitation.
07:50Il dort dans son bureau et il travaille avec une douzaine d'employés
07:55qui ont accepté de rester.
07:56C'est assez étonnant de les voir travailler, la terre,
07:59s'occuper des concombres, des courgettes, bientôt des pastèques,
08:05alors qu'au-dessus, on entend les grades.
08:07Donc, c'est les missiles multiples.
08:09Là, c'est les grades ukrainiens qui filent vers les lignes de front
08:12et vers les lignes russes.
08:13Les employés, d'ailleurs, ils lèvent quand même la tête
08:16pour regarder ce qui se passe et de quel côté vont les tirs.
08:21Et puis après, ils se remettent à travailler.
08:23Le maraîcher, pour lui, c'est extrêmement important
08:26de continuer de vivre tant que c'est possible sur cette terre
08:30et de l'exploiter tant que c'est possible.
08:32Et d'après ce maraîcher, cette guerre a déjà un impact important sur l'environnement.
08:36Il y a quand même des missiles très régulièrement
08:38qui volent et qui détonnent dans le ciel.
08:40À chaque fois, on voit des nuées d'oiseaux qui s'envolent
08:42comme ça dans un mouvement de panique.
08:45Tous ces missiles, ça provoque pas mal de fumée.
08:48Il y a plein de débris qui tombent aussi sur la terre.
08:52Il y a des dizaines d'obus qui sont tombés dans ces champs.
08:54Il y en a certains qui l'ont pu enlever.
08:57Il y en a d'autres qui sont tombés trop profondément
08:58pour qu'ils puissent le faire.
08:59Donc juste, ils les laissent et puis ils cultivent par au-dessus.
09:02Donc, il nous explique que bien évidemment,
09:04l'impact sera important, qu'il faudra que des experts
09:07se penchent sur la question.
09:08Mais lui, oui, clairement, a décelé déjà des changements.
09:15Le 20 juin, vous arrivez à Kherson, une grande ville
09:18qui a été occupée par les Russes pendant neuf mois en 2022.
09:21D'un mot, d'abord, vous étiez à Kherson en novembre,
09:24juste après la libération de la ville.
09:26Rappelez-nous ce que vous avez vu à ce moment-là.
09:28J'ai vu beaucoup de joie et de soulagement.
09:31Une joie, j'allais dire, une joie triste
09:33parce que les gens embrassaient les soldats ukrainiens
09:36qui arrivaient avec énormément d'affection.
09:38Et en même temps, on sentait des mois extrêmement difficiles
09:42qu'ils avaient derrière eux.
09:43Et ce qui prédominait au moment où je suis arrivée,
09:46c'était, oui, ce soulagement d'être à nouveau en Ukraine,
09:49ce soulagement de pouvoir à nouveau utiliser son téléphone portable,
09:52de se brancher au réseau ukrainien
09:53et d'appeler ses profs, ses amis, qu'on n'avait pas entendus depuis des mois.
09:57Donc, il y avait une sorte d'excitation de la libération
10:01qui était très belle à voir.
10:02Huit mois plus tard, ce mardi 20 juin,
10:04vous parlez avec un cafetier, Max,
10:06qui vous raconte les traces laissées par les longs mois d'occupation russe.
10:10L'occupation russe, elle a complètement scindé la ville.
10:14Elle a creusé un fossé entre ceux qui, d'un côté,
10:17avaient collaboré avec les Russes
10:19et ceux qui étaient plutôt des résistants.
10:21Et puis, toute la masse silencieuse et apeurée
10:24des gens qui ne savaient pas quoi faire
10:27et qui juste rasaient les murs pour ne pas se faire attraper par les Russes
10:31et ne pas finir en prison ou torturés,
10:33ce qui est arrivé fréquemment dans la ville.
10:36Et en fait, il nous raconte aussi ce qui s'est passé juste après.
10:39C'est-à-dire que quatre jours après le départ des Russes,
10:42des bombardements ont commencé,
10:43puisque les Russes se trouvent en fait juste de l'autre côté du fleuve,
10:46donc à quelques kilomètres de Khersonne.
10:48Et en fait, comme une espèce de vengeance très cynique,
10:51après avoir dit pendant presque un an que Khersonne était en Russie,
10:56que la Russie était là pour toujours,
10:57ils se sont mis à bombarder cette ville.
10:59Et les bombardements sont quotidiens.
11:00Ils n'arrêtent toujours pas aujourd'hui.
11:02Et ça épuise la ville qui, aujourd'hui, est presque vide.
11:14Aujourd'hui, Khersonne est l'une des villes touchées par la destruction d'un grand barrage,
11:18le barrage de Novakarovka, dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 juin.
11:22Quels sont les dégâts dans la ville ?
11:24Alors, ils sont très importants, puisque Khersonne est à l'embouchure du Dniepre,
11:28sur lequel était construit le barrage.
11:30Donc la ville a été inondée par cette destruction du barrage.
11:34Il faut s'imaginer une gigantesque baignoire qui s'est vidée presque d'un coup,
11:39et qui arrive donc à l'embouchure.
11:41Les quartiers qui sont proches du fleuve ont été noyés sous 7 mètres d'eau.
11:46Donc il y a des maisons qui ont été quasiment complètement sous l'eau,
11:50ou jusqu'aux greniers.
11:51Donc les dégâts sont très importants, et quand on arrive, nous on est presque deux semaines après cette catastrophe,
11:56il y a encore de l'eau dans les maisons,
11:58et les gens qui constatent les dégâts complètement découragés par l'ampleur des travaux qu'ils vont devoir mener.
12:08Une habitante de Khersonne dont la maison a été inondée vous montre la boue à l'intérieur.
12:13Oui, elle s'appelle Oksana, et alors elle est complètement furieuse,
12:16elle a une brouette pleine de boue entre les mains,
12:19elle la pose, et elle nous crie littéralement,
12:22venez voir ce que fait le monde russe ici.
12:24Le monde russe, c'est une expression qui est souvent utilisée pour parler d'une sorte de civilisation russe.
12:28On sent qu'intérieurement, elle est boue,
12:32parce qu'elle est en train de constater que cette maison,
12:35qu'elle avait héritée de sa grand-mère,
12:37et qu'elle avait mis 20 ans à améliorer, à embellir,
12:40sous après sous, parce qu'elle n'a pas beaucoup d'argent,
12:42tout est par terre, tout est cassé,
12:45et pour elle, c'est insurmontable en fait.
12:47Quand vous êtes avec Oksana, à un moment, vous entendez une détonation.
12:51Oui, alors effectivement, on se dit d'ailleurs à ce moment-là,
12:54bon, il ne faut pas traîner, parce que quand il y a une détonation,
12:56il peut y en avoir plusieurs autres après, et on ne sait pas où ça va tomber.
13:00Donc là, on se met en route pour partir,
13:03et on apprendra en fait quelques heures plus tard que cette frappe a fait des victimes.
13:08Il y a sept secouristes qui ont été blessés et un tué,
13:12et la frappe est tombée dans un quartier voisin de celui où on était,
13:16qui est une sorte de presqu'île, qui est encore très touchée par les inondations.
13:20C'est un endroit où d'ailleurs, nous, on avait voulu se rendre juste avant de voir Oksana,
13:24mais on n'avait pas pu accéder, parce que les militaires au checkpoint nous avaient expliqué
13:28que là, c'était vraiment la zone rouge, un endroit trop dangereux,
13:31trop exposé aux roquettes, et qu'ils ne nous donnaient pas la permission d'aller dans cet endroit.
13:36Dans les jours qui ont suivi, vous avez fait une série de reportages le long du fleuve Niepre
13:40pour raconter cette ligne de front chamboulée par l'explosion du barrage.
13:45Le 21 juin, vous êtes à Marganetz, juste en face de la centrale de Zaporizhia,
13:50de l'autre côté du fleuve, la plus grande centrale nucléaire d'Europe,
13:53dont on parle régulièrement depuis le début de la guerre.
13:56À quoi ressemble le site aujourd'hui ?
13:58L'eau qui était autour de la centrale a disparu, donc on a une espèce de grande lagune,
14:03et j'ai pensé à une espèce de version atomique de la baie du Mont-Saint-Michel.
14:07On voit une vaste étendue comme ça, grise de sable, qui est en fait de la boue,
14:12et puis au loin, cette centrale nucléaire avec deux grandes cheminées de refroidissement caractéristiques
14:17des centrales nucléaires, et puis à côté, six cubes posés les uns à côté des autres,
14:23qui sont les six réacteurs de cette centrale qui est, je le rappelle, la plus grande d'Europe.
14:26Christelle Brigodeau, le 22 juin, vous êtes dans un parc naturel, le parc national de Kamanskiasich.
14:32Vous mesurez l'ampleur des dégâts provoqués par la destruction du barrage.
14:36Vous avez sous les yeux un paysage de désolation.
14:38Oui, alors on descend du 4x4 du garde qui a bien voulu nous conduire dans cet endroit.
14:44On descend une petite butte en cailloux, disons,
14:50ce qui était autrefois en fait la rive du fleuve,
14:53sauf que là, il n'y a plus de fleuve, il n'y a plus rien.
14:55Il y a juste de la boue et on voit donc sur cette boue craquelée des centaines de poissons morts
15:05qui sont là dévorés par les mouches.
15:07Alors ça sent très mauvais, il y a une odeur quand même extrêmement forte.
15:10Il y a aussi des tas de coquillages, des mollusques qui sont là,
15:15qui sont en train de mourir et de pourrir sur place.
15:17Et le garde avec qui on est nous explique d'ailleurs que dans les premières heures du retrait de l
15:23'eau,
15:23il y avait un bruit en plus de cette odeur qui était le claquement des coquilles,
15:28de ces coquillages qui cherchaient désespérément en fait de l'eau,
15:31qui étaient en train de mourir et qui claquaient comme ça.
15:34C'était le seul bruit qu'il entendait.
15:35C'est vraiment un paysage de désolation, c'est le mot.
15:38Il y a aussi beaucoup de mines dans le secteur comme dans une grande partie du pays.
15:42Selon plusieurs estimations, alors qu'elles ont été livrées notamment par le gouvernement ukrainien,
15:46il y aurait 30% du territoire de l'Ukraine qui est miné.
15:50Il faut se rappeler que l'Ukraine est un peu plus grande que la France, c'est très grand.
15:53Et en plus, les mines sont elles-mêmes minées.
15:55C'est-à-dire que pour éviter que les Ukrainiens utilisent ces mines non explosées contre les Russes,
16:03ils ont mis des grenades sous la mine.
16:05C'est-à-dire que quand les démineurs, par exemple, veulent prendre l'objet, ça explose.
16:11Donc ils doivent utiliser de stratagèmes, les faire exploser à distance et donc ils ne peuvent pas les réutiliser.
16:16La destruction du barrage le 6 juin a coupé l'approvisionnement en eau potable de plusieurs communes de la région.
16:22Où vous vous rendez pour voir comment les habitants s'organisent ?
16:25Oui, parce que sur les routes secondaires d'ailleurs dans cette région,
16:29on s'aperçoit qu'il y a presque plus de camions-citernes qui circulent que de véhicules militaires.
16:34C'est une espèce de bataille de l'eau qui se met en place.
16:37Il y a, selon les informations que j'ai glanées, au moins 170 000 personnes qui se retrouvent sans eau
16:42potable.
16:43C'est beaucoup.
16:44Et donc les gens doivent composer avec les moyens du bord.
16:47Donc dans les premiers jours, dès qu'il y avait une collecte,
16:49ils sortaient tout ce qu'ils avaient de creux, même les tasses à café,
16:52pour remplir tout ce qu'ils possédaient d'eau.
16:55Il y a des communes qui se sont bien débrouillées,
16:57qui ont essayé d'inventer des choses, de redécouvrir des anciens puits
17:00qui dataient des colcoses soviétiques, pour s'adapter.
17:03Mais surtout, ils doivent en fait faire venir de l'eau par camion de la ville de Zaporizhia,
17:07ce qui coûte très très cher.
17:09C'est un gouffre pour les communes, pour les gens.
17:11Et c'est un vrai motif d'inquiétude.
17:13Également pour les fermiers qui ont du cheptel et qui doivent aussi leur donner de l'eau.
17:23Toujours ce jeudi 22 juin, le président ukrainien Volodymyr Zelensky
17:27accuse la Russie de préparer, je cite,
17:29« une attaque terroriste sur la centrale ».
17:31Est-ce que ces affirmations du président ukrainien sont prises au sérieux sur place ?
17:35Est-ce que ça inquiète ?
17:36La perspective d'une attaque sur la centrale, ça fait longtemps qu'on en parle dans les pays occidentaux.
17:42Jusqu'ici, je voyais des Ukrainiens faire un peu une moue sceptique en disant,
17:45« bon, pour nous, l'urgence, c'est quand même plutôt les bombes qui nous tombent sur la tête tous
17:49les jours
17:49plutôt que l'hypothèse d'une éventuelle explosion de la centrale ».
17:52Sauf qu'entre-temps, il s'est passé cette explosion du barrage,
17:56qui en Ukraine a été vu comme le signe que les Russes sont capables de tout.
18:00Ils se sont dit, voilà, s'ils sont capables de détruire ce barrage,
18:03qui avait été d'ailleurs construit par les Soviétiques et qui a fait des destructions énormes
18:08à la fois côté ukrainien, mais aussi dans la zone occupée par les Russes.
18:11C'est la preuve qu'ils sont capables aussi de s'attaquer à la centrale nucléaire qui n'est pas
18:15loin.
18:16Et donc, quand Zelensky annonce que des mines ont été posées autour,
18:20notamment du bassin de refroidissement, oui, ça suscite une vive inquiétude
18:24et qui continue d'ailleurs encore au moment où je parle.
18:27Christelle Brigodeau, le vendredi 23 juin, le chef du groupe paramilitaire Wagner,
18:31l'homme d'affaires Yevgeny Prigogine, accuse l'armée russe d'avoir bombardé des positions de sa milice.
18:38Il parle de nombreux morts dans ses rangs et il promet de riposter.
18:42Le lendemain, le samedi 24, il prend le contrôle d'une ville en Russie,
18:46Rostov, centre névralgique des opérations en Ukraine.
18:49Racontez-nous comment les Ukrainiens vivent ces événements au départ.
18:52Il se trouve que j'ai croisé un ami fixeur,
18:55c'est-à-dire quelqu'un qui travaille avec les journalistes, notamment à la traduction,
18:59qui m'a regardé avec un grand sourire et a fait mine de manger du pop-corn,
19:05ce qui est d'ailleurs quelque chose que les Ukrainiens ont beaucoup mimé et joué dans les heures suivantes.
19:11Le message, c'était de dire, on est bien contents, on est au spectacle,
19:14on regarde les Russes se déchirer entre eux.
19:16Pour nous, c'est tout bénef, ils font le travail à notre place s'ils se mettent à s'entretuer.
19:21Evgeny Prigogine dit vouloir monter sur Moscou.
19:24À un moment, ces hommes sont à 400 km de la capitale russe.
19:27La milice Wagner, sous l'égide de son chef, Evgeny Prigogine,
19:31marche vers Moscou dans l'optique peut-être de le renverser.
19:35Finalement, fin de journée, le chef de la milice Wagner ordonne le repli de ces hommes
19:39suite à un accord passé avec le Kremlin pour, dit-il, éviter un bain de sang.
19:43Cet accord prévoit l'exil de Prigogine en Biélorussie.
19:47Christelle, comment les Ukrainiens avec qui vous parlez analysent cette volte-face ?
19:52Beaucoup pensent à une mise en scène, un coup monté.
19:55Enfin, ils ne croient pas vraiment à ce qu'ils voient.
19:57Ils pensent qu'il y a peut-être un marionnettiste caché qui tire les ficelles.
20:02Donc, ils sont assez sceptiques.
20:04Ils ne sont pas spécialement déçus parce qu'ils n'attendaient rien de quelqu'un comme Prigogine ni de Poutine.
20:11Les plus inquiets peut-être se disent que le fait que la milice Wagner soit en Biélorussie,
20:17ça pourrait plus tard signifier qu'un front s'ouvrirait en Biélorussie.
20:23Si Wagner se reconstitue, décide d'attaquer par le nord à la frontière entre l'Ukraine et la Biélorussie,
20:28ça peut être un danger.
20:29Donc, voilà, ils évaluent les hypothèses, mais avec pas mal de scepticisme.
20:34Christelle Brigodeau, vous avez aussi rencontré le dimanche 25 juin un couple de Russes,
20:39des opposants russes exilés à Kiev depuis 2014, depuis l'annexion de la Crimée par la Russie.
20:45Est-ce que pour eux, ces événements vont forcément fragiliser Vladimir Poutine ?
20:49Oui, clairement, il m'explique que pour la première fois en 25 ans,
20:53Vladimir Poutine a montré qu'il avait peur et il l'a montré à la télévision devant toute la Russie.
20:59Donc, pour eux, c'est un événement important, cette attitude de Vladimir Poutine.
21:04Elle, elle s'appelle Irina Berlan, c'est une intellectuelle professeure qui était opposante à Poutine en Russie.
21:11Et lui, il s'appelle Anatoly Arroutin, il est philosophe.
21:14Et tous les deux suivent de façon assez passionnée ce qui se passe en Russie.
21:20Ils ne sont pas assez partagés sur les conséquences concrètes de cet épisode,
21:26mais d'un point de vue politique, ils pensent que c'est important,
21:28parce qu'ils pensent que ça montre la fragilité, finalement, de la Russie.
21:33Aussi, la perspective d'une guerre civile qui, selon eux, n'est pas si éloignée que ça.
21:37Et pour eux, la guerre civile, c'est un peu le destin de la Russie.
21:41Ils se disent qu'elle arrivera probablement de manière certaine, mais la question, c'est quand.
21:50Christelle Brigodeau, au cours de ce reportage, un samedi, vous avez travaillé sur les mariages,
21:55les mariages dont le nombre a fortement augmenté en Ukraine depuis le début de la guerre.
21:59À Zaporizhia, vous avez vu plusieurs couples se dire oui,
22:03notamment Alexander et Tatiana, qui ont tous les deux une quarantaine d'années.
22:07Tatiana est originaire de Boucha, au nord de Kiev,
22:10une ville qui est le symbole, peut-être, des crimes de guerre depuis le début de cette guerre en Ukraine.
22:16Alexander, lui, vient d'Irpin, une ville qui a également été extrêmement durement touchée
22:21au moment de la bataille de Kiev.
22:24Les deux villes sont voisines et eux se connaissaient depuis longtemps,
22:26mais ils avaient chacun leur vie, leur conjoint.
22:29Et en fait, il m'explique que la guerre, avec l'explosion de sentiments de peur, de terreur,
22:36ce climat complètement extraordinaire, cette guerre, elle a quelque part révélé les sentiments des gens.
22:42Et à eux deux, elle leur a révélé qu'ils n'étaient peut-être plus amoureux de leur conjoint
22:47et parce qu'ils échangeaient plein de messages, alors qu'ils étaient à des centaines de kilomètres,
22:52puisqu'elle, elle était partie se réfugier un peu plus loin en Europe.
22:56Mais ils ont réalisé à travers les messages qu'ils s'envoyaient qu'en fait, ils avaient envie d'être
22:59ensemble.
23:00Et donc, elle est rentrée, elle s'est installée tout de suite avec lui.
23:03Et en fait, ça fait six mois qu'ils sont ensemble.
23:06Et là, le jour où on les rencontre, ils se marient.
23:12Ils sont absolument amoureux, on dirait des adolescents qui se tiennent la main.
23:17Ils ne peuvent pas rester trois minutes sans se toucher.
23:20Elle, elle porte une robe ukrainienne avec les broderies typiques ukrainiennes sur sa robe.
23:27Lui, il est en uniforme de l'armée, comme d'ailleurs la plupart des militaires qui se marient.
23:32Ils affichent assez fièrement leur uniforme et ils portent sur son uniforme un petit pince en forme de Yoda, en
23:39fait.
23:40Cette référence Jedi qu'elle, elle lui a offerte pour lui donner de la force sur le front.
23:44Les décrivains !
23:46Chorerie, ta bouche !
24:01Merci Christelle Brigodot.
24:03Je rappelle que vous nous parlez de Kiev en Ukraine.
24:06Tous les reportages qu'on vient d'évoquer sont disponibles sur le site du Parisien,
24:10leparisien.fr, avec les photos de Philippe de Poulpiquet.
24:13Code Source est le podcast quotidien du Parisien.
24:16Abonnez-vous sur une application audio pour nous retrouver facilement.
24:19Cet épisode a été produit par Raphaël Pueyo, Thibaut Lambert et Julia Paré.
24:24Réalisation, Julien Moncouquiol.
24:30Sous-titrage Société Radio-Canada
24:31Sous-titrage Société Radio-Canada
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