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Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, les reporters du Parisien vont régulièrement sur le terrain pour raconter les conséquences de cette guerre sur la vie des civils et des soldats. De retour d’Ukraine, Timothée Boutry raconte au micro de Code source les affrontements dans le Donbass mais aussi la période des fêtes, qu’il a partagée avec des habitants de Kiev.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo, Clara Garnier-Amouroux, Emma Jacob et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian.

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Transcription
00:02Bonjour, c'est Thibault Lambert et vous écoutez Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le 24 février 2022,
00:18Codesource donne régulièrement la parole aux journalistes du Parisien qui partent couvrir cette guerre.
00:23A leur retour à Paris, les envoyés spéciaux nous racontent leurs reportages
00:27et les rencontres, les histoires qui les ont le plus marquées.
00:30Dans Codesource aujourd'hui, Timothée Boutry, rentré d'Ukraine le 27 décembre,
00:36après une dizaine de jours sur place, il s'est notamment rendu dans le Donbass,
00:40à Barkmouth, théâtre d'affrontement intense entre les armées russes et ukrainiennes,
00:45et dans la capitale, Kiev, où il a partagé un repas de Noël avec des habitants.
00:58Timothée Boutry, au début du mois de décembre, vous vous préparez à partir pour la deuxième fois
01:02en reportage en Ukraine pour le Parisien.
01:05Vous y étiez déjà allé une première fois au tout début du conflit, en février 2022,
01:10mais cette fois-ci, dès le départ, l'idée c'est de passer Noël là-bas.
01:14Oui, Noël c'est une date symbolique, avec le journal on a décidé de un peu marquer le coup
01:18et de se dire qu'on serait en Ukraine, dans ce pays en guerre, pour les fêtes de Noël.
01:22On envisage différents sujets, différents angles, parce que soit on a repéré des histoires,
01:28soit il y a des choses qui nous tiennent à cœur, soit il y a des questions qu'on se
01:30pose.
01:31Sur place, on est aidé par ce qu'on appelle des fixeurs, ce sont des Ukrainiens qui font office de
01:36traducteur,
01:37mais pas seulement, qui sont aussi là pour essayer de nous trouver des contacts, nous arranger des reportages.
01:42Donc en amont, j'avais contacté notre fixeur Andri en lui disant sur quel thème on avait envie de travailler,
01:49donc il a pu un petit peu commencer à travailler, à prendre des contacts.
01:52Et c'est ça le reportage en fait, c'est qu'on va aller dans des endroits,
01:55on ne sait pas exactement ce à quoi on va s'attendre, et heureusement, parce qu'il faut qu'on
01:58soit justement en éveil,
02:00et on verra sur place, on se dit, je serai à tel endroit, il y a peut-être telle histoire
02:03qui va émerger.
02:04Et puis en fait on vise des zones, on vise des sujets, et après on s'adapte en fonction de
02:08ce qui se passe sur le terrain.
02:09Et vous passerez donc votre réveillon de Noël le 24 décembre au soir avec une famille à Kiev.
02:15Vous nous raconterez ce moment à la fin de cet épisode de Codesources.
02:18Vous partez donc le mardi 13 décembre 2022, et vous arrivez le lendemain en Ukraine,
02:24avec le photographe du Parisien Philippe de Poulpiquet, direction le Donbass, à l'est du pays.
02:30Rappelez-nous ce qu'il se passe dans cette région.
02:32Le Donbass, c'est l'est de l'Ukraine, vers la frontière russe donc,
02:37et sachant que depuis 2014, il y a déjà deux régions qui sont occupées par des séparatistes pro-russes,
02:43donc Lugansk et Donetsk, donc l'Ukraine est déjà en partie amputée de son territoire depuis huit ans.
02:48Et donc le front aujourd'hui, il se situe essentiellement à l'est,
02:51mais sachant que la contre-offensive ukrainienne des derniers mois a permis de regagner du terrain un petit peu au
02:56nord
02:56et un petit peu au sud, aujourd'hui, les combats s'intensifient autour de Donetsk, on va dire donc en
03:02plein cœur du Donbass.
03:03Est-ce que c'est difficile de se rendre dans une telle région ?
03:06En fait, pas du tout.
03:08Alors, on dispose d'une accréditation délivrée par le ministère de la Défense ukrainien,
03:13elle nous permet de passer des checkpoints très facilement,
03:16et il n'y a pas du tout de contrôle, en tout cas quand on y était à cet endroit
03:21-là,
03:21sur le travail de la presse, et ça c'est quand même très appréciable.
03:24Le vendredi 16 décembre, vous arrivez à Toretsk, une ville située à quelques kilomètres de la zone séparatiste russe.
03:31Qu'est-ce qui vous frappe quand vous arrivez dans cette ville ?
03:34C'est évidemment le bruit de l'artillerie, puisqu'on est dans une zone de combat intense,
03:38donc il y a des bruits vraiment très réguliers de tir.
03:42Plus on est à l'aise, plus on est près de la ligne de front,
03:44plus les combats sont intenses, et on sait que c'est vraiment une guerre d'artillerie.
03:47Donc la première chose qui frappe, c'est cette sensation auditive des tirs à fréquence régulière.
03:54Vous entrez dans un immeuble avec le bénévole d'une association qui aide les civils qui le souhaitent à fuir
04:00la ville.
04:00Oui, alors l'ONG s'appelle Vostok SOS.
04:04Parmi leurs missions, il y a donc celle d'évacuer des civils.
04:06Alors il y a beaucoup de civils qui ont déjà quitté ce secteur depuis le déclenchement du conflit.
04:11Il y a évidemment toujours des gens qui restent chez eux, parce que c'est chez eux, parce que c
04:15'est leur appartement, parce que c'est leur vie.
04:16Et puis il y a un moment où certains décident de partir, et c'était le cas d'abord d
04:21'une personne âgée,
04:23qui n'en pouvait plus parce que plus d'électricité, plus de gaz, et ça devenait vraiment trop difficile.
04:30Et elle a pris contact avec cette association.
04:32Elle va aller retrouver sa sœur qui vit dans l'ouest de l'Ukraine.
04:35Et donc elle avait préparé une petite valise.
04:38Le bénévole lui dit, bah c'est bien, vous n'avez pas pris grand-chose.
04:41Et là on l'a vu fermer à clé la porte de son appartement.
04:45Il retournera-t-elle un jour ?
04:46L'issue de la guerre le dira peut-être, mais c'est évidemment très émouvant.
04:50C'est émouvant pourquoi ?
04:51C'est très émouvant parce que, en fait, cette dame, elle dit peut-être adieu à son appartement,
04:58mais elle dit peut-être aussi adieu à ses voisins.
05:01Et là, au moment où elle part, il y a sa voisine du dessous qui est présente dans la cage
05:06d'escalier.
05:07Et c'est une femme qui est totalement perdue, totalement désemparée.
05:10Elle se dit, non mais moi aussi je veux partir, comment je peux partir ?
05:13Et il y a le bénévole qui lui dit très calmement, non mais on va vous donner un prospectus,
05:17vous allez appeler l'ONG, on va venir vous voir.
05:18Elle dit, non mais moi j'ai personne, j'ai pas de famille.
05:21Elle dit, non mais vous inquiétez pas, on a des abris dans l'ouest du pays, on va vous prendre
05:24en charge.
05:25Elle était vraiment paniquée.
05:27Et là, les deux femmes se sont prises dans les bras, se sont étreintes.
05:30Et c'était un moment extrêmement fort parce qu'on se dit que peut-être elles ne se reverront jamais.
05:35Et que la guerre c'est ça aussi, c'est que ça éloigne des amis proches, des amis fidèles.
05:40Et voilà, quand la fourgonnette est partie, on a vu cette voisine qui est restée toute seule au pied de
05:44l'immeuble
05:45et qui était totalement perdue.
05:47Donc voilà, ce sont des scènes extrêmement frappantes.
05:52Vous faites aussi la rencontre de Diana, 28 ans.
05:55Elle a décidé de partir avec ses quatre enfants.
05:58Elle s'en va avec ses quatre enfants qui sont très jeunes.
06:00On mitouflait dans des combinaisons de ski puisque on est en plein hiver et il fait froid à l'est
06:05de l'Ukraine.
06:06Elle indique qu'ils sont restés depuis un moment, depuis le début du conflit.
06:10Mais là, c'est trop dur, il y a trop de tirs et que ses enfants sont paniqués, n'arrivent
06:13pas à dormir, pleurent.
06:15Il y a des cours par correspondance, par Internet.
06:18Mais comme il y a des problèmes d'électricité, il n'y a plus non plus les connexions possibles.
06:22Donc voilà, il faut aussi recréer quelque chose pour les enfants.
06:25Diana, elle va chez une amie à Poltava.
06:27C'est entre Kiev et Nipro.
06:30Et là, il y a la grand-mère des enfants qui vient encore embrasser sa belle-fille.
06:35Il y a évidemment des larmes.
06:36On se dit qu'on va se revoir, sans doute qu'on va se revoir, mais c'est évidemment un
06:40déchirement de devoir partir vers un avenir qui reste évidemment très incertain.
06:46Le lendemain, toujours dans le Donbass, vous vous rendez au plus près de la ligne du front, à Barhmout, une
06:52ville particulièrement dangereuse pour les civils encore présents.
06:55C'est un des secteurs les plus disputés du front de cette guerre d'Ukraine.
07:00Et c'est, on l'a dit, beaucoup de combats d'artillerie.
07:03Mais on entend aussi, dans le centre de la ville, des tirs d'armes automatiques, c'est-à-dire des
07:09armes légères.
07:10Et ce qui signifie donc que les ennemis sont très proches, quasiment face à face, puisque évidemment, avec un fusil
07:16d'assaut, vous n'êtes pas très loin de votre ennemi.
07:19Autant à Toretz qu'on peut être saisi par le bruit, on va dire, de fond.
07:23Là, ce n'est pas un bruit de fond, c'est juste la bande-son de la ville, c'est
07:25en permanence.
07:26C'est un climat extrêmement particulier.
07:32Et à quoi ressemble cette ville quand vous y allez ?
07:34En fait, il n'y a quasiment pas un bâtiment qui n'a pas été touché.
07:38Les bâtiments d'habitation, les commerces, certains bâtiments qui sont, eux, vraiment effondrés, parce que sans doute qu'ils ont
07:45été directement visés.
07:46C'est quasiment une ville morte, parce que dans les rues, on ne croise quasiment personne.
07:50Alors, quelques personnes âgées qui, avec leur cabare, vont faire les courses.
07:54Mais sinon, c'est très spécial.
07:57C'est une ville où il y a quelques checkpoints, beaucoup de véhicules militaires,
08:00mais quasiment aucune voiture civile et quasiment aucun civil qui marche dans les rues.
08:04Vous vous rendez d'abord dans un bâtiment de la ville qui a été reconverti en centre humanitaire.
08:09À quoi sert cet endroit ?
08:10C'est une ancienne boutique de vêtements qui se trouve juste en face de la gare de Barkmouth.
08:14Et donc là, il y a des tables qui ont été aménagées.
08:17On sert du café, du thé, un peu de nourriture.
08:22Il y a des grappes de portables qui sont en train de se charger sur des rallonges,
08:28puisqu'il y a de l'électricité qui est là grâce à un générateur.
08:31Il y a aussi un petit satellite qui permet d'avoir d'Internet.
08:36Donc c'est quand même un lien vers l'extérieur qui est primordial.
08:39Et là, régulièrement, il y a des bénévoles qui viennent apporter de l'aide humanitaire, de la nourriture.
08:46Il y a aussi une petite pharmacie qui permet de traiter l'urgence.
08:50Il y a des peluches pour les enfants qui sont là.
08:52Donc c'est un peu le centre vital du centre de Barkmouth, mais c'est quelque chose qui est officieux.
08:59Ce n'est pas surprotégé comme endroit, c'est juste un bâtiment qui est utilisé comme refuge humanitaire.
09:04Des bénévoles vous accompagnent ensuite dans un abri souterrain où se sont réfugiés des habitants.
09:10Décrivez-nous cet endroit.
09:11C'est la cave d'un jardin d'enfants.
09:15Et en fait, quand on arrive sur place, on se rend compte que cette cave, elle est occupée depuis quasiment
09:19le début de la guerre
09:20par une quarantaine, cinquantaine de personnes qui ont trouvé refuge là,
09:24parce qu'évidemment, c'est plus sécure sous terre.
09:26Et ils ont reconstruit toute une vie.
09:27Et il y a un endroit, c'est un dortoir, et il y a des dracs qui ont été tirés
09:31pour faire une espèce d'intimité entre les différents lits.
09:35Il y a des toilettes et des douches.
09:37Il y a aussi un endroit où des paravents ont été mis pour que les gens puissent se changer en
09:41conservant une petite intimité.
09:43Il y a des poêles à bois qui fonctionnent pour chauffer l'endroit.
09:46Donc régulièrement, il y a aussi des gens qui remontent pour aller chercher du bois pour chauffer les lieux.
09:50Et voilà, il y a toute une communauté qui s'est créée, infraterrestre, et qui survit tant bien que mal
09:56dans ce contexte si dégradé.
09:57Vous vous échangez avec certaines personnes. Pourquoi est-ce qu'elles préfèrent vivre sous terre plutôt que de partir de
10:03la ville ?
10:03Parce qu'il y a un attachement très fort des gens à l'endroit où ils habitent.
10:07Il y a aussi d'autres raisons. C'est qu'il peut y avoir des proches plus âgés qui sont
10:10sur place et qu'on ne veut pas abandonner.
10:12Après, il y avait aussi un père de famille dont le fils avait été blessé et qui était hospitalisé non
10:15loin.
10:15Donc il voulait rester à ses côtés aussi.
10:17La grande majorité des civils sont partis en raison des circonstances.
10:22Mais il y a cet attachement qui reste très très fort.
10:24Et vous voyez aussi des enfants qui vivent dans cet abri souterrain.
10:27Oui, il y en a. Pas beaucoup. Je me souviens de deux petites filles qui ont des grosses peluches qu
10:32'elles tiennent dans leurs bras.
10:33Elles ont aussi un ordinateur. Il n'y a plus d'internet, mais elles peuvent regarder quelques films.
10:38Elles se sont aussi recréé une petite vie dans ce sous-sol.
10:42Les parents disent que c'est un peu dur de les empêcher de sortir.
10:46Il faut bien qu'elles prennent l'air de temps en temps.
10:49De temps en temps, elles vont dehors en dépit des risques.
10:51Mais la majorité de leur vie se passe dans cette cave.
10:55Et à l'abri, on a vu aussi un autre adolescent.
10:59À chaque fois, je leur demandais est-ce que tu as des nouvelles de tes copains ?
11:02Est-ce qu'ils sont encore là ? Et non, la plupart ne sont pas là.
11:04Et puis comme il n'y a plus vraiment de connexion internet, c'est dur de maintenir le lien.
11:11Trois jours plus tard, vous vous éloignez un peu du centre de Barkmouth
11:14pour aller rencontrer des soldats ukrainiens qui défendent la ville.
11:17Déjà, comment vous parvenez à arriver jusqu'à eux ?
11:20Tout simplement par l'entremise d'un officier de presse de l'armée ukrainienne.
11:23Il n'y a vraiment pas d'autre solution.
11:25Et on nous emmène dans un champ.
11:29Alors la terre est gelée, ce qui fait très froid.
11:31Il y a d'énormes ornières puisqu'on voit qu'il y a des blindés qui ont en quelque sorte
11:35labouré le champ.
11:36Et on s'arrête devant un bosquet.
11:37Bon, on descend de la voiture.
11:39On se dit pourquoi on s'arrête là ?
11:40Et d'un seul coup, le officier dit « Ben voilà, il y a un véhicule là ».
11:44Ah bon ? Et en fait, on découvre qu'il y a un blindé qui est totalement camouflé sous le
11:49bosquet.
11:49Il est recouvert d'un filet de camouflage et de branchage.
11:53Et vraiment, il se fond totalement dans le paysage.
11:55C'est impossible de le repérer alors qu'on est à 3 mètres.
11:58Et là, on voit apparaître un soldat qui allume une cigarette.
12:01Donc on comprend qu'il se passe quelque chose.
12:03C'est un blindé qui peut se déployer.
12:05Et rentrer en action.
12:08Sachant, comme on l'a dit, qu'on est vraiment dans un combat où l'artillerie est très importante.
12:13Et c'est un peu du jeu de chat et de la souris.
12:15À partir du moment où on s'expose et qu'on tire, on peut être soumis à une réplique.
12:20Donc voilà, c'est un peu ça qui nous explique là.
12:22Ça nous permet un peu mieux de comprendre comment fonctionne aussi cette bataille.
12:25Vous échangez avec le sergent-chef de cette brigade, le sergent Léleca.
12:30Il ne vous cache pas que la situation est très difficile à Bargmout, mais il a l'air déterminé.
12:35Oui, il dit avant que c'était la merde.
12:36Et là, c'est vraiment la grosse merde ou quelque chose comme ça.
12:39Mais ils sont aussi confiants parce qu'ils voient qu'ils arrivent à tenir la ville, qu'ils arrivent à
12:44faire des dégâts chez l'ennemi.
12:45Et on est un jour aussi où il y a le président Zelensky qui a fait une visite surprise à
12:50Bargmout.
12:50Donc tout ça crée un climat en fait qui permet de se galvaniser.
12:55Mais c'est aussi ça qui fait que l'Ukraine tient depuis le début de la guerre.
12:57C'est qu'il y a cette volonté de défendre son territoire et un surinvestissement des soldats dans la défense
13:05de leur terre.
13:06Timothée Boutry, est-ce qu'on a une idée du nombre de soldats ukrainiens et russes
13:10qui sont morts depuis le déclenchement de l'invention russe le 24 février 2022 ?
13:15Alors c'est très difficile d'avoir des chiffres précis, il n'y a aucun bilan officiel.
13:20Les Ukrainiens revendiquent effectivement d'avoir tué plus de 100 000 soldats russes.
13:24Bon, l'armée russe officiellement ne reconnaît la mort que de 6 000 soldats.
13:28Bon, on sait que c'est beaucoup plus.
13:30Voilà, on est dans cette bataille de chiffres et qui est aussi partie prenante de ce conflit.
13:34Donc voilà, pas de chiffres précis mais on sait que c'est une guerre de haute intensité
13:39et c'est une guerre qui fait beaucoup de victimes.
13:42Et notamment sur le front du Donbass, là on sait que la bataille de Barkmout est vraiment très sanglante.
13:48Le mercredi 21 décembre, toujours dans la région du Donbass, vous vous rendez un peu plus au nord,
13:54à Sviat-Oirsk.
13:55Vous accompagnez le bénévole d'une ONG qui s'appelle Tulipe Noire.
13:59Quel est le but de cette association ?
14:00En fait, l'association a pour mission d'aller récupérer des corps de soldats abandonnés sur le champ de bataille.
14:07Ils ont aussi la particularité d'aller récupérer des corps de soldats russes.
14:11Et Tulipe Noire, en fait, c'était le nom de l'avion qui rapatriait les corps des soldats morts en
14:17Afghanistan
14:18pendant le conflit en Afghanistan mené par l'URSS.
14:21Et l'idée, c'était, quand les soldats voyaient cet avion partir de Kaboul, dire
14:26« Ce sont de nouvelles tulipes noires qui vont être déversées sur la mer patrie ».
14:30C'est de là que vient le nom de cette association.
14:32Et ce jour-là, l'un des bénévoles que vous accompagnez, Olexi, doit examiner les restes d'un soldat mort
14:38au combat.
14:39Décrivez-nous cette scène.
14:41On est près d'une voie de chemin de fer, à l'écart d'une ville qui a été très,
14:46très endommagée par les combats.
14:48Non loin de là où on se trouve, il y a un espèce de cimetière de blindés.
14:52Donc vraiment, c'est une zone qui a été très, très disputée, notamment pendant l'été.
14:56Et là, on est au pied d'un bâtiment un peu démoli.
15:00Il y a des tranchées dans le sable.
15:02Il y a une forêt de pin un petit peu plus loin.
15:03Il y a cette voie ferrée.
15:05Et la première chose qu'on voit, là, c'est un squelette, en fait.
15:08Enfin, un morceau de squelette.
15:09Une colonne vertébrale, des côtes, un crâne à quelques endroits, un fémur un peu plus loin.
15:15Et là, Olexi, qui est le chef de la mission, s'approche, prend son dictaphone et enregistre, en fait,
15:20toutes les informations qu'il peut avoir, donc, ce qu'il y a comme ossement et éventuellement les indices qui
15:27sont autour.
15:27Vous vous approchez de la dépouille d'un soldat.
15:30Il reste peu de choses de son corps, mais il a encore ses affaires auprès de lui.
15:34Là, il reste, alors, très peu d'éléments humains, si je puis dire, quelques ossements.
15:41Mais il y a le treillis et à l'intérieur du treillis, il y a plein de choses dans les
15:46poches, en fait.
15:47Il y a une pièce d'identité, il y a un ordre de mobilisation, il y a des papiers sur
15:53les impôts, il y a une photo de famille avec des enfants.
15:55Et il y a aussi une lettre écrite par ce qu'on imagine être son épouse, qui lui donne des
16:01nouvelles de la maison.
16:02On lui dit qu'elle sait qu'elle n'aura peut-être pas trop de nouvelles, mais qu'elle aimera
16:05bien la voir, et qu'elle l'aime, qu'elle l'embrasse, qu'elle attend qu'il revienne.
16:08Et tout ça, ce sont des éléments qui sont très précieux pour Olexi et les autres bénévoles de Tulipenoir.
16:14Parce que là, l'identification, elle est assez évidente, puisqu'on a un papier d'identité, on a même une
16:18photo.
16:18La photo, elle correspond à la photo de famille qu'on trouve.
16:21Donc tout ça, c'est soigneusement mis dans une pochette, et c'est rassemblé avec les restes de son corps.
16:28Et tout ça aussi va partir vers la camionnette et va être ensuite utilisé pour permettre l'identification formelle du
16:35corps.
16:35Et ce bénévole, Olexi, il vous dit ce qu'il motive à identifier tous ses corps, à supporter ces scènes
16:41souvent éprouvantes ?
16:42Lui, il dit que les morts ne font plus la guerre.
16:44Ce sont des êtres humains qui sont là, et on leur doit aussi leur respect.
16:48Et je pense aussi à leurs proches qui aimeraient savoir ce qui leur est arrivé, qu'ils puissent être identifiés.
16:53Donc c'est vraiment cette humanité qui le motive dans sa mission, de rendre hommage au soldat mort au combat.
17:04Timothée Boutry, le samedi 24 décembre, avec Philippe de Poulpiquet, le photographe du Parisien.
17:09Vous êtes de retour à Kiev, la capitale.
17:12On est bien loin de la ligne de front.
17:14Vous vous rendez sur l'une des places principales de la ville, la place de la cathédrale Sainte-Sophie.
17:19À quoi ressemblent les environs ? Est-ce qu'il y a une ambiance de fête ?
17:22Alors pas énormément. En fait, sur la place Sofia, il y a un sapin qui a été dressé, un sapin
17:28artificiel, aux couleurs de l'Ukraine, avec des colons qui ont été accrochés,
17:32qui a été inauguré par le maire Vitalik Litschko.
17:34Donc pour cette idée de, voilà, on est en guerre, mais c'est Noël et on veut quand même marquer
17:39le coup.
17:39Dans la ville, il y a quelques luminaires, mais c'est pas du tout les Champs-Élysées le 23 décembre.
17:45On n'est pas du tout dans cette ambiance-là.
17:48On croise beaucoup plus de soldats que de Père Noël dans les rues.
17:51Il n'y a pas de doute qu'on est dans la capitale d'un pays en guerre.
17:54Mais il y a évidemment cette petite touche et cette volonté aussi de marquer le coup dans cette période de
17:59fête.
17:59Dans les rues de Kiev, vous rencontrez plusieurs personnes qui ont, à un moment, fui le pays, mais qui sont
18:04finalement revenus.
18:05Oui, ça c'est assez frappant parce qu'au départ de l'offensive, il y a eu énormément de fuites.
18:10D'ailleurs, j'avais couvert les premiers jours du conflit depuis la Pologne.
18:12Il y avait eu un afflux massif de réfugiés.
18:15Et depuis quelques mois, on assiste plutôt à des mouvements de population au sens inverse d'Ukrainien qui retournent en
18:21Ukraine
18:22parce que, déjà, la situation s'est quand même stabilisée dans une partie du pays qui reste soumise au bombardement.
18:29Mais il n'y a plus de menaces d'intervention directe, que ce soit Lviv, Kiev, Nipro, enfin tous ces
18:34secteurs-là.
18:35Et là, par exemple, au pied de ce sapin, je rencontrais une mère de famille qui était partie en Italie.
18:41Et elle était revenue justement là sur ce sapin parce qu'il y a des boules de Noël avec les
18:46drapeaux de différents pays européens qui ont été accrochés.
18:49Elle disait « Non, mais moi, je voulais prendre une photo du drapeau de l'Italie parce que l'Italie
18:53m'a aidée au tout début du conflit.
18:54J'oublie pas cette solidarité. Là, je suis revenu avec mon fils. On refait notre vie ici à Kiev, mais
19:00j'oublie pas ce qui s'est passé. »
19:02Ce samedi-là est un jour particulier pour beaucoup d'Ukrainiens qui s'apprêtent à célébrer pour la première fois
19:07Noël, le lendemain, le 25 décembre.
19:10Expliquez-nous ça.
19:11La population ukrainienne est très, très majoritairement orthodoxe. Les orthodoxes ukrainiens fêtent Noël le 7 janvier. En fait, c'est
19:18une histoire de calendrier et c'est le calendrier qui est aussi adopté par la Russie et d'autres pays
19:23comme la Serbie.
19:24Mais dans la majorité des autres pays européens, les orthodoxes fêtent Noël le 25 décembre. Mais il y a cette
19:31volonté de s'arrimer un peu plus à l'Occident.
19:35Et cette année, les dignitaires de l'église orthodoxe ukrainienne ont laissé le choix aux paroisses de choisir de célébrer
19:41Noël ou le 25 décembre ou le 7 janvier.
19:44C'est aussi une manière de se détacher de la Russie, sachant qu'il y a encore des Ukrainiens qui
19:48vont évidemment fêter Noël le 7 janvier.
19:50On en vient à la soirée du samedi 24 décembre. Vous êtes reçu chez un couple avec leur petite fille.
19:56Ils ont accepté de partager ce réveillon de Noël avec vous, Philippe de Poulpiquet, et votre fixeur. Décrivez-nous cette
20:03famille.
20:03C'est une famille typique de la classe moyenne de Kiev. Lui s'appelle Volodymyr, il est ébéniste.
20:09Elle, elle s'appelle Loubov. Elle était comptable, mais elle a perdu son emploi au début de la guerre. Donc
20:14là, elle s'occupe plutôt de leur petite fille Marina.
20:17Ils habitent dans un immeuble à l'est de Kiev, un immeuble d'habitation comme il en existe des milliers
20:24à Kiev.
20:25Sur la table, il y a plein de plats, des salades, des choux, de la betterave, du poisson fumé, des
20:31plats traditionnels ukrainiens.
20:34Et la koutia aussi, qui est vraiment le plat de Noël. C'est un plat à base de graines avec
20:39du blé, du pavot, du raisin sec, des noix.
20:42C'est un petit peu sucré. Et c'est par ça qu'on commence le repas. Il n'y a
20:45aucun plat chaud. En fait, il y a juste un petit plat qui a été cuit.
20:48Ce sont des petites tourtes à la viande et au fromage. Et en fait, Loubov nous explique qu'elle l
20:53'a préparé la veille parce qu'elle ne savait pas s'il y allait avoir des coupures d'électricité.
20:57Donc là, elle a profité d'un moment pour être sûre et pour préparer ses petites bouchées. Et tout ça
21:01est sur la table. C'est un buffet. On va partager ça tous ensemble.
21:05Au cours du repas, avec eux, vous abordez naturellement le sujet de la guerre.
21:09Oui, évidemment, c'est quand même ce qui impacte le quotidien de tous les ukrainiens. Le frère de Loubov est
21:15au front. Elle a eu la veille au téléphone.
21:18Elle sait qu'il est dans l'Est, pas exactement où, mais qu'il n'est pas très loin de
21:20la zone de combat. Donc elle est évidemment très inquiète.
21:23Volodymyr nous explique qu'il a perdu plusieurs de ses proches aussi dans ce conflit.
21:26Eux-mêmes ont été impactés puisque dès le début de l'offensive, ils habitaient Kiev, ils ont entendu des premiers
21:33bombardements.
21:34Donc ils ont fui. Ils sont partis tous les deux avec leur petite fille vers le centre du pays où
21:38habitaient leurs parents.
21:40Ils ont passé là plusieurs mois et Volodymyr est revenu le premier.
21:44Et puis Loubov est revenu aussi avec Marina, leur petite fille. Ils ont repris leur vie dans leur appartement.
21:48Marina a pu revenir à la crèche. Donc il y a un semblant de vie quotidienne qui a repris.
21:52Mais évidemment dans des circonstances qui sont très particulières et dans un contexte qui n'est absolument pas normal.
21:59Comment est-ce qu'ils abordent le sujet de la guerre avec leur petite fille ?
22:02Alors ils ne l'abordent pas de manière directe.
22:05Ils ne sont pas directement dans l'explication de la Russie, le conflit, la guerre.
22:09Mais ils répondent à ces questions et elle le vit à hauteur d'une petite fille de 3 ans.
22:15C'est un quotidien qui n'est absolument pas normal puisque ce n'est pas normal à 3 ans quand
22:22on est à la crèche de devoir se réfugier dans une cave quand on entend une alerte aérienne.
22:25Mais c'est le quotidien de tous les enfants d'Ukraine depuis presque un an.
22:29Vous les trouvez dans quel état d'esprit ? Ils se montrent plutôt optimistes ou au contraire pessimistes par rapport
22:34à l'avenir ?
22:35Dans l'ensemble, ils pensent que ça va durer encore puisqu'ils savent qu'on est engagé dans quelque chose
22:41d'intense, de long.
22:43Et ils sont surtout inquiets de savoir si le soutien de la communauté internationale occidentale sera aussi fort avec le
22:51temps.
22:51Puisque c'est Loubov qui dit qu'il faut arrêter d'être romantique.
22:55Bon voilà, l'Ukraine, on se mobilise.
22:57Mais après, il faut être pragmatique.
22:58Est-ce que sur la durée, est-ce qu'on va encore recevoir de l'argent et des armements des
23:03Etats-Unis, des pays d'Europe de l'Ouest ?
23:06Donc ça, c'est leur interrogation puisque l'Ukraine est évidemment dépendante de ce soutien international.
23:12Et c'est vrai qu'à un moment donné, on a trinqué, parce qu'on trinque souvent en Ukraine, bout
23:16de mot, comme on dit, et on a trinqué aux alliés.
23:19Voilà, c'était le souhait de Volodymyr de souligner cette aide étrangère indispensable à la survie de l'Ukraine aujourd
23:24'hui.
23:25Timothée Boutry, vous rentrez en France le mardi 27 décembre.
23:28Vous avez quitté un pays où, dans une partie, on l'a vu, la vie quotidienne a repris.
23:33Mais le danger est toujours présent.
23:35Par exemple, dans la nuit du 31 décembre 2022 au 1er janvier, des drones russes ont frappé Kiev et 8
23:41autres régions du pays.
23:43Bilan, 4 morts et 50 blessés.
23:45Timothée, alors qu'on s'approche du premier anniversaire de l'invasion russe, le 24 février, est-ce que vous
23:52avez senti des Ukrainiens éprouvés ?
23:55On est dans un pays qui est soumis à une offensive depuis 10 mois, une offensive sanglante.
24:01Quasiment tout le monde connaît des gens qui sont mobilisés ou morts ou blessés.
24:06On connaît tous des gens qui ont dû quitter leur maison ou dont les logements ont été endommagés.
24:11C'est tout un quotidien qui a été bouleversé au-delà des pertes humaines.
24:15Il y a des gens qui ont perdu leur travail.
24:17Même s'il y a cette idée que les Ukrainiens sont résilients et qu'on est en période de fête
24:23et on veut, malgré tout, célébrer cette fête,
24:28le contexte est quand même évidemment très très lourd.
24:40Merci à Timothée Boutry.
24:42Cet épisode de Codesources a été produit par Raphaël Pueillot, Clara Garnier-Amourou et Emma Jacob.
24:48Réalisation, Julien Moncouquiole.
24:50Codesources, c'est le podcast d'actualité du Parisien.
24:53N'oubliez pas de vous abonner pour ne rater aucun épisode.
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