De retour d’Ukraine, notre reporter raconte la libération de territoires occupés par les soldats russes, les frappes qui continuent, et le traumatisme des habitants qui ont vécu l’occupation. Le 11 novembre, la ville de Kherson, dans le sud de l'Ukraine, est libérée après 8 mois d’occupation russe. C’est une étape importante dans le conflit ukrainien, car Kherson était jusqu’ici la seule grande ville ukrainienne prise par la Russie. Christel Brigaudeau, reporter à la cellule Récits du Parisien raconte au micro de Code source les 12 jours qu’elle a passés en Ukraine, entre Kiev, Kherson, et Izioum.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux, Thibault Lambert et Emma Jacob - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian
Archives : L’Obs et France 24.
#guerre #ukraine #reporter
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux, Thibault Lambert et Emma Jacob - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février,
00:16Codesource donne régulièrement la parole aux journalistes du Parisien qui partent couvrir cette guerre.
00:21A leur retour à Paris, les envoyés spéciaux nous racontent leurs reportages
00:24et les rencontrent les histoires qui les ont le plus marquées.
00:27Dans Codesource aujourd'hui, Christelle Brigodeau, rentrée d'Ukraine le 24 novembre après 12 jours sur place,
00:34elle s'est notamment rendue dans Kherson, la grande ville du sud libérée le 11 novembre
00:38et à Izium où des centaines d'hommes soupçonnés d'être des combattants ont été tués par l'armée russe.
00:59Christelle Brigodeau, comme vous êtes le fil rouge de ce podcast, on va d'abord vous présenter.
01:03Vous avez 40 ans, vous avez longtemps été journaliste au service Société, spécialiste éducation
01:07et depuis près de deux ans, vous êtes au service Récit du Parisien.
01:11Vous avez été en reportage en Ukraine depuis le mois de février où la guerre a débuté à cinq reprises
01:17et vous nous racontez régulièrement vos reportages dans Codesource.
01:21Christelle Brigodeau, vous commencez ce nouveau reportage en Ukraine à Kiev le vendredi 11 novembre
01:27et vous décrivez d'abord une ville qui semble reprendre une vie normale.
01:31Une personne qui incarne très bien ça, c'est une jeune femme qui s'appelle Victoria
01:34que je rencontre ce soir-là et qui accepte d'être un peu mon guide dans la ville.
01:38C'est une jeune femme de 24 ans qui sort du boulot, elle travaille dans une société de jeux vidéo
01:44et elle nous conduit comme ça à travers les bars et on voit plein de gens dehors, sur les trottoirs,
01:49dans les bars.
01:50Il y a une boulangerie très cotée dans ce quartier-là où il y a une queue pas possible
01:54pour acheter des petits pains fourrés à la viande.
01:56On a l'impression que la ville est insubmersible, que rien ne peut la mettre par terre.
02:01Et pourtant, la ville subit encore de nombreuses coupures de courant par exemple.
02:04Oui, en fait, la ville subit des frappes régulières.
02:07La ville est d'ailleurs tout le pays, qui sont destinées à plonger l'Ukraine dans le noir.
02:12Donc il y a des coupures de courant régulières, certaines programmées, d'autres qui ne le sont pas.
02:17Et les habitants de Kiev, comme les Ukrainiens, ont appris à vivre au rythme de ces coupures et à s
02:22'adapter.
02:23On voit même par exemple des restaurants qui proposent des menus blackout,
02:26c'est-à-dire des menus froids pour les moments où il y a des coupures d'électricité.
02:29Mais pour autant, ils restent ouverts.
02:31Quand vous arrivez à Kiev avec Olivier Corsan, le photoreporteur du Parisien qui vous accompagne dans cette mission,
02:37la grande ville du sud du pays, Corsan, a été libérée le jour même.
02:41Et cette libération est bien sûr fêtée aussi à Kiev.
02:44C'est une grande émotion pour tout le pays, parce que c'est une victoire importante et peut-être un
02:50tournant dans cette guerre.
02:51En face de Maïdan, donc au cœur de Kiev, il y a spontanément quelques centaines de personnes
02:58qui se réunissent avec les drapeaux ukrainiens, qui amènent à boire, qui font la fête.
03:02C'est vraiment l'émotion qui submerge tout le pays.
03:05C'est une fête ininterrompue.
03:09Des femmes et des enfants principalement, réunis autour d'un seul et même slogan.
03:14Corsan, c'est l'Ukraine !
03:18Le lendemain, le 12 novembre, vous prenez la direction de Corsan.
03:21Mais avant d'atteindre cette ville, vous vous arrêtez le dimanche 13 dans sa grande banlieue,
03:27dans un village, Chorno-Baivka, où tout le monde vous parle des traîtres qu'il va falloir démasquer.
03:32Il y a un checkpoint tenu par l'armée ukrainienne qui barre le passage à tout le monde,
03:36puisque la ville n'est pas encore accessible aux civils.
03:39Et nous, en parcourant à la fois ce village et puis en restant un petit peu sur ce checkpoint,
03:44on se rend compte qu'il y a énormément de gens qui viennent faire des selfies avec les militaires,
03:47qui viennent leur apporter à manger.
03:49Et en fait, quelqu'un m'explique que c'est aussi une manière,
03:52pour ceux qui avaient collaboré avec le pouvoir russe,
03:54ou en tout cas qui ne les voyaient pas d'un mauvais oeil,
03:56de se refaire un petit peu une virginité patriotique,
03:58parce qu'arrive le moment des règlements de comptes entre voisins,
04:02de gens qui vont dire « Toi, tu m'as dénoncé, toi, tu as collaboré avec l'ennemi,
04:06et ça ne va pas se passer comme ça. »
04:07Donc on sent derrière la liesse des premiers jours,
04:10déjà les tensions liées à des mois d'occupation qui ont été très durs et qui laisseront des traces.
04:16Quand on est à Tchernobayevka, comment est-ce qu'on peut faire pour rentrer dans Kerson ?
04:19Comment ça se passe ?
04:20Il n'y a que des militaires autorisés qui peuvent rentrer,
04:23parce que les forces spéciales ukrainiennes et les services de sécurité sont en train de sécuriser la ville.
04:29Personne ne rentre ni ne sort ce jour-là.
04:31Le lendemain, le lundi 14, vous apprenez qu'un bus affrété par les autorités ukrainiennes
04:36va permettre à une cinquantaine de journalistes étrangers d'entrer à l'intérieur de Kerson.
04:42Avec le photographe Olivier Corsant, vous décidez de monter dans ce bus
04:46et vous arrivez finalement dans le centre, sur la grande place de la ville.
04:49On arrive en fin de matinée vers 11h sur cette place principale de Kerson,
04:55qui est bardée de militaires.
04:58On voit que quelque chose se prépare.
04:59Et Volodymyr Zelensky qui arrive, qui fait un discours très rapide en fait.
05:04Puis l'hymne ukrainien et les couleurs sont hissées.
05:12Il y a des habitants qui sont un petit peu plus loin.
05:14La place est très grande.
05:15Ils sont très émus, très heureux.
05:17Ils chantent des slogans, non pas à la gloire du président d'ailleurs,
05:20mais à la gloire des forces armées ukrainiennes, qui sont leurs libérateurs.
05:24Volodymyr Zelensky vient faire quelques déclarations en face de nous
05:28pour expliquer que la guerre continue, que c'est une victoire importante,
05:32mais que tout n'est pas gagné.
05:33Et puis il s'en va.
05:34Ça dure au total peut-être un quart d'heure.
05:36Ce n'est pas très long.
05:40Après ça, vous décidez de quitter le groupe de journalistes encadrés par les autorités.
05:45Concrètement, vous faites comment ?
05:46Donc tout simplement, on s'en va.
05:49On retrouve des personnes que j'avais déjà rencontrées en fait presque un an plus tôt,
05:53parce que j'étais déjà venue à Kerson juste avant la guerre.
05:56Et c'est à partir de là que commence le reportage qu'on fait de manière indépendante, seul.
06:00À quoi ressemble Kerson ?
06:02La ville n'est pas bombardée ou endommagée comme d'autres villes,
06:06puisque c'est une ville qui a été conquise à peu près sans combat dès les premiers jours de la
06:12guerre.
06:12En fait, on se rend compte à quel point cette ville est traumatisée en discutant avec les gens,
06:16parce que les traumatismes, ils sont chez les gens et pas sur les murs.
06:20À Kerson, vous rencontrez une femme médecin légiste qui a beaucoup de travail.
06:24Oui, elle, elle est revenue depuis deux jours au travail à ce moment-là,
06:27et elle a 28 corps de personnes qui sont morts de morts violentes,
06:31et dont il faut analyser les causes de la mort pour essayer d'établir si elles ont été victimes de
06:35meurtre.
06:36Sachant que, d'après ce qu'on nous explique à la morgue,
06:39il y a eu une flambée de suicides aussi pendant cette période d'occupation,
06:43avec beaucoup de gens et d'hommes surtout qui ont mis fin à leurs jours.
06:46Vous vous intéressez notamment à l'une de ces victimes,
06:49un homme de 38 ans, prénommé Artem.
06:52Que lui est-il arrivé ?
06:53Alors, il a été retrouvé le 31 octobre,
06:56battu à mort dans un terrain vague à la périphérie du centre-ville.
07:00Lui travaillait comme hippodiacre dans une église de Kerson.
07:05Hippodiacre, c'est l'assistant du prêtre orthodoxe.
07:07Il a très vraisemblablement été battu par des soldats russes en pleine nuit,
07:13après le couvre-feu, parce qu'il n'avait pas ses papiers.
07:15C'est ce qu'il nous a dit au départ.
07:16En fait, l'enquête ne fait que démarrer,
07:18donc on n'a aucune certitude là-dessus.
07:20Il y a d'autres personnes de la famille qui pensent que c'est peut-être des civils qui l
07:24'ont battu.
07:25Et l'enquête qui démarre sur cet homme retrouvé mort dans un terrain vague,
07:29elle symbolise quelque part toutes les autres enquêtes,
07:31parce qu'il va y en avoir des centaines,
07:33sur des cas de torture, de morts non expliquées, etc.
07:37Justement, à Kerson, plusieurs responsables de la ville dénoncent des tortures commises de façon systématique par les Russes.
07:43Que s'est-il passé d'après les Ukrainiens ?
07:45D'après les autorités ukrainiennes, le pouvoir russe a pendant des mois
07:49établi des sites de torture presque officiels et systématisés
07:53contre des dizaines, voire des centaines de civils.
07:56L'un de ces sites se trouve dans la prison qui est au nord de la ville
07:59et qui a été repéré par à la fois les habitants du quartier
08:05et des gens qui y sont passés comme à un lieu où il s'est passé des choses terribles
08:08pour ceux qui étaient enfermés.
08:10Concrètement, de quoi on parle ?
08:11On parle d'hommes qui ont été torturés avec de l'électricité,
08:15de gens battus à mort, de privations de nourriture,
08:18de personnes qui ont disparu aussi et dont on n'a aucune trace, pas même des corps.
08:23À chaque fois qu'une grande ville est libérée,
08:24les Ukrainiens dénoncent de la torture commise par les Russes.
08:28Est-ce qu'il faut mettre en doute ces accusations ou bien est-ce qu'elles vous semblent crédibles ?
08:32Ce qui est sûr, c'est que moi, en tant que journaliste,
08:34j'ai recueilli beaucoup de témoignages de personnes
08:37dès le mois de mars, après la libération de Butchane,
08:40des premières personnes sur lesquelles je suis tombée dans la rue,
08:43il n'y avait aucune mise en scène possible,
08:45me parlaient de moments où des Russes lui avaient mis un sac sur la tête,
08:48où la personne avait dû passer des heures à genoux sans bouger.
08:52C'est des témoignages que j'ai recueillis ensuite à Isium.
08:54On a entendu d'autres personnes à Kherson.
08:56Je pense qu'on ne peut pas douter du fait que la torture existe dans cette guerre.
09:05Dans la ville de Kherson, ce lundi 14 novembre,
09:07vous rencontrez un homme, Romane, la cinquantaine,
09:10qui se présente comme un juriste devenu humanitaire bénévole pendant la guerre en Ukraine.
09:15En fait, c'est lui qui vient vers nous, plutôt que nous qui allons vers lui.
09:18Il porte un drapeau ukrainien gigantesque autour des épaules,
09:22comme beaucoup de gens à Kherson ce jour-là.
09:24Il nous fait tout un récit sur l'occupation,
09:28qui est complètement invérifiable, mais on l'écoute.
09:31Et puis, on décide de continuer notre reportage.
09:33Il nous propose de nous conduire en voiture.
09:34Nous, on est à pied, donc on accepte avec plaisir.
09:37Et donc, il reste un peu dans les parages,
09:39sans qu'il soit vraiment un sujet pour nous d'article.
09:41Quelque part, il se met un peu dans notre roue,
09:43et il nous propose son aide.
09:45Que se passe-t-il ensuite ?
09:46Alors, on continue notre reportage sur Arten,
09:50cet hypodiacre qui a été tué.
09:52Et Romane nous propose de nous ramener au centre-ville,
09:55donc ce qu'on accepte.
09:56Et en fait, dans sa voiture, au détour d'une rue,
10:00on tombe sur une dizaine d'hommes en armes,
10:03qui sont des policiers, des forces spéciales.
10:05Sur le moment, on a surtout des kalachnikovs en face de nous.
10:08On nous fait sortir de la voiture, les mains sur la tête.
10:11C'est une arrestation assez musclée.
10:13Très vite, nous, on est mis hors de cause.
10:16On a été fouillés.
10:18On nous a contrôlé nos passeports, nos cartes de presse.
10:21Les policiers nous expliquent que ce n'est pas nous le problème,
10:24que c'est l'homme qui conduisait,
10:26parce qu'il est soupçonné d'être un collaborateur de l'ennemi russe.
10:34Pendant tout le moment où ce fameux Romane nous accompagnait en voiture,
10:39les policiers ukrainiens fouillaient sa maison sur dénonciation des voisins
10:43et ont trouvé un drapeau russe et différents éléments
10:46qui tendent à prouver qu'en fait, il n'était pas du tout résistant.
10:49Il collaborait avec l'ennemi.
10:51Il avait des accointances avec les soldats russes
10:54qui lui permettaient, lui, de circuler librement
10:56et faisait planer des menaces sur le voisinage.
10:59C'est ce que tout son quartier sait et a dit au service de renseignement ukrainien.
11:08On a les policiers des forces spéciales qui le malmènent,
11:11qui lui mettent quelques tapes sur la nuque
11:13et qui lui parlent de manière assez agressive
11:15et surtout pour essayer de lui faire ressentir une forme de honte.
11:19C'est une manière de montrer à tout le monde qu'on l'a trouvé,
11:22qu'on va s'occuper de son cas
11:24et de jeter un peu l'opprobre sur lui et sa famille.
11:34On l'a dit au départ, vous étiez entrée dans Kersone
11:37grâce à un convoi de journalistes,
11:39un groupe de plusieurs dizaines de journalistes
11:41encadrés par les Ukrainiens.
11:43Est-ce que c'est dangereux ou compliqué pour vous
11:45de travailler seule dans Kersone ?
11:47En fait, notre travail est facilité par les habitants de Kersone eux-mêmes.
11:51Tout le monde est très aidant.
11:53Ça nous permet de travailler à peu près normalement,
11:56si ce n'est qu'il n'y a pas d'électricité.
11:58Et dans les quartiers où on se trouve,
12:00ce n'est pas possible de transmettre nos articles.
12:02Donc il faut qu'on parte de la ville
12:04pour pouvoir envoyer nos articles et photos au journal.
12:07Et après deux jours à Kersone, le 16 novembre,
12:09vous êtes toujours dans la région du sud de l'Ukraine,
12:11à Mykolaiv, pour visiter un atelier de confection de missiles.
12:15On a rencontré un homme qui s'appelle Volodymyr,
12:17qui est un vétéran de l'armée,
12:20qui continue de servir en fabriquant,
12:22avec une imprimante 3D, des missiles,
12:25qui ensuite sont envoyés via des drones
12:28sur des positions stratégiques russes,
12:31par exemple des dépôts de munitions ou de carburant.
12:33Ils travaillent là avec plusieurs dizaines d'autres personnes.
12:36Ce petit bataillon s'est donné un nom qui s'appelle Angry Birds,
12:40du nom de ce jeu vidéo
12:41où il faut envoyer comme des petits missiles
12:45des oiseaux pour tuer des cochons.
12:47Et ils travaillent en fait grâce à des dons de particuliers
12:50qui sont collectés sur Internet.
12:51Et cet argent leur permet d'acheter des explosifs,
12:54du plastique,
12:55pour fabriquer, j'allais dire, des missiles maison.
12:58Même s'il y a par ailleurs des livraisons d'armes
13:01très importantes qui sont faites de la part des pays
13:05de l'OTAN, des États-Unis, etc.
13:07Évidemment, c'est le gros de l'armement
13:09qui est utilisé par l'armée ukrainienne.
13:11Mais il y a ce système D qui est là en complément
13:13et qui permet une réactivité très très importante sur le front.
13:17Le lendemain, le 17 novembre,
13:18vous faites 8 heures de route
13:19pour remonter dans le nord du pays,
13:21dans la région de Kharkiv, la deuxième ville d'Ukraine.
13:24Vous suivez là-bas une équipe de techniciens
13:26de la compagnie régionale d'électricité,
13:28des hommes chargés de réparer le réseau électrique
13:31fortement endommagé.
13:32On est dans une région qui a été libérée
13:34au mois de septembre.
13:35Il y a 40 000 kilomètres de câbles
13:37dans cette région qui sont gérés par cette compagnie.
13:40Et on m'explique qu'il faudrait au moins six mois
13:42pour finir de réparer.
13:44Ce jour-là, où on arrive à Kharkiv,
13:46tombent les premiers flocons.
13:47C'est l'hiver qui arrive sur toute l'Ukraine
13:49avec évidemment une urgence
13:51à pouvoir se chauffer et s'éclairer.
13:52Le travail des électriciens est très dangereux.
13:55Oui, parce que les Russes, en partant,
13:58ont laissé, me disent-ils volontairement,
14:00des mines à l'intérieur des transformateurs électriques.
14:02Et d'ailleurs, dans cette compagnie,
14:05au moment où je leur ai parlé,
14:06il y a trois personnes qui sont mortes
14:08en faisant leur travail.
14:10Quatre autres qui ont été grièvement blessés
14:12par des mines ou des bombardements.
14:14Pendant votre reportage en Ukraine,
14:16le dimanche 20 novembre,
14:17la centrale nucléaire de Zaporizhia,
14:19la plus grande centrale nucléaire d'Europe,
14:21est bombardée.
14:22Ça fait partie de cette campagne de frappes
14:25ciblées sur les infrastructures énergétiques.
14:27Celle-ci étant particulièrement sensible
14:29puisqu'on parle quand même du central nucléaire.
14:32Et ce jour-là, il y a, d'après ce que dit
14:34l'Agence internationale de l'énergie atomique,
14:36une douzaine de frappes autour de la centrale.
14:39Donc c'est une situation critique.
14:40Pendant votre reportage, vous rencontrez
14:42beaucoup d'Ukrainiennes et d'Ukrainiens
14:44qui ont d'énormes difficultés pour se chauffer
14:46ou qui n'ont plus d'électricité.
14:48Est-ce que vous pouvez nous donner quelques exemples ?
14:50Par exemple, à Isium, où la ville a subi des dégâts
14:53extrêmement importants,
14:55le manque de chauffage est très difficile à pallier.
14:58La ville met en place des systèmes de chauffage collectifs
15:02en prévision des semaines et des mois qui viennent
15:04et qui vont être terribles dans ce coin-là.
15:06Et il y a aussi des gens qui se débrouillent tout seuls.
15:08On a par exemple rencontré une dame qui s'appelle Oléna
15:10qui a installé un mini poêle à bois dans son appartement
15:14en bricolant une cheminée par une fenêtre ouverte
15:17puisque l'immeuble a été bombardé.
15:19Les enfants, notamment sa belle-fille d'Achat,
15:21vivent là dans une semi-pénombre
15:24avec une petite bougie dans l'entrée.
15:26Et c'est tout.
15:27C'est vraiment des conditions qui sont extrêmement dures.
15:32Vous êtes à Isium à partir du vendredi 18 novembre.
15:35Isium est une ville d'environ 30 000 habitants
15:37avant la guerre qui a été occupée par l'armée russe
15:39pendant sept mois avant d'être libérée en septembre,
15:43région où beaucoup d'hommes ont été tués ou bien enlevés.
15:46La ville a subi un vrai supplice.
15:48Ça se voit à la fois sur les bâtiments qui sont pour beaucoup détruits.
15:52Ça se voit aussi quand on va dans le cimetière municipal
15:55puisque en lisière de ce cimetière se trouve une forêt
15:58et dans cette forêt, près de 450 tombes sommaires
16:03ont été creusées pendant l'occupation
16:04pour émettre les corps de personnes qui avaient été soit tuées, torturées,
16:08soit victimes des bombardements.
16:10Parmi ces personnes, beaucoup d'hommes,
16:12mais aussi des familles et des enfants.
16:13Vous recueillez plusieurs témoignages de victimes de l'armée russe
16:17ou de leurs proches, par exemple celui de Tétiana
16:19qui a vu les Russes arriver chez elle le 19 juillet.
16:23Elle vit dans une petite maison en bordure de la forêt,
16:26dans un village pas très loin d'Isium.
16:28Et à 6h du matin, un 4x4 et un véhicule blindé russe
16:32débarquent dans la cour de chez elle pour chercher Pavel,
16:35qui est son mari, qui est un garde-chasse à la retraite.
16:38Et il le soupçonne, en fait, de collaborer avec la résistance ukrainienne,
16:44de donner des indications et d'aider les éclaireurs ukrainiens.
16:48Elle, elle me dit que c'est faux,
16:50mais en tout cas, de toute façon, on ne lui laisse pas tellement voix au chapitre.
16:53En 10 minutes, il est emmené avec un sac sur la tête,
16:55les mains liées dans le dos, et elle n'a plus aucune nouvelle.
16:57Elle pense qu'il est détenu dans une prison en Russie,
17:01donc elle se raccroche à cette idée-là en se disant qu'il est vivant
17:03et qu'un jour il reviendra,
17:05mais elle n'a absolument aucune nouvelle.
17:09Une autre femme, Julia Zotova, raconte comment son fils adoptif
17:13et son père ont été torturés.
17:16Son fils et son père, eux aussi, sont gardes forestiers.
17:20Yann, le fils, a raconté ce qui lui est arrivé.
17:23Il a été battu extrêmement violemment et fortement par des soldats russes
17:28qui ont aussi usé de torture psychologique contre lui,
17:31ont enflammé son pantalon, l'ont rouillé de coups.
17:34Il en ressort complètement cassé.
17:37Le père a aussi vraisemblablement été torturé, mais n'a absolument rien dit.
17:41Il n'a pas dit un mot de ce qui lui est arrivé.
17:43Il a simplement fait sa valise et il est parti à l'autre bout du pays.
17:47Yann est parti aussi, très loin finalement de là où se trouvent ses souvenirs
17:50très difficiles à supporter.
17:54Vous restez plusieurs jours dans cette région,
17:56aussi parce que vous cherchez à recueillir des témoignages de parents
18:00séparés de leurs enfants pour différentes raisons.
18:02Par exemple, des enfants qui ont été envoyés en Russie dans des colonies de vacances
18:06et dont certains, d'après le gouvernement ukrainien, ne sont pas revenus.
18:09C'est un sujet qui prend beaucoup d'importance en ce moment en Ukraine.
18:13Il y aurait plusieurs milliers d'enfants qui manquent à l'appel en Ukraine.
18:17L'ONU s'en est ému également.
18:18Ce sont des enfants qui, pour certains, ont été soumis à l'adoption
18:23de manière complètement illégale en Russie, c'est-à-dire des familles russes
18:26qui adoptent des petits ukrainiens alors qu'eux-mêmes ont des parents.
18:30Et en enquêtant là-dessus, on a rencontré une femme qui s'appelle Lyudmila
18:34qui, elle, a eu de la chance quelque part puisqu'elle a récupéré ses enfants.
18:38Elle avait accepté une proposition du gouvernement russe
18:41d'envoyer les enfants en colonie de vacances pendant l'été,
18:43à la fin de l'été, en septembre, pour les aider à se refaire une santé,
18:47disons, après des mois de bombardements dans leur région d'Izium.
18:52Sauf qu'au moment où les enfants étaient en vacances,
18:54le gouvernement ukrainien a reconquis la région.
18:56Et la Russie demandait, pour libérer quelque part ses enfants,
19:01à ce que ce soit les parents en personne qui viennent les chercher.
19:04Donc, ce sont les mères qui ont dû s'y coller.
19:07Donc, Lyudmila en faisait partie.
19:09Au total, elles étaient 32 femmes à aller récupérer leurs enfants
19:13concernant cette colonie de vacances particulière.
19:17Toujours à Izium, vous êtes reçue par une autre femme, Victoria,
19:20qui, elle, est brisée par le chagrin.
19:22Elle a perdu le 10 septembre son mari et son fils aîné, âgé de 21 ans.
19:28Tous les deux ont été torturés puis abattus par l'armée russe.
19:33Là, on en a la certitude.
19:35Ils ont été retrouvés les mains liées dans le dos et balancées dans la décharge municipale.
19:40Ces deux meurtres sont intervenus la veille de la libération de la ville.
19:44Elle est comment quand elle vous reçoit ?
19:45Elle a les yeux très rouges.
19:48Elle est elle-même un peu chancelante.
19:50On voit et on nous a dit qu'elle a un petit peu bu ce soir-là
19:53pour essayer de surmonter sa peine.
19:55Et ce que nous explique son beau-frère qui est avec elle,
19:58c'est que les jours où elle boit un peu,
20:01en fait, toutes les émotions remontent.
20:03Elle n'arrive quasiment pas à parler.
20:05Elle me tombe dans les bras en larmes
20:07et elle ne peut rien faire d'autre que pleurer.
20:10L'article dans lequel vous racontez tous ces témoignages
20:13paraît le 23 novembre sur leparisien.fr.
20:16Et la principale photo de cet article,
20:18c'est un portrait de la fille de Victoria, Valéria, 12 ans.
20:23Sur cette photo, elle ne sourit pas.
20:25Elle nous montre une photo d'identité de son père qui a été tué.
20:28C'est une petite fille blonde qui se tient dans un coin de la pièce
20:32au moment où on discute.
20:34Elle fait tabisserie réellement.
20:35Enfin, on voit qu'elle fait tout ce qu'elle peut
20:37pour qu'on ne la remarque pas.
20:38Mais elle est là.
20:39Et c'est sa mère, à vrai dire, Victoria,
20:41qui l'invite à venir avec nous
20:43pour nous montrer la photo du père qui a été tué par les Russes.
20:46La petite photo d'identité sur la table de la cuisine.
20:49Elle la prend, elle la met à côté de son visage.
20:51Et donc, Olivier Corsan prend cette photo
20:53qui est à la fois très forte et très simple
20:55parce qu'elle montre l'absence.
20:57Et elle montre, à travers le visage très grave
20:59de cette petite fille,
21:00la difficulté qui va être la sienne
21:02pendant des années, probablement toute sa vie,
21:05de survivre à ce qu'elle a vécu.
21:12Christelle Brigodo, ce qui frappe
21:13quand on relit tous les articles
21:15que vous venez de signer dans Le Parisien
21:17sur la guerre en Ukraine,
21:18c'est l'accueil des Ukrainiens.
21:20On dirait que les gens vous ouvrent leurs portes
21:22très facilement.
21:23Et je pense qu'ils le font
21:26presque par militantisme.
21:28Enfin, c'est une manière pour eux
21:29de contribuer à cette guerre.
21:30Ils pratiquent vraiment leur liberté d'expression.
21:33Et à plusieurs reprises,
21:35j'ai rencontré des personnes
21:36qui me disaient vraiment ce qu'ils pensaient,
21:37y compris des choses d'ailleurs
21:38qui ne sont pas du tout dans la ligne
21:39du gouvernement ukrainien.
21:42Cette liberté-là des Ukrainiens,
21:43elle se voit aussi dans ces témoignages
21:45qui sortent malgré toutes les difficultés
21:47qu'il y a pour les verbaliser.
21:48Vous quittez l'Ukraine
21:50avec le photographe du Parisien
21:52Olivier Corsan le mercredi 23 novembre.
21:54Ce jour-là, vous êtes à la frontière
21:56entre l'Ukraine et la Pologne
21:57et le départ est compliqué.
22:00Ce jour-là, comme d'autres jours
22:01et comme des prochains jours probablement,
22:04survient une campagne de frappe
22:06de la Russie contre l'Ukraine
22:07sur ses infrastructures énergétiques.
22:10Le poste frontière subit des gros dommages
22:13au niveau électrique.
22:14Les serveurs sautent, etc.
22:15On le voit même sur les lampadaires
22:18qui clignotent parce que l'électricité
22:19arrive par intermittence.
22:21Donc ça complique énormément
22:21le passage à la frontière.
22:23Il y a plus d'un kilomètre de queue
22:24pour arriver à la frontière.
22:25On attend 8 heures,
22:26ce qui est au moins le double
22:27des précédentes fois où j'ai quitté le pays.
22:30Quelque part, on ressent
22:31toutes les difficultés
22:32et toutes les peines
22:34qu'on laisse derrière nous
22:36avec des millions de gens
22:38qui se retrouvent sans eau,
22:39sans électricité,
22:41en plein dans la neige.
22:43Et les jours qui suivent,
22:44l'armée russe a continué de bombarder.
22:45Il y a plusieurs campagnes de frappe
22:47qui sont menées un peu partout en Ukraine
22:49et notamment sur la ville de Kherson.
22:51C'est d'un cynisme incroyable
22:52parce que la Russie a organisé
22:54un référendum à Kherson
22:55au mois de septembre
22:56en expliquant à tous les habitants
22:59que la Russie était là pour toujours,
23:01que la Russie s'occuperait d'eux.
23:02Ensuite, l'armée russe est partie
23:04et maintenant bombarde
23:05ces mêmes personnes
23:05qu'elle a fait voter
23:06en faveur du référendum.
23:17Merci Christelle Brigodeau.
23:18Tous les reportages
23:19que l'on vient d'évoquer
23:20sont à retrouver
23:21avec les photos
23:22d'Olivier Corsan
23:23sur leparisien.fr
23:25Code Source
23:26est le podcast quotidien
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