Passer au playerPasser au contenu principal
Notre envoyée spéciale Christel Brigaudeau a couvert les premiers jours du conflit, dans le Donbass puis à Kiev. De retour en France, elle nous raconte ce qu’elle a vu sur place.

Dans ce podcast : Dans Code source le 25 février nous vous avons raconté avec deux journalistes du Parisien les événements qui ont précédé le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie dans la nuit du 24 février.L'une de ces journalistes Christel Brigaudeau était dans le Donbass au début de l'offensive avant de se rendre à Kiev ensuite où elle est restée une semaine relevée par un autre reporter du Parisien elle vient de rentrer à Paris le dimanche 6 mars. Elle est dans Code source aujourd'hui pour nous raconter comment elle a travaillé concrètement dans ce pays plongé dans la guerre et les moments les plus marquants de son reportage.
Le samedi 19 février vous êtes accompagnée d'un photojournaliste du Parisien Philippe de Poulpiquet quand vous atterrissez à l'aéroport de Kiev, pour ce deuxième reportage qu'est ce qui a changé ? A première vue pas grand-chose quand on arrive à l'aéroport on voit des collègues journalistes, des reporters de guerre qui arrivaient en même temps on voit aussi des Ukrainiens qui partent au ski avec leurs skis sur l'épaule…

Pour en savoir plus : https://www.leparisien.fr/podcasts/code-source/guerre-en-ukraine-de-retour-de-kiev-notre-journaliste-raconte-08-03-2022-KWPFJXV7SNEULG2CEHDGP32QFI.php

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo, Clara Garnier-Amouroux - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian

Archives : Europe 1.

#guerre #ukraine #donbass

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Dans Codesource, le 25 février, nous vous avons raconté avec deux journalistes du Parisien
00:17les événements qui ont précédé le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie
00:22dans la nuit du 24 février.
00:24L'une de ses journalistes, Christelle Brigodeau, était dans le Donbass au début de l'offensive
00:29avant de se rendre à Kiev ensuite où elle est restée une semaine.
00:33Relevée par un autre reporter du Parisien, elle vient de rentrer à Paris le dimanche 6 mars
00:38et elle est dans Codesource aujourd'hui pour nous raconter comment elle a travaillé concrètement
00:43dans ce pays plongé dans la guerre et les moments les plus marquants de son reportage.
00:58Christelle Brigodeau, dans cet épisode de Codesource, vous allez nous raconter votre reportage en Ukraine
01:02dans le Donbass et à Kiev du 19 février au vendredi 4 mars.
01:07Et comme vous allez être donc le fil rouge de ce podcast, on a envie d'en savoir plus sur
01:11vous.
01:11Vous avez 40 ans.
01:13Est-ce que vous pouvez nous résumer votre parcours de journaliste, notamment aux Parisiens ?
01:17Je suis entrée aux Parisiens en 2007.
01:19J'ai d'abord couvert l'actualité de la banlieue parisienne, puis la locale de Paris, donc l'actualité de
01:25Paris.
01:26Et ensuite j'ai rejoint le service société du Parisien où je suis restée pendant 7 ans à m'occuper
01:30des questions d'éducation.
01:32Et là depuis un an, je travaille au service récit, qui est consacré aux sujets qui nécessitent des reportages
01:37ou des enquêtes sur différents thèmes.
01:39Et c'est donc la première fois que vous allez travailler dans un pays en guerre.
01:43Vous partez une première fois du 2 au 9 février dans la région du Donbass, cette région d'Ukraine
01:49où les combats ont fait plus de 10 000 morts depuis 2014.
01:52Qu'est-ce que vous voyez à ce moment-là ?
01:54À ce moment-là, on découvre un pays qui s'est déjà résolument tourné vers l'ouest.
01:59On pouvait avoir en tête de France l'image d'une Ukraine un peu divisée entre des pro-russes et
02:04pro-européens.
02:04Et en fait, ce qui me frappe au moment de ces reportages, c'est que le pays qui est déjà
02:08en guerre à l'Est depuis 8 ans
02:11est quand même résolument pro-européen et se prépare à la guerre.
02:15Vous retournez donc en Ukraine pour un second reportage le samedi 19 février.
02:20Vous êtes accompagné d'un photojournaliste du Parisien, Philippe de Poulpiquet.
02:24Quand vous atterrissez à l'aéroport de Kiev pour ce deuxième reportage, qu'est-ce qui a changé ?
02:29À première vue, pas grand-chose quand on arrive à l'aéroport.
02:32On voit aussi des collègues journalistes, des reporters de guerre qui arrivent.
02:36Et en même temps, on voit aussi des Ukrainiens qui partent au ski avec leur ski sur l'épaule.
02:40On voit des gens qui rentrent de vacances.
02:43Mais en creusant un petit peu et en parlant avec d'autres personnes,
02:46on voit aussi des gens, des étrangers, des résidents ukrainiens qui vivent ailleurs en Europe,
02:51qui sont en train de s'organiser pour faire venir leurs proches.
02:53Il y a des gens qui sentent quand même le danger arriver.
02:58Comment commence ce reportage ? Vous allez où ?
03:00D'abord, on reste à Kiev une journée parce que le lendemain du jour où on arrive,
03:04c'est la commémoration de ce qu'on appelle les 100 célestes,
03:07c'est-à-dire les 100 personnes qui ont été tuées en février 2014 pendant l'Euromaïdan.
03:12L'Euromaïdan, c'est la révolution de Maïdan au cours de laquelle le pouvoir pro-russe
03:16avait été renversé par la foule à Kiev.
03:19Et ensuite, à partir du dimanche 20 février, vous allez où ?
03:21On va dans le Donbass, à l'Est.
03:24C'est là que la tension est la plus forte puisqu'il y a cette guerre qui couvre depuis 8
03:28ans.
03:28On sait que le cessez-le-feu est fragile, qu'il y a de plus en plus de bombardements,
03:33de plus en plus de violations du cessez-le-feu.
03:35Donc on décide d'aller au plus près de là où on imagine que le conflit pourrait démarrer.
03:44Le lundi 21 février, vous êtes donc toujours dans le Donbass,
03:47Vladimir Poutine prononce un discours télévisé dans lequel il reconnaît
03:51l'indépendance des territoires pro-russes et séparatistes d'Ukraine dans cette région.
03:56Et il donne l'ordre à l'armée russe de maintenir la paix, je cite, dans ces territoires.
04:02Vous, comment est-ce que vous suivez ces annonces ?
04:04Vous êtes où ? Vous vous dites quoi ?
04:05Nous, on est tout près, on est de l'autre côté de la ligne de front,
04:09dans un territoire qui est juste à côté de l'aéroport de Donetsk et en zone pro-russe.
04:15Et en fait, ce qui est assez surprenant, c'est qu'il y a une agitation du monde entier
04:19autour des annonces de Vladimir Poutine et les gens sur place n'ont pas l'air de se sentir concernés.
04:24Ils continuent de vivre leur vie et on dirait qu'ils laissent tout ça à l'extérieur,
04:28qu'ils ne veulent pas en entendre parler.
04:29Ils font comme si rien n'allait arriver.
04:31Le lendemain, vous allez voir les voisins d'un homme victime d'un tir de mortier,
04:35un certain Roman qui était garagiste.
04:37Qu'est-ce qu'on vous dit sur place ?
04:38Sur place, on nous parle d'un homme ordinaire, vraiment le garagiste du coin,
04:43qui est mort presque par hasard.
04:45Cet homme est un peu un symbole parce qu'il est le premier à être mort d'un tir,
04:50donc tiré de côté pro-russe, depuis la fin du cessez-le-feu.
04:54Et en racontant l'histoire de cet homme,
04:57on découvre en fait une ville complètement saturée de pauvreté, saturée de guerre,
05:02des gens qui n'en peuvent plus, qui se disent que la guerre est sans fin.
05:06Il y a énormément de souffrance et énormément de colère, à la fois contre les Russes,
05:11mais aussi finalement contre les Européens qui sont accusés de mettre de l'huile sur le feu en ne cédant
05:16pas à la Russie.
05:19Le mercredi 23 février, le soir, avec le photographe Philippe de Poulpiquet,
05:23vous êtes dans un bar d'Avdivka, l'une des villes de cette région du Donbass.
05:26Dans ce bar, on rencontre des jeunes gens qui ont 18, 20 ans,
05:31qui nous expliquent qu'ils sont très attachés à leur territoire,
05:34qu'évidemment ils voudraient le défendre, ils sont très tournés vers l'ouest.
05:38On rencontre une jeune femme dont le rêve est de vivre à New York quand elle sera plus grande.
05:42Il y a une espèce d'insouciance comme ça, on parle de la guerre,
05:46mais c'est comme une chimère, elle n'existe pas vraiment.
05:49La nuit qui suit, la nuit donc du mercredi 23 au jeudi 24, l'invasion russe débute.
05:57Tout à coup, on change complètement de registre.
06:00D'ailleurs, les personnes qu'on a vues la veille au soir dans le bar, on les rappelle.
06:03L'étudiante qui veut aller aux Etats-Unis, je lui passe un coup de fil.
06:06Et alors qu'elle me disait avec sa mère que jamais elle ne partirait parce que c'était sa terre,
06:11elle est en train de faire ses valises, ils prennent une voiture et ils partent le plus vite possible
06:15parce qu'ils ne veulent absolument pas devenir russes, c'est l'urgence.
06:18C'est un peu la panique en ville ?
06:19En fait, on se rend compte que ceux qui peuvent partir s'organisent pour partir.
06:23Il commence à y avoir des grosses files d'attente devant les stations-service,
06:26les gens font le plein d'essence.
06:28Mais pour autant, ce n'est pas du tout la panique, il n'y a pas de gens qui courent
06:30dans la rue.
06:31On va dans un supermarché, on voit les caissières qui travaillent normalement.
06:34Et on a un peu l'impression que les gens n'y croient toujours pas, en fait,
06:39que la guerre va durer très peu de temps et que finalement, c'est un épisode de plus
06:43dans ce qu'ils vivent depuis des années.
06:45Où est-ce que vous dormez la nuit qui suit ?
06:47Alors, on dort dans un appartement qui nous est loué par un habitant de la ville.
06:52Là, on est dans une petite ville, là, il n'y a pas d'hôtel.
06:55Donc voilà, on passe la nuit dans une barre d'immeubles, comme il y en a beaucoup dans cette ville.
07:00Avec toujours des bruits de bombardement ou pas où la nuit est calme ?
07:03La nuit est relativement calme. On entend les bombardements plutôt tôt le matin.
07:08Il peut y avoir quelques détonations sporadiques, mais ce n'est pas non plus le déluge de feu.
07:12Et au matin, vous décidez de rentrer à Kiev. Est-ce que c'est compliqué ce trajet ?
07:16Oui, c'est assez compliqué parce que ce n'est pas évident de trouver quelqu'un qui veut bien nous
07:20emmener
07:21là où ça risque de chauffer bientôt, c'est-à-dire à Kiev.
07:24Pour nous, c'est très important d'aller à Kiev parce qu'on se dit que si l'offensive est
07:27généralisée,
07:28il faut rejoindre la capitale pour suivre ce qui va s'y passer. On trouve un chauffeur qui nous emmène,
07:33mais au fur et à mesure qu'avance le trajet, lui reçoit des coups de fil de proche qui lui
07:37disent
07:38de ne pas aller jusqu'à Kiev parce que c'est dangereux, donc il ne veut pas trop nous emmener.
07:41On finit par arriver à Kiev, dans une ville complètement désertée. Il n'y a plus personne.
07:46On arrive à Krechiatik, qui est l'équivalent des Champs-Elysées de Kiev, la Grande Artère.
07:51Il n'y a pas un chat. On sort de la voiture. Les sirènes commencent à retentir pour alerter de
07:56bombardements.
07:57Les sirènes, au bout d'un moment, les gens s'y habituent et il peut y avoir des sirènes
08:01et des gens qui continuent de faire la queue pour faire leur course.
08:03Vous vous installez donc dans cet hôtel. J'imagine qu'il y a d'autres journalistes aussi ?
08:07Oui. En fait, on arrive à l'hôtel Ukraine, qui est le grand hôtel qui est au milieu de la
08:12place Maïdan,
08:14à Krechiatik, donc vraiment au cœur de Kiev. Le palais présidentiel est juste derrière.
08:19Et en fait, dans l'hôtel, il ne reste quasiment plus que des journalistes.
08:21Tout le personnel de l'hôtel est parti. Donc en fait, l'hôtel est vide.
08:24On s'installe dans une chambre un peu au hasard parce qu'il n'y a plus de clés, il
08:28n'y a plus rien.
08:29Et on commence à regarder la ville. On va dans les abris du métro où se sont réfugiés les habitants
08:36de Kiev
08:36parce qu'en surface, il n'y a plus personne.
08:38Un métro très, très profond, c'est ça ?
08:40En fait, le métro de Kiev a été construit à l'époque soviétique pour servir en même temps d'abri
08:44anti-aérien.
08:45On est à l'époque de la guerre froide. Et puis, c'est aussi lié à la géographie de Kiev,
08:50qui est une ville avec sept collines. Donc le métro est très, très profond.
08:56Le lendemain, le samedi 26, des militaires arrivent dans l'hôtel Ukraine, où vous êtes avec Philippe de Pouc-Piquet.
09:01Au début, ils nous expliquent qu'ils sont là pour la protection des journalistes internationaux
09:06qui sont sur place dans l'hôtel. Et puis, on se rend compte au fur et à mesure de la
09:09journée
09:10qu'il y a de plus en plus d'hommes en armes qui arrivent. Et en fait, que l'endroit
09:14est en train de devenir
09:15un poste stratégique pour l'armée, sous couvert, disons, de sécuriser les lieux.
09:19Ils nous font comprendre à tous assez vite qu'il faut partir.
09:23On est au troisième jour de l'invasion russe de l'Ukraine. À quoi ressemble Kiev ?
09:27Alors, Kiev commence à ressembler à un champ de bataille.
09:36Vous entendez l'ambiance de ces dernières heures dans Kiev et ses alentours.
09:41Tirs de missiles russes, combats dans le centre de la capitale.
09:44Il commence à y avoir des checkpoints qui se mettent en place un peu partout dans la ville.
09:48On voit de plus en plus les membres de ce qu'on appelle la défense territoriale
09:51qui patrouillent au carrefour. Dans la défense territoriale, ce sont des volontaires
09:55qui aident l'armée à tenir des checkpoints, à faire des patrouilles dans les quartiers.
09:59Donc, ils ont un fusil, ils ont un brassard jaune qui est souvent fait avec un simple scotch
10:04sur la manche gauche. Ils creusent des tranchées en pleine ville pour créer des postes de combat,
10:09des postes avancés quand vont arriver les chars russes.
10:13Et ce qui vous frappe, c'est le sang-froid de la plupart des Ukrainiens ?
10:15Oui, les Ukrainiens font preuve d'un sang-froid extraordinaire. On sait que la guerre se rapproche,
10:21que Kiev, évidemment, est au centre de la tension. Mais pour autant, les Ukrainiens restent concentrés
10:27sur ce qu'ils ont à faire. Devant les supermarchés, il y a des grandes files d'attente
10:30parce que les gens veulent s'approvisionner. Mais il n'y a pas du tout ce phénomène
10:33de personnes qui voudraient tout prendre. Pareil, devant les banques, les gens attendent patiemment.
10:38Quand les sirènes retentissent, ils descendent au métro. Dans le métro, on remarque des gens très calmes.
10:43Ils emmènent des matelas, des jeux pour les enfants. Mais il y a vraiment un sang-froid
10:46qui est exceptionnel.
10:48À ce moment-là, qu'est-ce que l'on sait de l'invasion russe et des combats ?
10:50On sait que les Russes essayent d'arriver par le nord. On entend au fur et à mesure
10:55parler de cette colonne de chars qui essayent d'entrer dans la ville.
10:59On entend aussi beaucoup parler d'incursions, de nuits, de soldats russes
11:02qui essayent de couper les défenses de l'armée ukrainienne.
11:06Donc il y a comme ça des combats sporadiques.
11:08Mais finalement, le gros des troupes n'est pas encore arrivé.
11:12Et donc on est plus dans l'attente des combats et de la préparation
11:15que dans le vif de l'attaque.
11:17Parmi les personnes que vous rencontrez à ce moment-là,
11:19il y a une réfugiée afghane, une femme qui avait déjà fui la guerre dans son pays.
11:23On la rencontre à l'hôtel Ukraine.
11:25Elle s'appelle Zakra. Elle a quatre enfants, un mari aussi.
11:28Elle est arrivée au mois de juillet en Ukraine.
11:31Elle a fui les talibans au moment de la prise de Kaboul.
11:34Et elle avait réussi par des connaissances à partir avec la délégation des Ukrainiens
11:38qui eux-mêmes quittaient le pays.
11:40Donc elle s'est retrouvée en Ukraine par hasard.
11:42Et là, elle se retrouve à devoir à nouveau fuir.
11:45Et elle nous raconte que oui, c'est peut-être son destin,
11:48elle et sa famille d'aller de guerre en guerre.
11:50Donc c'est assez poignant de l'entendre avec ses enfants qui sont là,
11:52qui jouent dans l'hôtel entourés d'hommes en armes.
11:55C'est assez surréaliste comme scène.
11:57Ils font leur valise et ils essayent de partir.
11:59Et ils cherchent un autre pays où se réfugier.
12:01Le dimanche 27, vous préparez un article sur la résistance qui s'organise dans la capitale.
12:07J'interroge les gens par téléphone parce qu'il y a un couvre-feu
12:09qui a été déclaré à Kiev du samedi soir au lundi matin,
12:12puisque les militaires cherchent des espions russes
12:15qui créeraient des sabotages dans la ville.
12:17Et donc j'appelle des Ukrainiens à Kiev et autour
12:20qui m'expliquent tout ce qu'ils mettent en place pour essayer d'aider l'armée.
12:24Alors ça va de la vigilance sur les réseaux sociaux
12:27au fait de mettre de la farine sur les escaliers
12:31qui mènent au toit des immeubles
12:32pour essayer de repérer d'éventuels parachutistes russes
12:36qui arriveraient comme ça par les airs.
12:37Vraiment, il y a une ingéniosité qui est assez étonnante.
12:41Concrètement, est-ce que vous arrivez à trouver le sommeil ?
12:43Ça paraît peut-être bizarre vu de l'extérieur,
12:46mais on fait notre boulot, on travaille
12:49et le soir on est tout bêtement fatigué.
12:51Donc en fait, on dort assez bien.
12:52Vous êtes dans un autre hôtel à ce moment-là.
12:55Comment ça se passe pour manger, tout simplement ?
12:58Alors il y a un service qui est assuré le matin pour manger.
13:01Pour le reste du temps, il faut se débrouiller.
13:03On fait comme les Ukrainiens,
13:04on fait la queue devant des supermarchés
13:06pour acheter quelques provisions et on se débrouille.
13:08Ce n'est pas non plus impossible.
13:09C'est juste que ça prend un petit peu de temps.
13:12Des images satellites sont diffusées à partir du lundi 28 février.
13:16On voit un long convoi de blindés russes
13:19en direction de Kiev, convoi de plus de 60 km de long.
13:23Vous vous dites quoi en voyant ces images ?
13:25On se demande quand est-ce qu'ils vont arriver dans la ville
13:28et quand est-ce qu'on va les voir.
13:30Ce qui me frappe, c'est que les Ukrainiens,
13:31eux, parlent beaucoup plus de la résistance
13:33et de comment ils vont les accueillir, ces chars russes.
13:35Ils n'ont pas l'air si inquiets que ça.
13:37Le nationalisme ukrainien est très vigoureux
13:39et les gens ont confiance à la fois dans leur armée
13:42et ont confiance en eux dans leur pouvoir de résistance.
13:45Il y a donc eu ce couvre-feu jusqu'au lundi matin.
13:47À quoi ressemble Kiev quand vous pouvez à nouveau partir en reportage dans les rues de la ville ?
13:52On se rend compte au fur et à mesure, dans les quartiers notamment au nord de la ville,
13:56que les combats ont fait des dégâts.
13:58On voit notamment un immeuble qui a été cible d'un bombardement.
14:02Tout le côté est complètement arraché.
14:04On rencontre une personne qui découvre à ce moment-là son immeuble.
14:07C'est quelqu'un qui vit là, qui voit que la chambre de ses garçons n'existe plus.
14:11Et cette scène-là se reproduit dans d'autres quartiers.
14:14Il y a des endroits aussi où on voit des véhicules blindés russes calcinés.
14:18On voit aussi un bus criblé de balles.
14:21Alors on ne sait pas du tout qui était à l'intérieur.
14:22Les gens n'ont pas forcément d'informations sur qui, ils faisaient quoi dans les combats.
14:26Mais en tout cas, les gens témoignent de plus en plus de combats qui ont lieu pendant la nuit,
14:30de bruits qu'ils entendent.
14:32Donc les gens se réfugient et essayent de se protéger à maximum.
14:37Le mardi 1er mars, toujours à Kiev, vous êtes en reportage dans un hôpital qui soigne des enfants atteints de
14:43cancer.
14:44Qu'est-ce qui vous touche le plus quand vous rencontrez ces hommes, ces femmes et ces enfants ?
14:48C'est vraiment l'humanité de chacun.
14:51Cet endroit-là, c'est l'hôpital un peu à la pointe, spécialisé dans les cancers pédiatriques.
14:55Donc il y a l'habitude quand même de traiter de cas graves et de sujets très humains.
14:59Et on voit à quel point personne ne lâche rien là-dessus.
15:03Notamment les soignants qui, depuis une semaine, vivent sur place pour pouvoir s'occuper des enfants.
15:07Des parents qui sont avec leurs enfants, notamment des mères qui sont avec leurs enfants
15:11et qui font tout ce qu'elles peuvent pour laisser cette guerre hors des murs de l'hôpital,
15:15alors qu'ils sont vraiment cernés.
15:16C'est poignant et vraiment touchant de voir à quel point l'humanité demeure dans ce contexte-là.
15:22Le lendemain, le mercredi, vous assistez à des combats intenses.
15:26Alors on est toujours dans cette traque des saboteurs.
15:29Tout le monde en parle dans Kiev parce que c'est le grand sujet du moment,
15:32puisqu'on pense que c'est à cause d'eux que les chars russes vont finir par pouvoir rentrer dans
15:37la ville.
15:37Et donc on se trouve à un moment dans le nord de Kiev.
15:41On est là avec l'armée ukrainienne qui sécurise un carrefour un peu stratégique.
15:45Et au moment où on est avec eux, où ils nous montrent tout, on entend des tirs.
15:49Il y a un missile aussi qui passe au-dessus de notre tête.
15:52Et là, l'armée ukrainienne se dit, ça y est, on a été repérés par des russes.
15:55Ils sont en train de nous attaquer.
15:56Donc là, on est avec eux.
15:57On va dans le sous-sol d'un immeuble en attendant de voir si l'endroit est bombardé.
16:01Au bout de quelques minutes, ça va mieux.
16:03On ressort.
16:04Et là, on entend des tirs.
16:05En fait, ce sont des saboteurs qui sont dans la forêt, qui est juste en face,
16:10qui essayent d'atteindre les militaires.
16:12Donc là, ils répliquent.
16:13Là, pareil, on doit se mettre en sécurité.
16:15Les militaires nous expliquent qu'il ne vaut mieux pas rester là.
16:17Et là, effectivement, c'est un moment où on sent que les combats sont là.
16:20Qu'est-ce que vous ressentez à ce moment-là ?
16:22On imagine que vous avez peur, tout simplement ?
16:24On n'a pas vraiment le temps d'avoir peur.
16:26On fait ce qu'on nous dit.
16:27On est avec des gens dont c'est le métier.
16:29Ce sont des militaires.
16:30Ils savent ce qu'il faut faire.
16:31On fait comme ils nous disent et on se dit que ça va aller.
16:35Est-ce que vous avez conscience que vos proches, que vos collègues à la rédaction du Parisien
16:40ont peur pour vous à ce moment-là ?
16:42Tout le monde suit les informations, bien sûr, de France.
16:45Est-ce que vous mesurez ça ?
16:46Oui, on a des coups de fil inquiets de la part de proches ou de collègues.
16:51C'est un peu déstabilisant parce qu'évidemment, en France et partout,
16:55tout le monde a les yeux rivés sur l'Ukraine.
16:57Tout le monde regarde des images avec peut-être cette impression
17:00que l'Ukraine en entier, et Kiev en entier, est à feu et à sang.
17:03Nous, ce n'est pas ce qu'on vit.
17:04On voit aussi des gens qui font leurs courses
17:06et qui vivent normalement dans les images qu'on voit.
17:09Et c'est assez étonnant de se dire que finalement,
17:11les gens ont plus peur en France que nous sur place.
17:13Dans votre travail de reportage, vous êtes aidée par des Ukrainiens,
17:17des fixeurs, comme on dit ?
17:19Oui, tout à fait. Alors, leur travail est absolument essentiel
17:21parce que sans eux, on ne peut pas travailler,
17:23puisqu'ils nous servent à la fois de traducteurs.
17:25C'est vraiment ceux qui aident à préparer les sujets,
17:27qui passent des coups de fil pour nous.
17:29On leur dit ce qu'on veut faire et ils essayent de se débrouiller
17:32pour nous aider à travailler.
17:33Et au fur et à mesure des jours, c'est de plus en plus difficile,
17:36en fait, de trouver des fixeurs qui veulent bien travailler
17:38parce que, déjà, il y a énormément de journalistes sur place,
17:40donc beaucoup de demandes et énormément de fixeurs
17:43qui ont aussi une famille à mettre en sécurité,
17:46qui ont un appartement, qui ont peur pour leur vie
17:48et donc qui, au fur et à mesure, partent.
17:50Nous, on tombe sur des gens vraiment formidables
17:52et on sentait que pour ces Ukrainiens,
17:54c'était très important de mettre tout en œuvre
17:57pour essayer d'aider la presse à raconter.
17:59Ils avaient vraiment conscience de l'importance de l'information
18:02dans ce conflit parce qu'en face, au côté russe,
18:04il y avait beaucoup de désinformation.
18:06Et pour eux, c'était essentiel d'aider les médias du monde entier
18:09à dire ce qui se passe.
18:11À ce moment-là, ça fait 11 jours que vous êtes en reportage
18:14dans un pays en guerre.
18:15Dans ces cas-là, les rédactions essaient de relever les reporters
18:18pour permettre aux journalistes de se reposer
18:20et vous décidez d'essayer de rentrer.
18:23Mais ça s'annonce compliqué.
18:25On rappelle que l'espace aérien est fermé.
18:27D'ailleurs, est-ce qu'il y a encore des gens qui partent de Kiev ?
18:30Les départs n'ont jamais cessé, en fait.
18:32D'ailleurs, les quais de la gare sont complètement pleins.
18:34Donc, moi, au moment où je décide qu'il est temps que je parte,
18:38je réfléchis à la meilleure manière.
18:40On pense au train.
18:41Et puis, j'apprends que l'ambassade de France
18:43est en train d'organiser un convoi
18:44pour exfiltrer les ressortissants français.
18:47Donc, je décide de partir avec eux,
18:49ce qui est aussi l'occasion de faire un reportage.
18:51Convoi par la route, à bord d'autocar.
18:54Le photographe Philippe de Poulpiquet décide, lui, de rester.
18:56Il va être rejoint par un autre envoyé spécial du Parisien,
18:59Timothée Boutry, qui est en route vers Kiev,
19:02dans un train d'ailleurs rempli d'Ukrainiens
19:05qui viennent, eux, se battre à Kiev.
19:07Le jeudi 3 mars, Christelle Brigodeau,
19:10vous allez monter dans un bus
19:11qui fait partie d'un convoi de trois autocars.
19:14À ce moment-là, et avant de monter,
19:16vous dites au revoir à Philippe de Poulpiquet
19:17et aussi aux fixeurs qui vous ont aidés, à deux fixeurs.
19:21Arcadie, qui est notre traducteur,
19:22et son épouse, Annette, qui conduit la voiture.
19:25Et c'est vrai que ce sont des adieux poignants
19:28parce qu'on ne sait pas quand est-ce qu'on se reverra.
19:31On se dit bonne chance pour la suite.
19:33On se prend dans les bras.
19:35Et c'est vrai qu'il y a pas mal d'émotions,
19:36même si on ne se connaît que depuis quelques jours.
19:40Ce bus dans lequel vous montez, il doit aller où ?
19:43Alors, il doit rejoindre la Pologne via Lviv,
19:47qui est la grande ville de l'ouest du pays,
19:49qui est relativement épargnée par les combats.
19:51Il y a de nombreux checkpoints et énormément d'embouteillages
19:54puisqu'évidemment, on n'est pas du tout les seuls
19:55à faire cette route-là.
19:56Donc c'est très très long.
19:57Il faudra presque 48 heures pour arriver jusqu'à Cracovie, en Pologne.
20:01Vous êtes au milieu de qui ?
20:02À la fois de Français qui se sont retrouvés
20:04un petit peu pris au piège de cette guerre,
20:06alors qu'ils n'ont à peu près rien à voir avec l'Ukraine,
20:08notamment des familles qui sont venues là
20:10dans des programmes de GPA,
20:12de gestation pour autrui,
20:13puisque cette pratique est tolérée, disons, dans le pays.
20:16Donc il y a des Français qui venaient là pour accueillir leur bébé
20:19et qui se sont retrouvés en pleine guerre.
20:20Donc pour eux, il n'y a qu'une urgence, c'est fuir.
20:23Et il y a aussi, et c'est très intéressant,
20:25des Français qui sont installés de plus longue date
20:28en Ukraine ou en tout cas qui ont des attaches.
20:31Soit ils sont tombés amoureux de quelqu'un,
20:33soit ils ont fait leur vie professionnelle là.
20:36Et pour eux, c'est un vrai déchirement de partir.
20:38Ils ont l'impression d'abandonner leur pays.
20:40Le convoi fait forcément des pauses par moments.
20:42Et à chaque fois, les Ukrainiens vous aident ?
20:45Ah oui, c'est assez incroyable d'ailleurs le niveau d'aide.
20:48Ils sont presque désolés de montrer un pays en guerre à des étrangers.
20:54Il y a une dame qui est directrice d'école,
20:55qui accueille 70 personnes dans son école,
20:58qui fait à manger pour tout le monde en plein milieu de la nuit,
21:00et qui pleure en me disant
21:02« Mais il faut que vous reveniez quand il n'y aura plus la guerre.
21:03Je vous jure, mon pays, ce n'est pas ça. »
21:06Et vous avez donc été en autobus jusqu'à Cracovie,
21:08puis vous avez pris des vols pour l'Allemagne, puis la France.
21:12Christelle Brigodeau, on imagine que quand vous avez retrouvé votre famille,
21:15le dimanche 6 mars au soir, l'émotion a dû être forte.
21:18Mais on imagine que vous avez forcément pensé aux hommes et aux femmes
21:21qui ont été séparés par la guerre,
21:23et que vous avez rencontré pendant votre reportage.
21:25Oui, exactement.
21:26Parce qu'il y a beaucoup d'Ukrainiens qui s'en vont,
21:27mais il y en a quand même énormément qui ont décidé
21:29soit de se battre, soit en tout cas de rester.
21:32J'ai rencontré dans le bus Théophile, qui a 17 ans,
21:35qui est un jeune franco-ukrainien,
21:37qui est au lycée français à Kiev.
21:39Sa mère l'a mis dans le bus,
21:40le bus que j'ai pris ce jeudi matin.
21:43Il est arrivé à Cracovie avec un drapeau ukrainien autour de ses épaules,
21:47décidé à revenir quand la guerre sera finie pour reconstruire le pays.
21:50Et lui, il laisse derrière lui sa mère,
21:52qui travaille normalement comme traductrice,
21:55mais qui, là, s'est portée volontaire pour aider au niveau médical sur le front.
21:59Il me disait qu'il ne savait pas s'il la reverrait.
22:01Et il me disait qu'il n'était pas triste pour autant,
22:03parce que pour lui, elle était son héroïne,
22:05et que ce serait gravé en lui,
22:08et qu'il voulait avoir le même destin qu'elle.
22:32Merci, Christelle Brigodeau.
22:34Vos articles et toute l'actualité de la guerre en Ukraine
22:37sont à retrouver sur leparisien.fr.
22:40Cet épisode de Codesources a été produit par Thibaut Lambert et Raphaël Pueyo.
22:45Réalisation, Julien Moncouchiol.
22:48Codesources, le podcast d'actualité du Parisien,
22:50est disponible sur toutes les plateformes.
22:52Nous publions un nouvel épisode chaque soir de la semaine.
22:54Pour n'en rater aucun, n'oubliez pas de vous abonner.
22:57Et puis, si vous aimez Codesources,
22:59n'hésitez pas à laisser un commentaire
23:00ou des petites étoiles sur votre application audio préférée.
23:03Vous pouvez nous suivre sur Twitter
23:16ou nous écrire directement
Commentaires

Recommandations