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  • il y a 3 mois
Chères lectrices, chers lecteurs,

Mardi 10 février, nous avons eu le plaisir de recevoir M. Éric Fottorino, qui signe la préface de l'édition collector du recueil Fureur et Mystère de René Char.

Dans le cadre des idylles de L'écume, cet échange est animé par Marine B.D (@idyllesculturelles)

Vous souhaitant de belles lectures,

L'écume 🌊
Transcription
00:00:00Ah ben ça marche.
00:00:02Bonsoir, alors bienvenue à l'écume des pages.
00:00:05Ce soir vous êtes dans un format un peu particulier qui s'appelle les idylles de l'écume.
00:00:09Donc c'est un format que j'organise une fois par mois normalement.
00:00:12Bon là on est sur un mois assez exceptionnel puisque ce soir on reçoit Eric Fautorino pour parler de poésie.
00:00:17Demain on reçoit François Sureau pour le lancement de son livre.
00:00:20Et le 19 février on reçoit Marie-Anne Ziaï pour parler de son quarto inédit sur lequel elle a travaillé
00:00:27pendant plusieurs mois.
00:00:29Donc dans ce format je suis très heureuse ce soir de faire cette soirée poétique avec toi.
00:00:34Déjà pour parler donc de ce recueil de René Char que vous connaissez tous.
00:00:38Mais surtout de cette préface qu'a fait Eric.
00:00:40Et aussi je voulais vous le dire tout de suite parce qu'après on va parler de l'écriture poétique
00:00:45avec mon enfant, ma soeur.
00:00:47Donc c'est un livre que j'ai particulièrement aimé.
00:00:49C'est ton avant-dernier livre et il est en fait dans une forme poétique en vers libre.
00:00:55Et c'est un livre qui m'a bouleversée et qui m'a permis aussi d'encore plus découvrir l
00:00:59'oeuvre d'Eric.
00:01:00Parce que c'est vrai que c'est un écrivain qui a une production littéraire qui est quand même conséquente.
00:01:05Et ce qui m'avait tout de suite impressionnée en lisant ce livre c'est ta puissance poétique.
00:01:09Et le fait que tu puisses passer d'un registre à l'autre, d'un style à l'autre dans
00:01:13ta littérature.
00:01:14Donc je suis très heureuse ce soir qu'on te reçoive ici à l'écume des gauches.
00:01:17Merci beaucoup Marine et bonsoir à vous tous.
00:01:23Alors pour commencer j'aimerais savoir quand est-ce que tu as découvert René-Charles la première fois ?
00:01:29Alors c'est un souvenir très personnel et même assez émotionnel pour moi.
00:01:35Puisque vous le savez peut-être mais j'ai passé 25 ans de ma vie au monde.
00:01:40Et mon ami le plus proche avec qui ensuite j'ai fondé le Hain s'appelait Laurent Grès-Amer.
00:01:46Et je regrette déjà de le dire au passé.
00:01:48Laurent était vraiment mon ami.
00:01:51Il est mort il y a deux ans.
00:01:53Et il avait été le biographe de Nicolas de Stal et ensuite de René-Charles avec un livre très beau,
00:02:00une biographie qu'il avait publiée qui s'appelait René-Charles, l'éclair au front.
00:02:04Et donc moi je connaissais peu René-Charles, pour ainsi dire pas,
00:02:07j'avais compris qu'il était ami avec Camus,
00:02:11j'avais compris que c'était une sorte de force de la nature,
00:02:14une sorte d'orgre, de géant, et qu'il écrivait de la poésie.
00:02:18Mais il était précédé pour moi d'une réputation d'opacité, de complexité.
00:02:22Il avait cette phrase très belle et qu'on ne comprend pas mais qui est très belle,
00:02:26qui disait les obépines en fleurs sont mon premier alphabet.
00:02:31Donc j'avais cette relation un peu distante avec René-Charles mais passée par,
00:02:39j'allais dire infusée, transfusée par la figure de Laurent.
00:02:43Évidemment ça me le rendait familier, sympathique et j'avais une curiosité.
00:02:49Et alors il s'est trouvé qu'il y a eu une sorte de conjonction,
00:02:52dans la mesure où Laurent est mort il y a deux ans.
00:02:57Et l'an passé, peu de temps après sa mort,
00:03:01je me souviens, j'atterrissais pour des rencontres autour de mes romans à Bristol en Grande-Bretagne,
00:03:08et quand mon téléphone s'est remis en route,
00:03:10j'avais la voix de Jean-Pierre Siméon, qui dirige la poésie chez Gallimard,
00:03:15et qui me disait, est-ce que tu serais d'accord pour écrire une préface
00:03:20à Fureur et Mystère de René-Charles ?
00:03:22Et donc c'était très curieux, cette espèce d'émotion que j'ai ressentie,
00:03:27parce qu'à la fois je me disais, non mais je suis complètement illégitime pour écrire
00:03:30quoi que ce soit sur René-Charles,
00:03:32et en même temps c'était comme si Laurent me disait,
00:03:34non mais Eric, non vas-y je ne suis pas là, c'est à toi de le faire.
00:03:37Et ça m'a rappelé presque des moments qu'on avait vécu au monde ensemble,
00:03:42où quelquefois, alors c'était soit l'un soit l'autre,
00:03:45l'un de nous deux ne pouvait pas faire un texte,
00:03:47donc c'est l'autre qui l'écrivait.
00:03:49Et moi ce qui a été terrible, évidemment,
00:03:51c'était que j'ai écrit sa nécrologie pour le monde un jour comme ça.
00:03:54Et donc je me suis dit, je vais le faire,
00:03:57j'ai dit tout de suite oui à Jean-Pierre Siméon,
00:03:58alors que franchement, je ne connaissais pas Fureur et Mystère,
00:04:02je connaissais un peu les feuillets d'hypnose,
00:04:05quelques phrases qu'on cite tous,
00:04:07sur la lucidité, la blessure la plus proche du soleil,
00:04:12« Notre héritage et son testament »,
00:04:14enfin des phrases comme ça, un peu hermétiques.
00:04:16Mais je me suis dit, voilà, je vais me coller,
00:04:19ou me colter, René Char, et j'allais dire par ailleurs,
00:04:23depuis des années, j'ai eu une amitié liée à Laurent aussi,
00:04:27avec Marie-Claude Char,
00:04:28et donc heureusement, je n'y ai pas pensé en écrivant,
00:04:31parce que ça m'aurait peut-être un peu paralysé,
00:04:33et j'ai vu il n'y a pas longtemps Marie-Claude chez Gallimard,
00:04:36c'était très curieux, parce que c'était presque une scène de René Char,
00:04:38c'était un jour de pluie, mais tout d'un coup, il a fait soleil,
00:04:41et quand j'ai ouvert la porte de Gallimard,
00:04:43son visage est arrivé complètement cuivré par le soleil,
00:04:46et elle m'est tombée dans les bras,
00:04:47elle m'a dit, c'est formidable cette préface, etc.
00:04:50Bon, j'étais soulagé.
00:04:52Heureusement.
00:04:53Alors justement, pour rentrer un peu plus dans l'œuvre de René Char,
00:04:57je vais demander à...
00:04:59Notre ami Nicolas Vial, que je salue,
00:05:01il voulait rentrer discrètement, il ne peut pas, ce n'est pas grave.
00:05:05Bienvenue Nicolas.
00:05:06En même temps, il est tellement génial,
00:05:07regardez tout ce qu'il fait, si vous ne le connaissez pas encore,
00:05:09mais je pense que vous le connaissez.
00:05:11On l'aime.
00:05:14Merci Nicolas.
00:05:18Pour rentrer un peu plus dans l'œuvre de René Char,
00:05:20ce soir, on a la chance d'avoir deux auteurs,
00:05:22et que moi, je qualifierai de poètes avec nous.
00:05:25Donc j'ai envie de demander à Delphine Arbo-Pariante
00:05:27si elle peut lire, pariante, pariante, je ne sais pas,
00:05:31si tu peux lire un texte, un poème de René Char.
00:05:38Bonsoir.
00:05:39Du coup, je vais me tourner vers vous,
00:05:41et je vais vous lire Allégeance.
00:05:47Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
00:05:50Peu importe où il va dans le temps divisé.
00:05:53Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
00:05:55Il ne se souvient plus qui au juste l'aima.
00:05:59Il cherche son pareil dans le vœu des regards.
00:06:02L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
00:06:05Il dessine l'espoir et léger les conduits.
00:06:08Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
00:06:12Je vis au fond de lui comme une épave heureuse,
00:06:15à son insu, ma solitude et son trésor.
00:06:18Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
00:06:21ma liberté le creuse.
00:06:23Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
00:06:26Peu importe où il va dans le temps divisé.
00:06:30Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
00:06:32Il ne se souvient plus qui au juste l'aima
00:06:35et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas.
00:06:44Merci, Delphine.
00:06:52Pendant tout cet échange, on a de la chance
00:06:54parce que ces poètes vont reprendre la parole.
00:06:56On va continuer.
00:06:59J'aimerais te demander, Eric,
00:07:00pourquoi ça te touche particulièrement, René Char,
00:07:04au-delà de cette histoire personnelle que tu as,
00:07:06maintenant que tu t'es plongé dans son oeuf pour faire cette préface.
00:07:08Je crois que je vais éteindre ça, si ça ne vous gêne pas.
00:07:11Je peux, parce que ça fait plein de bruit.
00:07:12Oui, on peut peut-être.
00:07:13Est-ce que vous entendez ?
00:07:14Je n'ai pas une voix de stentor.
00:07:17Je ne clique pas sur n'importe quel bouton.
00:07:20Ça ne fait rien d'exposer.
00:07:24Qu'est-ce qui te touche particulièrement chez René Char
00:07:26maintenant que tu t'es plongé dans son oeuf pour faire cette préface ?
00:07:30Il y a plusieurs choses.
00:07:33Je me souviens d'un jour, Michel Serres,
00:07:34qui disait que si on veut continuer à avoir l'esprit éveillé,
00:07:38il faut tous les jours lire un texte compliqué
00:07:43qui nous dépasse d'une certaine manière.
00:07:46Et j'ai trouvé ça chez Char,
00:07:48c'est-à-dire une très belle langue,
00:07:52la fameuse phrase de Valérie,
00:07:54la poésie et cette hésitation
00:07:56toujours entre le sens et le son,
00:07:59donc quelque chose de musical,
00:08:00quelque chose de beau.
00:08:01et finalement, il n'y a pas de compréhension immédiate,
00:08:04en tout cas pas toujours.
00:08:05Mais ça, j'aime bien ça.
00:08:07Ce côté, il lève un coin de voile
00:08:12sur le mystère de la vie,
00:08:13sur le mystère de la nature.
00:08:15Il y a beaucoup de nature dans Chechard,
00:08:17des oiseaux, le rossignol, le loriot,
00:08:21avec des phrases,
00:08:23vraiment presque comme des coups d'épée.
00:08:25Il y a quelque chose de cinglant, quelquefois.
00:08:27Et en même temps, une douceur.
00:08:30Donc ça, je pense que c'est quelque chose
00:08:32peut-être qu'on recherche dans la poésie,
00:08:33c'est cette espèce d'alliage, d'assemblage.
00:08:38Pour ce qui est de fureur et mystère,
00:08:41comme je l'ai dit,
00:08:42qui comprend notamment les feuilles d'hypnose,
00:08:44ce qui est intéressant,
00:08:45c'est que c'est le poète,
00:08:46dans une situation où il n'est plus
00:08:47dans une situation poétique,
00:08:49puisqu'il est chef de la résistance,
00:08:51d'un réseau de résistance dans l'Uberon.
00:08:53Le capitaine Alexandre,
00:08:56comme je disais tout à l'heure,
00:08:58ce prénom choisi pour Alexandre le Grand,
00:09:00mais aussi pour l'Alexandrin,
00:09:02les douze pieds qui sont un peu
00:09:03la structure de la grande poésie classique.
00:09:06Et comme capitaine Alexandre,
00:09:09le jour, il a un fusil à la main,
00:09:12la nuit, un stylo.
00:09:14Quelquefois, le sang qui est versé dans la journée,
00:09:16le fait reculer son stylo.
00:09:19Et moi, ce qui m'impressionne,
00:09:21c'est toujours des écrivains,
00:09:23il en est,
00:09:24qui ont mis, j'allais dire,
00:09:25leur peau au bout de leurs idées.
00:09:26C'est-à-dire qu'à un moment donné,
00:09:27ce qu'ils écrivent,
00:09:28c'est une question de vie ou de mort.
00:09:30Et je ne sais plus qu'ils avaient dit
00:09:32qu'un poème, c'était comme un pistolet chargé.
00:09:36Mais il y a quelque chose de cette déflagration
00:09:39que j'ai trouvée, moi,
00:09:41dans pas mal de passages de char.
00:09:43Alors, ce qui est étonnant,
00:09:44quand on lit Fureux et Mystères,
00:09:47c'est qu'il y a à la fois ces maximes,
00:09:51ces aphorismes,
00:09:51ces phrases comme ça
00:09:52qui semblent sortir de nulle part.
00:09:55Et puis, tout d'un coup,
00:09:56il y a une description très, très concrète
00:09:59de qu'est-ce que c'est que la résistance,
00:10:01qu'est-ce que c'est que l'ennemi,
00:10:03le bruit qu'il ne faut pas faire,
00:10:05les mots qu'il ne faut pas dire,
00:10:06les regards qu'il ne faut pas soutenir, etc.
00:10:08Et puis, il y a deux ou trois scènes
00:10:11assez insoutenables, sincèrement,
00:10:13où il est là avec son fusil,
00:10:15il est à 100 mètres des nazis,
00:10:18avec un jeune boulanger, je crois,
00:10:20qui est fait prisonnier,
00:10:22qui va être tué, qui est torturé,
00:10:24et il ne parle pas,
00:10:26et il sait qu'il ne va pas parler.
00:10:28Bien sûr, il pourrait presser la détente
00:10:31et tuer l'allemand,
00:10:33mais s'il fait ça, il est repéré,
00:10:35tout le groupe est repéré,
00:10:36et s'en définit de leur action.
00:10:38Donc, il explique bien,
00:10:40il raconte bien comment les fils
00:10:43tendus, ténus entre tous ces résistants
00:10:47sont essentiels, sont vitaux.
00:10:50Et d'une certaine manière, pour moi,
00:10:51les feuillets d'hypnose en particulier,
00:10:53parce qu'ils sont écrits entre 1943 et 1944,
00:10:55mais même tout ce texte qui commence en 1939
00:10:57et qui finit, je crois, en 1946,
00:10:59y compris Allégeance que tu as lu,
00:11:01on a le sentiment que c'est des textes
00:11:05de la vie, comment la vie peut l'emporter.
00:11:09Justement, c'est un message d'espoir,
00:11:10mais c'est aussi un message d'amour,
00:11:12en fait, ce recueil Fureur et Mystère.
00:11:14Comme vous le savez,
00:11:15il y a ces cinq recueils en un,
00:11:17et pourtant, c'est celui qui est le plus lu.
00:11:19Dans ces passages,
00:11:20il y a quand même des grandes parties
00:11:21sur l'amour.
00:11:21Alors, je pourrais faire à peu près
00:11:22un pont sur Albert Camus.
00:11:24On en parlera après de cette amitié
00:11:25qu'ils ont tous les deux,
00:11:27parce qu'ils cultivent beaucoup de choses
00:11:28en commun.
00:11:30Mais, quelle est sa vision de l'amour,
00:11:32à René Chargneau ?
00:11:32Alors, je cherchais en même temps,
00:11:33je cherchais un extrait de ma préface.
00:11:35Parce que tu en parles,
00:11:37pour lever le muscère.
00:11:38Il dit la chose suivante.
00:11:40Cette notation.
00:11:41Le poète, conservateur des infinis visages
00:11:43du vivant,
00:11:44ma vie future, c'est ton visage
00:11:47quand tu dors.
00:11:48Voilà.
00:11:48La vie future, c'est ton visage
00:11:50quand tu dors.
00:11:51Et ça, c'est évidemment,
00:11:52c'est l'amour qui va arriver,
00:11:56qui va revenir.
00:11:58Et, il continue,
00:12:00l'attente du bonheur
00:12:01qui n'est que de l'anxiété différée.
00:12:03Voilà.
00:12:04Donc, on sent bien que ces mots
00:12:05sont écrits à un moment donné.
00:12:07On ne peut plus penser,
00:12:09enfin aussi, on peut y penser à l'amour.
00:12:10Mais on ne peut plus vivre,
00:12:12là, maintenant,
00:12:13cet amour,
00:12:14cet amour paisible.
00:12:15Mais qu'il va falloir,
00:12:17à un moment donné,
00:12:19le retrouver.
00:12:20Et que c'est parce qu'il résiste
00:12:23qu'à un moment donné,
00:12:25peut-être,
00:12:25ils retrouveront cet amour.
00:12:26Et donc, je lis,
00:12:28parce que je le dirai moins bien.
00:12:29C'est juste la chute
00:12:31de ma préface
00:12:34où j'écris,
00:12:35pardon de me citer,
00:12:37où j'ai dit,
00:12:37jusqu'au sublime allégeance,
00:12:39qu'une fois lu,
00:12:39on est tenté de relire
00:12:41en premier,
00:12:41bien qu'il figure en dernière page.
00:12:43Dans les rues de la ville,
00:12:44il y a mon amour.
00:12:45C'est bien d'amour
00:12:46qu'est tissé cet ouvrage
00:12:47de combat et d'espérance,
00:12:49d'amour menacé,
00:12:50d'amour perdu
00:12:51et à grand peine
00:12:51retrouvé dans le chaos
00:12:52des combats,
00:12:53l'amour contrepoint
00:12:54à la mort,
00:12:56l'amour élan vital
00:12:57pour entrevoir demain,
00:12:58le mystère de l'amour
00:12:59pour faire taire
00:13:00enfin la fureur.
00:13:01Et effectivement,
00:13:03au tout début,
00:13:05Char écrit
00:13:06« Résistance n'est qu'espérance ».
00:13:08Et je pense qu'il n'y a pas seulement
00:13:09la rime des deux mots.
00:13:11D'ailleurs,
00:13:11ce n'est pas toujours rimé.
00:13:12Bonsoir Marie-Claude.
00:13:14Je t'évoquais tout à l'heure.
00:13:15Mais alors,
00:13:15il faut que tu t'assoies.
00:13:20Mais je vais rougir encore plus là.
00:13:25Marie-Claude, viens t'asseoir.
00:13:28Voilà.
00:13:29Donc, je pense qu'effectivement,
00:13:31faire sonner comme ça
00:13:32« Espérance et Résistance »,
00:13:35c'est quelque chose
00:13:36qui, je trouve,
00:13:37est un fil rouge,
00:13:38traverse toute cette œuvre
00:13:40et qui, évidemment,
00:13:42la rend sublime.
00:13:44Laquelle des parties du recueil
00:13:45te plaît le plus ?
00:13:48Moi, je ne dirais pas
00:13:49en termes de ce que ça me plaît
00:13:50ou ça ne me plaît pas
00:13:51parce qu'en réalité,
00:13:52je pense que tout m'a plu
00:13:53à la fois par la découverte
00:13:56mais aussi par la nécessité.
00:13:58Et évidemment,
00:13:59les feuillets d'hypnose,
00:14:00ça m'a vraiment...
00:14:02J'avais entendu des bribes.
00:14:03Même une fois,
00:14:03le président de la République
00:14:04a cité les feuillets d'hypnose.
00:14:07Mais j'ai été saisi.
00:14:09C'est comme au théâtre
00:14:10quand on dit
00:14:11« unité de temps,
00:14:12de lieu, d'action ».
00:14:12C'est l'unité
00:14:13entre une écriture,
00:14:15une action
00:14:16et un temps
00:14:17qui est tellement
00:14:20angoissant,
00:14:20anxiogène
00:14:22que ces pépites
00:14:23comme ça
00:14:23qui sortent.
00:14:25On a le sentiment
00:14:26que peut-être,
00:14:27je ne sais pas
00:14:28ce qu'il pense
00:14:28à cette époque-là,
00:14:29mais j'imagine
00:14:30que la mort rôde,
00:14:31y compris près de lui
00:14:32et que ces textes
00:14:34qu'il écrit,
00:14:34et d'ailleurs,
00:14:35il les minimise un peu.
00:14:36Il dit
00:14:36« Ce sont des notes
00:14:37qu'un petit feu d'herbe séchée
00:14:41aurait pu être leur éditeur. »
00:14:42Ce qui est quand même
00:14:43quelque chose de dire ça.
00:14:44Je ne sais pas
00:14:45comment il faut
00:14:46avoir l'esprit tourné
00:14:47pour pouvoir parler comme ça,
00:14:49pour pouvoir écrire comme ça.
00:14:50C'est-à-dire,
00:14:51vous déplacez toujours,
00:14:53on n'est pas dans le rationnel.
00:14:55C'est une poésie
00:14:56qui ne fait pas appel
00:14:57à la raison.
00:14:58Elle fait appel,
00:14:58je pense,
00:14:59à l'émotion,
00:15:00au ventre,
00:15:01au ventral,
00:15:02quelque chose qui est là.
00:15:03Et c'est pour ça
00:15:04que je pense
00:15:05qu'on peut n'avoir
00:15:07peut-être jamais lu
00:15:08de poésie
00:15:09et lire René Char.
00:15:11C'est peut-être mieux,
00:15:12d'ailleurs.
00:15:14J'ai l'impression
00:15:15quand même
00:15:15que c'est l'engagement
00:15:16qui a guider aussi
00:15:20ton envie
00:15:21de faire cette préface,
00:15:22l'engagement de René Char.
00:15:23Oui.
00:15:23Mais toi-même,
00:15:24tu es quelqu'un d'engagé
00:15:27dans ce que tu fais.
00:15:28Je ne me comparerai pas.
00:15:30Marie-Claude,
00:15:31je parlais tout à l'heure
00:15:31de Laurent.
00:15:32pour qu'il m'avait amené
00:15:38à René Char,
00:15:39évidemment.
00:15:41Oui,
00:15:41l'engagement,
00:15:42de toute façon,
00:15:43je pense qu'à chaque époque,
00:15:45il y a une nécessité
00:15:46de s'engager.
00:15:47Il y a une nécessité.
00:15:50À un moment donné,
00:15:51René Char écrit
00:15:51« Je n'écrirai jamais
00:15:52de poème d'acquiescement ».
00:15:54Voilà.
00:15:55Moi, je sais que
00:15:56quand j'ai créé mon journal,
00:15:57dans lequel il y a
00:15:57de la poésie chaque semaine,
00:15:58le 1,
00:15:59je me souviens
00:16:00de Régis Debray
00:16:00me disant « Bon,
00:16:01il est contre quoi,
00:16:02ton journal ? »
00:16:03Et je lui dis
00:16:05« Écoute,
00:16:05il est contre la bêtise,
00:16:07contre l'obscurantisme,
00:16:08contre l'aveuglement. »
00:16:10Parce qu'il m'a dit
00:16:10« Tu comprends,
00:16:11un journal,
00:16:11il doit être contre quelque chose. »
00:16:13Moi, c'est vrai
00:16:14que j'aime beaucoup cette idée.
00:16:15Non pas que je suis
00:16:16un journal ou un journaliste
00:16:18ou un écrivain
00:16:18qui tire la lame
00:16:20pour en découdre
00:16:21tous les matins.
00:16:23Mais c'est vrai
00:16:23que je pense
00:16:24que par l'écriture
00:16:25et en particulier
00:16:27par la poésie.
00:16:28Je vais vous raconter
00:16:28une petite histoire.
00:16:30Il y a quelques années,
00:16:32j'arrive à Athènes
00:16:33et je monte au Parthénon.
00:16:36Non pas pour être
00:16:37dans la bénédiction,
00:16:38mais je vais au Parthénon
00:16:40parce qu'il faisait beau.
00:16:41Et donc,
00:16:42je trouve
00:16:42sur un petit muret
00:16:43à mi-pente,
00:16:46je trouve
00:16:46quelques livres
00:16:47comme ça,
00:16:48alignés.
00:16:48Et là,
00:16:49il y a deux pléiades
00:16:50et je les prends,
00:16:53c'est Paul-Éloire.
00:16:54Et donc,
00:16:55je l'achète
00:16:56et je décide
00:16:57que Paul-Éloire
00:16:58sera mon compagnon
00:16:59comme Cavafis
00:17:00l'a été
00:17:00dans un récent
00:17:02voyage en Grèce.
00:17:04Et je lis,
00:17:06j'aime bien ouvrir
00:17:06les livres au hasard
00:17:07comme ça
00:17:07et puis voir
00:17:08ce qu'il y a.
00:17:09Je n'aime pas
00:17:09commencer par la première page,
00:17:10même si mon journal
00:17:11s'appelle le 1,
00:17:12on peut commencer
00:17:12par le 2,
00:17:14si on veut.
00:17:15et là,
00:17:16je vois
00:17:17préface d'un
00:17:18des recueils
00:17:19de Paul-Éloire
00:17:20dans cette pléiade,
00:17:22un texte de Claude Roy.
00:17:24Et Claude Roy,
00:17:25un texte magnifique,
00:17:27très court,
00:17:28souvent quand c'est court,
00:17:30c'est bien,
00:17:30et il dit,
00:17:32en gros,
00:17:33les poètes
00:17:33sont les grands reporters
00:17:34de l'époque.
00:17:35Pourquoi ?
00:17:36Parce qu'ils ont
00:17:38l'immédiateté
00:17:39du récit
00:17:39et ils parlent
00:17:41évidemment
00:17:41des poèmes,
00:17:42les lettres grecques
00:17:43de Paul-Éloire
00:17:43où ils racontent
00:17:44finalement
00:17:45la dictature,
00:17:46le pouvoir autoritaire,
00:17:47etc.
00:17:48Et c'est vrai
00:17:48que je me suis dit
00:17:49mais finalement,
00:17:50c'est certain
00:17:51que la poésie,
00:17:53par la force
00:17:55immédiate
00:17:56qu'elle peut convoquer
00:17:57de l'écriture,
00:17:58du son,
00:17:58de la musique
00:17:59et des faits,
00:18:01de l'épure
00:18:01qu'elle a avec elle,
00:18:05est un témoin
00:18:06de son époque.
00:18:07Et cette semaine,
00:18:09on a fait un numéro
00:18:09sur la fin de l'Occident
00:18:11et il y a toujours
00:18:11un poème
00:18:12et là,
00:18:12c'est un poème
00:18:13de Constantin Cavafis,
00:18:14ambassadeur d'Alexandrie
00:18:15qui est extraordinaire.
00:18:17Et ça,
00:18:18et pour nous,
00:18:18chaque semaine,
00:18:19ça fait quand même
00:18:2012 ans maintenant,
00:18:21donc Louis Chevalier
00:18:22a trouvé depuis 12 ans,
00:18:23c'est-à-dire
00:18:23depuis 580 numéros,
00:18:27merci,
00:18:28depuis 580 numéros,
00:18:29il a toujours trouvé
00:18:30un poème
00:18:31pour éclairer
00:18:33l'actualité.
00:18:34De la même manière
00:18:35que les grands textes
00:18:36sont toujours d'actualité,
00:18:37moi je considère
00:18:38qu'un texte de René Char,
00:18:39tel qu'on le lit là,
00:18:40il est d'actualité.
00:18:41On doit résister aujourd'hui.
00:18:43Alors, ça n'a pas
00:18:44la figure des nazis,
00:18:45mais la résistance
00:18:46à la dictature,
00:18:47à la tyrannie,
00:18:48elle doit se déployer
00:18:49partout,
00:18:49y compris ici.
00:18:51Donc voilà,
00:18:52donc moi mon engagement,
00:18:53il n'est pas l'engagement
00:18:53de quelqu'un
00:18:54qui aurait le couteau
00:18:55entre les dents,
00:18:56mais c'est vrai
00:18:57que je suis toujours
00:18:58attentif,
00:18:59vigilant même,
00:19:00à ce qu'on n'écrive
00:19:01pas pour rien
00:19:02et que quand on doit
00:19:04écrire quelque chose,
00:19:05il faut l'écrire
00:19:07avec l'idée
00:19:07qu'on éveille
00:19:08des consciences.
00:19:10J'ai envie de revenir
00:19:12sur le titre
00:19:12Führer et mystère.
00:19:14Oui.
00:19:14Qu'est-ce qu'il veut dire ?
00:19:16Alors, c'est vrai
00:19:17que ça,
00:19:18c'est une très bonne question
00:19:20madame le professeur.
00:19:23Non, je pense que
00:19:26la Führer,
00:19:28en fait,
00:19:29forcément,
00:19:30il n'y a pas de réponse
00:19:31ou alors la réponse,
00:19:32lui seul la connaissait,
00:19:35mais ce qui est intéressant,
00:19:37c'est comment nous,
00:19:38chacun d'entre nous,
00:19:39reçoit ce titre.
00:19:41Pour moi,
00:19:41la Führer,
00:19:42elle est évidemment
00:19:43dans ce qui est
00:19:44la grande affaire
00:19:46de l'époque
00:19:46dans laquelle,
00:19:46en tout cas,
00:19:47il écrit une grande partie
00:19:48de ses poèmes,
00:19:50c'est-à-dire
00:19:51la Führer
00:19:52face à un ennemi
00:19:55qui veut nous voler
00:19:56notre âme,
00:19:56qui veut nous voler
00:19:57notre liberté.
00:19:58Donc,
00:19:59on ne peut être
00:20:00que furieux
00:20:00face à ça.
00:20:01Et la Führer,
00:20:02elle est l'énergie,
00:20:03non pas du désespoir,
00:20:04mais elle est l'énergie
00:20:05de l'action.
00:20:08Le mystère,
00:20:09c'est peut-être
00:20:11opposer à la Führer
00:20:12le mystère.
00:20:14C'est pour ça
00:20:15que ça me
00:20:16j'ai essayé
00:20:16d'ailleurs
00:20:16quand j'écrivais
00:20:17cette préface,
00:20:18d'abord quand je lisais
00:20:19tous ces poèmes,
00:20:21de me dire
00:20:22dans quel état
00:20:24d'esprit
00:20:24pouvait-il être
00:20:26pour passer
00:20:27d'une image
00:20:28tellement fulgurante
00:20:29à presque
00:20:30un conseil
00:20:31pour se maintenir
00:20:32en vie,
00:20:32ce qui est peut-être
00:20:33plus important
00:20:34à l'époque.
00:20:35Mais moi,
00:20:36je garde toujours
00:20:37cette phrase
00:20:38de Victor Hugo,
00:20:40la beauté
00:20:41est aussi utile
00:20:42que l'utile.
00:20:44voilà.
00:20:44Donc moi,
00:20:44je pense que
00:20:45quand on offre
00:20:46à quelqu'un
00:20:47quelque chose
00:20:47de beau,
00:20:48c'est de l'ordre
00:20:49du mystère.
00:20:50Donc pour moi,
00:20:51face à la Führer,
00:20:52il va opposer aussi
00:20:54le mystère
00:20:55de la beauté.
00:20:59Et oui,
00:21:00toute la place
00:21:00pour la beauté.
00:21:02Voilà,
00:21:03très beau.
00:21:03Dans nos ténèbres,
00:21:04voilà,
00:21:05c'est pas,
00:21:06c'est chez l'Oftalmo,
00:21:07dans nos ténèbres,
00:21:09il n'y a pas
00:21:09une place
00:21:10pour la beauté,
00:21:11toute la place
00:21:11est pour la beauté.
00:21:12Voilà.
00:21:13Et ça,
00:21:13effectivement,
00:21:13moi,
00:21:13j'y vois un écho
00:21:14à Victor Hugo.
00:21:16Voilà,
00:21:17la beauté
00:21:18est aussi utile
00:21:18que l'utile.
00:21:22aussi,
00:21:22il y a
00:21:22ces grandes amitiés
00:21:23autour de René Char.
00:21:24Oui.
00:21:24Donc d'abord,
00:21:25les surréalistes,
00:21:26donc Éluard
00:21:27et les autres,
00:21:28Aragon,
00:21:30mais après,
00:21:30il va s'en émanciper
00:21:31et il a son
00:21:33propre chemin.
00:21:34Pourquoi sa poésie,
00:21:35elle te semble singulière
00:21:36par rapport,
00:21:37justement,
00:21:38à ces auteurs-là
00:21:39que tu aimes aussi ?
00:21:40Oui,
00:21:40mais bien sûr.
00:21:41Pourquoi ils s'en distinguent ?
00:21:43Je pense que René Char,
00:21:46il est unique.
00:21:47Alors,
00:21:47on pourrait dire,
00:21:48oui,
00:21:48mais ils sont tous
00:21:49uniques,
00:21:49chacun à sa manière.
00:21:50C'est comme le début
00:21:52d'Anna Karenine,
00:21:53toutes les familles heureuses
00:21:53n'ont pas d'histoire,
00:21:54les malheureuses
00:21:55sont malheureuses
00:21:55chacune à sa manière.
00:21:57Chacun est poète,
00:21:58chacun à sa manière.
00:21:59Mais je pense que,
00:22:01ce que je ressens,
00:22:02en tout cas,
00:22:04ce que je retrouve
00:22:05chez René Char,
00:22:06c'est une sorte
00:22:07d'apreté,
00:22:10d'un orgueil bien placé,
00:22:12c'est-à-dire,
00:22:13je ne veux pas ressembler
00:22:14à personne,
00:22:14je ne veux ressembler
00:22:15à personne.
00:22:16Peut-être même
00:22:16qu'il ne se ressemble pas
00:22:17à lui,
00:22:18qu'il n'est peut-être
00:22:18pas toujours de son avis,
00:22:19mais ce n'est pas grave.
00:22:20Ce qui est important,
00:22:21c'est qu'est-ce qui va
00:22:22justement dans cette
00:22:23confrontation avec lui-même.
00:22:24Moi, je vois,
00:22:25sans l'avoir même connu,
00:22:28je ressens une sorte
00:22:29de confrontation permanente
00:22:31de lui-même
00:22:32avec lui-même,
00:22:33c'est-à-dire quelque chose
00:22:34qui est de l'ordre
00:22:34de l'exigence,
00:22:36mais aussi qui est
00:22:37de l'ordre de la liberté,
00:22:38c'est-à-dire,
00:22:39moi-même,
00:22:40je me donne rendez-vous là,
00:22:41mais peut-être
00:22:41que je voudrais être ailleurs.
00:22:42Et ça,
00:22:43je sens beaucoup ça.
00:22:45Et peut-être que la langue,
00:22:46ce côté un peu diaprés,
00:22:47ce côté un peu...
00:22:48Ça me fait penser
00:22:49quand j'étais plus jeune,
00:22:51très jeune journaliste,
00:22:52j'ai passé mon temps
00:22:53beaucoup dans des mines,
00:22:54dans des mines d'or,
00:22:55dans des mines de nickel,
00:22:56un peu partout dans le monde,
00:22:57en Afrique du Sud notamment.
00:22:59Et je me souviens
00:23:00quand je descendais
00:23:01très, très profond
00:23:02dans les mines.
00:23:03D'abord,
00:23:03j'avais un peu peur
00:23:04parce que j'étais
00:23:05un peu claustrophobe.
00:23:07et quand on allait
00:23:08vers la veine
00:23:11et les mines d'or,
00:23:12c'est tout noir,
00:23:13c'est des parois anthracites
00:23:14comme ça,
00:23:15sur des centaines
00:23:16de mètres de galeries.
00:23:17Et il y avait
00:23:18un tout petit trait
00:23:19comme ça doré
00:23:20qui passait au milieu
00:23:21et c'était l'or.
00:23:23Et je voyais
00:23:23des mineurs sud-africains
00:23:25qui attaquaient cette veine
00:23:27et qui essaient
00:23:27de récupérer
00:23:28des poussières d'or,
00:23:29des petits morceaux d'or.
00:23:30Enfin, à l'arrivée,
00:23:30ça en faisait.
00:23:31Ce que je veux dire,
00:23:32c'est que ce côté anthracite,
00:23:33ce côté du noir
00:23:35qui brille,
00:23:36pour moi,
00:23:37quand je lis Chars,
00:23:40je vois ça,
00:23:41je vois ce côté minéral
00:23:44et je pourrais continuer
00:23:45en disant
00:23:45je vois le caravage,
00:23:48l'art des contrastes
00:23:49et je vois soulage
00:23:50comment de la lumière,
00:23:52que tu connais bien,
00:23:53je crois que j'ai vu
00:23:54beaucoup de vidéos
00:23:54à Rodès,
00:23:56mais je vois soulage,
00:23:57c'est-à-dire je vois
00:23:58comment par des effets
00:23:59de matière,
00:24:00on peut faire naître
00:24:01la lumière,
00:24:02une lumière intense
00:24:03et blouissante
00:24:04du noir.
00:24:05Pour moi,
00:24:06René Chars,
00:24:07c'est quelque chose
00:24:08de sombre
00:24:09qui ne dégage
00:24:10que des éclats
00:24:11de lumière.
00:24:12Vers l'espoir,
00:24:13comme tu dis tout à fait.
00:24:14Vers l'espérance,
00:24:15oui.
00:24:16Une espérance.
00:24:17Aussi,
00:24:18dans ta préface,
00:24:18tu reviens sur l'amitié
00:24:20Chars,
00:24:20Albert Camus.
00:24:21Oui.
00:24:22Pourquoi ils sont si liés
00:24:23tous les deux ?
00:24:23Qu'est-ce qu'ils ont
00:24:24de commun ?
00:24:27Au-delà du fait
00:24:28qu'ils s'apprécient.
00:24:31Mais Marie-Claude,
00:24:32tu vas me dire
00:24:33lequel présente
00:24:34cette région
00:24:35à l'autre ?
00:24:36C'est Chars
00:24:37qui présente
00:24:38à Camus.
00:24:39C'est Chars
00:24:40qui lui dit
00:24:40de venir,
00:24:41c'est ça.
00:24:42Voilà.
00:24:42Donc,
00:24:43il y a ce côté
00:24:44venais
00:24:44et Camus
00:24:45vient
00:24:45et il y a
00:24:46une correspondance
00:24:47entre eux
00:24:47magnifique.
00:24:50Peut-être
00:24:50qu'ils se reniflent
00:24:51un peu l'un l'autre.
00:24:52Il y a quelque chose,
00:24:53je pense,
00:24:54ils sont probablement,
00:24:55ils s'admirent.
00:24:57Alors,
00:24:58je ne sais pas encore
00:24:59et je parle
00:25:00sous ton contrôle,
00:25:01moi je ne sais pas.
00:25:02Mais moi,
00:25:02ce que j'ai ressenti
00:25:03dans la correspondance,
00:25:05c'est que
00:25:06Chars
00:25:06et lui-même,
00:25:08Camus,
00:25:09il est dans
00:25:09une sorte de pose
00:25:11littéraire.
00:25:12Un peu l'écrivain
00:25:13comme citer des lettres
00:25:14dont il sent
00:25:14que dans les écrivains,
00:25:15il faudra
00:25:15qu'elle reste.
00:25:16Je pense
00:25:18qu'il y a
00:25:19la simplicité
00:25:20probablement,
00:25:21le côté abrupt
00:25:21de Chars
00:25:22qui a dû plaire
00:25:22à Camus.
00:25:23Il ne faut pas oublier
00:25:24que Camus,
00:25:25c'est quelqu'un
00:25:25qui avait un rapport
00:25:27justement
00:25:27avec l'authenticité
00:25:29qui était très fort.
00:25:32Souvent,
00:25:33évidemment Camus,
00:25:33il y a mille choses
00:25:34à dire sur son oeuvre,
00:25:35mais le journaliste
00:25:37que je suis aussi
00:25:38est sensible
00:25:39au Camus journaliste,
00:25:41l'engagement,
00:25:42le combat,
00:25:43mais même bien avant
00:25:44quand Camus
00:25:45est un jeune homme,
00:25:46il écrit pour
00:25:48un journal en Algérie
00:25:50qui n'a pas duré
00:25:50très longtemps.
00:25:51Ce n'est pas
00:25:52Algérie public,
00:25:52c'est encore autre chose.
00:25:53Il fait une très grande
00:25:54enquête en Kabylie
00:25:55sur la misère en Kabylie.
00:25:57Il fait une série
00:25:58de trois grands reportages
00:25:59que j'ai lus
00:26:00qui sont assez extraordinaires.
00:26:02Et donc,
00:26:03je pense qu'il est
00:26:03quand même
00:26:05très attentif
00:26:05à la condition humaine
00:26:07Camus
00:26:08et je pense
00:26:08qu'il retrouve ça
00:26:09aussi chez Chars.
00:26:10Ce n'est pas des gens
00:26:10qui se la jouent,
00:26:12le grand écrivain,
00:26:13le grand poète.
00:26:13J'ai le sentiment
00:26:14que ce sont des gens
00:26:15qui retrouvent
00:26:16chez l'autre
00:26:18non pas l'authenticité
00:26:19qu'ils ont perdue,
00:26:20mais l'authenticité
00:26:21qu'ils veulent conserver.
00:26:23Est-ce que toi ?
00:26:24Est-ce que je peux t'ajouter ?
00:26:25C'est-ce que je peux t'ajouter ?
00:26:28Absolument.
00:26:29Et il l'a édité
00:26:30sans connaître Chars.
00:26:33Il avait lu le texte,
00:26:37mais il édite
00:26:38dans la collection Espoir,
00:26:40qui est la collection
00:26:41Chez Ganimat,
00:26:43il édite
00:26:43les Pays d'Hypnose.
00:26:44Et c'est après
00:26:45que Chars,
00:26:48voyant la collection
00:26:50de Camus,
00:26:51lui dit
00:26:51« Mais venez
00:26:52en Provence ».
00:26:53Il y a un très beau texte
00:26:54qui s'appelle
00:26:57« Naissance et jour
00:26:58le vent d'une amitié »
00:26:59où Chars raconte
00:27:01l'arrivée
00:27:03de Camus
00:27:04en Provence,
00:27:05à Abignon,
00:27:07et comment Camus
00:27:09est tout de suite
00:27:10séduit
00:27:11par le ciel.
00:27:13C'est ça,
00:27:14c'est l'Algérie.
00:27:15Voilà,
00:27:15il retrouve
00:27:16cette lumière.
00:27:19L'hospitalité
00:27:19des gens,
00:27:20tout de suite
00:27:21la convivialité.
00:27:22Et c'est un très beau texte
00:27:23qui raconte
00:27:24tout de suite
00:27:24qu'il est chez lui.
00:27:27Voilà,
00:27:27formidable.
00:27:28Après,
00:27:29il va confier
00:27:30à Chars
00:27:30pour trouver
00:27:31la maison.
00:27:31La maison,
00:27:32voilà,
00:27:32la fameuse maison.
00:27:33Non,
00:27:34mais c'est très beau.
00:27:35On a de la chance
00:27:36quand même.
00:27:36On a de la chance.
00:27:37Merci d'être venu.
00:27:39C'est bien.
00:27:40Merci Marie-Claude.
00:27:42Non,
00:27:42mais c'est vrai,
00:27:42ce que tu dis,
00:27:43Marie-Claude,
00:27:43ça me fait penser
00:27:45au début
00:27:45de Noce,
00:27:46de Camus,
00:27:48où évidemment,
00:27:49cette mer,
00:27:50cette nature,
00:27:51quand il dit
00:27:51la campagne
00:27:52était noire
00:27:53de soleil.
00:27:54Bon,
00:27:54je pense qu'il retrouve ça
00:27:57dans cette région
00:27:58en Provence.
00:28:01J'ai envie
00:28:01de te demander
00:28:02si toi,
00:28:03tu as
00:28:03une amitié
00:28:04comme ça
00:28:05dans la littérature,
00:28:06au-delà de ton amitié
00:28:08dont tu nous as parlé,
00:28:09qui t'évoque Chars.
00:28:10Est-ce que tu as
00:28:11une amitié,
00:28:12par exemple,
00:28:13avec un auteur
00:28:13vivant
00:28:14et avec qui
00:28:15tu peux échanger
00:28:16sur des choses,
00:28:17la littérature ?
00:28:18Spontanément
00:28:19comme ça,
00:28:19je te dirais
00:28:20que j'ai depuis
00:28:21longtemps,
00:28:2220 ans,
00:28:23des conversations
00:28:24toujours très profondes
00:28:25avec Laurent Godet
00:28:27que j'ai publiées
00:28:28dans le 1
00:28:29plein de fois,
00:28:30mais notamment
00:28:31en tant que poète.
00:28:33Laurent,
00:28:34il y a maintenant
00:28:36longtemps,
00:28:37je lui avais demandé
00:28:38s'il voulait bien
00:28:40aller,
00:28:40c'était
00:28:41les questions
00:28:42des migrants,
00:28:42aller à Grande-Synthe,
00:28:44donc à côté de Calais,
00:28:45pour parler
00:28:46de ce qui se passait
00:28:47avec les migrants.
00:28:48Et Laurent rentrait
00:28:49d'Haïti,
00:28:51après le tremblement
00:28:52de terre,
00:28:53et il m'a dit
00:28:53« Ah, tu crois
00:28:54que je saurais ? »
00:28:55Je lui ai dit
00:28:55« Tu plaisantes ? »
00:28:56Bien sûr que je saurais.
00:28:57Donc il y va
00:28:59et il a fait
00:29:00deux choses.
00:29:00Il a fait
00:29:01un texte magnifique
00:29:02qui s'appelait
00:29:02« Sigil à France »
00:29:04et d'ailleurs
00:29:04le lendemain,
00:29:05il a été cité
00:29:06dans la revue de presse
00:29:07de France Inter,
00:29:07il m'a téléphoné,
00:29:08il me dit
00:29:08« Mais c'est la première fois
00:29:09qu'on me cite
00:29:09dans une revue de presse. »
00:29:10J'ai dit
00:29:10« Bienvenue
00:29:11au club des journalistes. »
00:29:12Et il a écrit
00:29:13un poème
00:29:14sur les colonnes
00:29:15de migrants.
00:29:16Et c'est vrai
00:29:17qu'après,
00:29:18on a fait
00:29:19beaucoup de choses
00:29:19ensemble.
00:29:21On a fait
00:29:21notamment
00:29:22l'ouverture
00:29:23des étonnants
00:29:24voyageurs
00:29:24de Saint-Malo
00:29:25il y a deux ou trois ans.
00:29:26Une très longue conversation
00:29:27qu'on a publiée
00:29:28d'ailleurs en livre
00:29:29qu'on a publiée
00:29:30sur comment il écrit
00:29:31son écriture,
00:29:32etc.
00:29:33Et Laurent,
00:29:34parce que c'est
00:29:35quelqu'un d'engagé
00:29:35quand j'ai fait
00:29:36ce texte
00:29:37qui s'appelle
00:29:37« La pêche du jour
00:29:39au théâtre du Rond-Point. »
00:29:40Il est venu
00:29:41quand il a été joué
00:29:41par Jacques Weber,
00:29:42etc.
00:29:43Lui,
00:29:43moi je ne suis pas
00:29:44du tout
00:29:44un homme de théâtre.
00:29:45Lui est un dramature.
00:29:46Il manie les mythes,
00:29:48il a toute cette connaissance
00:29:49Laurent que je n'ai pas.
00:29:51Et voilà,
00:29:51donc on a des points
00:29:52de jonction
00:29:53au-delà de l'amitié
00:29:56sur des terrains
00:29:57littéraires,
00:29:58artistiques,
00:29:58poétiques.
00:30:00Voilà.
00:30:01Alors maintenant,
00:30:02avant qu'on passe
00:30:03du côté aussi
00:30:03de l'écriture poétique
00:30:05et de la place
00:30:06de la poésie
00:30:06dans ta vie
00:30:07en tant qu'écrivain
00:30:08et qu'on parle
00:30:09de « Mon enfant, ma soeur »,
00:30:10on va un petit peu
00:30:10quitter René Char.
00:30:11Je vais demander
00:30:12à David Adjémian
00:30:13qui est auteur
00:30:14de nous lire
00:30:15un poème de René Char
00:30:16de son choix,
00:30:18de « Fureur et mystère ».
00:30:19Bien sûr.
00:30:28Tu as bien su de partir,
00:30:30Arthur Rimbaud.
00:30:32Tes dix-huit ans
00:30:33réfractèrent à l'amitié,
00:30:35à la malveillance,
00:30:37à la sottise
00:30:38des poètes de Paris,
00:30:40ainsi qu'aux ronronnements
00:30:41d'abeilles stériles
00:30:42de ta famille
00:30:43ardennèse
00:30:43un peu folle.
00:30:46Tu as bien fait
00:30:47de les éparpiller
00:30:48au vent du large,
00:30:49de les jeter
00:30:50sous le couteau
00:30:51de leurs précoces guillotines.
00:30:54Tu as eu raison
00:30:55d'abandonner
00:30:56le boulevard
00:30:57des paresseux,
00:30:58les estaminés
00:30:59des picellires
00:31:00pour l'enfer des bêtes,
00:31:02pour le commerce
00:31:02des rusés
00:31:03et le bonjour
00:31:05des singes.
00:31:07Cet élan
00:31:08absurde
00:31:09du corps
00:31:10et de l'âme,
00:31:11ce boulet
00:31:12de canon
00:31:12qui atteint
00:31:13sa cible
00:31:14en la faisant
00:31:14éclater,
00:31:16oui,
00:31:17c'est bien là
00:31:18la vie
00:31:18d'un homme.
00:31:20On ne peut pas
00:31:22ressortir
00:31:23de l'enfance
00:31:25indéfiniment
00:31:25étrangler
00:31:26son prochain.
00:31:28Si les volcans
00:31:29changent
00:31:30peu de place,
00:31:32leur lave
00:31:33parcourt
00:31:33le grand vide
00:31:34du monde
00:31:35et lui apporte
00:31:36des vertus
00:31:36qui chantent
00:31:37dans ses plaies.
00:31:39Tu as bien fait
00:31:40de partir,
00:31:41Arthur Rimbaud.
00:31:42Nous sommes
00:31:43quelques-uns
00:31:44à croire
00:31:45sans preuve
00:31:46le bonheur
00:31:47possible
00:31:48avec toi.
00:31:57C'est beau
00:31:59et c'est très bien
00:32:00lu.
00:32:03Merci.
00:32:06Maintenant,
00:32:06justement,
00:32:07on va parler
00:32:07de l'écriture
00:32:08poétique
00:32:08dans ta vie.
00:32:10Déjà,
00:32:10tu nous as parlé
00:32:11de la beauté,
00:32:11tu nous as parlé
00:32:13de l'amour,
00:32:13de la poésie
00:32:14que tu as.
00:32:15Est-ce que tu as
00:32:15l'impression
00:32:16d'habiter
00:32:16poétiquement
00:32:17le monde
00:32:19et de cultiver
00:32:20ça,
00:32:20en tout cas ?
00:32:22Alors,
00:32:24comment répondre
00:32:25à cette question ?
00:32:26J'ai commencé
00:32:27à écrire
00:32:28des romans
00:32:28il y a
00:32:2835 ans
00:32:29et donc
00:32:31j'en ai publié
00:32:32une quinzaine
00:32:33et je crois
00:32:35que chacun
00:32:37de mes romans
00:32:37à un moment donné
00:32:38a suscité
00:32:40chez les critiques
00:32:41qui les lisaient
00:32:41toujours cette expression
00:32:43« L'écriture poétique
00:32:46de l'auteur ».
00:32:48Et moi,
00:32:48je me disais
00:32:49bon,
00:32:49c'est bien,
00:32:50l'écriture poétique
00:32:51vaut mieux ça
00:32:52que l'écriture lourde
00:32:54de l'auteur
00:32:55mais pour être honnête,
00:32:58je ne savais pas trop
00:32:59ce que ça pouvait
00:33:00vouloir dire.
00:33:01Ce que je veux dire
00:33:01par là,
00:33:02c'est que quelquefois
00:33:02c'est ce que les autres
00:33:04voient sur nous
00:33:04qui existe
00:33:06mais qu'on ne voit
00:33:06pas soi-même.
00:33:07Donc,
00:33:08il n'y a pas chez moi
00:33:09à la différence de David,
00:33:10je n'ai pas écrit
00:33:11très jeune,
00:33:12je n'ai jamais écrit
00:33:13de poésie vraiment
00:33:14au sens formel du terme.
00:33:17Mais c'est vrai
00:33:18que la vision poétique
00:33:20du monde,
00:33:21ça oui,
00:33:21ça m'intéresse
00:33:22et ça me touche.
00:33:24Est-ce que j'ai une manière
00:33:25poétique d'habiter le monde ?
00:33:27Qu'est-ce que ça veut dire ?
00:33:28Ça veut dire,
00:33:30si c'est le cas,
00:33:32ça veut dire,
00:33:33c'est toujours
00:33:33d'accueillir les choses,
00:33:37les bonnes et les moins bonnes.
00:33:38Je me souviens
00:33:38de cette phrase de Cioran,
00:33:40il faut avaler la mer
00:33:41avec le sucré.
00:33:41Donc,
00:33:42il y a eu beaucoup d'amers,
00:33:43il y a eu aussi,
00:33:44heureusement,
00:33:44beaucoup de sucrés.
00:33:46Et donc,
00:33:47j'ai essayé
00:33:48de jongler avec ça
00:33:49et d'en faire
00:33:51justement une forme
00:33:52de beauté,
00:33:53mais pas une beauté
00:33:54pour moi,
00:33:55même si au départ,
00:33:56je considère
00:33:57qu'on écrit toujours
00:33:57pour soi,
00:33:58d'abord.
00:33:59Je n'ai jamais pensé
00:34:00à mes lecteurs,
00:34:00à des lecteurs hypothétiques
00:34:01ou pas,
00:34:02quand j'écrivais,
00:34:03quand j'écris.
00:34:03Mais en revanche,
00:34:04quelque chose
00:34:05que tu peux ensuite
00:34:06partager,
00:34:06avec qui tu peux avoir
00:34:08un échange
00:34:09avec l'autre
00:34:09dans son altérité
00:34:12et que cette altérité
00:34:14devient familière
00:34:15parce que précisément,
00:34:16on s'est rejoint
00:34:16sur quelque part,
00:34:19sur un poème
00:34:20ou sur quelque chose
00:34:21de poétique.
00:34:22quand j'écoute
00:34:24David lire
00:34:24ce poème
00:34:25sur Rimbaud
00:34:27que j'aime beaucoup,
00:34:29que j'ai découvert,
00:34:30on a envie
00:34:31de le partager,
00:34:32on a envie
00:34:33de le partager,
00:34:34de réagir,
00:34:35etc.
00:34:36Donc,
00:34:36au fur et à mesure,
00:34:38c'est vrai que
00:34:39je voyais
00:34:40cette expression,
00:34:41cette écriture poétique.
00:34:43Bon,
00:34:44donc,
00:34:44j'ai gardé ça
00:34:45en moi
00:34:46et pour moi,
00:34:48comme écrivain,
00:34:49ce que je crois
00:34:51à avoir compris,
00:34:52en tout cas,
00:34:53peut-être ce que je veux faire,
00:34:55même si je n'écris pas
00:34:56avec beaucoup d'intention,
00:34:58mais ce que je veux faire,
00:35:00c'est
00:35:02quand j'aborde
00:35:03les thèmes que j'aborde
00:35:04dans mes romans,
00:35:05il n'y a pas de sujet
00:35:06à mes romans,
00:35:06c'est un sujet global
00:35:07sur qui est-on,
00:35:10qui sont les nôtres,
00:35:11etc.
00:35:13Quel est le manque
00:35:14qu'on promène
00:35:15dans sa vie ?
00:35:15Pour moi,
00:35:16ce qui est important,
00:35:17c'est que
00:35:17plus c'est lourd,
00:35:19plus c'est dur,
00:35:20plus ça peut être
00:35:21même
00:35:24non désirable,
00:35:25ce que je raconte,
00:35:27plus l'écriture
00:35:28doit se faire
00:35:29légère,
00:35:30ça ne veut pas dire
00:35:30anecdotique,
00:35:31au contraire,
00:35:31mais il doit y avoir
00:35:33quand même
00:35:33une part
00:35:35de légèreté
00:35:35pour qu'on puisse
00:35:36justement
00:35:38me suivre
00:35:39là où je veux
00:35:40emmener,
00:35:40où j'emmène
00:35:41les lecteurs.
00:35:42Donc,
00:35:42pour moi,
00:35:43la vision,
00:35:44ma manière
00:35:45d'habiter peut-être
00:35:46poétiquement
00:35:47dans le monde,
00:35:48c'est d'essayer
00:35:48de rendre légère
00:35:49des choses
00:35:50qui ne le sont pas.
00:35:51Tu penses
00:35:51que la poésie,
00:35:52ça doit être léger ?
00:35:56Léger
00:35:56dans la manière
00:35:58dont on la reçoit,
00:35:59oui,
00:36:00mais précisément,
00:36:02le poids d'une plume,
00:36:03quelquefois,
00:36:04ça peut peser
00:36:05très très lourd.
00:36:07Donc,
00:36:08oui,
00:36:08c'est cet aspect
00:36:08de légèreté.
00:36:10Et ce qui fait
00:36:11que je ne me suis
00:36:12jamais attelé
00:36:13à l'écriture
00:36:15de poésie,
00:36:16de poèmes,
00:36:17de choses comme ça.
00:36:18Mais en revanche,
00:36:19c'est vrai que
00:36:20j'y suis très très
00:36:20très sensible.
00:36:22Et alors,
00:36:22peut-être c'est aussi
00:36:23l'âge qui passe,
00:36:25mais maintenant,
00:36:25je trouve que
00:36:26les textes sont
00:36:26toujours trop longs,
00:36:27que les phrases
00:36:28sont toujours trop longues,
00:36:29et que j'aime bien
00:36:31les purs.
00:36:33J'aime bien...
00:36:34Une fois,
00:36:34j'avais écrit un roman
00:36:35il y a quelques années
00:36:35qui s'appelait
00:36:36Trois jours avec Norman Gale,
00:36:39où le narrateur
00:36:40disait qu'il rêvait
00:36:41d'écrire un roman
00:36:41sans phrase.
00:36:42Et c'est vrai,
00:36:44donc évidemment,
00:36:45la vie est compliquée
00:36:46quand même
00:36:47quand on essaie
00:36:47de relever ce défi-là.
00:36:49Mais ou alors
00:36:50l'encre sympathique
00:36:51comme écrit Modiano.
00:36:52Mais c'est vrai
00:36:54que pour moi,
00:36:54la légèreté
00:36:55et la poésie
00:36:56vont s'en dire,
00:36:57mais légèreté
00:36:58non pas au sens
00:36:58d'anecdotique
00:36:59ou d'insignifiant,
00:37:01légèreté au sens
00:37:02où je vais aller
00:37:03te toucher
00:37:04très profondément,
00:37:06mais je vais prendre
00:37:07une toute,
00:37:07toute,
00:37:08toute petite mèche
00:37:09pour entrer
00:37:09dans ton cœur,
00:37:10pour entrer
00:37:11dans ta tête,
00:37:12voilà,
00:37:12c'est plus ça.
00:37:13Tu lis
00:37:14beaucoup de poésie
00:37:15ou de plus en plus ?
00:37:16De plus en plus.
00:37:16Parce que j'ai l'impression
00:37:17que c'est de plus en plus.
00:37:18De plus en plus,
00:37:18Frédéric Romain,
00:37:19elle le sait d'ailleurs,
00:37:20parce que j'arrête pas
00:37:20de lui demander de la poésie.
00:37:22Moi aussi.
00:37:23Non,
00:37:24mais c'est vrai
00:37:24parce que,
00:37:26disons qu'il y a
00:37:27des auteurs
00:37:27que j'ai par exemple
00:37:28qui m'ont accompagné
00:37:29depuis que j'ai 20 ans,
00:37:30comme Neruda.
00:37:34beaucoup de souvenirs
00:37:36autour de ce Chili.
00:37:40J'ai bien connu,
00:37:41c'est un des seuls pays
00:37:42d'Amérique latine
00:37:43où je ne suis pas allé,
00:37:43mais je connais bien
00:37:45l'histoire du Chili,
00:37:47l'histoire du cuivre,
00:37:48de cette domination américaine,
00:37:50etc.
00:37:50et puis comment Neruda
00:37:53s'est faufilé dans tout ça.
00:37:54Il y a à la fois
00:37:55le champ général
00:37:56avec évidemment
00:37:57quelque chose
00:37:59de tellement tellurique
00:38:01et puis la centaine d'amour.
00:38:05Il tient les deux bouts.
00:38:07Il a le monde
00:38:08et puis il a l'intime.
00:38:12Après, oui,
00:38:13je lis beaucoup de poètes.
00:38:16Ce que j'aime bien,
00:38:17c'est découvrir des poètes
00:38:19que je ne connaissais absolument pas,
00:38:20dont je n'ai jamais entendu le nom
00:38:21et qui tout d'un coup
00:38:23arrive et je dis
00:38:24tiens,
00:38:24qu'est-ce qu'il a à dire lui ?
00:38:26Qu'est-ce qu'il dit ?
00:38:27Ou elle ?
00:38:27Tu as découvert des poètes
00:38:28récemment que tu aimes ?
00:38:31Alors, je ne vais pas dire son nom,
00:38:33mais poésie verticale,
00:38:34tu vas me dire Frédéric ?
00:38:36Oui.
00:38:36J'ai trouvé ça très fort.
00:38:38C'est beau.
00:38:40Après, c'est très subjectif
00:38:41de dire ça, c'est beau,
00:38:42ça me touche.
00:38:43Est-ce que ça vous touche
00:38:44ou pas ?
00:38:45Moi, je crois que c'est pareil.
00:38:51Le mot touche, d'ailleurs,
00:38:52toucher,
00:38:53qu'est-ce qui touche ?
00:38:55Au piano, il y a des touches
00:38:57et justement une musique
00:38:58qui tout d'un coup,
00:38:58parce que tu as appuyé
00:38:59sur telle touche
00:39:00ou telle touche,
00:39:00quelque chose va vibrer
00:39:01ou résonner en toi.
00:39:02C'est pareil, je trouve,
00:39:04pour la poésie.
00:39:05Après, il y a des choses,
00:39:06évidemment,
00:39:07beaucoup plus classiques.
00:39:08Il y a des choses de...
00:39:09Moi, je n'apprends pas la poésie.
00:39:12Je sais que certains d'entre vous
00:39:13doivent être capables
00:39:14de citer.
00:39:15J'ai connu des amis
00:39:15qui, d'ailleurs,
00:39:16la mémoire faisait
00:39:17qu'ils avaient comme ça.
00:39:18Moi, je peux réciter
00:39:19trois ou quatre poèmes
00:39:20comme ça,
00:39:20mais ce n'est pas tellement...
00:39:21Ce n'est pas la performance,
00:39:23c'est l'idée que...
00:39:24C'est des mots
00:39:24qui m'accompagnent,
00:39:25des résonances,
00:39:26des univers,
00:39:27donc où il y a Apollinaire,
00:39:29où il y a Nerval,
00:39:30où il y a des auteurs comme ça.
00:39:33Mais...
00:39:35Alors, récemment,
00:39:35mais je suis désolé
00:39:36parce que c'est les noms propres
00:39:37qui me manquent.
00:39:37Donc, j'ai reçu de Gallimard
00:39:40un très beau recueil de poèmes
00:39:42d'un homme qui était un...
00:39:44Je me demande si c'était
00:39:45un ouvrier qui est mort très jeune.
00:39:47Comment tu dis ?
00:39:48Thierry Metz.
00:39:49C'est ça, Thierry Metz.
00:39:51Et alors, sa fille est morte
00:39:52dans un accident.
00:39:54Enfin, devant eux,
00:39:55elle a été renversée.
00:39:57Et j'ai vu cet homme.
00:39:58Alors, ce qui est très...
00:40:00Je trouve,
00:40:01dans la poésie Gallimard
00:40:02en particulier,
00:40:03parce qu'on voit le visage,
00:40:04et cet homme a l'air
00:40:06d'être un type
00:40:07très fort,
00:40:08très comme ça.
00:40:08Et alors, on voit
00:40:09que c'était un colosse
00:40:10au pied d'argile
00:40:10puisqu'il était complètement
00:40:12dévasté par la mort
00:40:13de sa fille.
00:40:15Et il y a des poèmes
00:40:16mais d'une beauté.
00:40:17Voilà, Thierry Metz.
00:40:19Absolument.
00:40:20Il écrit des romans,
00:40:21non, aussi ?
00:40:21Je te m'avais dit sur ça.
00:40:23C'est ça, c'est le journal.
00:40:24Oui, oui.
00:40:25Entre Marie-Claude
00:40:26et Frédéric,
00:40:27heureusement,
00:40:27vous êtes là,
00:40:28c'est bien.
00:40:28Nos références.
00:40:32Alors,
00:40:33moi, je vous l'ai dit
00:40:34tout à l'heure,
00:40:35j'aimais déjà
00:40:36certains livres
00:40:36d'Éric Fautorino.
00:40:37Je n'ai pas encore tout lu.
00:40:38J'ai du temps,
00:40:39j'ai de la chance.
00:40:39Tu es jeune, ça va.
00:40:42Mais, en fait,
00:40:43je suis tombée
00:40:44absolument amoureuse
00:40:44de mon enfant,
00:40:45ma soeur.
00:40:45Donc, je ne sais pas
00:40:46si vous l'avez lu ou pas.
00:40:47Mais c'est un livre
00:40:48qui m'a énormément bouleversée.
00:40:50Déjà, parce que j'aime
00:40:50beaucoup la poésie.
00:40:51C'est pour ça
00:40:52qu'on est ici ce soir.
00:40:53mais surtout parce que
00:40:54cette histoire
00:40:55est tellement émouvante
00:40:59et ce long poème
00:41:01est vraiment,
00:41:02vraiment sublime.
00:41:03Donc, j'aimerais
00:41:04que tu nous racontes
00:41:04un peu l'histoire
00:41:05qui se cache derrière ce livre.
00:41:06Puis après,
00:41:07je vais te poser
00:41:07d'autres questions.
00:41:10Ce texte,
00:41:11d'abord,
00:41:11c'est un texte
00:41:12qui, comme beaucoup
00:41:12de mes textes,
00:41:13n'aurait pas dû exister.
00:41:14C'est-à-dire que,
00:41:18si je veux essayer
00:41:20de vous donner
00:41:20un peu le contexte
00:41:22du texte,
00:41:23justement,
00:41:23il y a toujours
00:41:23un contexte dans un texte.
00:41:26Ma mère,
00:41:26en 1963,
00:41:27a donné naissance
00:41:28à une petite fille
00:41:29dans une institution religieuse.
00:41:31Elle était fille-mère
00:41:31et cette petite fille
00:41:33a eu le sort
00:41:33qui aurait dû
00:41:34m'être réservé à moi aussi.
00:41:36Moi, j'ai échappé à ça.
00:41:38Donc, cette fille,
00:41:38cette enfant
00:41:39l'a dû l'abandonner.
00:41:41Et puis,
00:41:4260 ans ont passé
00:41:43et j'ai écrit un roman
00:41:44il y a quelques années
00:41:45qui s'appelle
00:41:4517 ans
00:41:47où je parle de ma mère,
00:41:48j'essaie de comprendre
00:41:49le regard de ma mère.
00:41:50Ça aurait pu s'appeler
00:41:50le regard de ma mère.
00:41:51Pourquoi tout d'un coup
00:41:52il est absent ?
00:41:53Pourquoi il me passe à travers ?
00:41:56Pourquoi il est ailleurs ?
00:41:57Qu'est-ce qu'il y a
00:41:57dans ce regard ?
00:41:59Et avant que je le publie,
00:42:01elle m'a dit,
00:42:02je ne dirais pas,
00:42:03elle m'a avoué,
00:42:04elle m'a dit simplement
00:42:07qu'elle avait eu
00:42:08cette petite fille
00:42:09et qu'on ne lui avait
00:42:10même pas posé
00:42:11sur le ventre,
00:42:12qu'elle n'a même pas touché.
00:42:14Cette petite fille
00:42:14est partie dans la nuit.
00:42:15Elle est sortie
00:42:16de sa nuit à elle
00:42:16et elle est partie
00:42:17dans une autre nuit.
00:42:19et j'étais tellement sidéré
00:42:21que pendant,
00:42:22je me souviens,
00:42:22pendant trois jours,
00:42:23je n'ai pas parlé.
00:42:24J'ai été incapable
00:42:24de parler,
00:42:25de dire quoi que ce soit.
00:42:26Tellement j'étais...
00:42:27Vous savez,
00:42:28quand vous apprenez
00:42:28une chose comme ça,
00:42:29si ça s'est passé peut-être,
00:42:31je ne sais pas,
00:42:31un an avant
00:42:32ou peut-être quelques temps avant,
00:42:33vous vous dites,
00:42:33bon,
00:42:34on va pouvoir faire quelque chose.
00:42:35Mais là,
00:42:35c'est vraiment
00:42:36l'impuissance totale.
00:42:37Qu'est-ce que vous voulez faire
00:42:38de petite fille ?
00:42:39Elle est née en 1963
00:42:42et moi,
00:42:43j'apprends ça en 2017
00:42:46puisque le livre sort en 2018.
00:42:48Bon,
00:42:49et je reste avec ça
00:42:50pendant deux ans,
00:42:52trois ans.
00:42:53Et un jour,
00:42:56je prends beaucoup de train
00:42:58et souvent,
00:43:00j'écris à la main
00:43:01sur ce qui me tombe
00:43:03sous la main,
00:43:03des enveloppes,
00:43:04des dos de factures,
00:43:06des dos de photocopie
00:43:07en blanc,
00:43:08etc.
00:43:08Et là,
00:43:09je commence une sorte
00:43:10de dialogue
00:43:11avec cette inconnue
00:43:13définitive,
00:43:13avec cette inconnue
00:43:14qui tu es,
00:43:15à quoi tu ressembles,
00:43:16je sais que son père
00:43:17est marocain,
00:43:17est un arabe.
00:43:19Je n'en sais rien,
00:43:20je ne sais rien,
00:43:20je sais juste
00:43:21qu'elle est née
00:43:21quelque part à Bordeaux.
00:43:24Voilà.
00:43:24Et puis,
00:43:26je continue
00:43:27et je l'interpelle.
00:43:30J'interpelle
00:43:30cette inconnue.
00:43:32Et vous savez,
00:43:32quand vous apprenez
00:43:33une chose comme ça,
00:43:34c'est un défi
00:43:35pour l'imagination
00:43:35parce que,
00:43:36ah bon,
00:43:37alors elle est née
00:43:37en 1963,
00:43:38mais ce n'est pas un bébé
00:43:39parce qu'aujourd'hui
00:43:40on est en...
00:43:40Donc on ne peut pas
00:43:41imaginer,
00:43:42est-ce qu'on imagine
00:43:42une dame de son âge,
00:43:46une dame qui peut être
00:43:47une mère,
00:43:47une grand-mère,
00:43:48etc.
00:43:48Ou alors l'adolescente
00:43:49ou bien la petite fille.
00:43:51Bref,
00:43:51c'est impossible
00:43:52de cerner quoi que ce soit.
00:43:55Mais finalement,
00:43:56je l'interpelle
00:43:57comme ça,
00:43:57sur ces feuilles volantes.
00:43:59Et j'insiste
00:44:00sur le fait
00:44:00que c'est longtemps,
00:44:01ce texte est resté
00:44:02une somme
00:44:03de feuilles volantes
00:44:04au fond de mon sac à dos.
00:44:06Et d'ailleurs,
00:44:06j'ai dû en perdre.
00:44:08Mais ce n'est pas grave,
00:44:09elles sont volantes.
00:44:11Mais un jour,
00:44:12je me suis dit
00:44:13mais quand même,
00:44:14peut-être qu'il y a un texte,
00:44:15il faut recoudre
00:44:17parce que si je jette
00:44:18tous ces papiers,
00:44:19je vais la faire disparaître
00:44:20une deuxième fois.
00:44:21Non pas qu'elle était apparue,
00:44:23mais enfin,
00:44:23il y avait quelque chose d'elle
00:44:24qui me parlait
00:44:25ou qui m'appelait.
00:44:26ou voilà.
00:44:28Et puis,
00:44:29le journaliste
00:44:30ou l'enquêteur
00:44:31ou le détective privé
00:44:32a pris le relais
00:44:33de celui
00:44:34qui essayait
00:44:35d'écrire
00:44:35une fiction.
00:44:36Et donc,
00:44:37j'ai enquêté,
00:44:39je ne me suis pas trop mal débrouillé
00:44:40et je l'ai retrouvé.
00:44:42Là,
00:44:43tu nous as spoilé le...
00:44:44Ah oui,
00:44:44mais parce que
00:44:45maintenant,
00:44:46tu sais,
00:44:46ça fait maintenant des années.
00:44:48Et puis,
00:44:48il y a une photo
00:44:49sur la couverture.
00:44:50C'est sa photo.
00:44:52Donc,
00:44:53ce qui est incroyable,
00:44:54c'est qu'un jour,
00:44:55c'était le 15 décembre 2021,
00:45:0021,
00:45:0021.
00:45:04Je fais...
00:45:05Je l'ai eu au téléphone.
00:45:06Elle m'a dit
00:45:07ça fait 50 ans
00:45:08que j'attends
00:45:09votre coup de fil
00:45:10parce que j'avais laissé
00:45:11un message au répondeur
00:45:12si vous êtes qui je crois,
00:45:13rappelez-moi.
00:45:14Et elle me rappelle.
00:45:17Et je vous passe
00:45:18tous les détails.
00:45:19Je vais voir ma mère
00:45:20pour lui dire
00:45:21« Tu sais,
00:45:21cette petite fille,
00:45:22je l'ai retrouvée. »
00:45:25Et donc,
00:45:25il y a un jour
00:45:27incroyable,
00:45:27c'est le 15 décembre 2021,
00:45:31cette femme
00:45:32qui est ma soeur,
00:45:33qui s'appelle Elisabeth,
00:45:34elle est infirmière de nuit
00:45:37à Montauban.
00:45:39Il faut savoir
00:45:40que ma mère
00:45:40était infirmière de nuit
00:45:41à La Rochelle.
00:45:44Et je lui dis
00:45:45« Mais qu'est-ce que tu fais
00:45:46comme métier ? »
00:45:47Elle me dit
00:45:47« Infirmière »
00:45:48et puis après,
00:45:48c'est tout de suite
00:45:48« Infirmière de nuit ? »
00:45:49J'ai dit
00:45:49« Bon,
00:45:50mais ta mère aussi
00:45:51est infirmière de nuit. »
00:45:53Et donc,
00:45:53un jour,
00:45:54je leur donne rendez-vous
00:45:55à toutes les deux.
00:45:56L'une est à Montauban,
00:45:57elle prend un train
00:45:58pour Bordeaux,
00:45:59ville où elle est née.
00:46:00Ma mère est à La Rochelle,
00:46:02elle prend un train
00:46:02pour Bordeaux.
00:46:03Et moi,
00:46:04je suis à Paris,
00:46:04je prends un train
00:46:05pour Bordeaux.
00:46:06Et alors,
00:46:06c'est incroyable,
00:46:07et je le raconte
00:46:08dans ce texte,
00:46:09c'est que ce jour-là,
00:46:11donc on est chacun
00:46:11dans notre train,
00:46:13et il y a un brouillard
00:46:14coupé au couteau.
00:46:15On ne voit rien
00:46:15par la fenêtre,
00:46:16par les fenêtres.
00:46:17On se envoie des textos,
00:46:18on est dans le brouillard,
00:46:19on est dans le brouillard,
00:46:19donc c'est nos vies
00:46:20en fait qui défilent.
00:46:21C'est du brouillard.
00:46:24Et à peu près
00:46:25à 15-20 minutes
00:46:26d'arriver à Bordeaux,
00:46:27le brouillard se déchire,
00:46:28et il y a un ciel bleu,
00:46:30incroyable,
00:46:30il fait un temps
00:46:31mais splendide.
00:46:33Et on se retrouve,
00:46:36ben voilà,
00:46:37je fais se rencontrer,
00:46:38la mère et la fille,
00:46:39mais je n'en dis pas plus,
00:46:41autrement vous n'allez plus
00:46:41avoir envie de le lire.
00:46:44Je vais lire
00:46:44un tout petit passage.
00:46:46De ton absence,
00:46:47j'éprouve toute la violence,
00:46:48je ne sais qui tu es,
00:46:49je ne sais qui tu es
00:46:49pour trouver ta trace.
00:46:51Découvrir ton nom,
00:46:52je voudrais une boîte postale,
00:46:53une adresse,
00:46:54ou déposer les mots
00:46:54de l'émotion,
00:46:55la tendresse,
00:46:56en consolation du temps
00:46:57qui passe,
00:46:58glisse et blesse.
00:46:59Ressens-tu parfois
00:47:00un agacement,
00:47:00une impatience,
00:47:01la sensation fugace
00:47:02de n'être pas là
00:47:03où tu devrais,
00:47:04d'être une autre
00:47:05que celle que tu es,
00:47:06égarée parmi les tiens,
00:47:07aux motifs invisibles,
00:47:08indicibles peut-être,
00:47:10pardon,
00:47:11qui ne sont pas tout à fait
00:47:12ou à peine,
00:47:12ou si peu,
00:47:13les tiens.
00:47:15Et plus tard,
00:47:16plus tard,
00:47:19parce que c'est très joli,
00:47:21c'est vrai que comme tu as
00:47:21peu d'informations sur elle,
00:47:23tu parles de tout ce
00:47:25qu'elle peut évoquer,
00:47:26donc du Maroc,
00:47:27tu évoques différentes choses,
00:47:32c'est très joli.
00:47:33Attendez,
00:47:34je suis désolée,
00:47:34je vous trouve
00:47:35un autre petit passage.
00:47:39Attendez,
00:47:40il ne faut pas
00:47:40que je spoil le tout.
00:47:43Je vous en trouverai après.
00:47:45Donc,
00:47:46ce livre,
00:47:47aussi,
00:47:48ce qui, moi,
00:47:48m'a beaucoup étonnée,
00:47:49c'est que c'est clairement
00:47:50un pas de côté.
00:47:51Je ne sais pas
00:47:51si je peux dire
00:47:52un pas de côté,
00:47:53mais c'est vrai
00:47:53que tu as touché
00:47:54à des formes différentes
00:47:55dans ton écriture
00:47:56et je pense qu'il a surpris
00:47:57beaucoup de gens
00:47:58qui ne s'y attendaient pas
00:47:59parce qu'il peut être
00:48:00vraiment classé en poésie
00:48:02sans hésitation.
00:48:03Donc,
00:48:03c'est un pur hasard.
00:48:04Est-ce qu'après,
00:48:04tu as beaucoup retravaillé ?
00:48:07J'ai beaucoup enlevé de mots.
00:48:09D'accord.
00:48:09J'ai beaucoup enlevé de mots.
00:48:11Oui,
00:48:11j'ai retravaillé,
00:48:12bien sûr.
00:48:12Il y a des choses
00:48:13qui sont sorties comme ça,
00:48:15mais après,
00:48:16il y a eu un retravaille,
00:48:17mais surtout,
00:48:18comment dire,
00:48:19il n'y a pas
00:48:19de ponctuation.
00:48:20Ce n'est pas une coquetterie,
00:48:21c'est parce que ça ne servait à rien.
00:48:22J'ai fait tout ce qui était possible.
00:48:25Par exemple,
00:48:25il n'y a pas de lettres en majuscule
00:48:27au début de chaque vers
00:48:29pour qu'on entre dedans,
00:48:31qu'on ne soit pas arrêté
00:48:32par une majuscule
00:48:33qui est un peu comme ça
00:48:34au début de la phrase,
00:48:35comme s'il y a été la gardienne.
00:48:37Donc,
00:48:37j'ai fait en sorte
00:48:39qu'on puisse le lire à haute voix.
00:48:40Et d'ailleurs,
00:48:41c'est un texte
00:48:42qui est régulièrement lu
00:48:43à haute voix
00:48:45et c'est vrai
00:48:46qu'on me l'a demandé souvent
00:48:47de le lire.
00:48:48Donc,
00:48:48je l'ai eu au moment
00:48:49dans les mois
00:48:50qu'on suivit sa sortie.
00:48:52Donc,
00:48:52j'ai eu envie
00:48:53que ce soit
00:48:54très accessible,
00:48:55qu'on puisse tout de suite recevoir.
00:48:57Pourquoi je l'ai écrit comme ça ?
00:48:58Je ne me suis pas levé un matin
00:48:59en me disant
00:48:59tiens,
00:49:00je vais écrire la poésie.
00:49:01Pas du tout.
00:49:01C'est que je ne savais pas
00:49:02l'écrire autrement.
00:49:03Et il m'appelait comme ça.
00:49:04Il avait commencé comme ça
00:49:05dans ses trains,
00:49:06sur les enveloppes,
00:49:07etc.
00:49:07Et donc,
00:49:08je me suis dit
00:49:09je vais le faire vivre,
00:49:11je vais le prolonger comme ça.
00:49:14Et ensuite,
00:49:16quand la quête
00:49:17devient une enquête,
00:49:19j'aurais pu me dire
00:49:19je vais reprendre
00:49:20une forme plus classique.
00:49:22Mais non,
00:49:22j'ai tout passé
00:49:23dans cette espèce
00:49:25de rythme
00:49:26un peu syncopé.
00:49:28Et moi,
00:49:29j'aime bien
00:49:30la diminution
00:49:31de la phrase
00:49:33pour rester
00:49:34à l'épure du mot,
00:49:35de la sensation.
00:49:36Dans le mot émotion,
00:49:38il y a le mot mot.
00:49:39Et donc,
00:49:39pour moi,
00:49:40ces mots doivent être
00:49:41des émotions directes.
00:49:43Qu'est-ce que j'ai pu ressentir ?
00:49:45Qu'est-ce qu'a pu ressentir ma mère ?
00:49:47Qu'est-ce qu'a pu ressentir
00:49:48cette petite fille
00:49:49devenue adulte
00:49:50et ne sachant pas
00:49:51qui elle est ?
00:49:52C'est vertigineux
00:49:53parce qu'en fait,
00:49:55moi,
00:49:56je ne crois pas
00:49:56que j'ai écrit
00:49:57pour autre chose
00:49:57que ça en réalité.
00:49:59Je ne pense pas
00:49:59que je serais devenu écrivain
00:50:00sinon.
00:50:01Je pense que j'aurais aimé
00:50:02lire des romans,
00:50:03j'aurais écrit
00:50:05mes articles,
00:50:05mes reportages,
00:50:06tout ce que j'ai fait
00:50:07par ailleurs.
00:50:08C'est un manque.
00:50:09Oui,
00:50:10moi,
00:50:10j'ai vraiment écrit
00:50:11parce que je tombais
00:50:12dans une sorte de trou noir
00:50:13qui était ma propre identité.
00:50:15Je me souviens
00:50:16quand j'avais 25 ans,
00:50:17je faisais des reportages
00:50:18en Éthiopie,
00:50:18au Panama,
00:50:19au Brésil.
00:50:20J'étais comblé
00:50:21de quelqu'un
00:50:22à qui on avait fait confiance
00:50:23pour écrire
00:50:24dans un journal
00:50:24comme Le Monde en plus.
00:50:25Bon,
00:50:26je ne manquais de rien.
00:50:27Au contraire,
00:50:28c'était emmerdant
00:50:28de se dire
00:50:29« Ah oui,
00:50:29mais il y a quelque chose
00:50:30qui ne va pas.
00:50:31Tu as un caillou
00:50:31dans la chaussure ».
00:50:32Et ce caillou dans la chaussure,
00:50:33c'était le contraire
00:50:34du journalisme.
00:50:35C'est-à-dire que le journalisme
00:50:35était toujours parlé,
00:50:37comme dit mon camarade Carrère,
00:50:39de la vie des autres,
00:50:40d'autres vies que la mienne.
00:50:42Mais à un moment donné,
00:50:43j'ai compris
00:50:43que j'aurais beau remplir
00:50:44toutes les colonnes du monde
00:50:45s'il avait fallu,
00:50:46je n'aurais pas résolu
00:50:50ce qui était
00:50:51le rendez-vous
00:50:52que j'avais avec moi.
00:50:53Et d'ailleurs,
00:50:54je dois le dire,
00:50:55c'est le soirée pour le dire,
00:50:57puisqu'on est,
00:50:57c'est la poésie.
00:50:59Moi,
00:50:59quand j'étais adolescent,
00:51:01je ne lisais pas.
00:51:03Je lisais les résultats
00:51:04du vélo dans l'équipe.
00:51:06Mais vraiment,
00:51:07encore une fois,
00:51:07ce n'est pas une pause,
00:51:08c'est comme ça.
00:51:09Je ne lisais pas.
00:51:10J'étais bon en français,
00:51:11mais naturellement,
00:51:12parce que ma grand-mère
00:51:12m'avait beaucoup embêté
00:51:14avec les accords,
00:51:16les accords des parties passées,
00:51:19des verbes, etc.
00:51:21Mais je n'avais pas d'appétence
00:51:23pour la lecture.
00:51:25Et un jour,
00:51:26ma mère n'avait pas de bibliothèque,
00:51:28mais elle avait ce qu'on appelait
00:51:28dans les années 70,
00:51:29il y avait un lit
00:51:30et puis il y avait un petit meuble
00:51:31qu'on appelait un cosy.
00:51:32Et dedans,
00:51:33on ne mettait que des bouquins.
00:51:34Et là,
00:51:35il y avait un petit recueil
00:51:36d'Henri Michaud.
00:51:37Je ne sais pas pourquoi
00:51:38elle avait ça.
00:51:39Et j'ai vu ce recueil
00:51:43qui s'appelle Ecuador,
00:51:44qui est un très beau livre.
00:51:46Donc Henri Michaud
00:51:47qui avait problème de...
00:51:51Comment on dit ça,
00:51:53cette maladie ?
00:51:54Des poumons,
00:51:55des bronches.
00:51:55Ça va.
00:51:57Pardon ?
00:51:58Oui, non, non,
00:51:58il y a plus que de l'asthme.
00:52:00Il avait la tuberculose.
00:52:02Et donc,
00:52:03il fait un grand voyage
00:52:04en Amérique du Sud
00:52:06et il y a un poème
00:52:07sur lequel je suis tombé.
00:52:09Pourquoi j'ouvre ?
00:52:10Peut-être le recueil
00:52:11même s'ouvre là.
00:52:12Ça s'appelle
00:52:12Je suis né troué.
00:52:14Et il écrit
00:52:16J'ai un petit trou dans la poitrine
00:52:18et il souffle un vent terrible.
00:52:19Et là,
00:52:20je me suis mis à pleurer.
00:52:22Donc,
00:52:22j'ai refermé ça tout de suite.
00:52:24Et j'étais même en colère.
00:52:27Je n'ai pas pleuré à chaud de larmes.
00:52:29Mais les larmes me sont montées aux yeux.
00:52:31J'ai un petit trou dans la poitrine
00:52:32et il souffle un vent terrible.
00:52:34Bon,
00:52:34donc j'ai oublié ça.
00:52:35J'ai oublié Michaud.
00:52:37Mais lui ne m'avait pas oublié.
00:52:38Parce que,
00:52:39donc,
00:52:41même pas,
00:52:42oui,
00:52:42dix ans plus tard,
00:52:43j'ai 27 ans,
00:52:4428 ans,
00:52:45et je comprends
00:52:46que le trou dans la poitrine
00:52:48s'est devenu un grand trou.
00:52:50Parce que,
00:52:51précisément,
00:52:52je suis bancal,
00:52:54je ne marche pas droit
00:52:54parce qu'il y a ce père qui manque,
00:52:57ce père adoptif qui est là,
00:52:59la Tunisie,
00:53:01ce nom qui n'est pas le mien
00:53:02parce que j'ai changé,
00:53:03j'ai deux noms
00:53:04quand j'avais dix ans,
00:53:05etc.
00:53:05Bref,
00:53:06tout ça me revient.
00:53:07Et donc,
00:53:07pour finir cette longue réponse,
00:53:09c'est que je pense que je n'aurais pas,
00:53:11j'ai écrit pour savoir qui j'étais.
00:53:13Mais pour savoir qui on est,
00:53:15ça veut dire qu'il faut savoir
00:53:16qui sont les gens
00:53:17qui sont les nôtres,
00:53:18qui sont les miens.
00:53:19Je me souviens,
00:53:20peu avant sa mort,
00:53:20Jean-Daniel m'avait offert
00:53:22un de ses livres
00:53:23qui s'appelait Les miens,
00:53:24tout simplement.
00:53:25Et je lui avais dit,
00:53:26genre,
00:53:26vous voyez,
00:53:27moi,
00:53:27je ne pourrais pas écrire
00:53:27un livre qui s'appelle Les miens
00:53:29parce que je ne saurais pas
00:53:29qui je mettrais dedans.
00:53:31Et longtemps,
00:53:32j'ai cru que ma mère,
00:53:33non pas que je croyais
00:53:33qu'elle n'était pas ma mère,
00:53:34mais je sentais
00:53:35qu'il y avait un truc bizarre,
00:53:36que c'était comme
00:53:37si elle était ma soeur,
00:53:38que ma grand-mère
00:53:38avait pris l'autorité maternelle,
00:53:40que mon oncle,
00:53:41qui m'a beaucoup élevé,
00:53:42était homosexuelle.
00:53:44Mon père,
00:53:45je ne savais pas,
00:53:45puis un jour,
00:53:46on m'a dit,
00:53:46oui,
00:53:46mais il est juif
00:53:46et puis il est marocain.
00:53:48tout ça,
00:53:48c'était des informations
00:53:49qui venaient de tous les côtés.
00:53:50Et je voyais bien
00:53:51que si,
00:53:52comme disait Romain Garry,
00:53:53si j'avais été
00:53:54le caméléon
00:53:55sur le kilt écossais
00:53:56qui aurait explosé.
00:53:57Donc,
00:53:58l'écriture m'a évité
00:53:59d'exploser,
00:53:59mais surtout,
00:54:00elle m'a permis
00:54:01que ce trou
00:54:01qui devenait un gouffre,
00:54:03il fallait que ce gouffre,
00:54:05je le comble
00:54:06tellement il était vertigineux.
00:54:08Je pense que c'est
00:54:08le fil de l'écriture
00:54:09qui a été
00:54:12cette manière
00:54:12de ne pas tomber au fond.
00:54:14Donc,
00:54:15du coup,
00:54:16j'ai écrit Rochelle.
00:54:17Il y a sept livres
00:54:18qui se tiennent par la main.
00:54:20Celui-là est le septième.
00:54:21Et je peux le dire,
00:54:22il faut le dire,
00:54:22des scoops de temps en temps.
00:54:23Il y en aura un jour
00:54:24un huitième
00:54:24qui sera le dernier
00:54:25de cette série.
00:54:27Ce n'est pas une série,
00:54:28d'ailleurs.
00:54:30Donc,
00:54:30il y a eu Rochelle,
00:54:31évidemment.
00:54:31Après,
00:54:32il y a eu Korsakov
00:54:32qui est vraiment mon livre
00:54:34sur l'identité,
00:54:35mais aussi surtout
00:54:36sur l'oubli.
00:54:39Il y a eu
00:54:39L'homme qui m'aimait tout bas.
00:54:40Il y a eu
00:54:41Le marcheur de fesses.
00:54:42Il y a eu
00:54:42Question à mon père.
00:54:43Il y a eu 17 ans.
00:54:44Et puis,
00:54:45il y a eu
00:54:45Mon enfant,
00:54:45ma sœur.
00:54:46Donc,
00:54:46c'est sept livres.
00:54:47C'est comme des enfants
00:54:47qui se tiennent par la main.
00:54:50Et évidemment,
00:54:52chacun éclaire l'autre.
00:54:53C'est un peu
00:54:54comme des poupées russes.
00:54:56Et donc,
00:54:57la poésie,
00:54:57je ne sais pas
00:54:58où elle était
00:54:58dans tous ces livres.
00:54:59Mais c'est vrai
00:55:00que cette histoire
00:55:01était tellement
00:55:03à la fois douloureuse
00:55:04et difficile à attraper
00:55:06que je n'ai pu l'écrire
00:55:07que sous la forme
00:55:08que tu as lue.
00:55:09Et est-ce qu'avec
00:55:11tous ces livres,
00:55:14tu as réussi
00:55:15à réparer des choses ?
00:55:16Oui.
00:55:17Il y a moins de trous.
00:55:18Oui, oui.
00:55:18Il y a moins de trous.
00:55:19L'écriture m'a réparée.
00:55:21Elle m'a fait apparaître
00:55:23comme qui j'étais.
00:55:25Je pense que ça a été
00:55:26un grand révélateur
00:55:27comme autrefois
00:55:28les photos argentiques
00:55:29se développaient
00:55:29dans un bain comme ça.
00:55:31On voyait une page blanche
00:55:32puis tout d'un coup,
00:55:33il y avait des formes
00:55:33qui apparaissaient.
00:55:35Mais une fois que j'ai dit ça,
00:55:36je suis convaincu
00:55:37que c'est toujours
00:55:38comme les lumières
00:55:40de mon enfance
00:55:41dans les cinémas
00:55:41où il y avait
00:55:42la lampe de poche
00:55:42de ouvreuse.
00:55:44La lumière zig-zag
00:55:46comme ça dans le noir
00:55:47mais c'est quand même
00:55:48toujours l'obscurité
00:55:48qui gagne.
00:55:49Et tant mieux
00:55:50d'une certaine manière.
00:55:51On ne peut pas tout savoir,
00:55:52on ne peut pas tout comprendre.
00:55:54C'est Kundera
00:55:54dans l'art du roman
00:55:55qui dit
00:55:55un roman n'a pas réponse
00:55:56à tout,
00:55:57il a question à tout.
00:55:58Et c'est ce questionnement
00:55:59qui m'intéresse moi.
00:56:00Si je n'avais plus de questions,
00:56:01alors je n'écrirais plus
00:56:02et puis la vie
00:56:03serait beaucoup plus fade.
00:56:04Pour moi,
00:56:05je pense qu'un livre,
00:56:06c'est toujours
00:56:07un questionnement.
00:56:08Une question qui vient
00:56:09après une autre question.
00:56:11Et pour moi,
00:56:12c'est quelque chose
00:56:13qui je pense
00:56:14m'accompagnera
00:56:15toujours jusqu'au bout
00:56:17de ma vie
00:56:18puisque l'écriture
00:56:20pour moi,
00:56:20elle est sûrement
00:56:20la meilleure manière
00:56:22pour moi
00:56:22de savoir qui c'est.
00:56:24Et donc,
00:56:25est-ce que le huitième,
00:56:26tu peux nous donner
00:56:27une piste sur le huitième ?
00:56:28Sur le huitième,
00:56:29qu'est-ce que je peux dire ?
00:56:30Cette série ?
00:56:32Non,
00:56:33c'est-à-dire qu'il y a
00:56:33un personnage
00:56:34qui traverse
00:56:35tous ses romans.
00:56:36Ces sept textes
00:56:37sont habités
00:56:39par un personnage
00:56:40qui est la mère
00:56:41de ma mère,
00:56:42qui est une femme
00:56:42née au tout début
00:56:43du XXe siècle
00:56:44mais qui est finalement
00:56:45une femme du XIXe siècle.
00:56:47Et cette femme,
00:56:48elle détient
00:56:49sinon la clé,
00:56:50mais enfin en tout cas.
00:56:51Donc,
00:56:52je me suis,
00:56:52c'est elle qui m'a élevée,
00:56:54que j'ai beaucoup aimée.
00:56:55Elle s'est faite aimée de moi
00:56:56tout en m'ayant privée
00:56:57d'un père
00:56:58ou en ayant rendu
00:56:59à ma mère une vie terrible,
00:57:01etc.
00:57:01Mais je l'ai adoré.
00:57:03C'est comme un amour usurpé
00:57:05mais je ne le regrette pas.
00:57:06Il ne faut pas regretter
00:57:07les sentiments
00:57:07qu'on a donnés sincèrement.
00:57:09Mais je pense que cette femme,
00:57:10je sais des choses
00:57:11sur ce qu'a été sa vie
00:57:14et là je me dis
00:57:15mais en fait,
00:57:16voilà.
00:57:17Donc,
00:57:17il faudrait attendre un peu.
00:57:19Et est-ce que tu as
00:57:20un prochain projet d'écriture ?
00:57:22Oui.
00:57:23En parallèle de celui-là ?
00:57:24Un écrivain écrit toujours.
00:57:26Oui.
00:57:27Tu peux nous en dire un mot ?
00:57:29Qu'est-ce que je peux dire ?
00:57:30Que c'est un livre
00:57:32autour de ma génération.
00:57:35Ma génération à la fois
00:57:36politique,
00:57:39amoureuse.
00:57:41Voilà.
00:57:41C'est un peu tout ça.
00:57:42Et parmi tes livres,
00:57:44est-ce que
00:57:45c'est difficile de choisir
00:57:47parmi ces enfants
00:57:48mais il y en a bien
00:57:48quelques-uns que tu préfères ?
00:57:52Celui-là,
00:57:52c'est un livre
00:57:53qui est important pour moi.
00:57:54Oui,
00:57:54en termes de préférence,
00:57:56enfin,
00:57:57qu'est-ce que c'est ?
00:57:58La forme,
00:57:58le fond,
00:57:59l'attachement.
00:58:00Disons que
00:58:01L'homme qui m'aimait tout bas
00:58:01c'est un texte
00:58:02qui est,
00:58:03qui finalement
00:58:05est un texte qui reste
00:58:06parce que c'est universel.
00:58:07Je crois que ce que j'aime,
00:58:09j'aime beaucoup
00:58:09mon premier roman,
00:58:10non pas dans la forme
00:58:11parce que,
00:58:11comme disait Truvillard,
00:58:12il faut pour les films,
00:58:13un premier film
00:58:13est toujours plein de défauts
00:58:15mais il existe.
00:58:16Mon premier roman
00:58:17est plein de défauts
00:58:18mais il est là
00:58:18et il y a des gens
00:58:19aujourd'hui
00:58:19qui le découvrent en folio
00:58:2025 ans plus tard,
00:58:2235 ans,
00:58:2335 ans plus tard
00:58:25et qui sont comme ça,
00:58:27je les sens excités et tout
00:58:28donc je suis heureux
00:58:29qu'il y ait eu
00:58:30ce premier livre.
00:58:31Après,
00:58:31Korsakoff
00:58:32est un livre très important
00:58:33pour moi
00:58:33parce qu'il est justement
00:58:34là,
00:58:35j'ai dompté,
00:58:36je me souviens
00:58:37quand j'ai écrit,
00:58:38publié Korsakoff
00:58:38donc en 2004,
00:58:40je m'étais dit bêtement
00:58:42bon,
00:58:42si je me fais écraser
00:58:43en traversant la rue,
00:58:44au moins j'aurai écrit ce livre.
00:58:46Donc,
00:58:46c'est dire
00:58:47pourquoi il comptait pour moi
00:58:49parce que c'était un livre
00:58:50impossible.
00:58:51j'ai mis 15 ans
00:58:52pour le finir.
00:58:54Je l'ai commencé en 1988,
00:58:56il y a eu
00:58:57un nombre,
00:58:59pas innombra,
00:58:59mais il y a eu
00:59:00beaucoup de versions
00:59:00et surtout,
00:59:02j'ai écrit en dernier
00:59:03ce qui est devenu
00:59:04la première partie.
00:59:05Donc,
00:59:06c'était,
00:59:07je me disais
00:59:08ce sera mon texte maudit
00:59:10voilà
00:59:10et puis en 2004,
00:59:12je l'ai publié.
00:59:14J'ai été finaliste du concours
00:59:16et c'est Laurent Gaudet
00:59:16qui a gagné.
00:59:18Mais enfin,
00:59:18on est copains toujours.
00:59:22Merci beaucoup Eric.
00:59:24Je vais demander
00:59:24à nos deux auteurs
00:59:26de me lire chacun
00:59:27un poème personnel.
00:59:30Alors,
00:59:31est-ce que,
00:59:32j'adore.
00:59:35Je viens de le faire,
00:59:36je suis crevé.
00:59:37Est-ce que,
00:59:37Delphine,
00:59:38tu peux donc nous lire
00:59:39un poème de ton recueil
00:59:40et les aimantés,
00:59:41s'il te plaît ?
00:59:42Toi debout.
00:59:43Je me lève.
00:59:44Viens.
00:59:45Viens.
00:59:52Prenez toutes les prières,
00:59:54toutes les églises,
00:59:56toutes les allées,
00:59:57tous les jardins,
00:59:59toutes les promesses,
01:00:01toutes les promesses,
01:00:02toutes les rivières,
01:00:03tous les ravins,
01:00:04toutes les banquettes,
01:00:06toutes les banquises,
01:00:08toutes les racines,
01:00:09tous les bassins,
01:00:11toutes les roses,
01:00:12tous les rosiers,
01:00:14les acacias,
01:00:15les églantiers.
01:00:17Prenez tous les pas dans la neige, tous les hivers, les floraisons, tous les trônes, tous les manèges, tous les
01:00:25cirques, tous les lions, tous les cerceaux, tous les trapèzes, toutes les guitares, tous les violons, les clés de sol
01:00:34et les fadièges, toutes les continues, toutes les chansons
01:00:41Prenez tous les hier, tous les demain, tous les parce que, tout le passé, tous les comment, tous les combien,
01:00:49toute la jeunesse, toutes les années, prenez tout, moi, que je suis milliardaire de vous
01:01:03C'est un texte que je n'ai jamais lu et je ne suis pas très belle, donc il est
01:01:09émouvant pour moi, mais j'étais heureuse de vous le dire ce soir
01:01:13Merci, merci, c'est beau
01:01:18David, est-ce que tu peux nous lire ton poème ?
01:01:34J'habite ici, j'existe ailleurs
01:01:38Les murs sont blancs, les meubles noirs
01:01:40Pas de photos, pas de miroirs
01:01:43Et la cuisine est sans odeur
01:01:46Les murs sont blancs, les meubles noirs
01:01:48J'ai des voisins dans l'ascenseur
01:01:50Et leur cuisine est sans odeur
01:01:52J'entends des cris parfois le soir
01:01:55J'ai des voisins dans l'ascenseur
01:01:58La rumeur perdue des trottoirs
01:02:01J'entends des cris parfois le soir
01:02:04Dans la fenêtre et sur le cœur
01:02:07La rumeur perdue des trottoirs
01:02:09La rue qui roule à trente à l'heure
01:02:12Dans la fenêtre et sur le cœur
01:02:13Et j'écris au bord de ma mémoire
01:02:17À mon bureau
01:02:18Pendant des heures
01:02:19Le café de plus en plus noir
01:02:23Imprime au blanc de ma mémoire
01:02:26J'habite ici
01:02:28J'existe ailleurs
01:02:36Merci beaucoup
01:02:37Merci beaucoup pour cet échange
01:02:39Est-ce que vous avez des questions à poser à Éric
01:02:43Avant la signature
01:02:44T'as tout dit en fait
01:02:46Attends mais j'ai eu une chance infinie
01:02:47C'est vrai que t'as dit des choses
01:02:48Mais c'était pépito
01:02:50Je suis ravie
01:02:51Est-ce que vous avez des questions à poser
01:02:53En plus à Éric
01:02:57La relation avec la sœur retrouvée
01:02:59Oui
01:03:00Ça se passe comment maintenant ?
01:03:02Ce qui est formidable
01:03:02C'est qu'elle se passe sans moi
01:03:04C'est-à-dire que la mère et la fille
01:03:06Ont leur vie de mère et de fille
01:03:08Et puis voilà
01:03:09Elles me disent ce qu'elles font
01:03:11Voilà il y a des
01:03:13Elle a bientôt fait des
01:03:14Voilà
01:03:15Et puis bien sûr j'ai des relations avec elles
01:03:18Mais
01:03:19Ce qui est très fort c'est la
01:03:23Comment dire ?
01:03:24J'ai connu ça moi avec mon père
01:03:25Que j'ai retrouvé plus tard aussi
01:03:29Ma mère n'a pas élevé cette fille
01:03:30Et pourtant il y a tellement de points communs
01:03:34De points de caractère
01:03:35De points physiques aussi
01:03:37Et plus le temps passe
01:03:38Et plus ça s'accuse
01:03:40Alors ça m'a toujours fait bizarre
01:03:42Les traits qui s'accusent
01:03:44Comme s'il y avait quelqu'un
01:03:45Il y avait un procès
01:03:46Mais si le temps nous a dressé un procès
01:03:50Mais voilà
01:03:51Quelque chose s'accuse
01:03:52Dans les ressemblances
01:03:53A la fois physiques
01:03:55Et j'allais dire
01:03:57Morales
01:03:59Voilà
01:04:01Merci ?
01:04:02Quel est votre poème de René Charles ?
01:04:08Alors il faudrait
01:04:10Oui parce que j'en ai
01:04:11Il y en a
01:04:12Il y en a beaucoup
01:04:13Mais
01:04:14Que j'ai beaucoup aimé
01:04:16C'est toujours difficile de préférer
01:04:18Mais c'est important
01:04:19Vous avez raison
01:04:20Parce qu'à un moment donné
01:04:22Alors
01:04:23Il a été lu par Delphine tout à l'heure
01:04:25Moi j'aime beaucoup
01:04:26Beaucoup Allégeance
01:04:27C'est un test
01:04:29Encore
01:04:30Je ne suis pas sûr de tout comprendre
01:04:31Mais il y a quelque chose
01:04:33Voilà
01:04:34Dans
01:04:36Quand il dit
01:04:37Dans les rues de la ville
01:04:38Il y a mon amour
01:04:39J'ai cette phrase
01:04:42Ça m'évole tellement de choses
01:04:43Voilà
01:04:44Dans les rues de mon amour
01:04:45Dans les rues de la ville
01:04:46Il y a mon amour
01:04:47Voilà
01:04:47Je pense que je
01:04:50Que je vous dirai celui-là
01:04:55Merci
01:04:55Merci
01:04:57Merci à vous
01:04:57Merci beaucoup
01:05:00Si vous voulez
01:05:01Merci
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