00:03On ouvre ce Smart Capital avec l'œil de l'expert, on va s'intéresser tout de suite aux tensions
00:10de trésorerie dans les entreprises.
00:13Et pour en parler, j'ai le plaisir d'accueillir sur ce plateau Serge Préville, président de l'Institut français
00:20des praticiens des procédures collectives, l'IFPPC.
00:24Serge Préville, bonjour.
00:25Bonjour Monsieur Dumourier.
00:26Alors on parle beaucoup des difficultés de trésorerie des entreprises.
00:31La première question que j'ai envie de vous poser, c'est est-ce que l'allongement des délais de
00:36paiement aujourd'hui est l'un des premiers signaux faibles que vous observez sur le terrain ?
00:42Alors en tant qu'administrateur et mandataire judiciaire, on est évidemment tous les jours plongé dans la question des tensions
00:48de trésorerie, puisque c'est quasiment l'essence de notre métier.
00:53L'allongement des délais de paiement est un sujet, je crois, qui fait l'actualité d'ailleurs, à gauche et
00:57à droite, donc qui est un vrai sujet, que les entrepreneurs, les dirigeants d'entreprises regardent de près,
01:04avec un certain nombre effectivement de comportements qui peut-être se sont un peu dégradés depuis trois ou quatre ans.
01:09Des délais de paiement moyen qui sont affichés dans tous les médias qui augmentent, puisqu'on est désormais presque à
01:1814 jours en moyenne de retard de paiement.
01:21Donc c'est très significatif.
01:22Donc c'est significatif et c'est surtout ce que ça dit de la situation, c'est que d'abord
01:29on a des tensions de trésorerie côté client, côté payeur,
01:33mais qui vont donc ressurgir chez ceux qui attendent ces paiements, ce qui pose donc des problèmes de difficultés de
01:40trésorerie à gérer en cascade.
01:41Et ça dit aussi un peu du rapport de force qui peut exister dans le tissu de nos entreprises, avec
01:48globalement des retards de paiement
01:51qui sont plus importants chez les plus grandes entreprises.
01:53Et donc évidemment des PME qui elles souffrent un peu plus que les autres de ces retards de paiement légèrement
02:00dégradés,
02:01en tout cas qui évoluent un peu mal depuis quelques années.
02:05Alors il y a un autre indicateur important pour observer la trésorerie des entreprises, c'est le BFR.
02:13Et ce qu'on constate, c'est que les entreprises souvent utilisent BFR à très court terme.
02:20Pourquoi c'est devenu un point de vigilance selon vous, majeur ?
02:24En fait, le financement de l'entreprise repose sur plusieurs moyens de financer le BFR.
02:32Vous avez des ressources très stables.
02:34Dans ces ressources stables, vous avez le financement moyen, long terme, les emprunts un peu classiques
02:40que vous pouvez souscrire auprès de vos banques.
02:43Vous avez bien sûr le capital, le quasi-capital.
02:47Et puis vous avez souvent, et même très souvent parmi les plus petites entreprises, des lignes de court terme.
02:54Donc typiquement, très classiquement, un découvert autorisé, un billet de trésorerie.
02:59Bref, une facilité que la banque peut vous octroyer.
03:03Mais il faut bien garder en tête qu'en philosophie financière, ce court terme, c'est un moyen de pallier
03:07de manière provisoire à une tension de trésorerie ou une insuffisance de cash
03:12qui peut découler d'ailleurs du cycle d'activité de l'entreprise
03:16qu'on va retrouver à peu près à la même période chaque année.
03:19C'est quoi la bonne pratique en la matière ?
03:21Alors, ce qu'il faut donc bien garder en tête, c'est que ces financements court terme
03:26doivent financer ponctuellement l'entreprise
03:28et ne doivent pas la financer durablement sur 12 mois dans l'année.
03:33Et c'est là que les difficultés commencent à arriver
03:35parce que vous devenez dépendant de ces financements court terme
03:39qui, par définition, ont l'avantage de ne pas être amortissables
03:42mais ont le très gros inconvénient de pouvoir être dénoncés par les partenaires bancaires en deux mois.
03:48Et c'est là qu'on arrive dans les difficultés.
03:50Et là, vous pouvez avoir une accélération très forte des difficultés
03:53puisque à partir du moment où vous avez besoin de ces lignes de court terme
03:57et où on vous les dénonce, donc vous devez les rembourser sur une durée très courte de 60 jours,
04:02typiquement, vous vous retrouvez dans une situation
04:04où vous ne pouvez plus faire face à tout ce que vous devez régler.
04:08Alors, quand on parle de difficultés des entreprises,
04:11souvent, il y a un outil qu'on utilise, c'est le moratoire.
04:14À quel moment les moratoires deviennent-ils un risque plutôt qu'une solution ?
04:20Alors, en tant qu'administrateur et mandataire judiciaire,
04:23la question de ces moratoires, elle s'aborde surtout dans des procédures de prévention
04:27dont, je crois, tout l'écosystème du restructuring fait la promotion
04:31pour notamment son efficacité.
04:34Et la question de ces moratoires, elle se joue donc dans ces procédures
04:37que sont le mandat ad hoc, la conciliation,
04:40qui sont encore insuffisamment connues par les dirigeants.
04:44Maintenant, la question du moratoire, il faut quand même la remettre dans son contexte.
04:49Rien de bon ne peut arriver si une entreprise qui perd de l'argent ne se retourne pas.
04:54C'est l'évidence, mais il faut commencer par le dire.
04:57La question d'un moratoire, c'est uniquement celle d'essayer d'approcher le fait de gagner du temps
05:03pour servir un objectif.
05:04Et cet objectif, bien souvent, c'est le retournement de l'entreprise,
05:07le rétablissement d'un EBE positif, bref, de gagner de l'argent.
05:12Donc, le moratoire, c'est bien souvent une solution pour éviter l'accident à court terme.
05:18Mais évidemment, il faut rester prudent sur cette question.
05:21Quand vous demandez un moratoire fiscal et social auprès de l'État,
05:25quand vous demandez un moratoire sur tel ou tel amortissement vis-à-vis de vos banquiers...
05:29Pourquoi il faut être prudent ?
05:30Il faut être prudent parce que le cœur d'une restructuration,
05:34c'est quand même combien je perds éventuellement,
05:37mais surtout combien demain je vais gagner.
05:39Et donc, ce qui est primordial, c'est de toujours conserver à l'esprit
05:44qu'il faut concentrer une restructuration
05:48sur le fait que l'entreprise va regagner de l'argent
05:50et ensuite en tirer des conséquences
05:51sur le fait qu'elle va rembourser à son rythme ses créanciers.
05:55Donc, les moratoires, c'est une question importante,
05:57bancaire, fiscale sociale, fournisseur également.
05:59Mais attention, il ne faut pas que ce soit l'arbre qui cache la forêt.
06:03Le moratoire, c'est une manière, je le dis de cette manière qui n'est peut-être pas la bonne,
06:07mais c'est une manière de rester vivant,
06:08le temps de trouver une solution qui, elle, doit être pérenne.
06:11Donc, attention à bien utiliser cet outil.
06:15Dernière question, rapidement, vous avez évoqué la prévention.
06:19Pourquoi souvent les dirigeants tardent-ils à, je dirais,
06:24tout de suite impulser ces outils de prévention ?
06:27D'abord, quand on est dirigeant, deux choses.
06:29On n'a pas envie de connaître des difficultés,
06:32donc on peut parfois mettre un mouchoir dessus.
06:34C'est un mauvais réflexe, mais il est tout à fait humain.
06:37La deuxième chose, c'est qu'on est très peu formé à la gestion,
06:41le pilotage d'une entreprise en difficulté.
06:44Donc, ça, ça peut participer à la prise de conscience un peu tardive des difficultés,
06:50ce qui est dommage.
06:51Mais il faut bien dire aussi que les dirigeants sont, en général,
06:56évoluent à côté de ces dispositifs qu'ils ne connaissent que très mal.
07:00Donc, l'effort que chacun fait,
07:04administrateurs, mandataires, experts comptables, magistrats,
07:07aux tribunaux de commerce, tribunaux judiciaires,
07:09c'est surtout d'essayer d'éveiller les consciences
07:11et d'acculturer à la notion de difficulté.
07:13On va conclure là-dessus.
07:14Merci Serge Préville.
07:16Je rappelle que vous êtes président de l'Institut français
07:18des praticiens des procédures collectives.
07:21Tout de suite, on enchaîne.
07:22Place au débat.
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