00:01Avec les équipes de Deloitte France, c'est Olivier Sautel qui est chef économiste.
00:05Bonjour Olivier. Merci d'être venu ce matin en plateau pour revenir à chaud sur ce chiffre.
00:101240 milliards de déficit commercial l'an passé aux Etats-Unis, c'est 2% de plus qu'en 2024.
00:15En dehors de ce chiffre record, ce qui est intéressant, c'est de voir un petit peu comment il se
00:19compose.
00:20Qu'est-ce que vous retenez, vous, de ce déficit commercial ?
00:22Tout à fait. La première chose que je retiens, c'est qu'il est très difficile de lire le déficit
00:26commercial américain
00:27sur l'ensemble de l'année 2025 parce qu'il a explosé avant la mise en œuvre des tarifs
00:32par des phénomènes d'anticipation, de stockage des importateurs.
00:35Puis il avait ensuite commencé à diminuer en septembre puis en octobre.
00:39Et donc là, ce qui est particulièrement marquant, c'est plus encore que le chiffre de l'année,
00:43c'est le fait que ce déficit remonte en décembre par rapport à novembre
00:47et donc interrompt une dynamique positive.
00:49Et l'autre chose, c'est qu'il remonte non pas à cause d'une baisse des exportations,
00:53mais d'une augmentation des importations.
00:56Et donc, effectivement, c'est ça qui est plus embarrassant pour l'administration Trump.
01:00Avec un déficit qui est toujours présent avec l'Europe,
01:04ça, on se souvient que l'an passé avec les droits de douane,
01:06c'était un reproche qui était fait par Donald Trump.
01:09Les droits de douane, justement, est-ce que ça a eu un impact ou pas sur ce déficit commercial ?
01:14Alors, les premières choses que l'on voit, c'est que l'impact, effectivement, est très faible par rapport à
01:19l'Europe.
01:20On est sur une poursuite des tendances d'exportation
01:23et, d'ailleurs, l'excédent commercial européen va être similaire,
01:27voire un petit peu en hausse par rapport aux États-Unis.
01:29On a vu, par contre, une diminution des exportations, quand même,
01:31de la Chine vers les États-Unis.
01:33Mais, en revanche, on a une augmentation des exportations des autres pays d'Asie du Sud-Est,
01:37notamment vers les États-Unis.
01:38Il faut aussi le comprendre comme une conséquence, aussi, du boom des investissements IA,
01:42qui tire beaucoup, aussi, les importations de biens d'équipement,
01:44de matières premières, en provenance de l'Asie, notamment.
01:47La Chine, justement, parlons-en, le pays trouve aujourd'hui de nouveaux débouchés face à cette guerre commerciale.
01:52Ça se voit, notamment, là, dans les données,
01:56avec, notamment, des exportations en forte hausse vers des pays de l'Asie,
01:59notamment des pays de l'Asie du Sud-Est, mais également vers l'Europe.
02:03Tout à fait. Alors, l'augmentation des exportations chinoises vers l'Europe,
02:07elle a peut-être un tout petit peu accéléré postérieurement aux tarifs,
02:10mais, en fait, c'est une tendance qui était déjà forte avant,
02:12qui n'est pas boostée de manière excessive par ce qu'on appelle le re-routing des exportations vers les
02:18États-Unis,
02:19parce qu'on avait, en fait, on a déjà, depuis 2-3 ans, maintenant,
02:24un dynamisme des exportations chinoises qui sont sur une croissance de 6-7% par an vers l'Europe,
02:29alors qu'on était plutôt à 2-3% par an pré-Covid.
02:32Et un autre point clé, et une menace, du coup, pour la France et l'Europe,
02:37c'est que, alors que cette croissance est de 6-7% en volume, elle est quasiment flat en valeur.
02:41Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'aujourd'hui, les exportations chinoises, elles déferlent en Europe,
02:44et elles déferlent avec des prix particulièrement agressifs.
02:46D'où les petits colis. On se souvient, l'année dernière, le combat politique.
02:50Bon, c'est une illustration, mais c'est peut-être là aussi où ça se retrouve dans les données.
02:55Exactement. Non, non, je pense que c'est une illustration qui est emblématique,
02:58c'est-à-dire que l'Europe doit réagir.
03:00On a eu, cette semaine, l'étude du Haut-Commissariat au Plan,
03:02qui estime que près d'un quart des exportations françaises
03:05et d'un tiers des exportations allemandes sont à risque d'être marginalisées.
03:09Et donc, effectivement, nous, on voit en 2026 que cette réaction à la Chine sera un point important.
03:13Il y a la taxe petits colis. Il y a eu les quotas sur l'acier en septembre.
03:17Et d'ailleurs, l'industrie métallurgique européenne annonce une meilleure année pour 26.
03:20Il y a le règlement européen sur le contenu local automobile.
03:23Ça va vraiment être un point clé de trouver le curseur en Europe et en France
03:28pour protéger, mais sans déclencher des rétorsions de la Chine
03:30qui pourraient affecter beaucoup des valeurs comme celle du luxe, de l'agroalimentaire,
03:34si la Chine fermait ses marchés.
03:35Le secteur automobile chinois qui a de grandes ambitions en Europe,
03:38on le voit notamment là en ce moment à l'occasion des résultats annuels.
03:41C'est vrai que les entreprises européennes se retrouvent un petit peu fragilisées
03:44car ça amène à une guerre des prix. Tout ça est déflationniste.
03:46Oui, alors très clairement sur l'automobile et autant on voit des signaux plus positifs
03:51sur l'industrie européenne et sur l'industrie française pour d'autres secteurs,
03:54autant l'automobile reste quand même extrêmement pénalisée,
03:57notamment allemande, par non seulement le comportement agressif en prix,
04:01mais aussi la montée en gamme. L'automobile c'est vraiment la conjonction d'une augmentation
04:06de la compétitivité coût et de la compétitivité hors-coût de l'économie chinoise.
04:09Dans ce contexte, quelle photographie vous faites aujourd'hui de la dynamique macro en Europe ?
04:13Comment se porte le continent ?
04:15Alors je dirais que le patient européen se remet mais il tousse encore un peu.
04:20On sait qu'on attend une croissance à l'échelle européenne
04:24qui finalement ne sera sans doute pas supérieure en 2026 à cette 2025.
04:28On devrait être entre un 2 et un 3 contre un 5 en 2025.
04:31Par contre, une croissance peut-être plus équilibrée, plus homogène,
04:34puisque la France résiste, l'Allemagne reprend, l'Italie aussi se redresse.
04:42Donc une croissance plus homogène alors que 2025 était très tirée par notamment l'Espagne et l'Irlande.
04:47Après, pour nous, il y a un vrai enjeu sur la portée du rebond allemand.
04:53Et donc là, on a des signaux ambivalents si on regarde ces dernières semaines.
04:57On a à la fois côté allemand la révision à la baisse de la prévision du gouvernement.
05:01On a le fait que le T4 dans l'industrie allemande a été finalement moins bon que le T3.
05:07Et en revanche, des très beaux indicateurs sur janvier-février sur les prises de commandes.
05:11Donc on a un petit peu cette ambivalence, des tendances qui sont plutôt encourageantes quand même à l'échelle européenne.
05:17Le moral des consommateurs remonte, les prises de commandes remontent, les indicateurs de PMI des directeurs d'achat.
05:25Et c'est retrouvé aussi en janvier, donc tout récemment, sur une moyenne supérieure à sa tendance de long terme.
05:30Donc on a plutôt des frémissements, mais sans qu'on ait vraiment d'une accélération de la dynamique de croissance.
05:37On dit souvent que les exportateurs européens sont pénalisés par la remontée de l'euro, notamment depuis le début de
05:43l'année 2025.
05:44Est-ce qu'en dehors de ces effets de devise, il n'y a pas aussi un problème avec la
05:48concurrence chinoise ?
05:51Oui, oui, tout à fait. Je pense qu'il faut quand même avoir en tête que si on dézoome un
05:57tout petit peu, y compris par rapport à la remontée de l'euro,
05:58entre 2019 et 2025, il y a un déficit de 35 points qui s'est creusé de compétitivité entre le
06:04prix des exportateurs européens et le prix des exportateurs chinois.
06:06Et là-dedans, il y a effectivement l'appréciation de l'euro, mais il y a aussi le choc des
06:09prix de l'énergie,
06:10et il y a l'agressivité tarifaire des exportateurs chinois qui sont confrontés à leur surcapacité domestique.
06:14Donc on a un vrai sujet de compétitivité des coûts.
06:17Ça s'améliore un tout petit peu avec l'amélioration des prix de l'énergie en Europe,
06:22mais on garde vraiment une menace et une pression très forte pour le coût des exportations chinoises.
06:27Un dernier mot sur la France. Au milieu de tout ça, comment se comporte le pays ?
06:30On voit qu'il n'y a pas de récession en vue, toujours pas. C'était l'une des craintes
06:33l'année dernière.
06:34Non, tout à fait.
06:34Cette récession n'est pas arrivée. Cette année, les différentes prévisions de croissance prévoient environ 1%.
06:39C'est peu au prou l'objectif. Vous vous placez dans ce curseur ?
06:43Oui, tout à fait. On peut peut-être même espérer un peu plus,
06:45parce que 2026 semble marquer la poursuite de l'opération résistance de l'économie française.
06:50On l'avait vu en 25, et on le voit aussi sur l'enquête conjoncture de la Banque de France,
06:55montre que janvier a été un bon mois partout pour les services et pour la construction,
07:00avec peut-être des perspectives février plus mitigées.
07:02Et pour l'industrie, où on a eu à la fois une performance sur janvier et des perspectives en février,
07:06qui sont supérieures à la moyenne de long terme.
07:08Donc, première projection de la Banque de France, ce n'est qu'une projection 0,3% au premier trimestre.
07:13Vous voyez que ce rythme, s'il se poursuivait, nous ferait atterrir un petit peu au-delà des 1.
07:17Et la consommation au milieu de tout ça ? Parce que c'est vrai qu'on parle beaucoup de l
07:20'épargne,
07:21l'épargne qui continue de s'accumuler, des signaux dans la conso qui sont un petit peu contradictoires.
07:25Alors, ça dépend des entreprises, mais vous, en tant que macroéconomiste,
07:28comment vous constatez la conso en France ?
07:30Alors, ce que l'on voit effectivement, c'est que cela reste effectivement laborieux.
07:34Ce sera un enjeu de 26, puisque justement, dans une prévision à 1 ou à 1 à 1,
07:38on double l'impact attendu de la consommation.
07:42Ce qu'on voit, c'est des indices de confiance qui se redressent très clairement.
07:46Les décisions attendues d'achat des consommateurs en janvier, de nouveau,
07:49sont au-delà de leur moyenne de long terme.
07:51Mais l'auto d'épargne reflue très lentement.
07:54Un éclairage intéressant de la Banque de France, c'est dû aussi au fait que les revenus aujourd'hui,
07:59et les hausses de revenus concernent plutôt notamment des revenus issus des capitaux
08:02ou des déménages aisés qui structurellement épargnent plus.
08:06Et donc là, on retrouve un peu le sujet que vous évoquiez avec Walmart aux Etats-Unis aussi,
08:10qui est cette dualité entre des consommateurs à plus faible revenu
08:14et sur lequel la dynamique reste quand même très insuffisante,
08:18d'où les difficultés du retail, du textile notamment.
08:20Merci beaucoup Olivier Sautel, nous aura accompagné ce matin,
08:22chef économiste de Deloitte France, pour revenir à chaud sur ce chiffre du déficit américain
08:26de plus de 2240 milliards de dollars.
08:28Et donc sur cette photographie macro plutôt optimiste quand même,
08:31sur la France.
08:34Paradoxalement optimiste, c'est vrai.
08:35A voir comment tout cela va se dérouler dans les prochaines semaines.
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