00:00Les démocraties occidentales sont en train de devenir des oligarchies libérales
00:04où l'élite ne se sent plus investie de la responsabilité de faire le bonheur des gens qui n'en
00:09font pas partie.
00:11Et je trouve que si je confronte à ma modeste expérience de ce que je fréquente,
00:16je pense que malheureusement c'est une affirmation qui est tout à fait fondée.
00:19Et dans l'élite, je mets une partie de la classe politique.
00:22Personnellement, moi je trouve que ce qui se passe en ce moment à l'Assemblée est lamentable.
00:25C'est juste lamentable.
00:27Chacun joue son petit destin personnel.
00:30Tous pareil, je veux dire, ils sont tous en train de faire exactement le même jeu.
00:34Comme si le seul truc c'était de tenir jusqu'à dans trois ans et qu'après il n'y
00:39avait pas d'autre problème à gérer.
00:47Je pense que depuis le début on n'a pas parlé de l'éléphant dans la pièce
00:50qui est vraiment cette précarité des plus jeunes, de cette détresse psychologique d'une très grande partie des jeunes
00:56qui n'ont de toute façon pas la possibilité matérielle de s'engager.
01:00On oublie que les jeunes ce sont les premiers précaires en France et que leur première préoccupation pour beaucoup d
01:06'entre eux,
01:07c'est de manger.
01:08C'est de réussir à payer leur loyer.
01:10Et là on a, c'est très très documenté, il y a beaucoup beaucoup de statistiques sur le sujet.
01:14La dernière du Crédoc, c'est un jeune sur quatre et ils prennent les moins de 40 ans.
01:19Donc c'est une définition de la jeunesse quand même assez large, qui ne mange pas à sa faim en
01:24France.
01:25Donc qui n'est pas capable sur l'année de se nourrir à chaque fois en fonction de ses besoins.
01:29Ce qui est absolument énorme.
01:31La moitié des personnes qui font la file d'attente pour obtenir de l'aide au Resto du Coeur ont
01:35moins de 26 ans.
01:37Donc parfois quand on se représente la pauvreté, l'extrême pauvreté, on va s'imaginer quelque chose de très intergénérationnel.
01:42Non, la plupart d'entre eux sont très jeunes.
01:44Pourquoi ? Parce qu'ils se sont exposés, on l'a évoqué, à des emplois qui sont beaucoup plus précaires,
01:50au sens où ils ont moins de protection.
01:51Donc on avait environ une vingtaine de pourcents, 17% des emplois en 1986 qui étaient des emplois dits précaires,
01:58c'est-à-dire tout ce qui n'est pas un CDI.
01:59Aujourd'hui on est à 52%, donc ça implique moins de protection sociale.
02:03Ce sont des emplois qui sont aussi moins rémunérés, donc on a des jeunes qui sont plus exposés à la
02:07pauvreté
02:07parce qu'également il y a eu de l'inflation, parce que le contexte a changé,
02:11que le prix de l'autonomie est beaucoup plus cher que par exemple dans les années 70 ou les années
02:1580,
02:15où si on gagnait un SMIC, on pouvait faire un prêt, on pouvait acheter une voiture,
02:19on pouvait accéder à plus d'autonomie de vie.
02:21Ça ne voulait pas dire qu'il n'y avait pas de problème à l'époque, matériel notamment très important,
02:25de problème de condition de travail.
02:26Je ne suis pas en train de faire un tableau noir et blanc,
02:28mais aujourd'hui on a des jeunes pour qui l'entrée dans la vie active est de plus en plus
02:32difficile,
02:34et surtout ça ne se rattrape pas dans le temps.
02:35Et donc à ces jeunes-là, leur dire « il faut que vous vous occupiez du climat,
02:39il faut que vous alliez vous engager », c'est très complexe,
02:41parce qu'il y en a vraiment une grande partie d'entre eux
02:44qui est juste en train de gérer des choses extrêmement basiques.
02:47Ensuite, sur l'anxiété, sur le pessimisme de manière générale,
02:51c'est évidemment lié à la question climatique,
02:52mais c'est aussi beaucoup lié à la question économique,
02:55c'est-à-dire de ne pas pouvoir faire le métier qu'on veut,
02:58un métier qui a du sens, un métier qui nous plaît, un métier qui est bien rémunéré.
03:02En fait, c'est quasiment une équation impossible pour énormément de jeunes aujourd'hui.
03:05Encore une fois, ça s'aggrave avec le temps, ça a toujours existé,
03:08mais c'est de pire en pire sur cette question-là.
03:10Évidemment, l'utilisation des smartphones, des écrans,
03:12le fait qu'on ait accès à des choses très violentes,
03:15à toutes les informations aussi sur l'écologie,
03:17sur notre situation en direct depuis notre chambre,
03:19ça rajoute à cette anxiété générale.
03:23Et on se retrouve avec un jeune sur cinq qui souffre de troubles dépressifs.
03:26Et c'est très sérieux.
03:28Et ce sont les chiffres de Santé publique France qui ne baissent pas depuis le Covid.
03:31Donc c'est-à-dire que ce n'était pas qu'un effet conjoncturel avec le Covid,
03:34ça continue aujourd'hui.
03:34On a les pensées suicidaires des jeunes qui frôlent les 8% de jeunes qui ont des pensées suicidaires.
03:41C'est le double de ce qu'on avait en 2014.
03:43Donc en fait, plus ça va, plus les jeunes sont dans un état de détresse absolument majeur.
03:47Et je rajouterai aussi que ce ne sont pas que des pensées suicidaires
03:50puisqu'on a une partie d'entre eux qui passe carrément à l'acte.
03:52On a une augmentation là aussi des tentatives de suicide des plus jeunes.
03:56Et on ne peut pas ne pas parler de ça quand on parle d'engagement des jeunes et d'écologie.
04:00Parce qu'en fait, à tous ces jeunes qui vont aussi mal,
04:02je pense que c'est très difficile de s'engager.
04:04Et ils rencontrent des difficultés très importantes.
04:08Premièrement, évidemment, pour accéder à des soins psychologiques, à des soins psychiatriques,
04:11parfois même un traitement à être vraiment pris en charge.
04:15Et quand bien même, ils le sont, ils sont ensuite rebalancés dans un monde
04:18qui est toujours aussi anxiogène.
04:20Et pour tous ces jeunes-là, effectivement, c'est rendu très compliqué.
04:24Et ensuite, je pense qu'il faut qu'on parle quand même de la question générationnelle
04:27qui met tout le monde mal à l'aise
04:29et qui, pour moi, n'est absolument pas une grille de lecture suffisante.
04:31C'est une grille de lecture parmi de nombreuses.
04:33Il y a aussi la grille de lecture des classes sociales.
04:36Il y a plein d'autres grilles de lecture.
04:37Mais tout de même, les jeunes générations subissent les effets de quelque chose
04:42qu'elles n'ont pas créé.
04:43Et moi, je n'appelle pas du tout à culpabiliser les générations précédentes.
04:47Si j'étais née à la même époque, j'aurais fait pareil.
04:49Je n'ai aucun doute là-dessus.
04:51Mais simplement, il y a un sentiment aussi un peu d'injustice de se dire
04:53« Mais il faut qu'on gère tout ça. »
04:55C'est terrifiant pour ceux-là qui en ont conscience.
04:58Et en plus, ce n'est pas nous qui l'avons fait.
05:01Et en plus, une partie des plus âgés se moquent de nous
05:05ou nous stigmatisent quand on s'engage parce que ce n'est jamais de la bonne façon.
05:08Et on a la sensation que ça leur importe peu.
05:11Et je rappellerai ce chiffre qui est quand même un chiffre
05:13qui a été diffusé dans la revue Science il y a deux ans
05:16qui dit qu'une personne qui est née en 2020
05:19va subir sept fois plus de vagues de chaleur au cours de sa vie
05:22qu'une personne qui est née en 1960.
05:23Donc de toute façon, c'est un fait très basique.
05:25C'est que plus on est jeune, plus on va subir de manière intense
05:28les effets du réchauffement climatique et de la crise écologique de manière générale.
05:31Et ça, ça crée un sentiment parfois de désarroi, d'injustice et surtout d'impuissance.
05:37Et moi, ce que j'ai constaté chez les jeunes qui étaient éconctueux
05:39que j'ai quand même longuement interviewé pour beaucoup d'entre eux,
05:42ce qui est des terrifiés,
05:43pour certains, c'était complètement paralysant,
05:45pour d'autres, ça se transformait en action.
05:46Mais globalement, ce qui les terrifiait,
05:47ce n'était pas le réchauffement climatique en tant que tel.
05:50Ce n'était pas la crise écologique en tant que tel.
05:53C'était l'inaction politique.
05:55C'était l'impression d'être embarqués avec des adultes
05:58qui ne gèrent pas du tout la situation
06:00et qui sont en train de sacrifier leur avenir.
06:01Et ça, c'est quelque chose qui est beaucoup, beaucoup revenu,
06:03y compris chez les jeunes qui n'étaient pas les plus écolos,
06:05qui n'étaient pas ceux qui allaient le plus s'impliquer au quotidien,
06:08mais qui ont cette sensation d'être complètement abandonnés.
06:11Et c'est une question qui a été beaucoup posée à l'intégralité des militants
06:14et souvent militantes écologistes, les jeunes,
06:16à l'image de Greta Thunberg, c'est « Et du coup, on fait quoi ? »
06:18Dites-nous, mais en fait, la plupart des jeunes,
06:20ils sont par définition jeunes,
06:22ils ne savent pas ce qu'il faut faire exactement,
06:24ils n'ont pas de feuilles de route,
06:25ils veulent juste que tout le monde se mette tout de même
06:28à se poser la question et à essayer de trouver des solutions
06:31de manière collective.
06:32Mais ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui.
06:33Là où je suis tout à fait d'accord,
06:34c'est que je pense qu'il y a un écart
06:36entre ce que j'ai dit tout à l'heure sur le comportement effectif
06:41et le sentiment de, je ne sais pas comment il faut l'appeler,
06:44de stress, d'anxiété, de… voilà.
06:47Et on peut très bien avoir une consommation compulsive
06:50tout en étant anxieux.
06:51Ça, ça ne pose aucun problème.
06:53Ça peut même durer, c'est une réponse.
06:55D'accord ?
06:55Comme je ne sais pas de quoi demain sera fait,
06:57tant que c'est là, j'en profite.
06:59Je ne vais pas me prier.
07:01Moi, je suis tout à fait d'accord avec ça.
07:03Je suis tout à fait d'accord avec le fait qu'il y a une personne
07:07qui a eu un mot très cruel sur la classe dirigeante,
07:12qui est Emmanuel Todd,
07:13dans un bouquin qu'il a écrit récemment.
07:15Il a dit, en fait, les démocraties occidentales
07:18sont en train de devenir des oligarchies libérales
07:21où l'élite ne se sent plus investie
07:23de la responsabilité de faire le bonheur des gens
07:25qui n'en font pas partie.
07:27D'accord ?
07:28Et je trouve que pour…
07:29si je confronte à ma modeste expérience
07:31de ce que je fréquente, etc.,
07:33je pense que malheureusement,
07:34c'est une affirmation qui est tout à fait fondée.
07:36Et dans l'élite, je mets une partie de la classe politique.
07:39Personnellement, moi, je trouve que ce qui se passe
07:40en ce moment à l'Assemblée est lamentable.
07:42C'est juste lamentable.
07:44Voilà.
07:44Chacun joue son petit destin personnel, là.
07:47Tous pareils, je veux dire.
07:48Ils sont tous exactement en train de faire
07:50exactement le même jeu.
07:51Comme si le seul truc, c'était de tenir
07:53jusque dans trois ans
07:54et qu'après, il n'y avait pas d'autres problèmes à gérer.
07:57Je peux tout à fait partager cet énervement
07:59ou cette colère,
08:01alors que moi, effectivement,
08:02j'ai l'âge d'être son père,
08:03donc je serai concerné un peu moins longtemps
08:04par le problème,
08:06mais qui consiste à se dire
08:08à quoi pensent-ils ?
08:09Où est-ce qu'ils ont la tête ?
08:11De quoi ils s'occupent ?
08:13Alors, j'entends bien qu'il y a plein de problèmes.
08:15Ce n'est pas le sujet.
08:17Mais effectivement, on a l'impression
08:18que finalement, l'idée même d'essayer
08:20de faire un truc qui soit un peu pensé
08:22sur 10, 20, 30 ans,
08:23où on met les choses dans l'ordre, etc.
08:25On a l'impression que ça intéresse
08:26extrêmement peu de gens.
08:29Et je comprends tout à fait
08:31qu'on puisse se sentir en plein désarroi
08:32face à ça.
08:34Parce qu'on ne va pas régler
08:35des problèmes structurels
08:35avec des trucs à la petite semaine.
08:37C'est absolument évident.
08:39Comment est-ce qu'on arrive
08:40à combattre ça ?
08:43Alors, ce n'est pas un plaidoyer pro-dobo,
08:44mais quand même un peu.
08:45Je pense qu'il n'y a pas d'autre manière
08:47que de repartir de la société civile.
08:48C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'autre manière
08:50que de repartir de choses
08:51qui progressent.
08:52On est revoyé à ce qu'on disait tout à l'heure
08:53sur essayer d'agréger
08:545, 10, 20% de gens
08:55qui sont à peu près d'accord.
08:57Et je pense que ça,
08:57ça repartira de la société civile
08:59et de construction.
09:00Donc, c'est à ça qu'on essaye
09:00modestement d'oeuvrer
09:01au Chief Project,
09:01l'association que j'ai créée.
09:03C'est d'essayer de proposer des choses
09:05qui, misent bout à bout,
09:07commencent à finir par agréger
09:09un nombre suffisamment de gens
09:10qui disent, nous, on a envie
09:10d'aller dans la même direction
09:11et on commence à essayer
09:12de construire un truc global
09:13qui nous paraît à peu près flotter.
09:15Je ne vois pas d'autre moyen
09:16d'essayer de répondre
09:17à cette espèce de déshérence
09:20de la projection à moyen et long terme
09:22qui s'est emparée aujourd'hui
09:23de la classe politique dans son ensemble,
09:25encore une fois,
09:26sans grande exception.
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