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Dans cet extrait issu de la chaîne Sphères Magazine,
Jean-Marc Jancovici, ingénieur polytechnicien, cofondateur de Carbone 4 et du think tank The Shift Project, analyse la situation préoccupante de la jeunesse française. Il évoque la précarité croissante, l’explosion des emplois instables, la détresse psychologique, l’éco anxiété et le sentiment d’abandon face à l’inaction politique.
Il rappelle que les jeunes générations subiront davantage les effets du réchauffement climatique, notamment des vagues de chaleur bien plus fréquentes. Entre crise économique, santé mentale fragilisée et manque de vision à long terme, il dresse un constat lucide sur l’avenir des jeunes et les responsabilités collectives face aux défis climatiques et sociaux.

#jeunesse #climat #societe #politique #avenir

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Transcription
00:00Les démocraties occidentales sont en train de devenir des oligarchies libérales
00:04où l'élite ne se sent plus investie de la responsabilité de faire le bonheur des gens qui n'en
00:09font pas partie.
00:11Et je trouve que si je confronte à ma modeste expérience de ce que je fréquente,
00:16je pense que malheureusement c'est une affirmation qui est tout à fait fondée.
00:19Et dans l'élite, je mets une partie de la classe politique.
00:22Personnellement, moi je trouve que ce qui se passe en ce moment à l'Assemblée est lamentable.
00:25C'est juste lamentable.
00:27Chacun joue son petit destin personnel.
00:30Tous pareil, je veux dire, ils sont tous en train de faire exactement le même jeu.
00:34Comme si le seul truc c'était de tenir jusqu'à dans trois ans et qu'après il n'y
00:39avait pas d'autre problème à gérer.
00:47Je pense que depuis le début on n'a pas parlé de l'éléphant dans la pièce
00:50qui est vraiment cette précarité des plus jeunes, de cette détresse psychologique d'une très grande partie des jeunes
00:56qui n'ont de toute façon pas la possibilité matérielle de s'engager.
01:00On oublie que les jeunes ce sont les premiers précaires en France et que leur première préoccupation pour beaucoup d
01:06'entre eux,
01:07c'est de manger.
01:08C'est de réussir à payer leur loyer.
01:10Et là on a, c'est très très documenté, il y a beaucoup beaucoup de statistiques sur le sujet.
01:14La dernière du Crédoc, c'est un jeune sur quatre et ils prennent les moins de 40 ans.
01:19Donc c'est une définition de la jeunesse quand même assez large, qui ne mange pas à sa faim en
01:24France.
01:25Donc qui n'est pas capable sur l'année de se nourrir à chaque fois en fonction de ses besoins.
01:29Ce qui est absolument énorme.
01:31La moitié des personnes qui font la file d'attente pour obtenir de l'aide au Resto du Coeur ont
01:35moins de 26 ans.
01:37Donc parfois quand on se représente la pauvreté, l'extrême pauvreté, on va s'imaginer quelque chose de très intergénérationnel.
01:42Non, la plupart d'entre eux sont très jeunes.
01:44Pourquoi ? Parce qu'ils se sont exposés, on l'a évoqué, à des emplois qui sont beaucoup plus précaires,
01:50au sens où ils ont moins de protection.
01:51Donc on avait environ une vingtaine de pourcents, 17% des emplois en 1986 qui étaient des emplois dits précaires,
01:58c'est-à-dire tout ce qui n'est pas un CDI.
01:59Aujourd'hui on est à 52%, donc ça implique moins de protection sociale.
02:03Ce sont des emplois qui sont aussi moins rémunérés, donc on a des jeunes qui sont plus exposés à la
02:07pauvreté
02:07parce qu'également il y a eu de l'inflation, parce que le contexte a changé,
02:11que le prix de l'autonomie est beaucoup plus cher que par exemple dans les années 70 ou les années
02:1580,
02:15où si on gagnait un SMIC, on pouvait faire un prêt, on pouvait acheter une voiture,
02:19on pouvait accéder à plus d'autonomie de vie.
02:21Ça ne voulait pas dire qu'il n'y avait pas de problème à l'époque, matériel notamment très important,
02:25de problème de condition de travail.
02:26Je ne suis pas en train de faire un tableau noir et blanc,
02:28mais aujourd'hui on a des jeunes pour qui l'entrée dans la vie active est de plus en plus
02:32difficile,
02:34et surtout ça ne se rattrape pas dans le temps.
02:35Et donc à ces jeunes-là, leur dire « il faut que vous vous occupiez du climat,
02:39il faut que vous alliez vous engager », c'est très complexe,
02:41parce qu'il y en a vraiment une grande partie d'entre eux
02:44qui est juste en train de gérer des choses extrêmement basiques.
02:47Ensuite, sur l'anxiété, sur le pessimisme de manière générale,
02:51c'est évidemment lié à la question climatique,
02:52mais c'est aussi beaucoup lié à la question économique,
02:55c'est-à-dire de ne pas pouvoir faire le métier qu'on veut,
02:58un métier qui a du sens, un métier qui nous plaît, un métier qui est bien rémunéré.
03:02En fait, c'est quasiment une équation impossible pour énormément de jeunes aujourd'hui.
03:05Encore une fois, ça s'aggrave avec le temps, ça a toujours existé,
03:08mais c'est de pire en pire sur cette question-là.
03:10Évidemment, l'utilisation des smartphones, des écrans,
03:12le fait qu'on ait accès à des choses très violentes,
03:15à toutes les informations aussi sur l'écologie,
03:17sur notre situation en direct depuis notre chambre,
03:19ça rajoute à cette anxiété générale.
03:23Et on se retrouve avec un jeune sur cinq qui souffre de troubles dépressifs.
03:26Et c'est très sérieux.
03:28Et ce sont les chiffres de Santé publique France qui ne baissent pas depuis le Covid.
03:31Donc c'est-à-dire que ce n'était pas qu'un effet conjoncturel avec le Covid,
03:34ça continue aujourd'hui.
03:34On a les pensées suicidaires des jeunes qui frôlent les 8% de jeunes qui ont des pensées suicidaires.
03:41C'est le double de ce qu'on avait en 2014.
03:43Donc en fait, plus ça va, plus les jeunes sont dans un état de détresse absolument majeur.
03:47Et je rajouterai aussi que ce ne sont pas que des pensées suicidaires
03:50puisqu'on a une partie d'entre eux qui passe carrément à l'acte.
03:52On a une augmentation là aussi des tentatives de suicide des plus jeunes.
03:56Et on ne peut pas ne pas parler de ça quand on parle d'engagement des jeunes et d'écologie.
04:00Parce qu'en fait, à tous ces jeunes qui vont aussi mal,
04:02je pense que c'est très difficile de s'engager.
04:04Et ils rencontrent des difficultés très importantes.
04:08Premièrement, évidemment, pour accéder à des soins psychologiques, à des soins psychiatriques,
04:11parfois même un traitement à être vraiment pris en charge.
04:15Et quand bien même, ils le sont, ils sont ensuite rebalancés dans un monde
04:18qui est toujours aussi anxiogène.
04:20Et pour tous ces jeunes-là, effectivement, c'est rendu très compliqué.
04:24Et ensuite, je pense qu'il faut qu'on parle quand même de la question générationnelle
04:27qui met tout le monde mal à l'aise
04:29et qui, pour moi, n'est absolument pas une grille de lecture suffisante.
04:31C'est une grille de lecture parmi de nombreuses.
04:33Il y a aussi la grille de lecture des classes sociales.
04:36Il y a plein d'autres grilles de lecture.
04:37Mais tout de même, les jeunes générations subissent les effets de quelque chose
04:42qu'elles n'ont pas créé.
04:43Et moi, je n'appelle pas du tout à culpabiliser les générations précédentes.
04:47Si j'étais née à la même époque, j'aurais fait pareil.
04:49Je n'ai aucun doute là-dessus.
04:51Mais simplement, il y a un sentiment aussi un peu d'injustice de se dire
04:53« Mais il faut qu'on gère tout ça. »
04:55C'est terrifiant pour ceux-là qui en ont conscience.
04:58Et en plus, ce n'est pas nous qui l'avons fait.
05:01Et en plus, une partie des plus âgés se moquent de nous
05:05ou nous stigmatisent quand on s'engage parce que ce n'est jamais de la bonne façon.
05:08Et on a la sensation que ça leur importe peu.
05:11Et je rappellerai ce chiffre qui est quand même un chiffre
05:13qui a été diffusé dans la revue Science il y a deux ans
05:16qui dit qu'une personne qui est née en 2020
05:19va subir sept fois plus de vagues de chaleur au cours de sa vie
05:22qu'une personne qui est née en 1960.
05:23Donc de toute façon, c'est un fait très basique.
05:25C'est que plus on est jeune, plus on va subir de manière intense
05:28les effets du réchauffement climatique et de la crise écologique de manière générale.
05:31Et ça, ça crée un sentiment parfois de désarroi, d'injustice et surtout d'impuissance.
05:37Et moi, ce que j'ai constaté chez les jeunes qui étaient éconctueux
05:39que j'ai quand même longuement interviewé pour beaucoup d'entre eux,
05:42ce qui est des terrifiés,
05:43pour certains, c'était complètement paralysant,
05:45pour d'autres, ça se transformait en action.
05:46Mais globalement, ce qui les terrifiait,
05:47ce n'était pas le réchauffement climatique en tant que tel.
05:50Ce n'était pas la crise écologique en tant que tel.
05:53C'était l'inaction politique.
05:55C'était l'impression d'être embarqués avec des adultes
05:58qui ne gèrent pas du tout la situation
06:00et qui sont en train de sacrifier leur avenir.
06:01Et ça, c'est quelque chose qui est beaucoup, beaucoup revenu,
06:03y compris chez les jeunes qui n'étaient pas les plus écolos,
06:05qui n'étaient pas ceux qui allaient le plus s'impliquer au quotidien,
06:08mais qui ont cette sensation d'être complètement abandonnés.
06:11Et c'est une question qui a été beaucoup posée à l'intégralité des militants
06:14et souvent militantes écologistes, les jeunes,
06:16à l'image de Greta Thunberg, c'est « Et du coup, on fait quoi ? »
06:18Dites-nous, mais en fait, la plupart des jeunes,
06:20ils sont par définition jeunes,
06:22ils ne savent pas ce qu'il faut faire exactement,
06:24ils n'ont pas de feuilles de route,
06:25ils veulent juste que tout le monde se mette tout de même
06:28à se poser la question et à essayer de trouver des solutions
06:31de manière collective.
06:32Mais ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui.
06:33Là où je suis tout à fait d'accord,
06:34c'est que je pense qu'il y a un écart
06:36entre ce que j'ai dit tout à l'heure sur le comportement effectif
06:41et le sentiment de, je ne sais pas comment il faut l'appeler,
06:44de stress, d'anxiété, de… voilà.
06:47Et on peut très bien avoir une consommation compulsive
06:50tout en étant anxieux.
06:51Ça, ça ne pose aucun problème.
06:53Ça peut même durer, c'est une réponse.
06:55D'accord ?
06:55Comme je ne sais pas de quoi demain sera fait,
06:57tant que c'est là, j'en profite.
06:59Je ne vais pas me prier.
07:01Moi, je suis tout à fait d'accord avec ça.
07:03Je suis tout à fait d'accord avec le fait qu'il y a une personne
07:07qui a eu un mot très cruel sur la classe dirigeante,
07:12qui est Emmanuel Todd,
07:13dans un bouquin qu'il a écrit récemment.
07:15Il a dit, en fait, les démocraties occidentales
07:18sont en train de devenir des oligarchies libérales
07:21où l'élite ne se sent plus investie
07:23de la responsabilité de faire le bonheur des gens
07:25qui n'en font pas partie.
07:27D'accord ?
07:28Et je trouve que pour…
07:29si je confronte à ma modeste expérience
07:31de ce que je fréquente, etc.,
07:33je pense que malheureusement,
07:34c'est une affirmation qui est tout à fait fondée.
07:36Et dans l'élite, je mets une partie de la classe politique.
07:39Personnellement, moi, je trouve que ce qui se passe
07:40en ce moment à l'Assemblée est lamentable.
07:42C'est juste lamentable.
07:44Voilà.
07:44Chacun joue son petit destin personnel, là.
07:47Tous pareils, je veux dire.
07:48Ils sont tous exactement en train de faire
07:50exactement le même jeu.
07:51Comme si le seul truc, c'était de tenir
07:53jusque dans trois ans
07:54et qu'après, il n'y avait pas d'autres problèmes à gérer.
07:57Je peux tout à fait partager cet énervement
07:59ou cette colère,
08:01alors que moi, effectivement,
08:02j'ai l'âge d'être son père,
08:03donc je serai concerné un peu moins longtemps
08:04par le problème,
08:06mais qui consiste à se dire
08:08à quoi pensent-ils ?
08:09Où est-ce qu'ils ont la tête ?
08:11De quoi ils s'occupent ?
08:13Alors, j'entends bien qu'il y a plein de problèmes.
08:15Ce n'est pas le sujet.
08:17Mais effectivement, on a l'impression
08:18que finalement, l'idée même d'essayer
08:20de faire un truc qui soit un peu pensé
08:22sur 10, 20, 30 ans,
08:23où on met les choses dans l'ordre, etc.
08:25On a l'impression que ça intéresse
08:26extrêmement peu de gens.
08:29Et je comprends tout à fait
08:31qu'on puisse se sentir en plein désarroi
08:32face à ça.
08:34Parce qu'on ne va pas régler
08:35des problèmes structurels
08:35avec des trucs à la petite semaine.
08:37C'est absolument évident.
08:39Comment est-ce qu'on arrive
08:40à combattre ça ?
08:43Alors, ce n'est pas un plaidoyer pro-dobo,
08:44mais quand même un peu.
08:45Je pense qu'il n'y a pas d'autre manière
08:47que de repartir de la société civile.
08:48C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'autre manière
08:50que de repartir de choses
08:51qui progressent.
08:52On est revoyé à ce qu'on disait tout à l'heure
08:53sur essayer d'agréger
08:545, 10, 20% de gens
08:55qui sont à peu près d'accord.
08:57Et je pense que ça,
08:57ça repartira de la société civile
08:59et de construction.
09:00Donc, c'est à ça qu'on essaye
09:00modestement d'oeuvrer
09:01au Chief Project,
09:01l'association que j'ai créée.
09:03C'est d'essayer de proposer des choses
09:05qui, misent bout à bout,
09:07commencent à finir par agréger
09:09un nombre suffisamment de gens
09:10qui disent, nous, on a envie
09:10d'aller dans la même direction
09:11et on commence à essayer
09:12de construire un truc global
09:13qui nous paraît à peu près flotter.
09:15Je ne vois pas d'autre moyen
09:16d'essayer de répondre
09:17à cette espèce de déshérence
09:20de la projection à moyen et long terme
09:22qui s'est emparée aujourd'hui
09:23de la classe politique dans son ensemble,
09:25encore une fois,
09:26sans grande exception.
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