00:00Je suis convaincu que toute parole sérieuse sur le management suppose une parole sérieuse
00:13sur l'homme et sur la société. Autrement dit, qui ne sait rien dire de sérieux sur l'homme
00:18et la société ne peut rien dire de sérieux sur le management. C'est ma boussole intellectuelle.
00:25C'est pourquoi, lorsqu'un dirigeant ou un chef d'entreprise me demande de lui recommander
00:29un bon livre de management, je lui conseille toujours un livre qui ne parle pas de management,
00:35du moins pas directement. Je préfère lui proposer des textes qui éclairent en profondeur
00:40la complexité de l'action collective, les tensions entre l'individu et l'institution,
00:45le réel du travail, les pièges de l'autorité et les ruses du pouvoir. Parmi eux, l'enracinement
00:52de Simone Weil pour comprendre le besoin de sens et d'appartenance, les propos de O. L. Barenton,
01:00confiseur d'Auguste Deteuf pour sa lucidité aiguisée sur l'entreprise, les aphorismes
01:06de Karl Kroos pour démasquer les faux discours et la phrase éologique, ou encore l'homme sans
01:12qualité de Robert Musil dans lequel ce dernier met en scène l'impuissance des élites éclairées,
01:17enfermées dans des abstractions, incapables de produire de la décision dans un monde qui
01:22s'effondre sous leurs yeux. Ces ouvrages ne livrent pas de méthode, mais offrent ce que le
01:28management contemporain a souvent perdu de vue. Une pensée du réel, de la mesure, du tragique
01:35parfois, c'est-à-dire une pensée véritablement utile pour qui veut agir dans les organisations humaines.
01:41Penser le management, c'est d'abord penser l'homme et la société. Une telle affirmation devrait relever
01:49de l'évidence, mais la spécialisation croissante des sciences de gestion et du management au cours
01:54des dernières décennies a contribué à l'évacuer. On a fait du management en domaine technique,
02:01normatif, abstrait, souvent déconnecté de la réalité humaine, qu'il prétend organiser. Pourtant,
02:08celui qui est considéré comme le père du management moderne, Peter Drucker, n'a pas
02:14commencé sa trajectoire intellectuelle par un manuel de stratégie ou d'organisation. Son premier
02:19ouvrage, La fin de l'homme économique, publié en 1939, est une analyse lucide et sans détour des
02:27causes profondes du nazisme, où il montre comment la faillite des structures économiques et sociales de
02:33l'Europe a laissé le champ libre à une logique de domination totalitaire. Ce livre marqua les esprits
02:40en Europe, à tel point que la revue La vie intellectuelle, fondée en 1928 pour contrer
02:47l'influence de l'action française, lui consacra un article dans son édition d'octobre 1939, un mois
02:53après l'invasion de la Pologne. L'auteur de la recension, un certain apé Valentin, y présentait
03:01Drucker comme un journaliste économique autrichien exilé aux États-Unis. Il résumait ses thèses avec
03:08admiration en disant, en substance, que c'est dans l'abandon de l'idée de responsabilité sociale et dans
03:14la déshumanisation de l'économie que se trouve selon Drucker l'origine du désastre. Avec l'acuité de son
03:22premier ouvrage, nul ne peut être surpris par la justesse des analyses de Drucker lorsqu'il parle de
03:28management. Drucker incarne cette figure aujourd'hui disparue, celle du consultant polygraphe et
03:35profondément cultivé, capable de penser à la fois l'économie, la politique, l'histoire des idées et la
03:41condition humaine. Rien d'étonnant, sans doute, pour un homme né à Vienne, à une époque où cette
03:47ville était le berceau de l'intelligentsia européenne, où cohabitaient dans l'ombre finissante de
03:54l'empire austro-hongrois des esprits comme Karl Kroos, Robert Musil, Stefan Zweig ou encore Simon
04:01Freud ou Ludwig Wittgenstein. Dans cette atmosphère intellectuelle, le savoir n'était pas encore
04:09divisé en silos et la pensée s'autorisait à circuler librement entre la littérature, les
04:15sciences physiques, les sciences naturelles, la philosophie, la sociologie, l'économie ou encore
04:20l'éthique. C'est ce souffle exigeant que Drucker a su conserver dans son approche du management, loin
04:26des recettes toutes faites et des outils standardisés, car à force de sacraliser l'outillage et de répéter
04:33les mêmes schémas, nous finissons par donner raison à Lichtenberg, qui écrivait avec ironie
04:40« Aujourd'hui, on cherche partout à répandre le savoir. Qui sait si, dans quelques siècles,
04:46il n'y aura pas des universités pour rétablir l'ancienne ignorance. » Oui, tout savoir n'est pas libérateur.
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