00:00Sur les réseaux sociaux, comme dans la vraie vie,
00:10nombreux sont les sportifs de haut niveau qui distillent leurs conseils en matière de travail,
00:16de leadership ou de management.
00:18Ils en ont parfaitement le droit en tant que citoyens.
00:23Mais prétendre que le sport de haut niveau constitue un modèle universel,
00:27voire le modèle pour penser le travail ordinaire ou le management,
00:33relève, disons-le clairement, d'un contre-sens profond, voire d'un crime contre l'esprit.
00:40Car si l'on gratte sous les apparences, performances, disciplines, efforts, dépassements de soi,
00:49il devient très difficile de trouver un lien structurant
00:51entre le quotidien d'un sportif professionnel et celui d'une secrétaire,
00:58d'un ingénieur en production, d'un aide-soignant ou d'un professeur de collège.
01:04On ne travaille pas pour battre un corps personnel,
01:07mais pour faire tenir ensemble des contraintes, des finalités,
01:11des rapports humains, des normes, des outils, du sens.
01:16Le sport vise la victoire, la gloire, le podium.
01:20Le travail, lui, vise l'utilité, la continuité, la contribution au collectif.
01:25Le travail dans la réalité des situations que nous connaissons dans nos entreprises,
01:30c'est-à-dire le travail professionnel ordinaire,
01:33exercé dans le cadre d'un contrat de travail,
01:35avec une rémunération et une subordination juridiques,
01:38obéit donc à des logiques autres qu'une simple quête de la performance
01:43comme moyen et comme fin.
01:46La femme et l'homme au travail recherchent une harmonie
01:50entre l'objectif à atteindre, l'énergie qu'ils déploient,
01:54les ressources qu'ils mobilisent, l'impact subjectif,
01:57la fatigue de l'esprit et du corps et la reconnaissance qu'ils y recherchent.
02:02Cette harmonie est souvent loin d'être atteinte, loin sans faux,
02:06mais cette quête représente la raison d'être de beaucoup de disciplines
02:11dans les sciences humaines et sociales,
02:14ergonomie, clinique, du travail, de l'activité, etc.
02:18Ces disciplines, avec leurs milliers de chercheurs,
02:21travaillent sur cette quête depuis des décennies en toute humilité.
02:26Comparer le travail du sportif de haut niveau
02:28à celui de l'homme ordinaire au travail n'a donc que peu de sens.
02:33La différence n'est pas simplement de degrés, mais de nature.
02:37Il ne s'agit pas d'un écart quantitatif, d'intensité, de performance ou d'engagement,
02:44mais d'un rapport totalement différent au corps, au temps et à la finalité du geste.
02:50Ce que Robert Musil dénonçait sur un autre registre en rayant
02:55ceux qui classent indistinctement dans la catégorie des quadrupèdes,
03:01les chiens, les chaises, les tables et les équations du quatrième degré.
03:06L'analogie devient grotesque quand elle ignore les logiques propres à chaque réalité.
03:11Alors, chef d'entreprise, lors de vos grandes messes,
03:16vous pouvez bien sûr inviter des sportifs de haut niveau,
03:20mais sachez que la seule véritable valeur ajoutée de leur intervention
03:23sera de vous raconter leur sport, leur trajectoire,
03:28les épreuves qu'ils ont traversées et l'état d'esprit qui a fait d'eux des champions.
03:33Pour reprendre un mot à la mode, on dira qu'ils peuvent inspirer,
03:38du latin inspirare, qui signifie souffler dents.
03:42Il s'agit donc de donner du souffle, de réveiller une énergie, une envie, un élan.
03:48Très bien, mais n'en tirez pas des enseignements hâtifs,
03:52ni des modèles prétendument transposables à la conduite du travail ordinaire,
03:56car entre un vestiaire et un atelier, un podium et un service hospitalier,
04:03un paddock et une salle de professeurs, il y a tout un monde de différences.
04:08Les parcours de vie, quels qu'ils soient, peuvent aider à faire un pas de côté,
04:14à interroger nos évidences, à déplacer le regard sur le réel.
04:18À ce titre, vous pourriez aussi inviter un menuisier, un jardinier,
04:22un marin pêcheur, un instituteur, voire même un poète.
04:27Ce sera sans doute moins glamour.
04:29Mais peut-être vous y trouverez, vous, une vérité plus profonde
04:33sur la patience, la matière, l'engagement ou le sens du travail bien fait.
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