00:00Et on revient bien sûr sur l'accord commercial sur les droits de douane trouvé il y a un peu plus de 24 heures maintenant entre Bruxelles et Washington, copieusement critiqué depuis hier.
00:09Bonjour Julien Marcy. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin, chef économiste de Global Sovereign Advisory.
00:14Question simple pour commencer, on s'est fait avoir ou pas ? C'est la question que tout le monde se pose.
00:19C'est vrai qu'à première vue, si on se rappelle l'état de la situation à la fin de l'année 2024, ça semble lointain mais ça ne l'est pas tant que ça.
00:26Côté américain comme côté européen, pour faire court, on avait des droits de douane très faibles en moyenne, autour de 3% de chaque côté.
00:35Ce qui masquait quand même des différences fortes sur certains secteurs, il faut quand même le dire.
00:39Nous, Européens, on est historiquement plus protectionnistes vis-à-vis des Américains sur certaines filières agricoles, le lait par exemple.
00:47Eux l'étaient sur d'autres, le textile habillement, etc. Mais au global, c'était à peu près équilibré.
00:52Donc là, à première vue, 15% d'un côté et 0% de l'autre, on ne peut pas vraiment dire que ce soit équilibré.
00:59Après, quand même, il faut remettre les choses en perspective parce qu'on a tendance à se focaliser sur notre relation États-Unis-Europe.
01:06Mais il y a une différence marquée par rapport à ce qui a pu être décidé dans le passé.
01:11C'est quand même que cette fois-ci, l'Europe ne fait pas exception.
01:14C'est-à-dire que ce sont aussi des droits de douane qui sont imposés un peu partout dans le monde.
01:19Ce qui veut dire que ce n'est pas un choc de compétitivité négatif uniquement pour l'Europe.
01:24Dit autrement, les pertes potentielles pour nos exportateurs ne vont pas se faire vis-à-vis de concurrents étrangers
01:32qui, eux aussi, voient leurs droits de douane augmenter.
01:36Mais plutôt, la question, c'est de savoir est-ce que les Américains ont davantage de capacité pour produire sur place ?
01:42On va y venir.
01:43Mais ce n'est pas faux de dire que Trump, en réalité, a taxé la planète entière.
01:47On ne parle pas que de l'Union européenne, quasiment.
01:49Non, mais ça va être difficile pour le consommateur américain qui aurait pu se dire
01:54que ça va être trop cher d'acheter français, d'acheter allemand.
01:56Donc, je vais acheter, je ne sais pas quoi, sud-américain.
01:59Mais en fait, ça va être quasiment les mêmes prix, non ?
02:02Complètement.
02:03Donc, c'est ça la grande question.
02:04C'est où est-ce que va se faire la perte de valeur ?
02:07C'est-à-dire que sur ces droits de douane qui sont annoncés un peu partout,
02:10finalement, est-ce que les entreprises exportatrices,
02:14qui sont souvent aussi des grands groupes multinationaux qui peuvent être américains,
02:17vont rogner sur leur marge ?
02:19Ou alors, vont plutôt répercuter ces hausses de coûts sur les prix de vente ?
02:24Et c'est vraiment le point le plus important.
02:26Il y a plusieurs études, notamment, qui ont été publiées récemment
02:28par des réserves fédérales américaines, régionales.
02:32Et donc, elles aboutissent à des résultats qui sont un peu différents les uns des autres.
02:35Mais en moyenne, ce qu'elles nous disent quand même,
02:37c'est que 50 à 70 % de l'effet total serait répercuté sur le prix de vente.
02:43Donc, dit autrement, la majeure partie de cet effet sera supportée par le consommateur américain.
02:48Ce qui voudrait dire que c'est d'abord un transfert de richesse du consommateur américain
02:53vers l'État américain.
02:55Et donc, ce sont eux les premiers perdants, à priori, même s'ils ne le savent pas encore.
02:59Est-ce qu'Ursula von der Leyen aurait pu faire mieux ?
03:01Parce que quand on négocie pour 27, c'est quand même plus difficile
03:04que quand on négocie uniquement pour l'État qu'on représente.
03:08Complètement.
03:09C'est quand même la différence entre l'Union européenne
03:11ou un pays avec une économie beaucoup plus petite,
03:14comme le Vietnam, par exemple.
03:15Nous, il y a quelques mois, en février, on s'était essayé à l'exercice
03:20de regarder de part et d'autre de l'Atlantique, filière par filière,
03:24qu'est-ce qui se passerait s'il y avait des droits de douane symétriques,
03:28c'est-à-dire 15 % d'un côté, 15 % de l'autre, ou 30, 30, etc.
03:31Et la conclusion à laquelle on aboutissait,
03:33elle était en ligne avec ce que vous venez de dire,
03:35et donc pas très surprenante.
03:36C'était que si on faisait jouer les bienfaits du marché unique en Europe,
03:39finalement, on avait beaucoup plus de chances, nous,
03:43de trouver des alternatives parmi d'autres pays européens.
03:46Et donc, on était paradoxalement beaucoup moins vulnérables
03:49que les Américains face à un tel choc symétrique.
03:52Ce qui voudrait dire qu'effectivement,
03:54on aurait peut-être pu montrer davantage de muscles
03:56pour éviter ce 15 %.
04:00Vous le disiez, Julien Marcy, c'est vrai qu'on l'a peu entendu,
04:03donc j'aimerais que vous développiez là-dessus,
04:05mais le consommateur américain, c'est in fine quand même celui qui va trinquer,
04:10parce qu'il va de toute façon ne pas pouvoir se passer
04:13de certains produits essentiels.
04:16Il doit racheter une voiture, peu importe,
04:19ou acheter des produits pharmaceutiques.
04:21Il va devoir sortir la carte bleue, sortir le carnet de tchèque,
04:25et donc ça va lui coûter plus cher.
04:26C'est lui qui va être pénalisé par cette politique de Donald Trump.
04:29Complètement, mais encore une fois, ça n'a rien de surprenant.
04:32C'est-à-dire qu'on est peu ou prou dans le scénario de risque
04:34qui était mentionné pendant la campagne présidentielle.
04:38C'est-à-dire que déjà à l'époque,
04:40Donald Trump annonçait des droits de douane de 10 % à 20 % pour tout le monde
04:44et 60 % pour la Chine.
04:47Pour la Chine, on ne sait pas encore exactement où est-ce que ça va atterrir,
04:50mais pour le reste du monde, on est à peu près dans cet ordre de grandeur-là.
04:53Et donc à l'époque, c'était vu comme un scénario de risque
04:56très pessimiste pour les marchés financiers, pour l'économie américaine.
05:00Mais en fait, aujourd'hui, on y est.
05:02Donc concrètement, ce qui va se passer, c'est ça,
05:03c'est que petit à petit, une fois que les commerçants,
05:08les supermarchés aux États-Unis ajustent leur prix,
05:10ce qu'ils ne font pas non plus tous les jours en moyenne dans un supermarché,
05:14je ne sais pas, on doit actualiser nos prix trois, quatre fois par an.
05:16Donc petit à petit, le consommateur américain va ressentir cet effet.
05:20Il ne faut aussi pas oublier la nouvelle loi budgétaire
05:22qui a été votée en début de mois
05:24et qui fait qu'à partir du début de l'année 2026,
05:27le citoyen consommateur américain, notamment ceux à bas revenus,
05:31vont aussi voir certaines aides sociales être rabotées.
05:35Et donc tout ça fait que c'est un contexte sociopolitique
05:38qui pourrait être un peu plus difficile aux États-Unis en début d'année prochaine.
05:43Et donc on peut aussi imaginer le fait que, pourquoi pas,
05:46Donald Trump revienne aussi sur une partie de ses accords
05:49et relance d'autres tensions commerciales à ce moment-là.
05:51D'autant plus qu'on a des élections de mi-mandat en 2026,
05:54politiques donc nationales et internationales
05:57qui pourraient, in fine, se retourner contre le président américain ?
06:00C'est difficile à savoir.
06:02À ce stade, les sondages sont plutôt bons.
06:04Mais encore une fois, cette loi budgétaire,
06:07plus les effets un peu retardés dans le temps de ces hausses de prix,
06:11en tout cas, devraient peser sur le pouvoir d'achat.
06:14Et surtout le pouvoir d'achat, évidemment,
06:15des consommateurs aux revenus les plus modestes
06:18parce que ce sont eux qui consomment le plus
06:21de biens manufacturés importés
06:23en proportion de leur budget total.
06:25On le disait un petit peu plus tôt dans cette émission,
06:28mais on n'a pas entendu parler des services.
06:30Même, il est stipulé qu'il n'y aura pas de négociation sur les services.
06:36C'était quand même un levier important pour Bruxelles.
06:39C'était vraiment là-dessus, peut-être, que les Européens pouvaient agir.
06:42Alors en fait, c'est un point important
06:43parce qu'il y a les services
06:45et puis il y a beaucoup d'autres zones d'ombre.
06:47C'est-à-dire que quand vous regardez
06:48les communications de la Commission européenne à ce stade
06:52plus le communiqué de la Maison-Blanche paru hier soir,
06:57ce qu'il faut dire, c'est que chacun des deux a ses zones d'ombre
06:59et en plus, les deux ne se regroupent pas totalement.
07:01Il y a des interprétations.
07:03Exactement.
07:03Donc, par exemple, vous avez l'acier
07:06sur lequel, évidemment, les Européens disent à ce stade
07:10que les négociations vont continuer, etc.
07:12Alors que côté américain, on cite quand même le chiffre de 50%
07:16qui va s'appliquer.
07:18Il y a évidemment les services que vous mentionniez
07:21où côté américain, dans le communiqué de la Maison-Blanche,
07:26il est dit que les Européens ne taxeront pas ces services
07:31quand il n'en est pas fait mention côté européen.
07:34Et puis, au-delà de tout ça, il y a toute la question aussi
07:40de ces engagements supposés en matière d'investissement,
07:45en matière d'approvisionnement énergétique,
07:48en matière d'armement,
07:49où là aussi, les différences sont très nombreuses.
07:53Notamment sur l'armement, l'Europe n'en fait pas mention à ce stade
07:57quand le président américain a beaucoup insisté là-dessus.
07:59Sur les investissements, ça engage d'abord, évidemment, le secteur privé.
08:05Pareil pour les énergies.
08:07On parlait avec Mathieu Pechberti, qui suit ça pour BFM Business,
08:10notamment sur les énergies et sur le GNL,
08:12les achats de GNL.
08:13Donald Trump qui demande à ce que les Européens
08:16importent pour 210 milliards d'euros de gaz naturel liquéfié,
08:20en sachant que ça voudrait dire qu'il faudrait arrêter d'importer
08:22de partout ailleurs dans le monde,
08:24et en sachant que les Européens consomment aussi moins de gaz aujourd'hui.
08:28Donc, tout ça paraît quand même très compliqué.
08:30Et en sachant aussi que ce sont les entreprises, en fait,
08:32in fine, qui décident si elles les achètent et où elles achètent,
08:34et non pas les États.
08:35Tout à fait.
08:36Alors, sur ce chiffre de, effectivement, 750 milliards d'achats d'énergie
08:40sur trois ans,
08:41ce qui voudrait dire, effectivement, 250 milliards par an.
08:46Alors, pour avoir un peu de certains ordres de grandeur en tête,
08:49250 milliards d'achats d'énergie en provenant des États-Unis
08:52pour l'Union Européenne par an, au total,
08:54l'Union Européenne importe à peu près 350 milliards par an.
08:58D'accord ?
08:58Donc, ce qui voudrait dire que du jour au lendemain,
09:01on se mette à acheter à peu près 70%
09:04de l'ensemble de nos approvisionnements énergétiques,
09:07pétrole, gaz, etc., aux États-Unis,
09:11quand aujourd'hui, on est à 60-70 milliards.
09:13Donc, c'est à la fois ni souhaitable,
09:15parce qu'on dépendrait trop d'un fournisseur,
09:18et puis ni faisable, il faut le dire,
09:19puisque ça engage surtout le secteur privé.
09:21Bien sûr.
09:22Pour conclure, qu'est-ce qui reste aux Européens ?
09:24Espérer pouvoir peut-être renégocier dans six mois,
09:27développer des partenariats avec d'autres régions du monde ?
09:29Ça peut être des pistes, en fait,
09:31pour se sortir un petit peu de cette passe qui va être difficile ?
09:35C'est ça, parce que paradoxalement, en fait,
09:37le mot « clarté » a souvent été mentionné,
09:39notamment côté européen,
09:40mais le fait est que cet accord ou ce début d'accord
09:44n'en apporte pas beaucoup.
09:47C'est vrai qu'on a un chiffre,
09:50on a ce 15% qui rassure notamment l'industrie automobile.
09:53Oui, mais c'est pareil.
09:55Il y a censément certains secteurs qui sont exclus,
09:58mais les mentions sont assez vagues,
10:01les périmètres sont assez vagues côté européen,
10:03ils ne sont pas du tout mentionnés côté américain.
10:05Donc, rien ne dit qu'en fait, dans six à douze mois,
10:08si les Américains envoient la nécessité,
10:14quelle qu'en soit la raison,
10:15ils reviennent dessus.
10:16Et puis, évidemment, autre point,
10:17ce qui veut dire qu'il faut accélérer
10:19les négociations qu'on peut avoir
10:21avec d'autres partenaires.
10:23L'Inde, en 2050, aura une économie
10:26à la taille plus grande que celle des États-Unis.
10:28Donc, ça devient urgent d'accélérer
10:30avec ce type de partenaires.
10:31Revenir sur ces accords dans six mois,
10:33ce ne serait pas une première,
10:34ce ne serait pas une surprise non plus.
10:35Avec Donald Trump,
10:36on pensait qu'on est habitués aux allers-retours avec lui.
10:38Merci beaucoup pour votre analyse avec nous ce matin.
10:41Julien Marcy, chef économiste de Global Sovereign Advisory.
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