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00:00Musique
00:015 mai 1980, un train sillonne la Yougoslavie.
00:27Il transporte la dépouille du maréchal Tito.
00:30Images saisissantes d'un peuple qui pleure la mort de celui qui a été le symbole
00:35de son unité.
00:36Ils sont tous là, Serbes, Croates, Slovènes, Bosniaques, Monténégrins, Macédoniens, Kosovars.
00:49Onze ans plus tard, la Yougoslavie meurt une deuxième fois.
01:09Elle se désintègre dans la plus barbare des violences.
01:11Entre 1991 et 1995, il y a 150 000 morts, surtout des civils dont les deux tiers en Bosnie.
01:24Et deux millions de personnes jetées sur les routes.
01:32Que s'est-il passé ?
01:41Pourquoi le voisin, l'ami, est-il devenu l'autre, l'ennemi de toujours ?
01:46Celui qu'il faut déplacer, nettoyer, tuer.
01:49Pourquoi la pureté du sang, ce sang qui coule dans les veines slaves,
01:53s'est-il imposé comme l'unique étendard des identités ?
01:55Pour essayer de comprendre, il faut remonter le temps,
02:03dénouer les fils de la tragédie,
02:05chercher l'insaisissable vérité sous les décombres des dogmes et des certitudes.
02:10Et si ce désir d'unité et de fraternité,
02:12pour reprendre la devise de Tito,
02:15n'avait été qu'une illusion, qu'un rêve impossible ?
02:18Et si cette volonté d'imposer un seul état
02:20à des peuples si divers
02:22avait été le péché originel de Tito,
02:25comme celui de son prédécesseur,
02:27le roi Alexandre.
02:29Car c'est bien pour détruire l'idée même de Yougoslavie
02:31que les Balkans se sont embrasés
02:33dans les années 1990.
02:36Aujourd'hui encore,
02:37les haines restent tenaces,
02:39ardentes,
02:40comme si le mythe de ce pays multi-ethnique
02:43n'en finissait pas de mourir
02:44et d'attiser les passions.
02:55C'est à Belgrade,
03:06la capitale de la Serbie,
03:07qu'il faut débuter le voyage
03:08et retrouver la mémoire d'une époque lointaine
03:11où toute cette histoire a démarré.
03:18L'époque de la première Yougoslavie unifiée,
03:20la Yougoslavie de la monarchie.
03:31Fin 1918,
03:32la première guerre mondiale se termine.
03:35Enfin.
03:36Le royaume de Serbie,
03:38indépendant depuis 1881,
03:40fait partie des vainqueurs.
03:41Avec l'aide de la France et de l'Italie,
03:46l'armée serbe,
03:48dirigée par le prince Alexandre,
03:49a libéré les Balkans.
03:53C'est lui, Alexandre,
03:54ce jeune homme en uniforme
03:55qui marche au milieu de ses généraux.
03:58Il n'a que 30 ans
03:58et il est déjà un homme de grande expérience.
04:02Son père, malade et fatigué,
04:04lui a confié la régence du pays
04:05dès le début de la guerre en 1914.
04:07Il est vraiment considéré
04:13comme un héros militaire.
04:15Il a combattu
04:16pendant toute la première guerre mondiale.
04:18Il est généralement photographié
04:19en uniforme.
04:21Il devient un symbole
04:22de l'unité yougoslave
04:23et il est aussi populaire
04:24auprès des Serbes
04:25que des non-Serbes,
04:27en particulier des Croates
04:28et des Slovènes.
04:33La victoire de 1918
04:34a un goût amer.
04:351,2 million de personnes
04:37disparaissent durant le conflit,
04:40soit un quart de la population.
04:54Avec l'effondrement
04:55des empires austro-hongrois,
04:57allemands et ottomans,
04:58les Balkans sont en pleine recomposition.
05:01Les élites politiques de la région
05:03décident de créer un nouvel État.
05:05Le 1er décembre 1918
05:07naît le royaume des Serbes,
05:09des Croates et des Slovènes.
05:11Et naturellement,
05:13le prince Alexandre
05:13en prend la tête.
05:18À la conférence de Versailles
05:20qui s'ouvre en janvier 1919,
05:23les grands reconnaissent
05:24le nouvel ensemble.
05:26Il faut dire que le peuple serbe
05:27a payé un tribut si lourd
05:29à la victoire des Alliés.
05:29Et puis,
05:31il correspond aux intérêts stratégiques
05:33du moment.
05:38Le but principal du système de Versailles
05:41mis en place
05:42après la Première Guerre mondiale
05:43était d'empêcher la restauration
05:45de l'Empire des Habsbourg
05:47et d'une Allemagne puissante.
05:50De même,
05:50le but général
05:51était de créer un cordon sanitaire
05:53contre l'Union soviétique.
05:54donc l'intérêt des grandes puissances
05:57européennes
05:58et de la France en particulier
06:00était la mise en place
06:01d'États puissants
06:02dans l'Europe centrale
06:03et l'Europe de l'Est.
06:06En 1920,
06:08les frontières du nouvel État
06:09sont enfin fixées.
06:11Elles s'étendent
06:11sur le royaume de Serbie,
06:13le Monténégro,
06:15ainsi que sur des régions
06:16appartenant à l'Empire
06:17austro-hongrois défaits,
06:18la Croatie,
06:19la Bosnie
06:20et la Slovénie.
06:22La Macédoine,
06:23possession de l'Ancien Empire
06:24ottoman,
06:25en fait aussi partie.
06:27Pour la première fois
06:28dans l'histoire,
06:29les peuples slaves du Sud
06:30forment un seul
06:31et même pays.
06:35Les principaux promoteurs
06:36de la Yougoslavie,
06:37au moment de sa création
06:39en 1918,
06:41voyaient ce pays
06:41comme un État-nation,
06:43même si cette nation
06:44n'était alors
06:44pas encore formée.
06:46Mais cela ne devait pas
06:47poser de problème,
06:48car ce sont des Slaves
06:49du Sud qui y vivent,
06:50ils parlent la même langue
06:51et ils n'avaient encore
06:52jamais eu l'opportunité
06:53de vivre dans un même État.
06:58Lors de la formation
06:59de la Yougoslavie,
07:00tout le monde est pour.
07:03Tous les politiques serbes,
07:04presque tous les politiques
07:05slovènes,
07:06ainsi que la majorité
07:08des croates.
07:08Ce pays était une promesse,
07:14la liberté religieuse
07:16y était garantie.
07:16Les politiques étaient libéraux,
07:19éclairés,
07:20beaucoup étaient francs-maçons.
07:23Ils pensaient donc
07:23que le pays surmonterait
07:24les problématiques
07:25religieuses et ethniques.
07:26Si le nouveau royaume
07:30fait consensus,
07:32la tâche du prince
07:33Alexandre est immense.
07:35Son pays compte maintenant
07:36trois religions,
07:37deux alphabets,
07:38quatre langues
07:39et davantage encore
07:41de minorités
07:41et de nationalités
07:43disséminées
07:43sur tout le territoire.
07:44L'ensemble
08:03paraît aussi fragile
08:04et improbable
08:04que les empires
08:05austro-hongrois
08:06ou ottomans
08:07dont il est en partie
08:08issu.
08:10D'emblée,
08:11une question se pose.
08:13Quelle forme institutionnelle
08:14doit prendre le nouvel ensemble ?
08:18À ce moment-là,
08:22les idéologues croates
08:23estimaient nécessaire
08:25d'organiser la Yougoslavie
08:27comme une espèce
08:29de confédération
08:30ou de fédération
08:31qui serait composée
08:33de cinq unités fédérales,
08:35voire encore plus.
08:37Quoi qu'il en soit,
08:39il fallait diviser
08:40la Yougoslavie
08:41de manière à ce qu'elle
08:42soit composée
08:43du plus grand nombre
08:44d'États fédéraux
08:45possible,
08:46afin que les Serbes
08:47soient en minorité
08:48partout.
08:54La Serbie était un État
08:55très homogène
08:56avant la Première Guerre mondiale.
08:58Les Serbes ne savaient pas
08:59ce qu'était une fédération.
09:00Ils ne comprenaient
09:01tout simplement pas
09:02les problèmes des Croates,
09:03alors que eux,
09:04les Croates,
09:05avaient appris en Autriche-Hongrie
09:06à se battre continuellement
09:08pour leurs propres droits.
09:09En fait,
09:11la grande problématique
09:13de la question
09:14yougoslave
09:14est alors la suivante.
09:18Laquelle de ces deux
09:18grandes nations
09:19arrivera à imposer
09:21son hégémonie
09:22dans la Yougoslavie ?
09:24Est-ce les Croates
09:25ou les Serbes ?
09:28En 1921,
09:35la Constitution
09:36est proclamée.
09:37Le nouvel État
09:38sera une monarchie
09:39parlementaire
09:40centralisée.
09:42Alexandre
09:42régnera
09:43sur une seule nation
09:44composée
09:45de trois peuples différents.
09:48Aucun droit spécifique
09:49n'est donc accordé
09:50à quiconque,
09:51pas plus aux Serbes
09:52qu'aux Croates
09:52ou aux Slovènes.
09:55Dès 1921,
09:57l'autorité
09:57du nouveau royaume
09:58est contestée
09:58ou
09:59dans une petite région
10:01montagneuse
10:02située au sud
10:03de la Serbie,
10:04au Kosovo.
10:06La population,
10:07composée à 60%
10:08d'Albanais musulmans,
10:10exige son rattachement
10:11à l'Albanie voisine.
10:13C'est l'insurrection
10:14du mouvement
10:15dit
10:15des Kachak.
10:16C'est pour cette raison
10:20que de violents
10:21affrontements
10:21entre les organes
10:22de sécurité,
10:24l'armée
10:24et la gendarmerie
10:25d'un côté
10:25et les Kachaks
10:26de l'autre
10:27avaient souvent lieu.
10:30Au fond,
10:30au temps du royaume
10:31de la Yougoslavie
10:32jusqu'au milieu
10:33des années 1920,
10:34le mouvement
10:34des Kachaks
10:35était très actif
10:36car il représentait
10:38l'un des moyens
10:38et l'une des méthodes
10:39de réalisation
10:40du programme
10:41national albanais.
10:42Le Kosovo
10:46constitue en effet
10:47le berceau
10:48du nationalisme
10:49albanais
10:49dont les lointains
10:50ancêtres
10:51ont été
10:51les premiers habitants.
10:55Cette région
10:56occupe aussi
10:57une place centrale
10:58dans l'imaginaire slave,
10:59surtout serbe.
11:01C'est ici
11:01qu'en 1389,
11:03un prince serbe
11:04a perdu
11:05une célèbre bataille
11:06contre l'Empire Ottoman.
11:08Pour les serbes,
11:09ce combat perdu
11:10illustre l'héroïsme
11:12de leurs ancêtres,
11:13défenseurs
11:14de la chrétienté
11:14face à l'envahisseur
11:16musulman.
11:17Et ce jour
11:18est devenu
11:18le Vidovdan,
11:20le jour
11:20de la fête nationale serbe.
11:22C'est donc
11:23au nom
11:23de leur antériorité
11:24historique respective
11:25sur ce petit bout
11:27de territoire
11:27pauvre et enclavé
11:28que serbes
11:30et albanais
11:30ne vont cesser
11:31de s'opposer
11:32jusqu'à aujourd'hui.
11:35En réprimant
11:36violemment
11:37les Kachaks,
11:38le roi Alexandre
11:39marque donc
11:39la prééminence
11:40des serbes
11:41sur le Kosovo
11:42et au sein
11:43de tout le royaume.
11:48Malgré la gravité
11:49de ces événements,
11:50c'est en Croatie
11:51que la contestation
11:53de la monarchie
11:53est la plus menaçante
11:54pour l'avenir
11:55du régime.
11:57La question croate
11:59depuis le début
12:00était la question
12:01autour de laquelle
12:02les partis politiques
12:03croates s'organisaient,
12:04se rassemblaient
12:05et élaboraient
12:06des plateformes politiques.
12:07et par rapport
12:10à cela,
12:11le royaume
12:12ne tendait pas
12:12la main.
12:13Tout ce qui venait
12:13de Belgrade
12:14était de plus en plus
12:15dur.
12:16Je vais vous donner
12:17un exemple.
12:18Peut-être
12:19aurait-il été utile
12:20qu'à un moment donné,
12:22l'un des premiers
12:22ministres du royaume
12:23soit d'origine croate.
12:26Peut-être que cela
12:27aurait été un pas positif.
12:28Un homme incarne
12:32cette opposition.
12:34C'est Stjepan Radic,
12:35le leader du parti
12:36des paysans croates,
12:38l'acteur principal
12:39de la scène politique
12:40en Croatie.
12:41Que voulait le parti
12:43paysan croate ?
12:45Que voulait Stjepan Radic,
12:46le leader du parti ?
12:48Il n'y a pas de réponse
12:48évidente à cette question,
12:50car Radic était connu
12:51pour ses volte-face.
12:53Sans doute,
12:54à un moment donné,
12:54en 1919,
12:55il a voulu l'indépendance
12:56de la Croatie.
12:57Mais pendant les années 20,
13:00il a préféré
13:00une sorte de fédération
13:02dans laquelle la Croatie
13:03aurait une plus grande autonomie.
13:06Ce que signifie
13:07la Croatie pour lui
13:07n'est pas clair.
13:08Ce qui est sûr,
13:09c'est qu'elle inclut
13:10la Bosnie.
13:11Il croit que la Bosnie
13:12ou une grande partie
13:13de la Bosnie
13:14fait partie des territoires
13:15historiques qui doivent
13:16revenir à la Croatie.
13:17Les frontières qu'il désirent
13:19ne sont pas celles
13:19de la Croatie de l'époque.
13:21Vers la fin des années 20,
13:23je dirais que les Croates
13:24considèrent Radic
13:25comme leur roi,
13:26mais un roi sans couronne.
13:27La trajectoire politique
13:32de Radic
13:33s'arrêtera brutalement.
13:35Le 20 juin 1928,
13:36à Belgrade,
13:37au siège du Parlement,
13:39un député monténégrin
13:40tire sur plusieurs députés
13:41croates en pleine séance.
13:44Gravement blessé,
13:45Sjepan Radic
13:46meurt quelques semaines
13:47plus tard.
13:49L'histoire de la monarchie
13:50bascule.
14:07Son assassinat en 1928
14:09constitue l'événement
14:10le plus dramatique
14:12de cette période.
14:13Et le peuple croate
14:14ne l'a jamais digéré.
14:15Lorsqu'on lit la presse
14:17de l'époque,
14:18après ce drame,
14:19c'est-à-dire après
14:20l'attentat contre Radic,
14:21puis à la suite
14:22de sa mort,
14:23on comprend bien,
14:24dès lors,
14:25que toute cette affaire
14:26allait devenir
14:27beaucoup plus compliquée
14:28à résoudre.
14:29Ce qu'il faut bien comprendre,
14:45c'est que cet attentat
14:47a été vécu par les croates
14:48de la façon suivante.
14:51C'est comme si on avait
14:52tiré sur l'état croate
14:53lui-même.
14:57Sjepan Radic
14:58deviendra plus tard
14:59une des grandes icônes
15:00du nationalisme croate.
15:03Sa figure
15:03sera aussi bien
15:05revendiquée
15:05dans les années 40
15:06par les idéologues
15:07de l'état oustachie,
15:09l'état croate
15:09allié des nazis,
15:11que par Fragno Tudjman,
15:13le président nationaliste
15:14de la Croatie
15:15des années 1990.
15:24Pour l'heure,
15:25Alexandre doit résoudre
15:26la question croate.
15:28il décide
15:29d'instaurer
15:29la dictature.
15:31La constitution
15:31est abolie,
15:33le parlement
15:33dissout
15:34et les partis
15:35politiques
15:35interdits.
15:42La dictature
15:43est une tentative
15:44malheureuse
15:45de surmonter
15:45les différences ethniques.
15:47Le roi Alexandre
15:48voulait créer
15:48des citoyens
15:49yougoslaves
15:49appartenant
15:50à une nation nouvelle,
15:52la nation yougoslave.
15:53C'est pour cela
15:54que le nom du pays
15:55a été changé.
15:55avant la dictature,
15:57il s'appelait
15:57le royaume des Serbes,
15:59des Croates
15:59et des Slovènes.
16:00En 1929,
16:01le roi le nomme
16:02royaume de Yougoslavie.
16:03Ça veut dire
16:04que le pays
16:04réunit un seul
16:05et même peuple.
16:06Pour façonner
16:15cette citoyenneté
16:16yougoslave,
16:18de vastes rassemblements
16:19auxquels participe
16:20toute la jeunesse
16:21du royaume
16:21sont organisés.
16:23Les fameux
16:24Sokol.
16:25L'objectif,
16:27dépasser
16:27les anciennes
16:28identités
16:28et exalter
16:29le patriotisme
16:30envers la nouvelle nation.
16:31plus tard,
16:39Tito
16:40s'inspirera
16:41de cette tradition
16:41avec des parades
16:43aussi grandioses
16:44que démesurées
16:44tout à sa gloire.
16:47Et comme pour Alexandre,
16:49ce sera le moyen
16:49de célébrer
16:50l'unité de la Yougoslavie,
16:52mais socialiste
16:52cette fois-ci.
16:57En dépit
16:57de ces rassemblements,
16:59le roi
16:59ne va pas parvenir
17:00à imposer
17:01cette nouvelle
17:01identité yougoslave.
17:05Il y a une grande
17:06discussion autour
17:07de ce projet politique.
17:08Était-il une utopie ?
17:10Il semble qu'il l'était,
17:11en effet.
17:12Les différences
17:12entre les peuples
17:13étaient telles
17:14que leur intégration
17:14n'a pas fonctionné.
17:17C'était l'époque
17:17où les identités
17:18nationales des Serbes,
17:20des Croates
17:20et des Slovènes
17:21étaient déjà solidifiées.
17:24Il était donc
17:24impossible de s'attendre
17:25à ce que ce royaume
17:26unifié subsiste.
17:30Avec l'instauration
17:31de la dictature,
17:33les débats
17:33se radicalisent
17:34en Croatie.
17:36C'est à ce moment-là
17:37qu'apparaît
17:37sur la scène politique
17:38un certain
17:39Ante Pavelic.
17:42Ante Pavelic
17:43était un politicien mineur
17:46dans les années 20.
17:48Il a été très brièvement
17:49membre du parti paysan croate,
17:51mais il faisait partie
17:52en réalité
17:52d'une extrême droite
17:53très radicale
17:54qui était minoritaire
17:55à cette époque
17:56dans la classe politique croate.
17:57Il fonde l'organisation
18:00révolutionnaire croate
18:01Ustacha.
18:02Ustacha veut dire
18:03participant au soulèvement
18:04ou rebelle
18:05si vous préférez.
18:07Ils ne sont pas très nombreux.
18:09Les chiffres varient
18:09en fonction des sources,
18:11mais ils n'ont jamais été
18:12plus de 400 ou 500,
18:13peut-être 200 ou 300
18:14membres officiels.
18:17Le projet de Pavelic
18:18est radical.
18:20Créer un État croate
18:21sur des bases raciales.
18:23Le moyen pour y parvenir,
18:25assassiner Alexandre
18:26pour abattre le royaume.
18:33Le 9 octobre 1934,
18:36le roi Alexandre
18:37débarque en France,
18:38à Marseille.
18:39Il sait qu'il est menacé,
18:41mais cette visite officielle
18:42est capitale.
18:43Les deux pays
18:44veulent resserrer
18:45leur alliance
18:45pour mieux s'opposer
18:46aux ambitions territoriales
18:47d'Hitler
18:48et de Mussolini
18:49en Europe.
18:50Au milieu d'une foule enthousiaste,
18:58protégée par la présence
18:59de 2000 policiers,
19:01le roi démarre
19:02son parcours dans la ville.
19:07Une demi-heure plus tard,
19:09un homme se précipite
19:10sur le cortège officiel
19:11et tire à bout
19:13portant sur Alexandre.
19:14Ces images
19:17feront le tour du monde.
19:19C'est la première fois
19:20que le meurtre
19:20d'un chef d'État
19:21est enregistré
19:22par une caméra.
19:24Quelques minutes
19:24avant de mourir,
19:25le roi dira
19:26« Gardez-moi
19:27la Yougoslavie ».
19:29L'assassin
19:35est un indépendantiste
19:37macédonien
19:38au service de Pavelich.
19:44L'assassinat du roi Alexandre
19:47a provoqué
19:48l'effet inverse
19:49de celui escompté
19:50par ses meurtriers.
19:51Le pays s'est uni
19:52dans le chagrin.
19:54Le corps du roi
19:55a été ramené
19:55par bateau à split
19:56où des dizaines
19:57de milliers de personnes
19:58l'ont accueilli en pleurs.
20:01Sa dépouille
20:02a ensuite été
20:02transportée en train
20:03à Belgrade
20:04puis à Oplenats,
20:05une ville du centre
20:06de la Serbie
20:07où il a été enterré.
20:09Sur le passage du train,
20:11des milliers de gens
20:12pleuraient la mort du roi,
20:14exactement comme
20:15pour la mort de Tito
20:16en 1980.
20:28Pierre, le fils d'Alexandre,
20:52n'a que 11 ans.
20:53Il ne peut pas régner.
20:54C'est un de ses oncles,
20:55le prince Paul,
20:56qui devient régent.
20:57Celui-ci comprend
20:58que le yougoslavisme
20:59autoritaire
21:00voulu par Alexandre
21:01ne fonctionnera pas.
21:03Alors,
21:03il libéralise
21:04les institutions
21:05et accorde des élections.
21:10Pour résoudre
21:11la question croate,
21:13clé de la stabilité
21:14du pays,
21:15il accepte
21:15de changer
21:16la nature du royaume.
21:18En 1939,
21:19il accorde
21:20une large autonomie
21:20aux Croates.
21:22C'est la Banovine
21:22de Croatie.
21:23Cette Banovine
21:37de Croatie
21:37a été le début
21:52de la fédéralisation
21:53de l'État.
21:54Sans la Seconde Guerre mondiale,
21:56le royaume de Yougoslavie
21:57serait sans doute
21:57devenu une fédération,
21:59comme ce fut plus tard
22:00le cas
22:00avec la Yougoslavie
22:01communiste.
22:06En Europe,
22:07les événements
22:07se précipitent
22:08et la Yougoslavie
22:10va connaître
22:10la période
22:11la plus dramatique
22:11de son histoire.
22:13Mars 1941.
22:16Hitler,
22:16alors qu'il domine
22:17une grande partie
22:18de l'Europe,
22:19prépare l'invasion
22:20de son allié soviétique.
22:22Pour sécuriser
22:23son flanc sud,
22:24il doit maîtriser
22:25l'espace yougoslave.
22:28Le 4 mars 1941,
22:31il reçoit
22:31le régent Paul
22:32à Berlin,
22:33qui,
22:34totalement isolé
22:34sur le continent,
22:35ne résiste pas longtemps
22:37aux exigences nazies.
22:42Après 4 heures
22:43de discussion,
22:45un accord est conclu.
22:46Paul se range
22:47du côté de l'Axe.
22:48En échange,
22:50Hitler accepte
22:51de ne pas faire
22:51transiter ses troupes
22:52par la Yougoslavie.
22:54Le 25 mars,
22:56l'accord est signé.
23:00Mais,
23:01deux jours plus tard,
23:02la population
23:03de Belgrade
23:04refuse cette alliance.
23:06Elle se soulève
23:06au cri de
23:08« plutôt la guerre
23:09que le pacte ».
23:10Image unique,
23:12improbable même,
23:13d'un peuple serbe
23:14désarmé
23:15qui ose défier
23:16une Allemagne nazie
23:17triomphante
23:18sur tous les champs
23:19de bataille européens.
23:29Qui manifeste ?
23:32Eh bien,
23:32tout le monde,
23:33les communistes aussi.
23:34Après 45,
23:35l'histoire officielle
23:35affirmait que les communistes
23:36avaient été à l'origine
23:37des manifestations.
23:39Nous savons maintenant
23:39que ce n'était pas le cas.
23:41En fait,
23:41les communistes
23:42ont rejoint le mouvement.
23:43profitant de ce climat
23:46insurrectionnel,
23:48l'armée renverse Paul
23:49et dénonce
23:50la signature du pacte.
23:53La réaction d'Hitler
23:55est immédiate.
23:56Dix jours plus tard,
24:17le 17 avril 1941,
24:20la Yougoslavie monarchique
24:21capitule.
24:22L'Axe et ses alliés
24:36se partagent les Balkans.
24:38L'Allemagne nazie
24:39intègre la Slovénie au Reich
24:40et fait de la Serbie
24:42un état fantoche.
24:43L'Italie,
24:44qui a annexé l'Albanie,
24:45s'empare du Kosovo
24:47et du Monténégro.
24:49La Macédoine,
24:49elle,
24:50est rattachée en partie
24:51à la Bulgarie.
24:53Enfin,
24:54Hitler crée
24:54une grande Croatie
24:55et met à sa tête
24:57Ante Pavelic,
24:58le leader
24:59des Ustachis.
25:00Beaucoup de Croates
25:16accueillent favorablement
25:17l'idée de la création
25:18de cette Croatie indépendante.
25:20Il faut dire que cette idée
25:21remontait à l'époque
25:21de la monarchie austro-hongroise.
25:23Elle était défendue
25:24par beaucoup d'hommes politiques
25:25à l'époque.
25:26Donc, à ce moment-là,
25:28la plupart des Croates
25:29soutiennent la naissance
25:30de cet état,
25:32même s'il est lié
25:32aux puissances de l'Axe.
25:39Ça ne veut pas dire
25:40qu'ils ont accepté
25:41l'idée d'un gouvernement
25:41Ustachis.
25:43Il est devenu
25:44très rapidement évident
25:45que ce gouvernement
25:46allait devenir violent.
25:48Un groupe très violent
25:49qui allait organiser
25:50la légitimité de la terreur.
25:53La violence a d'abord
25:55été dirigée
25:55contre les Serbes.
25:57Très vite.
25:58Ils ont introduit
25:59des lois raciales
26:00qui exigeaient
26:00que les Serbes
26:01portent une sorte
26:02de bandeau jaune
26:02avec marqué,
26:04au lieu de juif,
26:05la lettre P
26:05pour Pravoslani,
26:07orthodoxe.
26:09C'était très similaire
26:09à ce qui se passait
26:10pour les Juifs
26:11en Allemagne nazie.
26:12Évidemment,
26:12il y avait également
26:13des mesures antisémites.
26:23Pendant toute la durée
26:39de la guerre,
26:40Pavelitsch mènera
26:41une politique d'élimination
26:42d'une violence inouïe
26:44de tous les ennemis
26:45de la race croate,
26:46Serbes,
26:47Juifs,
26:48Ciganes,
26:48à travers l'installation
26:50d'un vaste système
26:51concentrationnaire.
26:53Le camp d'extermination
26:55de Yesenovac
26:55en sera le plus sombre
26:57des symboles.
27:01À la différence des nazis,
27:03les oustachis
27:04ne mettront pas en place
27:05de processus industriels
27:06pour donner la mort.
27:09Pendaison et armes blanches
27:10seront les outils principaux
27:12de leur folie destructrice.
27:23Aujourd'hui encore,
27:26il est impossible
27:27de connaître
27:27le nombre précis
27:28de victimes
27:29de ce régime.
27:31Sans doute au moins
27:31600 000 Serbes,
27:3360 000 Juifs,
27:3540 000 Ciganes
27:36et des dizaines
27:37de milliers
27:38d'opposants croates,
27:39slovènes,
27:40bosniaques
27:40ou monténégrins.
27:41En avril 1941,
27:55au moment de l'effondrement
27:56de la Yougoslavie,
27:58un officier serbe,
27:59ancien combattant
28:00de la Première Guerre mondiale,
28:02refuse la défaite
28:02et la disparition
28:03du royaume.
28:05Il se met au service
28:06du jeune Pierre,
28:07le fils d'Alexandre,
28:08installé à Londres.
28:09Cet homme,
28:10c'est le colonel
28:11Draza Mihaïlovitch.
28:13Il crée le premier mouvement
28:14de résistance en Europe
28:15contre les nazis,
28:17le mouvement
28:18des Tchétniks.
28:19Il prétendait représenter
28:22toute l'armée yougoslave.
28:24Finalement,
28:25le gouvernement yougoslave
28:26en exil,
28:27qui était arrivé à Londres
28:28à l'été 1941,
28:30a entendu parler
28:31d'un petit groupe
28:31d'officiers et de soldats
28:33qui résistaient
28:34dans l'ouest de la Serbie.
28:36Il est alors entré
28:36en contact avec eux.
28:38À la fin de l'année,
28:39Mihaïlovitch est premier général
28:41et début 1942,
28:43il est nommé ministre
28:44de la guerre
28:44du gouvernement en exil,
28:46tout en restant
28:47en Yougoslavie.
28:52Encensé par les alliés,
28:54surnommé l'aigle
28:54des Balkans,
28:55Mihaïlovitch sera désigné
28:57homme de l'année
28:58en 1942
28:59par le magazine Time.
29:03Pendant l'été 1941,
29:05une autre résistance apparaît.
29:07Le mouvement des partisans,
29:09dirigé par un certain
29:10Josip Brods,
29:11dit Tito.
29:13Âgé de 49 ans,
29:14Tito a déjà une longue carrière
29:16de militant communiste
29:17derrière lui.
29:19Né dans un petit village croate,
29:21il participe
29:22à la Première Guerre mondiale
29:23au sein de l'armée austro-hongroise.
29:25Fait prisonnier,
29:27il s'évade,
29:28découvre le bolchevisme
29:29et s'engage dans l'armée rouge
29:31en 1917.
29:33Il rejoint ensuite
29:34le parti communiste yougoslave
29:36au début des années 1920,
29:37alors même que celui-ci
29:38est interdit.
29:40Orateur talentueux,
29:41fin tacticien,
29:43et surtout proche de Staline,
29:44il engravit rapidement
29:45les échelons
29:46et il en prend la tête
29:47en 1937.
29:50Dès la fin de l'année 1941,
29:52partisans et Tchétnik
29:53entrent en concurrence.
29:55Très vite,
30:00il devient évident
30:01que ces deux groupes
30:02avaient des différences
30:02idéologiques majeures
30:04mais aussi stratégiques.
30:05Pour résumer rapidement,
30:08l'idéologie de Mihailovic
30:09est de restaurer
30:10la monarchie yougoslave
30:11et de protéger les populations
30:13jusqu'à l'arrivée
30:14des alliés occidentaux.
30:17Les partisans communistes
30:19veulent, eux,
30:20instaurer une république socialiste
30:22de type soviétique
30:22sur le territoire
30:24de la Yougoslavie.
30:27Et Tito,
30:29le leader des partisans,
30:31décide très intelligemment
30:32de minimiser
30:34l'idée de communisme.
30:36Il parle de la libération
30:37des peuples de Yougoslavie,
30:39il parle d'unité fraternelle
30:40et il réussit à gagner
30:42les soutiens
30:43de presque tous les groupes
30:44en Yougoslavie,
30:45alors que les Tchétnik
30:46restent, eux,
30:47principalement serbes.
30:51Courant 1943,
30:52les alliés abandonnent
30:53Mihailovic
30:54et soutiennent exclusivement
30:56Tito,
30:56dont les partisans
30:58se montrent beaucoup plus efficaces
30:59dans la lutte contre les Allemands.
31:06Entre guerre de libération
31:08et guerre civile,
31:09tout l'espace yougoslave
31:10tombe alors
31:11dans le plus grand chaos.
31:12On se retrouve devant
31:20un conflit multidimensionnel.
31:21Il y a, sur un premier plan,
31:24une guerre de résistance
31:25contre les occupants étrangers,
31:26allemands,
31:27italiens,
31:28albanais,
31:29bulgares,
31:29hongrois.
31:30Sur un autre plan,
31:32une guerre civile idéologique
31:34entre les communistes
31:35et les non-communistes,
31:36les monarchistes.
31:38sur un troisième plan,
31:40une guerre ethnique
31:41entre les tchétniks serbes
31:43et les oustachis croates
31:45qui se battent également
31:46tous les deux
31:47contre les communistes,
31:48les partisans,
31:49qui sont principalement serbes
31:51pendant les deux premières années
31:52du conflit
31:53et deviennent peu à peu
31:55multinationaux
31:56yougoslaves.
31:57La seconde guerre mondiale
32:11en Yougoslavie
32:12a été très brutale.
32:14Plus d'un million de personnes
32:15y ont perdu la vie.
32:18Et cette guerre a donné lieu
32:20à une autre tragédie.
32:23La plupart des victimes
32:24sont mortes
32:25dans des conflits
32:25entre les différentes factions
32:27yougoslaves
32:28qui prenaient part
32:28à la guerre.
32:39Le 20 octobre 1944,
32:42les partisans libèrent Belgrade
32:44avec l'aide des soviétiques.
32:46C'est la fin de la guerre.
32:48Après quatre longues années
32:48de combat,
32:50Tito n'a plus aucun concurrent
32:51sur la Seine yougoslave.
32:54Le 20 mai 1945,
32:55il est à Zagreb.
32:57Une foule immense l'acclame.
32:59Il fête ce jour-là
33:00le premier anniversaire
33:01de ce qu'il appelle
33:02sa renaissance.
33:04Un an plus tôt,
33:05jour pour jour,
33:07il avait miraculeusement
33:08échappé aux Allemands.
33:09Le 25 mai
33:10est désormais la date officielle
33:12de son anniversaire.
33:13dans un pays ravagé par la guerre
33:23et à peine libéré,
33:25plus de 12 000 jeunes
33:26yougoslaves
33:26se sont relayés
33:28pour parcourir
33:289 000 kilomètres
33:29et remettre à Tito
33:31des bâtons ornés
33:32de vœux d'anniversaire,
33:34les fameux
33:34chtafetas.
33:35Cette cérémonie,
33:38à chaque fois plus grandiose
33:39et démesurée,
33:41aura lieu tous les ans
33:41de son règne
33:42et se poursuivra même
33:43après sa mort.
34:14Ce culte de la personnalité
34:18que Tito initie
34:20dès la fin de la guerre
34:21est aussi un moyen pour lui
34:22d'unifier le pays
34:23dans le cadre
34:24d'un nouveau système.
34:25Sa vision de la Yougoslavie
34:49était radicalement différente
34:50de ce qu'était la Yougoslavie
34:52dans l'entre-deux-guerres.
34:53entre 1918
34:55et 1941.
34:59Il a essayé
35:00de transformer
35:01la Yougoslavie
35:02en l'exact contraire
35:04de ce qu'elle était
35:05à cette époque-là.
35:07C'était un royaume.
35:09Il en a fait
35:09une république.
35:11C'était un pays unitaire.
35:13Il en a fait
35:14une fédération.
35:14Il y a une distinction
35:20qui est faite
35:22entre citoyenneté
35:23Yougoslave
35:24avec l'espoir
35:25que l'appartenance
35:26à un État
35:27Yougoslave
35:28qui assurerait
35:29l'élévation
35:30du niveau de vie
35:30et l'industrialisation
35:31permettrait
35:33de dépasser
35:34les clivages nationaux
35:35mais en même temps
35:36la reconnaissance
35:38qu'au moins
35:38au début
35:39avec l'espoir
35:40que ça disparaîtrait
35:41mais au moins
35:42au début
35:42il fallait reconnaître
35:43aussi
35:43la multiplicité
35:45des identités nationales.
35:53La nouvelle Yougoslavie
35:55reconnaît ainsi
35:56l'existence
35:56de cinq nations.
35:58Au plan institutionnel
35:59le pays est composé
36:01de six républiques
36:02la Slovénie
36:02la Croatie
36:03la Bosnie-Herzégovine
36:05le Monténégro
36:06la Macédoine
36:07et la Serbie.
36:09Il y a aussi
36:09deux provinces autonomes
36:11la Voïvodine
36:12et le Kosovo
36:13toutes deux
36:14rattachées
36:14à la République
36:15de Serbie.
36:18Ce système complexe
36:19est avant tout
36:20très centralisé.
36:21C'est le parti
36:22communiste yougoslave
36:23qui exerce alors
36:25l'essentiel du pouvoir.
36:28Et pour asseoir
36:29définitivement
36:30son autorité
36:31Tito
36:32solde les comptes
36:33de la guerre.
36:34Des grands procès
36:35sont organisés
36:36à Belgrade
36:36en juin 1946.
36:37Sur le banc
36:40des accusés
36:41d'authentiques
36:42collaborateurs
36:43et criminels
36:43côtoient le général
36:45Mihailovic
36:46le chef
36:47des Tchétniks.
36:48Tous
36:49sont condamnés
36:50ou exécutés
36:50Mihailovic
36:52en tête.
36:54Une histoire
36:54officielle
36:55s'impose.
36:56Seuls
36:56les partisans
36:57de Tito
36:57ont résisté.
36:59Eux seuls
36:59sont donc légitimes
37:01pour exercer
37:01le pouvoir.
37:02Il est parfois
37:07suggéré
37:07que la Yougoslavie
37:08de Tito
37:09a tenté
37:09d'oublier
37:09ce qui s'était passé
37:10pendant la seconde
37:11guerre mondiale.
37:12Je dirais
37:13que c'est en partie
37:13vrai.
37:14C'était plutôt
37:15une mémoire sélective.
37:17Seule la mémoire
37:17qui convenait
37:18aux nouvelles autorités,
37:19celle de la victoire
37:20et du sacrifice
37:21des partisans,
37:22a été mise en avant.
37:29Pour dépasser
37:30les divisions
37:31de la guerre,
37:32Tito fait de l'unité
37:33et la fraternité,
37:34la devise du régime,
37:36les nouveaux piliers
37:37de l'avenir commun
37:37des Yougoslaves.
37:39Il crée alors
37:40les brigades du travail.
37:43Dès 1945,
37:45des centaines
37:45de milliers
37:46d'hommes et de femmes
37:47de tout âge
37:47et de toutes conditions
37:48reconstruisent le pays
37:50dans un immense
37:51élan collectif.
37:54Hey, hi, brigade.
37:58Hey, hi, rupi, made.
38:00Tito sait que cette unité
38:11qu'il souhaite pour son pays,
38:13il doit aussi la proposer
38:14à toute la région.
38:16Les questions nationales
38:17y sont si nombreuses
38:18et imbriquées
38:18qu'elles rendent
38:19toute stabilité impossible.
38:22En 1948,
38:23il envisage donc
38:24de créer une ligue balkanique,
38:26c'est-à-dire une sorte
38:27de rapprochement
38:28avec les pays voisins.
38:30Ce que voulait faire Tito,
38:32c'est à la fois
38:33sujet à des controverses
38:35parce qu'il y avait
38:36une hésitation
38:36entre un projet fédéraliste
38:38et confédéraliste,
38:39c'est-à-dire quelque chose
38:40qui intégrerait
38:41plusieurs républiques
38:42qui seraient celles
38:43émanant de l'ancienne
38:44Yougoslavie,
38:45d'une part,
38:46mais qui pourraient
38:47s'étendre
38:47avec l'Albanie
38:49et qui pourraient
38:50éventuellement
38:51s'élargir
38:51vers la Bulgarie
38:53ou vers la Grèce.
38:54Conscient de la grande
38:55popularité de Tito
38:57en Yougoslavie
38:57mais aussi au-delà,
38:59Staline voit
39:00dans ce projet balkanique
39:01une menace.
39:02La possible émergence
39:03d'un modèle
39:04communiste concurrent
39:05et il n'en est pas question.
39:07La rupture
39:08viendra de Moscou
39:09par l'imposition
39:11d'une part
39:12d'un isolement total
39:13sur le plan économique
39:14et la dénonciation
39:16du régime
39:16de façon
39:17totalement mensongère
39:19comme étant
39:19un régime
39:20pro-capitaliste
39:22ou comme étant
39:24une infiltration
39:26étrangère
39:27dans le camp soviétique.
39:29Quelque part,
39:30quelque chose comme ça.
39:30fin 1948,
39:57la rupture est totale.
39:58En Union soviétique,
40:00les protitos,
40:01appelés titistes,
40:02sont déportés au goulag.
40:04En Yougoslavie,
40:05des milliers
40:06de staliniens
40:06et d'ennemis du régime
40:07sont arrêtés
40:08et disparaissent,
40:09parfois des années,
40:10dans des camps
40:11de prisonniers.
40:12Le symbole
40:13le plus sinistre
40:14de cette politique
40:15se situe
40:16sur l'île-prison
40:17de Goliotok,
40:18le long
40:18de la côte croate.
40:19Jusqu'à la fin
40:38des années 50,
40:39près de 30 000 opposants
40:41y seront enfermés
40:41dans des conditions
40:42atroces.
40:43Au moins 4 000
40:44d'entre eux
40:45n'en reviendront jamais.
40:46Cette répression
40:47se déroule
40:48dans le secret
40:49le plus absolu.
40:52Tito n'hésite pas
40:53à faire découvrir
40:53à quelques kilomètres
40:55de Goliotok
40:55une Yougoslavie de rêve,
40:58celle de Brioni,
40:59son île paradisiaque.
41:01Là,
41:02dirigeant du monde entier
41:03et star de cinéma,
41:05se presse
41:05autour du grand homme,
41:07le héros de la guerre,
41:08celui qui a osé
41:09dire non à Staline,
41:11sans rien savoir
41:11du sort
41:12des damnés du régime.
41:13Malgré la violence
41:22de la répression
41:22qui s'abat
41:23sur les ennemis
41:23de l'intérieur,
41:25la rupture de 1948
41:26marque le véritable
41:28acte de naissance
41:29du régime.
41:30Elle sera
41:31un des éléments
41:31essentiels
41:32de l'image héroïque
41:33de Tito,
41:34de sa popularité,
41:35de son indépendance
41:37et de la réussite
41:38du nouveau modèle
41:39qu'il va mettre en place.
41:40Eh bien,
41:42en 1948,
41:44lors du grand différent
41:45entre Staline
41:46et Tito,
41:47en Yougoslavie,
41:48il a fallu inventer
41:49un nouveau système économique.
41:51On a inventé
41:52ce qu'on appelle
41:53l'autogestion,
41:54l'idée de la propriété sociale
41:56qui a imprimé sa marque
41:58pour toute la durée
41:59du système yougoslave.
42:01C'est l'idée
42:27qui s'inspire
42:28de la Commune de Paris
42:30et des idéaux
42:31socialistes
42:31et communistes
42:32que dans un projet
42:34socialiste,
42:35ce sont les travailleurs
42:36qui devraient devenir
42:37les responsables directs,
42:40les gestionnaires directs
42:41du produit
42:42de leur travail.
42:43Donc des milliers
42:43d'ouvriers et d'ouvrières
42:45vont se trouver
42:45impliqués
42:46dans un processus
42:48au niveau
42:48de leur entreprise
42:49de discussion
42:51par Assemblée générale
42:52sur l'organisation
42:54du travail,
42:55sur des choix.
42:57C'est donc
43:00un modèle économique
43:01et social original
43:02qui combine
43:03des aspects socialistes
43:05comme la planification,
43:07la disparition
43:07de la notion même
43:08de capital
43:09avec l'octroi
43:10de droits
43:11aux travailleurs
43:11et la reconnaissance
43:13de la petite propriété privée,
43:15agricole
43:15et artisanale.
43:17Et ça marche.
43:27Jusqu'au milieu
43:50des années 60,
43:51l'économie explose.
43:53Plus de 6%
43:54de croissance par an.
43:55Et le régime
43:56autorise aussi
43:57une certaine
43:58liberté culturelle
43:59et intellectuelle.
44:00C'est l'âge d'or
44:01de la Yougoslavie.
44:09La Yougoslavie est donc
44:13le seul pays
44:14de l'Europe de l'Est
44:15où l'avant-garde
44:15régnait dans la littérature,
44:17les arts visuels.
44:18C'était le seul pays
44:20où l'État finançait
44:21l'art abstrait,
44:22le modernisme
44:23dans la littérature,
44:24le rock'n'roll.
44:27C'était un pays socialiste
44:28qui avait une culture
44:29entièrement occidentale.
44:31Par exemple,
44:32quand les émeutes
44:33des étudiants
44:34ont éclaté en 68,
44:36nos étudiants ressemblaient
44:37plus aux étudiants
44:38de la Sorbonne
44:38et de Berkeley
44:39qu'à ceux de Varsovie
44:41ou de Moscou.
44:42Ils lisaient Sartre,
44:44Eric Fromm,
44:45Marcus.
44:45Contrairement à d'autres
44:51pays socialistes,
44:52les frontières yougoslaves
44:54ont commencé à s'ouvrir
44:55et nous étions tout à fait
44:57libres de voyager
44:58partout en Europe.
45:00Nous avions certes
45:00besoin d'un visa,
45:02mais celui-ci
45:03était exigé aussi
45:04par les pays d'en face.
45:06En gros,
45:06on voyageait
45:07comme les habitants
45:08des autres pays européens.
45:15C'est certain
45:18que la raison
45:18de cette ouverture
45:19des frontières
45:20était économique.
45:22Les travailleurs émigrés
45:23envoyaient des milliards.
45:25Presque 20%
45:26du produit national brut
45:27venait d'eux.
45:30Sur la scène internationale
45:31aussi,
45:32Tito défend
45:33un modèle original.
45:35Grâce à la rupture
45:36de 1948,
45:37il fait de son pays
45:38le seul acteur indépendant
45:40du monde socialiste.
45:41Il peut alors profiter
45:42largement de l'aide financière
45:44des Etats-Unis,
45:45pour qui la Yougoslavie
45:46représente une tête de pont
45:48dans la guerre froide
45:49qu'il mène
45:50contre l'Union soviétique.
45:52Et en prenant la tête
45:53du mouvement
45:53des non-alignés
45:54dès 1956,
45:56Tito entend bien
45:57se tenir à l'écart
45:58des logiques de bloc
45:59et défendre son autonomie.
46:04En un rien de temps,
46:06Tito a réussi
46:06à s'imposer
46:07comme un acteur utile
46:08et important
46:09sur la scène politique mondiale.
46:11Et les Américains
46:12disaient de lui
46:12qu'il veut que son pain
46:14soit tartiné
46:14des deux côtés.
46:16C'était comme ça
46:16au temps de la Yougoslavie
46:17socialiste.
46:25Mais les succès
46:26du régime
46:27peinent à dissimuler
46:29des tensions sociales
46:30et des inégalités
46:31croissantes entre républiques
46:32que le système fédéral
46:34mis en place
46:34par Tito
46:35devait dépasser.
46:37À la fin des années 60,
46:39une vague de contestations
46:40aussi bien politique,
46:42économique
46:42qu'identitaire
46:43ébranle tout le modèle
46:44yougoslave.
46:46C'est à Belgrade,
46:47en Serbie,
46:48que le mouvement démarre.
46:49dans la foulée du printemps
47:15de Prague
47:16et des événements
47:16de mai 68,
47:18intellectuels et étudiants
47:19serbes se révoltent.
47:21Leur cible,
47:22le modèle économique
47:23devenu trop marchand,
47:24trop inégalitaire
47:25et corrompu.
47:27Ce qu'ils réclament,
47:28c'est un retour
47:28à l'orthodoxie du système,
47:30c'est-à-dire
47:31une autogestion
47:32plus démocratique
47:33et plus juste.
47:34C'est autour du Kosovo,
47:43la région la plus pauvre
47:44de la fédération
47:44et qui appartient
47:45à la République de Serbie
47:46de s'enflammer.
47:51Il n'existe pas l'image
47:52de ces événements.
47:53La presse de l'époque
47:54en rend compte à sa manière.
47:56Les Albanais,
48:10qui représentent
48:11désormais 80%
48:12de la population,
48:14exigent de se voir
48:14octroyés des droits
48:15identiques
48:16aux citoyens
48:17des autres républiques.
48:18Je pense que les Albanais
48:22essayaient de trouver
48:23leur place
48:23au sein de la Yougoslavie.
48:25Ils ont commencé
48:26à se demander
48:26pourquoi ils étaient
48:27traités différemment
48:28des autres.
48:31J'ai qualifié
48:33l'année 1968
48:34de pierre fondatrice
48:35car à l'époque,
48:38les Albanais
48:38n'avaient pas
48:39leur université.
48:42Étant donné
48:42qu'ils étaient privés
48:43d'un droit fondamental
48:44de l'homme
48:44qui est celui
48:45à l'éducation,
48:47on peut en conclure
48:48qu'ils étaient discriminés.
48:51Les Albanais
48:52avaient besoin
48:53d'une émancipation
48:54sur le plan intellectuel.
49:13Le pouvoir fédéral
49:15accepte donc
49:16de céder du terrain.
49:16L'université
49:18de Pristina
49:18ouvre ses portes
49:19en 1969.
49:21Mais pas question
49:22d'aller plus loin
49:23et d'accorder au Kosovo
49:24le statut de république
49:25réclamé par une partie
49:27de la population.
49:29Pourquoi le Kosovo
49:31qui avait 2 millions
49:32d'habitants
49:32n'était pas une république
49:33et le Monténégro
49:34en était une
49:35avec ses 600 000 habitants ?
49:37Il n'était pas facile
49:38de leur répondre
49:38parce que le Monténégro
49:40est un pays slave
49:41et vous n'êtes pas slave.
49:42C'était étrange
49:43car le socialisme
49:44n'aurait pas dû
49:45privilégier les nations,
49:47slaves ou non.
49:48Il aurait dû
49:48privilégier l'égalité,
49:50pas les nationalités.
49:54Enfin,
49:55en 1971,
49:56le mouvement
49:57gagne la Croatie,
49:59une des républiques
49:59les plus riches.
50:01C'est le printemps croate.
50:02Une partie des dirigeants
50:06réclame plus de liberté
50:08économique,
50:09plus d'autonomie.
50:10Ils exigent
50:11de pouvoir disposer
50:12librement des recettes
50:13de leur république
50:14plutôt que de devoir
50:15les redistribuer
50:16au sein de la fédération.
50:22Les étudiants suivent
50:24et se mettent en grève.
50:25Le mouvement se durcit.
50:26L'autorité même
50:30de Tito
50:30est directement
50:31remise en cause.
50:32Au-delà des revendications
50:52économiques
50:52de la classe dirigeante,
50:54c'est bien la question croate
50:55qui ressurgit
50:56dans le débat public
50:5725 ans après la fin
50:59de la Seconde Guerre mondiale.
51:00Il y a en même temps
51:14effectivement aussi
51:15la montée certainement
51:17à l'intérieur de tout ça
51:18de résurgence
51:20et d'éléments
51:21de renouvellement
51:23d'un nationalisme croate
51:26qui se revendiquera
51:28davantage
51:28de projets séparatistes
51:30nationalistes croates
51:32tels qu'on va le revoir
51:33et qui se revendiqueront
51:34y compris des premières
51:35expériences
51:36de Oustachie
51:37même
51:38donc croates
51:39qui ne s'exprimeront
51:41pas
51:41complètement
51:42librement
51:43en 71
51:45mais dont on verra
51:46la réapparition
51:47beaucoup plus
51:48beaucoup plus claire
51:49dans les années 80.
51:52Face à ces revendications
51:54multiples et contradictoires
51:56qui menacent
51:56l'unité du pays,
51:57Tito réagit à sa manière
51:59il réprime massivement
52:01les contestataires serbes
52:03croates et kosovars
52:04il y a des dizaines
52:05de milliers d'arrestations
52:06à travers tout le pays
52:07et il cède aussi
52:08de nouveaux droits
52:09dans le cadre
52:10de la constitution
52:10de 1974
52:11l'autonomie de la province
52:14du Kosovo est élargie
52:15mais le statut de république
52:17lui est refusé
52:18au niveau fédéral
52:19l'autogestion
52:20la planification
52:22et l'autorité du parti
52:23sont renforcées
52:24mais dans le même temps
52:25la nouvelle constitution
52:27accorde une large autonomie
52:28à chaque république
52:29Tito tente donc
52:31de concilier
52:32l'inconciliable
52:33pour sauver
52:33la Yougoslavie
52:34Cet ensemble
52:36ne va pas donner
52:37une cohérence au système
52:39et il va au contraire
52:41produire une
52:42je dirais
52:43une grande défiance
52:44notamment
52:44des intellectuels
52:46qui étaient
52:47plutôt favorables
52:48au régime
52:49et qui vont basculer
52:51vers le nationalisme
52:52ou vers le libéralisme
52:53dans les années suivantes
52:54et des conflits aussi
52:56avec la jeunesse
52:57et la montée aussi
52:58d'une corruption
53:00à l'intérieur
53:01du système
53:02de partis uniques
53:03de clientélisme
53:05si vous voulez
53:05que l'on trouve
53:06dans tous les systèmes
53:07de partis uniques
53:08de la région
53:08Belgrade
53:1525 mai
53:151979
53:17comme chaque année
53:21depuis 1945
53:22le peuple yougoslave
53:24se réunit
53:25pour célébrer
53:25l'anniversaire
53:26de Tito
53:26derrière l'inévitable
53:55mise en scène annuelle
53:56de la cérémonie
53:57des chtafetas
53:58la réalité est bien différente
54:00depuis les soulèvements
54:01serbes, kosovars
54:02et croates
54:02avec la constitution
54:07de 1974
54:09le pays est passé
54:10presque insidieusement
54:11d'un système fédéral
54:13à un système confédéral
54:15profondément inefficace
54:16personne ne veut reconnaître
54:19que le modèle yougoslave
54:20après 34 ans d'existence
54:22est à bout de souffle
54:24miné par les divisions
54:25les incohérences
54:26et la résurgence
54:28de tensions nationales
54:29et personne n'admet
54:31que Tito
54:31est bien le seul
54:32à pouvoir maintenir
54:33l'unité du pays
54:34mais quand il aura disparu
54:37le système
54:38qu'il a mis en place
54:39pour fédérer
54:39de si nombreux peuples
54:41lui survivra-t-il ?
54:42Sous-titrage Société Radio-Canada
55:12Sous-titrage Société Radio-Canada
55:17Umro je drug Tito
55:19Sous-titrage Société Radio-Canada
55:21...
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