00:00Mon père s'est pendu le 22 septembre 2021.
00:02Pendant des semaines après, dès que je fermais les yeux, je l'imaginais en train de le faire.
00:06On ne pense pas à la mort, on se dit ça peut arriver qu'aux autres.
00:09Aujourd'hui c'est long, je n'ai pas fait mon deuil et j'en suis encore loin parce que
00:12ça fait que 6 mois.
00:12Mais je ne me bats et j'ai envie d'avancer.
00:14J'ai perdu mon père le 22 septembre 2021.
00:18Il est décédé dans un contexte un peu particulier puisque c'est à cause de son entreprise.
00:24En 2018, après une phase de chômage qui a été d'un an à peu près,
00:27il est rentré dans une nouvelle entreprise.
00:30C'est à ce moment-là qu'il a fait la rencontre d'un patron plutôt pervers narcissique, violent psychologiquement.
00:36Ça a été très dur pour lui, sauf que nous on ne s'en est pas rendu compte.
00:39Pendant 4 ans, on a remarqué des changements de comportement petit à petit.
00:44Pas des changements qui montraient qu'il était mal.
00:47Aucun changement d'un point de vue dépressif ou vraiment de mal-être.
00:52Mais plus un changement dans le sens surestime de lui alors que ce n'était pas vraiment ça.
00:57Une valeur énorme de l'argent alors que moi, ce n'est pas du tout ce qui m'a inculqué
01:00et ce dont on a l'habitude dans la famille.
01:02On a toujours été très soudés, très fusionnels.
01:05Je me confiais à lui, on se disait beaucoup de choses, on faisait beaucoup de choses ensemble.
01:09Jusqu'à 2018 où il a commencé ce nouveau job et où justement j'ai commencé à remarquer un changement.
01:16Et donc, par la même occasion, un éloignement qui m'a fait souffrir.
01:20Je pense que lui aussi en a souffert.
01:22Moi, j'ai perdu à ce moment-là un début de relation avec mon père.
01:26Et puis, jusqu'à son décès en 2021.
01:30Où justement, à partir de cette date-là, on a compris et on a appris beaucoup, beaucoup de choses.
01:35Et en fait, il se trouvait que son travail lui permettait de voyager beaucoup.
01:38Donc, il avait quelqu'un en Afrique.
01:40Et donc, il trompait ma mère depuis 4 ans.
01:44Il a donc détourné de l'argent pour cette fille.
01:46Et c'est pour ça, justement, que le 22, il a eu une réunion avec ses patrons et il s
01:50'est fait virer.
01:51On l'a mis devant le fait accompli, en fait, qu'on avait découvert qu'il avait détourné de l
01:55'argent pour cette fille.
01:57Et à ce moment-là, moi, je sais qu'il s'est dit dans sa tête, j'ai plus rien.
02:01J'ai plus rien qui me tient puisque j'ai plus de travail et que son travail, c'était toute
02:05sa vie.
02:06Que j'ai certainement plus de famille.
02:08Et voilà, il savait aussi qu'un détournement d'argent, ça allait le mener devant la justice.
02:13Donc, il est parti du bureau et moi, je l'ai appelé ce jour-là.
02:17Et je lui ai dit, est-ce que tu vas bien ?
02:20T'as une voix étrange ?
02:21Parce que moi, je savais qu'il allait avoir un rendez-vous.
02:24Et je savais qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas.
02:26Je l'ai senti.
02:27Donc, je lui ai dit, est-ce que t'es sûr que ça va ?
02:29Là, il m'a répondu d'une voix que j'ai jamais entendue de ma vie.
02:33Une voix vide, sans aucune émotion, sans colère, sans tristesse, sans peur.
02:37Juste, il m'a dit, non, c'est vraiment la merde.
02:41Je t'expliquerai ce soir.
02:42Et il a raccroché.
02:43Quelques minutes après, il a appelé ma mère.
02:45Et il lui a dit, je ne rentrerai pas ce soir.
02:48Et dans cinq minutes, je suis mort.
02:49Ma mère a été mise au courant par un des supérieurs de mon père.
02:52Quand ma mère est rentrée, elle nous a annoncé les choses hyper...
02:56Je pense qu'elle était sous le choc.
02:58Donc, il n'y avait aucune émotion non plus.
03:00Alors, bien sûr qu'au début, quand j'ai appris tout ça, il y a de l'incompréhension.
03:04Après, moi, je ne lui en veux pas.
03:06Je ne lui en veux pas parce que ça reste mon père.
03:09Moi, je sais qui il était.
03:11Lui, visiblement, ces dernières années, il ne savait plus.
03:13Et je ne suis pas du tout en colère parce que souvent, on me dit, mais Louis, ta mère,
03:17elle s'est quand même fait tromper pendant quatre ans.
03:19Ton père, il a détruit la famille.
03:21Pour moi, ce n'est pas mon père qui a détruit la famille.
03:23Pour moi, mon père, il a juste essayé de trouver un endroit où il pouvait être bien lui-même.
03:31Et ça, cet endroit, c'était quand il était en voyage pour le travail.
03:34Nous, on n'a pensé qu'à une chose, c'est qu'il allait sauver sa peau et qu'il
03:39allait tout faire pour survivre.
03:41Parce que c'est comme ça que l'humain fonctionne.
03:42On ne pense pas à la mort.
03:44Et même s'il nous l'a dit, on ne pense pas à la mort parce qu'on se dit,
03:47ce n'est pas possible.
03:48Il ne le fera pas.
03:49Et surtout, on se dit, ça ne peut arriver qu'aux autres.
03:51Donc, on lui a laissé l'opportunité de changer de pays, de partir, la rejoindre.
03:56Parce qu'avec ma mère et mes soeurs, on a eu la même réaction.
04:00Et on s'est dit, il va essayer de sauver sa peau.
04:02Mais on lui a laissé, du coup, une nuit de liberté pour essayer de partir.
04:06Parce que je savais que mon père, jamais il supporterait d'aller en prison.
04:12Jamais il n'aurait supporté de perdre sa famille.
04:15Et en fait, nous, par amour, avec ma mère, avec mes soeurs, on a décidé de lui laisser la chance
04:20de pouvoir refaire sa vie.
04:23Et moi, je me suis dit, ce n'est pas grave, mais je n'aurais pas perdu mon père pour
04:26toujours.
04:26Peut-être que je le retrouverai un jour ou l'autre.
04:28En tout cas, c'était le terme que je cherchais.
04:30C'était l'espoir.
04:31L'espoir qui fasse tout pour se sauver.
04:33Le lendemain, le 23 septembre, on a décidé d'aller signaler sa disparition inquiétante au commissariat.
04:39Donc le 23, le 24 et le 25 septembre, j'ai cherché mon père de partout.
04:46J'ai diffusé sur les réseaux sociaux des avis de recherche.
04:49Sur Twitter, j'ai fait 50 millions de vues, des trucs de fou, mais rien.
04:55Moi, pendant les jours de sa recherche, ça a été extrêmement compliqué parce que du coup, j'ai arrêté de
05:01dormir.
05:01Et je passais tout mon temps sur Twitter, sur TikTok, sur Instagram à relayer sa disparition, son avis de recherche.
05:09Forcément, on perd l'appétit.
05:10Et en fait, c'est du stress et de l'anxiété en continu, en continu.
05:16Et c'est des questions en continu.
05:18Et justement, si je n'ai pas pu dormir, c'est à cause de ça aussi.
05:21C'est que dès qu'on ferme les yeux, on se pose mille et une questions.
05:23Je n'ai pas réalisé tout de suite.
05:25Je n'étais pas triste tout de suite.
05:27J'étais surtout hyper anxieux.
05:30Et dans la recherche, en me disant jour et nuit, où est-ce qu'il a pu aller ?
05:35On cherchait la position de son téléphone.
05:37On cherchait tous les indices possibles.
05:39Donc la police a essayé de le chercher de partout.
05:41Et nous, en fait, on possède des logements de tourisme dans lesquels il y a des garages.
05:47Et ma soeur habite juste à côté.
05:49Le dimanche 26, elle sent quelque chose.
05:52Elle se dit, il y a quelque chose qui n'est pas net.
05:53C'est vrai que je n'ai pas vérifié dans les maisons, dans nos gîtes.
05:57Donc elle y est allée avec sa copine.
05:59Et là, sur le garage, en fait, il y a une petite porte à côté.
06:03Et quand elle a appuyé sur la poignée, la porte était déverrouillée.
06:06Seulement mon père et elle avaient la clé.
06:08Donc là, elle a compris.
06:09Elle a ouvert.
06:10Et je pense que c'est même sûr qu'elle ait vu.
06:14Mais son cerveau, il a oublié.
06:16Et elle m'a appelé.
06:17Et je crois qu'à ce moment-là, j'aurais toujours ce moment-là dans ma tête, je crois.
06:21Parce que quand j'ai décroché et qu'elle hurlait au téléphone,
06:25à ce moment-là, j'ai compris que ça y est, c'était terminé.
06:31Et j'ai ressenti des choses que jamais j'avais ressenties.
06:33Donc je bouillonnais et j'entendais plus rien.
06:38Je ne voyais plus rien.
06:39Je ne comprenais pas ce qui se passait dans mon corps.
06:41J'ai prévenu ma mère, j'ai prévenu ma petite sœur.
06:43Et on est partis la rejoindre.
06:45Puis on est arrivés et il y avait les pompiers, les gendarmes qui sont arrivés juste après.
06:49Je n'ai pas réalisé.
06:50Les pompiers, ils étaient là.
06:52Ils me disaient, monte dans le camion, assis-toi si ça ne va pas.
06:56Mais moi, j'avais l'impression que ça allait à ce moment-là.
06:58Et puis après, il y a eu du coup, bien évidemment, les gendarmes qui ont fait l'état du corps
07:03avec le médecin et donc qui sont rentrés dans le garage.
07:06Donc ma mère et mes sœurs et moi, on était un petit peu éloignés.
07:10Mais ça a suffi pour qu'il y ait l'odeur qui vienne jusqu'à nous.
07:15Je crois que je me souviendrai toujours de cette odeur parce que c'est une odeur qu'on
07:20trouve nulle part ailleurs.
07:21Je crois que c'est la chose qui m'a le plus marqué.
07:22L'odeur, l'ambiance.
07:24Il pleuvait ce soir-là.
07:25Donc j'étais trempé pendant des semaines après.
07:28Dès que je fermais les yeux, je l'imaginais en train de le faire.
07:30Des fois, il y avait l'odeur qui revenait.
07:32Moi, ça m'a dégoûté.
07:36Dans les jours qui ont suivi, on était tellement choqués qu'on ne ressentait rien.
07:41Moi, tout ce que je savais, c'est que je n'étais pas bien.
07:43J'avais hyper mal au ventre.
07:44Mais que voilà, je n'étais pas triste.
07:46Je n'étais pas en colère.
07:48Par contre, je ne pouvais plus dormir.
07:49Je ne pouvais plus manger.
07:51Je n'ai rien mangé pendant des jours.
07:53Dès que je mangeais un truc, je courais aux toilettes pour aller vomir.
07:56Le jour où j'ai réalisé, c'est venu avec le temps.
07:59Et c'est venu bien après ses obsèques.
08:01Et bien après sa mort.
08:02Début novembre, je dirais.
08:03Où vraiment, j'ai commencé à perdre espoir.
08:06À me poser des questions.
08:08Mais des questions qui étaient de plus en plus compliquées.
08:10Pourquoi il a fait ça ?
08:12Qu'est-ce que j'aurais pu faire ?
08:13Est-ce que c'est de ma faute ?
08:14Et ça, c'est des questions qui sont relatives au suicide quand même.
08:18Parce qu'un suicide n'est pas un deuil comme un autre.
08:20Une dépression immense.
08:21Comme ma mère et comme la plupart de ma famille.
08:24Je souffre de troubles anxieux maintenant.
08:26Troubles anxieux généralisés.
08:27Qui font que mon cerveau est en hyper-vigilance tout le temps.
08:30Et que je me dis tout le temps que n'importe quoi peut arriver n'importe quand.
08:33Et du coup, j'ai traversé plusieurs phases après son décès.
08:35Il y a eu d'abord la phase de réalisation.
08:37Parce que c'est le retour à la réalité.
08:39On se rend compte que c'est une histoire de fou.
08:41S'ensuit la colère.
08:42Pas contre lui.
08:43Étonnamment, je n'ai pas été en colère une seule fois contre mon père.
08:46J'ai été en colère contre ses supérieurs.
08:49Contre ceux qui l'ont poussé dans son mal-être en fait.
08:52Dans ce harcèlement qu'il a subi pendant des années.
08:54On se dit, pourquoi j'ai pas vu ?
08:56Pourquoi j'ai pas vu pendant toutes ces années ?
08:58Qu'en fait, il était mal dans sa peau.
09:00Et que c'était surtout à cause de son travail.
09:03Donc bien sûr qu'il y a de la colère.
09:05Mais après au fil des mois, on prend de la hauteur.
09:07On réfléchit à ce qui a été bien pour que mon père tienne.
09:11Et c'était tellement dur pendant toutes ces années que je pense que cette fille en Afrique, c'est le
09:17point qui l'a fait tenir.
09:19Du coup, c'est pas vraiment de la colère.
09:20C'est plus de la déception sur le fait que ça soit pas ses enfants.
09:23Ça soit pas nous qui l'ayons tenu, mais une autre vie en fait.
09:27Une double vie.
09:28J'ai ressenti en même temps énormément de tristesse.
09:31Parce que forcément, perdre son père à 17 ans, c'est pas facile.
09:34Et surtout quand on se base sur lui.
09:37Et qu'on espère qu'une chose, c'est qu'il soit là à notre mariage.
09:41Mais voilà, moi j'ai pris conscience que mon père sera pas là à mon mariage.
09:46Il sera pas là le jour de mon bac.
09:47Il sera pas là pour mon permis.
09:49Après, j'ai aussi ressenti et je ressens encore de la culpabilité.
09:53Puisque dans un suicide, je pense que c'est la première chose qu'on ressent.
09:57Comment j'ai fait pour pas le voir qu'il était mal ?
09:59Comment j'aurais pu éviter tout ce qui s'est passé ?
10:02Est-ce que si je lui avais dit je t'aime tous les matins, ça aurait changé quelque chose ?
10:05Je pense que dans un suicide, il faut accepter de pas avoir les réponses à toutes les questions.
10:09Et il faut accepter de souffrir aussi pour pouvoir mieux avancer.
10:13Aujourd'hui c'est long.
10:14J'ai pas fait mon deuil.
10:15Et j'en suis encore loin parce que ça fait que 6 mois.
10:17Mais je me bats et j'ai envie d'avancer.
10:19Et j'ai envie d'aller mieux.
10:20Et j'ai envie que ma famille aille mieux.
10:22Voilà, je me battrai pour ma mère.
10:24Je me battrai pour mes sœurs.
10:25Oui, j'ai été détruit.
10:27J'ai été au fond du trou.
10:30Aujourd'hui, je dois prendre un traitement d'antidépresseur parce que sinon ça va pas.
10:34Je dois prendre des anxiolytiques parce que j'ai des troubles anxieux.
10:37Je mange encore très peu.
10:38Je dors encore très mal.
10:39Et d'un autre côté, je dois faire face aussi à la vie qui reprend son cours.
10:44En fait, j'ai pas le choix.
10:45Donc voilà, je dois passer mon bac.
10:47Je dois passer mon permis.
10:49Et je dois le faire.
10:50Donc je suis obligé de continuer.
10:53Et je suis obligé de me battre.
10:54Et je vais me reconstruire.
10:55Je le sais.
10:56Et je pense positif.
10:57Je pense que ça aussi, c'est la clé.
10:58Les parents, pour moi, c'était des âmes sœurs.
11:01Donc ma mère, elle aime mon père.
11:03Et mon père, il a aimé ma mère.
11:05Et ils ont été amoureux.
11:06Et ça a été extrêmement puissant.
11:09Et moi, j'ai vécu justement dans cet amour extrêmement puissant.
11:12Même si ma mère aujourd'hui est encore en colère, forcément, avec tout ce qu'elle a appris.
11:17Et ben, je sais qu'il lui manque terriblement.
11:21Et qu'elle souffre, mais qu'elle aimerait le revoir.
11:26Sans aucun doute.
11:27Témoigner, c'était important parce que, déjà, je voulais mettre au jour cette histoire
11:33qui concerne quand même le bien-être au travail.
11:36Et surtout, pour arrêter le tabou autour du suicide.
11:40Parce qu'aujourd'hui, en France, on en parle très peu.
11:42Et on nous voit surtout différemment.
11:44Moi, depuis que mon père est décédé, on nous voit différemment.
11:46On nous voit comme le fils du suicide.
11:48Comme mon père avait des problèmes psychologiques.
11:50Oui, mais pas que.
11:52C'était une personne qui souffrait.
11:53Et moi, aujourd'hui, si je veux prendre la parole,
11:55c'est aussi pour aider tous ceux qui sont dans la souffrance.
11:59Leur dire qu'ils peuvent se faire aider et qu'il faut se faire aider.
12:02Et surtout, les questions, au fur et à mesure, elles vont disparaître.
12:04Et qu'il faut juste accepter que la personne soit partie.
12:08Et accepter qu'on ne pourra pas répondre à certaines questions.
12:12Moi, je suis en cours d'acceptation.
12:13C'est un peu compliqué encore, mais avec une thérapie que je suis,
12:18je commence un petit peu à accepter que mon père est parti.
12:23Et qu'il faut que j'arrête de m'accrocher au passé.
12:25Avec ma mère et mes soeurs, on est beaucoup plus proches qu'avant.
12:27Je me sens redevable de devoir les protéger.
12:30Pour avancer, je sais qu'il me faut un changement d'environnement.
12:33Un changement de vie.
12:34Un changement de relation aussi, certainement.
12:37En fait, j'ai besoin de changer.
12:38Et je pense que c'est aussi une façon de tourner la page.
12:43Moi, ici, dans ma vie actuelle, j'ai énormément de souvenirs de mon père.
12:47Et énormément de souvenirs de cette nuit-là.
12:49De ce jour-là où tout s'est passé.
12:52Et j'ai besoin, justement, d'un nouveau départ.
12:54D'ailleurs, qui se fera en septembre, j'espère.
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