00:00 Si je m'appellerais Thomas et que j'aurais les yeux bleus et que je jouerais du piano,
00:03 ça serait pas les mêmes répercussions,
00:05 ça serait pas "le jeune prodige des quartiers d'or", le truc comme ça.
00:09 Les jeunes des quartiers populaires, nous on a tendance à avoir une barrière.
00:13 Ce qui a choqué chez les gens, c'est que je viens des quartiers d'or et que je suis comme rien en plus.
00:17 Moi ce que j'en pense, c'est que c'est un truc qu'on doit casser.
00:21 Parce qu'en fait tout le monde est capable.
00:22 Ma passion pour le piano, elle a commencé en 2018, quand j'avais 14 ou 15 ans.
00:27 J'allais à l'hôpital de La Tchimane pour des consultations banales,
00:31 parce que j'avais un problème au foie et tout ça.
00:33 Et il y avait une sorte de meuble en bois, et moi je connaissais pas du tout.
00:37 C'est-à-dire que moi je m'approche et tout ça,
00:39 je soulève le meuble et je vois touche blanche, touche noire,
00:42 et du coup moi je comprends rien du tout.
00:45 Bref, je commence à toucher, comme un enfant qui fait de l'éveil musical ou qui connaît pas.
00:51 Je me suis mis toute la soirée à jouer, à chercher, et je suis rentré chez moi.
00:56 Regarder c'était quoi cet instrument, d'où ça venait, l'histoire et tout ça.
01:00 Le lendemain je me repointe à l'hôpital de La Tchimane.
01:03 Je me rappelle que la veille, j'avais écouté un morceau, Fantaisin Promptu de Chopin,
01:08 mais je l'ai refait déstructuré.
01:10 J'arrive à La Tchimane le lendemain, du coup, je joue,
01:15 et là il y a un patient qui vient, qui filme, et il me dit "Waouh, incroyable !
01:19 Ah tu joues super bien, ah tu sais faire les symphonies et tout."
01:22 Je dis "Non, je suis pas fait les symphonies, moi je viens d'apprendre le piano,
01:25 et là il y a 24 heures et tout."
01:28 Avant ça, j'avais jamais pris de cours de musique, j'avais jamais fait de cours,
01:32 mais il y avait une intervenante qui avait fait une intervention,
01:34 c'était en SEM, si je me rappelle bien, pour un ciné-concert King Kong.
01:39 Elle nous avait dit "On va chanter en chorale", en gros.
01:41 Du coup, je commence à connaître ce style musical que je ne connais pas du tout.
01:45 Cette femme, Marianne Suneur, qui m'a beaucoup aidé,
01:47 elle m'a encadré sur une chorale d'été.
01:50 En fait, elle avait capté que j'aimais bien la musique,
01:52 je m'attachais à la musique, à chaque fois elle sortait son accordéon,
01:56 je jouais, et j'ai des flashs, je me rappelle,
01:58 je venais, je me mettais à côté d'elle, chantais,
02:00 et du coup elle m'a dit "Ah toi, tu kiffes la musique, tu sais quoi ?
02:03 J'ai une chorale d'été, si tu veux tu peux venir, tu viens et tu chantes."
02:06 Et du coup, juste à côté, il y avait un piano,
02:08 mais elle me disait "Ouais, il y a quelque chose, il faut que tu exploites,
02:11 il faut que tu continues dans cette lancée."
02:13 Dans la musique tout court, parce que c'était pas le piano,
02:16 tout premier, ça a été le chant.
02:17 Je ne saurais pas expliquer d'où vient la facilité.
02:21 En gros, je n'ai pas l'oreille absolue, mais l'oreille relative.
02:25 En gros, la différence, c'est que l'oreille absolue,
02:27 tu vas à l'instant T reconnaître la note,
02:30 et relative, en gros tu vas tâtonner un peu,
02:33 tu vas prendre un peu de temps pour retrouver ton morceau,
02:37 mais tu vas quand même arriver à reconstruire le morceau,
02:40 à le jouer en entier,
02:42 à reprendre des fragments du morceau et le rejouer.
02:46 Pour composer, moi je m'inspire de plusieurs artistes,
02:49 il y a Sofiane Pamar, Ludivico Enodi.
02:53 Après parfois, je peux composer avec des codes couleurs,
02:55 je prends la couleur orange, je me dis "je vais composer à partir de ça".
02:58 Il y en a, ils peuvent se dire "comment il fait, il compose avec une couleur ?"
03:05 Pour moi, je me dis "code couleur orange",
03:08 je vais partir sur un univers, un paysage,
03:11 ou je vais repenser à un truc que je n'ai pas aimé dans la journée,
03:16 je fonctionne beaucoup comme ça, code couleur,
03:19 ou sinon j'écoute d'autres compositeurs,
03:21 ou même ça m'arrive d'écouter du jazz,
03:23 c'est pas "ça m'arrive", c'est en ce moment j'écoute beaucoup de jazz.
03:26 Du coup, suite à cette vidéo, il y a eu un effet médiatique,
03:30 boule de neige un peu,
03:31 il y a eu une première maison de disques qui m'a approchée,
03:35 qui m'a proposé de produire mon premier album,
03:38 du coup moi je ne connais pas, je dis oui.
03:41 Il y a eu plein d'événements qui se sont enchaînés,
03:44 j'ai dû serrer les dents, on va dire, un peu comme ça,
03:48 et kiffer, en fait juste kiffer les moments qui m'arrivaient,
03:51 et qui par la suite m'ont ouvert plein de portes,
03:54 comme un acoustique avec soprano, un premier album,
03:58 une ouverture au Stade Vélodrome, Stade de France,
04:01 ça a été énorme pour moi, ça m'a ouvert des portes,
04:04 et j'en suis fier, j'en suis fier.
04:06 Alors ma vie à quoi elle ressemblait avant que je commence le piano ?
04:10 J'étais un jeune lambda, un jeune adolescent de 14 ans comme tout le monde,
04:15 qui allait en cours, un quotidien banal d'un adolescent.
04:20 J'ai grandi à la Castellane, dans les quartiers nords de Marseille.
04:25 La Castellane c'est un quartier de joie, c'est un quartier de solidarité,
04:28 c'est un quartier où malheureusement il y a le trafic.
04:33 Pour moi, comment je définirais la Castellane ? C'est une ville,
04:36 c'est même pas un quartier, pour moi c'est une ville,
04:38 parce que tu as tout, autant dans la boulangerie,
04:44 autant de l'école, autant de centres aérés, tu as vraiment tout.
04:50 Quand j'étais petit, déjà dans le quartier à la Castellane,
04:52 j'imaginais pas du tout être pianiste,
04:54 j'imaginais pas du tout déjà tout pour faire de la musique,
04:56 j'avais pas de rapport fort à la musique,
04:59 mais j'écoutais, j'écoutais du rap un peu, beaucoup plus du rap,
05:04 tu sais, je vais pas te mentir, je vais pas te faire genre
05:06 j'écoutais du classique et tout, mais ça te fait changer,
05:09 ça te fait sortir du quartier, voir d'autres personnes,
05:12 voir qu'en fait les gens ils sont pas que comme ça,
05:16 parce que tu peux avoir une certaine vision des personnes,
05:20 parce que tu es que dans un quartier, ou même du mode de vie,
05:24 de plein de choses, ça m'a fait faire changer plein de choses,
05:26 sur ma vision de la vie même, ma vision même de la vie.
05:29 Je pense que ce qui a choqué chez les gens,
05:32 c'est que je viens des quartiers noirs et que je suis comme rien en plus.
05:35 Moi ce que j'en pense, c'est que c'est un truc qu'on doit casser,
05:39 parce qu'en fait tout le monde est capable, tout le monde est capable,
05:42 je t'ai dit le piano, on parle de piano, mais que ce soit dans la musique,
05:45 ou dans ingénieur, avocat, médecin,
05:49 pour moi entre guillemets ma cause à défendre,
05:51 c'est qu'il y ait plus de jeunes qui s'initient dans le piano,
05:55 dans plein de choses quoi, de genre ouvrir,
05:57 en fait ouvrir le panel musical classique ou contemporain
06:01 qui est restreint à plus de jeunes de quartiers populaires,
06:06 ou que ce soit pas de quartiers populaires,
06:08 parce que tu peux ne pas venir de quartiers populaires
06:10 et avoir aussi un don.
06:12 Si je m'appellerais Thomas et que j'aurais les yeux bleus
06:16 et que je jouerais du piano,
06:18 ça serait pas les mêmes répercussions,
06:20 ça serait pas le jeune prodige des quartiers d'or,
06:22 c'est le truc comme ça.
06:24 Les jeunes des quartiers populaires, nous on a tendance à avoir une barrière.
06:28 Et quand je parle de ça, je me parle aussi à moi-même
06:31 et aussi aux jeunes qui sont derrière la caméra et tout ça,
06:34 qui regardent l'interview,
06:36 "tu vas aller là-bas, peut-être on va te regarder comme ça,
06:38 parce que je sais pas, t'en survêtes."
06:40 Mais faut pas te le dire, mais ils te le font comprendre,
06:42 que t'es pas à ta place.
06:44 Ouais, c'est juste qu'il faudrait un peu plus de jeunes comme moi,
06:48 qui me ressemblent, dans plusieurs métiers,
06:50 qui se disent "ouais voilà, on est là, t'es pas réservé,
06:53 c'est notre place quoi, tout simplement."
06:54 Pour 2024, je prépare mon troisième projet à fond,
06:58 j'ai des concerts qui vont s'enchaîner,
06:59 j'en ai un là en juin, au Vieux-Port, à Marseille,
07:03 ça va se passer sur la Cannebière.
07:05 J'ai un deuxième concert en Guadeloupe,
07:07 un troisième à Toulon, pour une fête de quartier.
07:11 Et voilà, pour l'année encore une fois 2024,
07:14 je me souhaite plein de réussites.
07:17 La santé, pour moi, pour tout le monde.
Commentaires