- il y a 15 heures
Entre incertitudes économiques, essor de l'intelligence artificielle et nouvelles obligations réglementaires, le rôle des commissaires aux comptes auprès des entreprises connaît de profondes mutations. Pour comprendre les enjeux de cette profession et les transformations de son métier, Philippe Vincent, président de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes, est au micro de Sibylle Aoudjhane, dans SMART ÉCO.
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00:04Entre incertitudes économiques et sœurs de l'intelligence artificielle ou nouvelles obligations réglementaires,
00:09comment évolue le rôle des commissaires aux comptes auprès des entreprises ?
00:14Pour comprendre leurs enjeux de cette profession, leur transformation en métier, le suis ravi d'accueillir.
00:18Philippe Vincent, bonjour.
00:20Bonjour.
00:20Vous êtes président de la Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes, le CNCC.
00:25La CNCC.
00:26La CNCC, pardon, bah oui, la compagnie, tout à fait.
00:28Oui. Alors que les entreprises sont face à une multiplication des risques, comme je disais,
00:33quel rôle exactement joue aujourd'hui le commissaire aux comptes auprès de l'entreprise ?
00:38Le commissaire aux comptes, son rôle d'abord, c'est de mettre les entreprises en situation de réussite.
00:43Réussite par rapport à la formation qu'elles utilisent, qu'elles donnent à leurs parties prenantes,
00:47pour mener à bien leurs affaires, dans un monde où justement la défiance est quand même installée de manière assez
00:53généralisée.
00:54La confiance dans les données que produit l'entreprise est essentielle pour elles, pour leur permettre de continuer leurs affaires.
01:01Et c'est là que nous intervenons en tant que commissaire aux comptes pour donner justement ce...
01:05C'est plus qu'un tampon, c'est vraiment un élément de sincérité sur la qualité des comptes, d'abord,
01:13et puis sur toutes données finalement que l'entreprise peut utiliser dans le cadre de ses affaires, de ses partenariats,
01:19de son développement commercial.
01:21Et on va revenir un peu plus en détail sur toutes ces missions.
01:24Mais aujourd'hui, que représente la profession en France environ ?
01:28Alors la profession, c'est presque 12 000 professionnels inscrits, 11 800.
01:356 000 personnes morales qui sont inscrites également auprès de notre régulateur.
01:41Et c'est à peu près 70 000 collaborateurs présents sur 220 000 mandats environ.
01:45Donc c'est quelque chose de significatif.
01:48On est là auprès des plus grandes entreprises, mais pas que.
01:51On est très présents aussi auprès des PME, des ETI et également du monde associatif.
01:55Donc on a un rôle finalement aujourd'hui qui est très large dans tout cet écosystème,
02:00qu'il soit de l'économie, j'allais dire, traditionnelle ou également de l'économie sociale et solidaire.
02:07Oui, parce qu'en fait, ces entreprises et entreprises dont vous parlez,
02:10en fait, elle est tenue aussi légalement à désigner un commissaire aux comptes pour l'accompagner ?
02:16Alors, il y a des seuils légaux.
02:18Si je les résume, il y a trois seuils qui s'appliquent aux sociétés commerciales.
02:23C'est 50 salariés, 5 millions de total bilan, 10 millions de chiffre d'affaires.
02:26Ça, c'est le seuil légal à partir duquel un commissaire aux comptes est nécessaire et prévu par la loi.
02:32Ce qui fait sens aussi parce que ce sont des entreprises qui commencent à avoir une certaine portée économique.
02:37Bien sûr.
02:38Et que donc, dans la fluidité des échanges, il est important que les partenaires de ces entreprises
02:43puissent s'appuyer sur des données qui soient certifiées par un tiers indépendant.
02:47Il n'empêche qu'en dessous de ces seuils,
02:50beaucoup de PME ont recours également à des commissaires aux comptes
02:53parce que, pour leurs mêmes besoins, ces besoins de relations d'affaires,
02:57elles préfèrent avoir un garant sur la publication de leurs comptes.
03:01C'est beaucoup le cas, en fait.
03:03C'est ces ETI, PME qui se tournent vers un commissaire aux comptes sans en être obligés, également.
03:09Il y en a effectivement de plus en plus.
03:12Lorsque les seuils ont été révisés à la hausse, en fait, on a gardé un peu plus de 50%
03:17des mandats
03:17qui étaient la fameuse loi Pacte, et puis avec une dernière révision il y a deux ans, effectivement.
03:23Mais beaucoup d'entreprises ont fait le choix de garder leurs commissaires aux comptes.
03:26Et on voit aujourd'hui que ce nombre continue à progresser
03:28parce que, justement, elles voient bien l'intérêt d'avoir un tiers indépendant à leur côté
03:32dans la conduite de leurs affaires.
03:34Et l'intérêt, mais derrière cette obligation, il y a donc une responsabilité de la part du commissaire aux comptes.
03:40La responsabilité sur les comptes, par exemple, est la même que le dirigeant.
03:45C'est une responsabilité pénale qui est très engageante
03:49et qui fait effectivement que cette profession se doit et doit à ses clients,
03:55doit à la société d'une manière générale, de fournir une opinion de qualité
04:00qui est régie par des normes, d'exercice professionnel,
04:03et puis surtout par une déontologie.
04:04Ça, je pense que c'est l'élément presque le plus important dans la réalisation de notre métier.
04:10Notre déontologie, notre indépendance,
04:12ce sont des caractéristiques qui font la qualité aussi de cette certification.
04:16Comment est-ce qu'elle est protégée, cette indépendance dont vous parlez, justement ?
04:20Est-ce que c'est l'entreprise qui rémunère le commissaire aux comptes avec qui elle travaille ?
04:25Comment ça se passe ?
04:25Pour bien sûr le mettre dans un cadre qui soit la plus droite possible ?
04:30Oui, c'est l'entreprise qui rémunère le commissaire aux comptes.
04:33Ça, simplement parce que nous sommes délégataires finalement d'une mission de service public.
04:37Quelque part sur cette certification, ça aurait pu être l'État, la Cour des comptes,
04:40qui aurait pu se charger de la certification des entreprises.
04:42L'État a fait un choix en 1969 très différent.
04:46Donc c'est l'entreprise, il appartient à celui qui bénéficie finalement de ces services,
04:50de rémunérer les services que nous fournissons.
04:53Mais tout cela est très encadré encore une fois par cette déontologie
04:55qui nous interdit de fournir un certain nombre de prestations aux clients que nous auditons
05:00pour en garantir justement l'indépendance de l'opinion que nous émettons.
05:03Et puis nous avons un régulateur qui vérifie, qui surveille le bon exercice de nos missions.
05:08Donc le commissaire aux comptes est aux premières loges, j'imagine,
05:11de la santé économique des entreprises qu'il voit quotidiennement.
05:15Est-ce que vous percevez une dégradation de leur santé financière
05:21ou du moins quelles seraient leurs premières difficultés en ce moment ?
05:24En ce moment, c'est très variable d'un secteur à l'autre.
05:27Parce qu'il y a des secteurs, effectivement, compte tenu de leur répartition géographique,
05:30de la nature même, du secteur d'activité, qui souffrent beaucoup plus que d'autres.
05:35Le rôle du commissaire aux comptes, effectivement, est d'être un tiers de confiance auprès de l'entreprise,
05:40ce qui veut dire qu'on a un rôle permanent d'accompagnement, de veille, de conseil.
05:45On n'est pas, encore une fois, pour ces raisons d'indépendance que j'évoquais tout à l'heure,
05:49en capacité de mettre en œuvre certains dispositifs.
05:53Mais on est dans un rôle de conseil, effectivement, pour alerter le chef d'entreprise,
05:57pour le guider à travers l'évolution des réglementations,
06:01pour l'alerter, effectivement, sur des dérives que l'on peut constater dans sa comptabilité,
06:06sur des points de faiblesse aussi dans son organisation,
06:09notamment son contrôle interne, qui est un élément absolument indispensable à la bonne qualité des comptes.
06:15Oui, justement. Alors, cette année, en plus, on est à peu près à 71 000 défaillances d'entreprise sur 12
06:21mois.
06:21C'est des niveaux qui sont historiques.
06:23Le rôle du commissaire aux comptes dans tout ça, c'est justement de pouvoir mettre des signaux d'alerte
06:28et mettre des signaux d'alerte auprès des entreprises ?
06:30Alors, je rappelle simplement sur ce chiffre, effectivement, qui circule,
06:33qu'on a à peu près autant de création, aujourd'hui, quand même, que l'on a de destruction.
06:36Ça, c'est important de le garder en tête. Deuxièmement, ces entreprises, effectivement, qui sont en défaut,
06:43beaucoup n'ont pas de commissaire aux comptes. Ce sont pour beaucoup des TPE, PME.
06:46Nous, on échange beaucoup avec les tribunaux de commerce, justement, pour s'assurer que l'on continue à regarder les
06:52bons signaux,
06:53parce que les signaux aussi évoluent dans le temps.
06:55Mais ce qu'on voit, c'est que dans les tribunaux de commerce,
06:5695% des sociétés qui passent devant la barre du tribunal de commerce sont des sociétés sans commissaire aux comptes.
07:01Pour autant, même dans les entreprises plus grandes et plus structurées,
07:05c'est, je vais dire, normal en termes de chiffres, puisque nous intervenons plutôt sur des entreprises déjà d'une
07:09certaine taille,
07:10donc avec une certaine assise financière.
07:12Nous avons un rôle particulier sur la prévention.
07:14Nous sommes dotés d'un pouvoir d'alerte qui est formalisé dans le code de commerce,
07:20qui nous permet très tôt, dès que nous avons des signaux qui nous laissent à penser que l'entreprise risque
07:25d'aller dans le mur,
07:27d'alerter le dirigeant, qui peut être le désenguidon et ne pas forcément avoir conscience de ces signaux,
07:33de nous assurer aussi auprès des actionnaires qu'ils sont bien informés de ces enjeux,
07:38et puis de veiller à ce que le dirigeant, il remédie par un certain nombre d'actions,
07:43et le cas échéant, si ça ne va malheureusement pas dans la bonne direction,
07:46on peut à ce moment-là l'amener à se présenter devant le président du tribunal des commerces.
07:50Et du côté des commissaires aux comptes, qui eux-mêmes sont en fait entrepreneurs,
07:54ils ont leur cabinet, est-ce qu'ils sont dépendants de cette situation économique des entreprises ?
07:59Est-ce que ça les touche directement, finalement ?
08:01Alors, la profession, bien entendu, on perd des clients, parce que certains mettent la clé sous la porte,
08:07ce sont des choses qui arrivent.
08:08J'allais dire que sur le type, la typologie d'entreprise sur lesquelles on intervient,
08:12ce n'est quand même pas le plus courant.
08:14Après, bien évidemment, il y a toujours de la vie dans une entreprise,
08:19qu'elle soit en croissance ou en décroissance,
08:21et là, le commissaire aux comptes a finalement un rôle permanent,
08:23qui est renforcé en plus par la durée de son mandat,
08:25qui fait qu'on a une vision, nous, très à long terme.
08:28Et combien de temps ?
08:29Qu'est-ce que 6 ans ?
08:29Ah oui, 6 ans.
08:306 ans, qui nous permet justement d'avoir ce recul et cette vision à long terme
08:34sur les entreprises et leur vie.
08:36Et du coup, on est en capacité de toujours les accompagner.
08:38Après, évidemment, on est touché comme les autres par les sous-brosseaux économiques
08:44qui concernent nos clients.
08:45Et avec la directive CSRD, puis la directive Omnibus 1,
08:50est-ce qu'il y a des évolutions réglementaires qui fragilisent,
08:53ou au contraire, qui rendent le rôle du commissaire aux comptes
08:56encore plus indispensable qu'il ne l'est au sein de l'entreprise ?
09:00Le rôle du commissaire aux comptes, et je vais aller droit au but,
09:05est d'autant plus indispensable, justement,
09:06qu'il y a eu tous ces sous-brosseaux réglementaires.
09:11Il est clair que la durabilité était, pour nous,
09:15une perspective aussi d'enrichissement de nos missions.
09:18Mais au-delà de ça, et je veux mettre un terme à des bruits
09:22qui ont pu courir sur le fait qu'on voyait que notre business,
09:26et ce n'est pas du tout le cas,
09:26ce qui nous intéresse, c'est vraiment, encore une fois,
09:29de mettre les entreprises en situation de réussite
09:30face à un enjeu qui est absolument primordial pour elles.
09:33Ce qu'on voit aujourd'hui, c'est que malgré les reculades,
09:36la réalité de terrain, et notamment pour les PME,
09:39et que même s'il n'y a plus d'obligations réglementaires
09:42qui s'imposent à elles,
09:44l'obligation, elle revient par d'autres biais,
09:46notamment leurs financeurs, leurs banques,
09:48les fonds de private equity,
09:49qui cherchent à rentrer aussi dans un certain nombre d'entreprises,
09:52qui sont toutes et toutes demandeurs
09:56d'informations en matière de durabilité,
09:58parce qu'il y a quelque chose qui est bien compris de tous,
10:00c'est qu'aujourd'hui, ces critères de durabilité
10:03font la différence entre une entreprise pérenne
10:05et une entreprise qui ne le sera pas.
10:07Et là, le commissaire aux comptes reprend tout son rôle,
10:10puisque quelque part, cette information,
10:12à un moment, il est de bon ton,
10:13qu'elle a été révisée, revue par quelqu'un,
10:16il n'y a pas mieux placé que le commissaire aux comptes,
10:18qui connaît très bien l'entreprise,
10:19qui connaît son fonctionnement,
10:21qui connaît ses enjeux stratégiques
10:22pour émettre un avis sur ces données
10:27qui sont publiées d'une manière ou d'une autre.
10:29L'autre chantier dont on a souvent parlé,
10:32c'est bien sûr la facturation électronique
10:34et plus largement la digitalisation
10:36de tout ce qui est comptable,
10:37des processus comptables.
10:38Est-ce que c'est une aide en plus
10:41ou vous le voyez aussi comme un processus
10:43en plus de substitution de l'apport du commissaire aux comptes ?
10:47L'évolution technologique, elle nous a toujours apporté.
10:52Moi, j'ai commencé en faisant de l'audit sur papier
10:54avec un crayon et un bloc-notes.
10:57Quand je dis ça, mes jeunes collaborateurs,
10:59ils ont du mal à le croire,
11:00mais la révolution digitale,
11:03elle n'a pas commencé aujourd'hui.
11:04C'est quelque chose que nous avons toujours accompagné
11:06au sein de la profession et de l'institution notamment,
11:09qui est clairement une aide,
11:10une aide à faire mieux notre travail,
11:12une aide à aller plus en profondeur dans les analyses,
11:14une aide à aller plus vite aussi
11:17sur la production de nos opinions
11:20et le numérique, la facture électronique
11:22qui est très français comme sujet,
11:25mais effectivement, nous le voyons plutôt
11:27de manière bénéfique.
11:29L'IA est un autre enjeu pour nous,
11:32ça va très vite.
11:33Il y a encore l'autre sujet de l'IA
11:35et vous pouvez l'utiliser en interne ?
11:37Ce qu'on peut utiliser en interne
11:39avec un certain nombre de précautions
11:40parce que l'IA, d'abord, représente un coût.
11:43Il ne faut pas l'oublier
11:43et puis pose deux enjeux stratégiques.
11:46Le premier, c'est que c'est la protection de la donnée.
11:53Ça, c'est vraiment au cœur de nos préoccupations aujourd'hui
11:55parce que nous collectons beaucoup de données de nos clients
11:58et quelque part, avec les outils numériques d'aujourd'hui,
12:00on peut en collecter encore beaucoup plus qu'avant
12:02pour aller, comme je le disais tout à l'heure,
12:04plus loin dans un certain nombre d'analyses.
12:05Et puis, il y a un enjeu de souveraineté.
12:07Un enjeu de souveraineté parce qu'aujourd'hui,
12:10les IA qu'on utilise,
12:11ce sont des IA américaines pour l'essentiel,
12:14là, clairement, au transfert de la valeur aussi
12:16outre-Atlantique.
12:17C'est quelque chose qui doit nous faire réfléchir.
12:21Mais pour autant, l'IA est un outil
12:22dont on ne doit pas avoir peur.
12:24Et nous, au niveau de l'institution,
12:25on a lancé énormément de chantiers,
12:27justement, pour s'accaparer ces technologies
12:28avec toutes les précautions nécessaires
12:32au point d'attention que je mentionnais précédemment.
12:33Il nous reste une minute, l'avenir du métier.
12:36Si vous deviez un petit peu décrire le métier
12:38d'ici 5 ou 10 ans, vous le verrez comment ?
12:40L'avenir du métier, je le vois brillant.
12:43Brillant, mais parce que, encore une fois,
12:45nous sommes dans un monde de défiance.
12:46Et la confiance, on le voit tous les jours,
12:49est quelque chose dont on a de plus en plus besoin.
12:51Et moi, j'ai participé à cette tombe
12:53de commissions d'enquête parlementaires cette année.
12:55Le mou, finalement, qui a caractérisé notre profession,
12:58et ce qui fait sa valeur, c'est son indépendance.
13:00Pour les uns, l'indépendance vis-à-vis des chefs d'entreprise.
13:03Pour les autres, l'indépendance vis-à-vis de l'État.
13:05Mais c'est cette qualité-là qui fait
13:07qu'on a besoin de nous plus que jamais.
13:09Merci beaucoup, Philippe Vincent.
13:11Je rappelle que vous êtes président
13:12de la Compagnie Nationale des Commissaires au Compte.
13:14Merci beaucoup d'avoir été avec nous.
13:16Et tout de suite, on passe à notre seconde parole de dirigeant.