00:00Avec Stéphane Bouchna, PDG d'Euronext. Bonjour, merci d'être avec nous ce matin.
00:04La place de Paris est à la traîne de ses voisins européens et américains.
00:07Comment vous l'expliquez alors que les tensions sont mondiales ?
00:11Je ne suis pas sûr qu'on puisse dire que la place de Paris est à la traîne.
00:14Et quand vous dites à la traîne, vous faites référence sans doute à l'indice CAC 40,
00:18dont vous considérez qu'il progresse un peu moins depuis le début de l'année que les valeurs...
00:24Vous savez, les indices américains sont très largement influencés par 7 ou 8 ou 9 entreprises mondiales
00:32qui ont une capacité de faire des prix et de collecter de l'argent
00:37parce qu'elles vendent des licences au reste de la planète.
00:39L'Europe envoie chaque année 260 milliards d'euros dans l'ensemble des licences
00:45que nous payons pour nos téléphones mobiles, pour nos systèmes d'exploitation, pour nos moteurs de recherche.
00:52Donc vous avez des entreprises aux Etats-Unis qui ont une caractéristique spécifique,
00:57c'est qu'elles collectent une sorte d'impôt, une sorte de taxe sur le reste de la planète.
01:02Elles tirent les indices en fonction de la perspective de l'intelligence artificielle notamment.
01:08À l'inverse, est-ce qu'en France, on n'est pas un peu plombé par quelques grandes valeurs mondialisées,
01:14et je pense notamment au luxe ?
01:15Non, je ne pense pas...
01:16Qui quand même pèse beaucoup dans l'indice.
01:17Oui, si vous parlez de l'indice français, effectivement, il y a une forte présence du luxe.
01:22Si vous parlez des indices européens, c'est moins le cas.
01:25Et je crois que surtout, il faut comprendre que la plupart des entreprises cotées françaises
01:33ont une performance qui est remarquable, notamment parce qu'elles sont diversifiées et mondialisées.
01:40La vraie question qu'il faut se poser, ce n'est pas s'il y a un écart de performance
01:43entre l'indice français
01:46ou les indices européens et les indices américains.
01:48La vraie question fondamentale, c'est est-ce qu'il y a un écart entre la performance des indices français
01:52et européens
01:53et l'évolution de l'économie, du reste de l'économie qui n'est pas cotée ?
01:57La vraie source d'inquiétude, ça ne doit pas être l'écart entre les indices.
02:02La vraie source d'inquiétude, c'est l'écart entre les grandes entreprises globales
02:05qui performent plutôt bien, qui publient des résultats plutôt excellents
02:09et puis des entreprises de taille intermédiaire ou des PME
02:13qui, elles, rencontrent des difficultés qui sont liées d'abord au prix d'énergie.
02:19Est-ce que les marchés français jouent là le rôle de lanceurs d'alerte
02:22et notamment sur la dette française ?
02:24Oui, alors le marché de la dette est quelque chose de très différent.
02:29Aujourd'hui, le vrai point d'alerte de prendre attention, c'est la dette souveraine.
02:33Le prix auquel l'État emprunte.
02:36Aujourd'hui, vendredi soir, l'État, la République française,
02:40empruntait à 10 ans à 4,45%.
02:43C'est très considérable.
02:45C'est très considérable parce que, comme vous le savez,
02:47les échéances de notre dette sont en moyenne de 8 ans, 8 ans et demi, 9 ans.
02:52Ça veut dire qu'on doit refinancer maintenant, chaque année,
02:57des échéances qui ont été souscrites à une époque
02:59où les taux étaient à 0, 1 ou 2%.
03:02Donc, les taux d'intérêt de notre dette augmentent
03:05à un moment où notre stock de dette, qui est très important,
03:09augmente également à cause de nos déficits.
03:11Donc, ça vous inquiète pour l'évolution des marchés actions ?
03:14Bien sûr, parce que, si vous voulez,
03:17à un moment, quand vous avez les taux directeurs des banques centrales
03:20qui augmentent à cause de l'inflation,
03:23quand vous avez les taux d'intérêt applicables à la dette souveraine américaine
03:29qui augmentent également et qui, autrefois, était le sans risque mondial.
03:33Quand vous avez les gens dont on parlait il y a quelques minutes,
03:36les fameux hyperscalers qui investissent beaucoup
03:38dans l'intelligence artificielle et qui empruntent avec des rendements élevés.
03:43Vous avez une concurrence des gros émetteurs
03:48qui font qu'il y a une tendance lourde à l'augmentation des taux.
03:52Effectivement, cette augmentation des taux va finir par peser
03:55sur le bilan de ceux qui sont très endettés.
03:58Et donc, la rentabilité peut être affaiblie et affectée.
04:03Et indépendamment de la rotation classique entre la dette et les actions,
04:08vous pouvez avoir une pression sur la performance des entreprises
04:10et donc, de manière très profonde, de ralentissement de la croissance.
04:13Une crise du financement des entreprises ?
04:16Non, on n'en est pas là. On n'est pas dans une crise de financement.
04:18On est juste dans un système où il va y avoir, pour le coup,
04:21un véritable ruissellement de l'augmentation des taux
04:24dans l'ensemble des entreprises.
04:26Et donc, cette tension sur les marchés obligataires, elle vous inquiète ?
04:29Elle ne m'inquiète pas.
04:30Elle ne m'inquiète pas.
04:31Les marchés obligataires vont rester liquides.
04:32Mais le coût de la dette va augmenter pour tout le monde.
04:36Vous savez, en France, on a cette caractéristique très particulière
04:39qui trouble un peu notre jugement.
04:42Les ménages, quand ils empruntent pour acheter leur logement,
04:44lorsqu'ils le peuvent, à peu près un ménage sur deux
04:47et propriétaire de son logement, on emprunte à taux fixe.
04:50C'est très exceptionnel.
04:51Dans le reste de l'Europe, on emprunte à taux variable.
04:53Dans le reste de l'Europe, quand les taux augmentent,
04:55vos mensualités pour rembourser votre logement augmentent.
04:58En France, quand les taux augmentent, c'est le problème de la banque
05:01puisque vous avez emprunté à taux fixe.
05:03Et donc, les ménages sont assez abrités de l'augmentation des taux d'intérêt
05:08parce qu'ils empruntent leur logement à taux fixe.
05:09Mais la réalité pour les entreprises est très différente.
05:12Et donc, il va y avoir un ruissellement de l'augmentation des taux d'intérêt
05:17vers le bilan des entreprises.
05:20Et évidemment, celles qui sont très endettées vont subir cette augmentation
05:24des taux dans leurs charges de manière plus importante
05:27que celles qui sont moins endettées.
05:29Et parmi les organisations les plus endettées du pays,
05:32il y a la République qui, elle, est dans un état objectif de sur-endettement.
05:36On file vers les 100 milliards prochainement de charges de la dette.
05:40Jusqu'où le baril de pétrole peut-il entraîner, selon vous,
05:43une crise du pouvoir d'achat, un ralentissement économique
05:46et peut-être faire dérailler les marchés ?
05:47Je ne sais pas.
05:48Je ne pense pas qu'on parle de dérailler les marchés.
05:50On peut avoir un prix des hydrocarbures
05:53qui, simplement, a un impact direct et significatif
05:57sur un certain nombre de secteurs qui sont les plus exposés
05:59et a un impact sur une forme de ralentissement de la consommation.
06:04Mais je crois que c'est vraiment une très mauvaise nouvelle
06:07dans un contexte où la croissance, de toute façon,
06:09indépendamment du prix des hydrocarbures, n'était pas très dynamique.
06:12De toute façon, l'été prochain, nous devrons,
06:16après les élections présidentielles et après les élections législatives,
06:20nous n'échapperons pas à une forme de redressement
06:25qui sera difficile, dans laquelle il faudra nécessairement
06:29stimuler la croissance en augmentant la compétitivité,
06:31en augmentant la quantité de travail,
06:33nécessairement réduire la dépense publique
06:35et probablement, inévitablement,
06:37augmenter certains prélèvements comme la TVA et la CSG.
06:41Vous avez vu que plusieurs sociétés ont décidé de s'introduire à New York,
06:43je pense notamment à Pascal.
06:45Est-ce que c'est parce qu'ils sont mieux valorisés là-bas
06:48qu'il y a plus d'investisseurs ?
06:50Et est-ce que finalement, on a perdu la bataille face aux Américains ?
06:53Non, je ne crois pas qu'on peut le formuler comme ça.
06:56Je ne crois pas du tout qu'on peut le formuler comme ça.
06:58Pascal a eu l'opportunité de fusionner avec ce qu'on appelle un SPAC,
07:03peu importe le détail, mais un véhicule coté préexistant
07:06et donc d'entrer en bourse sans passer par la case
07:10du long processus d'explication de son projet
07:13à une communauté d'investisseurs nouveaux.
07:16Mais ils ont clairement indiqué leur volonté
07:18d'organiser une cotation également à Paris
07:21et il n'y a pas d'ambiguïté là-dessus.
07:22Donc je pense que c'est cette société qui a besoin
07:25de lever beaucoup d'argent, un peu comme la biotechnologie,
07:28le secteur qui ressemble le plus à l'informatique quantique,
07:30c'est la biotech.
07:31Et comme la biotech qui est très présente aux Etats-Unis,
07:36on progresse dans un sens où il y aura une cotation à Paris
07:40et une cotation aux US.
07:41Alors il y a une prochaine cotation, c'est date qui est prévue
07:44à la fin du mois de septembre.
07:46Est-ce qu'il y en a d'autres qui sont annoncés ?
07:47Oui, il y a plusieurs entreprises qui communiquent là-dessus,
07:50mais vous savez que KNDS a clairement indiqué,
07:55avant l'été, son intention de reprendre le processus de cotation.
07:58Voilà, parce qu'ils ont repoussé leur introduction.
07:59Oui, ils ont repoussé parce qu'il y avait eu une...
08:01Fabrique les canons César à l'échelle Léopard.
08:02Voilà, donc je pense que cette entreprise absolument magnifique,
08:06un grand succès franco-allemand,
08:08avec des charles Léopards d'un côté et les canons César de l'autre
08:10pour dire les choses simplement,
08:11parce que c'est beaucoup plus que ça qu'à NDS.
08:13Cette magnifique entreprise franco-allemande
08:15va entrer sur les marchés le moment revenu.
08:17Vous avez suivi les déclarations inquiétantes des patrons de l'IA
08:20ce week-end qui appellent à ralentir
08:22pour éviter une forte destruction de valeur.
08:25Est-ce que ça peut freiner les introductions en bourse ?
08:27On a vu qu'OpenEye a décidé de décaler, sans doute à 2027, la sienne.
08:32Oui, vous savez, le calendrier, la décision d'entrer en bourse,
08:35elle dépend d'un nombre de facteurs très importants.
08:38Je ne crois pas qu'il faut résumer à cette seule incertitude du moment
08:43sur est-ce qu'on est entré dans une IA incontrôlé ou pas,
08:46la décision d'entrer ou pas entrer en bourse.
08:48Face à la même réalité, vous avez OpenEye qui dit
08:51je repousse mon introduction en bourse
08:52et vous avez Anthropik qui dit
08:54je ne remets pas en creuse mon introduction en bourse.
08:56Il y a un problème d'accès au marché des entreprises
09:00qui sont dans des situations différentes
09:01et ça c'est difficile de résumer ça uniquement
09:05au buzz de la semaine dernière sur
09:07l'IA va-t-elle évoluer dans un environnement incontrôlé ?
09:10Et puis il y a ce sujet de contrôle de l'IA
09:13sur lequel il faut se faire une opinion.
09:15Est-ce qu'on est rentré dans un monde complètement nouveau,
09:20complètement imprévisible
09:21ou est-ce qu'on est dans quelque chose qui ressemble à la discussion
09:25des années 40, 50, 60 sur la fission nucléaire ?
09:29Vous avez l'impression que c'est une bulle l'IA ?
09:35La transformation de nos processus de production à travers l'intelligence artificielle,
09:40ça n'est pas une bulle.
09:41La valorisation de certaines entreprises, de mon point de vue, ça l'est.
09:47Tout simplement parce que chaque fois qu'il y a une grande transformation technologique,
09:51il y a une opportunité, mais il y a plus d'acteurs qui poursuivent cette opportunité
09:57que cette opportunité elle-même.
09:59Aujourd'hui, vous avez une masse d'investissements qui se déversent
10:02vers les projets d'intelligence artificielle.
10:06Les conditions de rentabilité de ces projets ne sont pas claires à ce stade
10:10et vous avez une économie réelle qui n'est pas encore disloquée,
10:16qui n'est pas encore perturbée de manière massive par l'arrivée de l'IA.
10:21Donc les valorisations vont devoir s'ajuster.
10:23Soit l'économie réelle actuelle est trop valorisée,
10:26soit l'IA est trop valorisée,
10:27soit le prix auquel les acteurs de l'IA vendent leurs projets sont insuffisants.
10:34Mais il va y avoir une évolution de la chaîne de valeur qui est indiscutable.
10:38Merci Stéphane Bouchenet d'avoir été avec nous ce matin.
10:40Une interview à retrouver en podcast et en replay sur l'application BFM Business.
Commentaires