00:00Il est 8h15, vous écoutez Radio Classique et voici maintenant l'invité de la matinale.
00:04Grand serviteur de l'État, ancien directeur du Trésor, ancien secrétaire général de la présidence de la République.
00:09Il vient d'être nommé gouverneur de la Banque de France.
00:12Avec lui, nous allons évoquer la résilience des entreprises françaises face à la canicule,
00:17leur capacité d'adaptation à l'incertitude.
00:20Et puis nous demanderons au nouveau gouverneur ce que signifie diriger la Banque de France dans un pays
00:24qui entre dans les turbulences d'une campagne présidentielle.
00:33Emmanuel Moulin, bonjour.
00:35Bonjour David Abicard.
00:36Merci de venir parler aux auditeurs de Radio Classique.
00:39Une première question triviale et en même temps elle a son importance dans le cœur de beaucoup de Français.
00:44Est-ce qu'une victoire de l'équipe de France à la Coupe du monde de football aurait des effets
00:49positifs sur l'économie ?
00:50Alors d'abord, il faut rester prudent parce qu'il reste deux matchs.
00:54Et donc comme en politique monétaire, on décide réunion par réunion et là il faut attendre match par match.
00:59Et donc je pense qu'il faut rester prudent sur la suite.
01:03Mais c'est déjà un formidable parcours que fait l'équipe de France.
01:08Alors ça n'a pas beaucoup d'impact en réalité.
01:11On peut avoir un rebond de la consommation en téléviseur mais ils sont souvent importés.
01:16On peut avoir un petit rebond aussi de la consommation dans les restaurants ou les bars, les livraisons de pizzas.
01:21Mais en général, d'autres secteurs ont des perspectives moins positives.
01:27Et donc en général, ça n'a pas beaucoup d'impact économique.
01:31Ça peut être favorable à la confiance des consommateurs.
01:36Et de toute façon, c'est surtout un bel exploit sportif.
01:39Deux événements, Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, s'étaient attendus cette semaine.
01:43Le premier, c'était ce quart de finale, France-Maroc.
01:46Et puis le deuxième, c'était la note de conjoncture de la Banque de France
01:48qui est scrutée par tous les acteurs économiques, les commentateurs de l'économie.
01:53Elle vient de publier donc cette note de conjoncture.
01:56La Banque de France, le risque de récession s'éloigne.
01:59Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
02:01Alors, si vous me permettez, je vais faire un petit retour en arrière.
02:04On a publié des prévisions économiques au mois de juin
02:08qui étaient fondées sur des hypothèses que nous avions prises à la fin du mois de mai.
02:12Et donc avec un prix du pétrole qui était assez élevé, à 100 dollars le baril.
02:16Et nous n'avions pas à l'époque le cessez-le-feu qui a été annoncé le 15 juin.
02:20Et nous avions des remontées du mois de mai qui étaient assez négatives.
02:24Et donc nous avions une prévision de croissance pour le deuxième trimestre qui était à zéro.
02:29Aujourd'hui, on a d'abord le cessez-le-feu.
02:32On a une baisse du prix du pétrole.
02:34Et puis nous venons de publier notre enquête mensuelle de conjoncture.
02:37Qu'est-ce que c'est l'enquête mensuelle de conjoncture ?
02:39Nous interrogeons chaque mois 8500 chefs d'entreprise sur leur activité et les perspectives d'activité.
02:45Et les résultats que nous avons dans cette enquête de conjoncture sont assez positifs.
02:51Nous avons un rebond dans l'industrie,
02:54avec notamment certains secteurs qui sont portés,
02:57comme la défense, l'aéronautique, l'électronique, les centres de données.
03:05Et d'autres secteurs qui ont rebondi après un mois de mai qui avait été difficile.
03:09Parce qu'il y avait beaucoup de jours de congés, il y avait beaucoup de ponts.
03:12Et ça avait conduit à des fermetures plus longues que prévues.
03:16Notamment dans l'automobile et dans le textile habillement.
03:20Dans les services, nous avons aussi un rebond en juin par rapport au mois de mai.
03:25Notamment dans tout ce qui est industrie agroalimentaire.
03:29Nous avons eu, par exemple, de bonnes perspectives dans les boissons, les glaces.
03:34Évidemment, du fait de la canicule.
03:37Et puis, également un rebond dans le bâtiment et les travaux publics.
03:41Je resterai plus prudent parce que les carnets de commandes restent assez déprimés.
03:45Et donc, avec ces données que nous avons récoltées, nous anticipons une croissance au deuxième trimestre qui serait de 0
03:54,2 et non pas de 0.
03:55Donc, nous nous rapprochons de l'INSEE.
03:57Et donc, c'est un aléa positif sur la croissance annuelle de 2026.
04:03Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, invité de Radio Classique.
04:05Ça veut dire que s'il y a cette correction, ou en tout cas, ce regain léger de croissance,
04:14c'est lié évidemment à l'annonce de la paix dans le détroit d'Hormuz.
04:19Les hostilités ont repris.
04:21Est-ce que vous pensez que ça va avoir, à contrario, un effet inverse le mois prochain ?
04:24Alors, c'est vrai qu'il faut rester très plus grand.
04:26Parce qu'on est dans un environnement géopolitique qui est extrêmement volatile.
04:30Où les choses changent d'un jour à l'autre.
04:32Ce que nous constatons dans notre enquête de l'INSEE,
04:35c'est que l'indicateur d'incertitude, nous prenons ce que nous disent les chefs d'entreprise
04:42et puis nous regardons un peu ce que ça reflète comme incertitude de leur part,
04:46l'indicateur d'incertitude est retombé au niveau d'avant la guerre.
04:50Alors, je ne sais pas si c'est parce que les chefs d'entreprise ont plus confiance
04:54ou parce que finalement, ils s'habituent à cet environnement qui est extrêmement volatile.
04:59Emmanuel Moulin, est-ce que vous pensez que l'économie française est résiliente
05:02et que les chefs d'entreprise, qui ont essuyé pas mal du percute depuis plusieurs mois,
05:08je dirais même depuis plusieurs années, ont développé des capacités d'adaptation inédites,
05:15notamment dans ce fameux monde incertain ?
05:17Oui, je pense que l'économie française, elle est résiliente.
05:21Elle l'a montré à plusieurs reprises, dans le post-Covid, également pendant la période d'inflation.
05:30On voit que les entreprises savent s'adapter.
05:34Certains secteurs sont porteurs aussi dans l'environnement qui est le nôtre,
05:38l'aéronautique, la défense évidemment, et puis tout ce qui est lié à l'intelligence artificielle.
05:44Et pour cela, c'est un booster de croissance, moins élevé qu'aux Etats-Unis, mais il existe quand même.
05:50Et puis ce que nous avons constaté aussi, c'est que les entreprises se sont adaptées à la canicule.
05:54Et c'est vrai que nous avons eu deux épisodes de canicule au mois de juin.
05:59Les entreprises ont changé les horaires, elles se sont adaptées et elles ont pu continuer à produire,
06:05même si c'était en des conditions parfois dégradées, avec de la fatigue des collaborateurs.
06:10Mais elles ont pu continuer à produire et à augmenter leur production.
06:14Emmanuel Moula, gouverneur de la Banque de France, invité de Radio Classique.
06:18On va se projeter dans les semaines, les mois qui viennent, il va y avoir deux feuilletons en parallèle.
06:23Un feuilleton budgétaire qui promet d'être aussi compliqué que celui de l'année dernière,
06:28pour boucler un budget faute de majorité à l'Assemblée nationale.
06:31Et évidemment le feuilleton de l'élection présidentielle.
06:34Est-ce que vous êtes totalement indépendant de ces deux actualités-là à la Banque de France ?
06:40Est-ce que vous êtes dans un sanctuaire, une forteresse ignorante, indépendante de toutes les turbulences qui vont arriver ?
06:47Non, non, pas du tout. Nous sommes indépendants, mais nous ne vivons pas hors du monde.
06:52Et donc la discussion budgétaire, évidemment, elle a un impact sur la stabilité financière, sur la croissance et sur la
07:02confiance.
07:03Et donc pour nous c'est extrêmement important qu'il y ait un budget, qu'un budget soit voté et
07:08que ce soit un budget qui aussi permette le redressement des comptes.
07:12Parce que nous avons aujourd'hui un déficit de l'ordre de 5%.
07:16Il est beaucoup plus élevé que celui de nos voisins dans la zone euro.
07:20Nous faisons partie d'un collectif, d'une équipe.
07:22C'est comme l'équipe de France, c'est l'équipe de l'euro.
07:25Et donc nous ne pouvons pas considérer que nous pouvons avoir un déficit plus élevé que les autres.
07:29Et puis nous avons aussi une dette qui continue à augmenter.
07:33Et donc c'est important de réduire notre déficit parce que ça mange toutes nos marges de manœuvre.
07:37Nous avons une charge de la dette qui augmente.
07:40Si nous continuons comme cela, la charge de la dette atteindra 100 milliards en 2029.
07:46Et ça veut dire que c'est moins d'argent pour toutes les priorités que nous pouvons avoir en matière
07:50de politique économique et de politique d'avenir, notamment d'investissement.
07:53Et dans le monde dans lequel nous sommes, c'est important, c'est essentiel que nous puissions investir dans l
07:58'intelligence artificielle, la transition écologique et le quantique.
08:01Et quand vous parlez comme ça, vous vous considérez comme un lanceur d'alerte.
08:04Certes, vous êtes le gouverneur de la Banque de France, mais j'ai cette question en tête.
08:08C'est la question de l'indépendance.
08:11Vous êtes le gardien d'une certaine orthodoxie économique.
08:15Mais de quoi êtes-vous indépendant ?
08:18Alors, nous sommes indépendants du pouvoir politique.
08:22Nous ne recevons pas d'instructions dans nos décisions de politique monétaire.
08:26Nous avons un mandat qui est de lutter contre l'inflation.
08:28Donc c'est dans ce cadre-là que nous sommes indépendants.
08:30Mais nous participons au débat public, notamment sur les sujets qui sont liés à notre mandat, au mandat de lutte
08:37contre l'inflation.
08:38Et donc, l'inflation, ça dépend aussi de la croissance potentielle.
08:41Et donc, c'est en cela que nous sommes indépendants.
08:45Mais nous avons une voix, également.
08:47Et nous pouvons parler et expliquer quels sont les sujets importants qui structurent l'économie française.
08:54Une campagne présidentielle, c'est l'occasion de parler d'économie, de redressement, de financement des services publics, j'en
09:01passe et des meilleurs.
09:02On entend aussi beaucoup d'âneries sur le plan économique.
09:05Est-ce que vous serez tenté de corriger ces âneries durant la campagne présidentielle ?
09:10Alors, nous, nous respectons évidemment le débat démocratique.
09:15Nous ne nous immissons pas dans le débat démocratique.
09:18Mais il y a des choses qui sont des faits et qu'on peut rappeler.
09:21Le fait que nous sommes dans la zone euro, qu'il y a des traités, que la politique monétaire est
09:27indépendante.
09:28Et puis, il y a des invariants, je veux dire, il y a des grandes tendances auxquelles nous sommes confrontés,
09:34comme l'ensemble des pays.
09:35Et qu'on ne peut pas ignorer, en particulier le vieillissement de la population et son impact sur nos finances
09:41publiques et sur notre modèle social.
09:42La transition écologique est un élément important et on le voit tous les jours, l'impact que ça peut avoir
09:47sur les entreprises et sur nos concitoyens.
09:50Et puis, l'autonomie stratégique, c'est ça qui est important.
09:53C'est aussi notre indépendance, pas seulement l'indépendance de la Banque de France, mais l'indépendance de l'Europe.
09:58Inversement, j'ai dit les âneries économiques prononcées pendant une campagne présidentielle.
10:03Il peut y avoir aussi d'excellentes idées pendant une campagne présidentielle.
10:06Est-ce que vous pouvez, en tant que gouverneur totalement indépendant du politique, être influencé par de bonnes idées formulées
10:12par les candidats pendant la campagne présidentielle ?
10:15Ça vous fait marrer ?
10:16Non, ce que je veux dire, c'est que nous, nous écoutons le débat, nous respectons le débat et nous
10:22ne nous mettons pas à la place des candidats ou des hommes politiques.
10:25Mais il y a des choses qu'on peut relever et notamment des exemples étrangers.
10:29Je regarde ce qui se passe en Allemagne, on a un consensus entre les socialistes et la droite sur le
10:36fait de faire une réforme des retraites.
10:37Et ça, c'est important parce que c'est faire face aussi au vieillissement de la population en Allemagne et
10:43que nous vivons également en France.
10:45Et puis, parfois, on a une petite tendance en France à aller chercher de l'argent magique, se dire qu
10:50'il y aura une solution, la BCE pourra annuler notre dette, etc.
10:53Là, effectivement, nous pouvons dire que c'est peu probable et ça n'est surtout pas souhaitable.
10:58Un Thierry Breton qui dit qu'il faudrait imposer une règle d'or en France, est-ce que c'est
11:02une bonne idée ?
11:02C'est une idée intéressante, mais c'est évidemment aux politiques de se prononcer là-dessus.
11:09Emmanuel Moulin, une dernière question. Vous avez ce qu'on appelle un parcours exemplaire.
11:13Vous êtes ce qu'on appelle un grand serviteur de l'État, directeur de cabinet de Bruno Le Maire, notamment
11:18durant la crise des Gilets jaunes, directeur du Trésor, secrétaire général de l'Élysée.
11:22Et à longueur de discours, les syndicats, les politiques expliquent que notre fonction publique est en crise, que les services
11:27publics sont en crise, que les fonctionnaires ont le blues.
11:30Avez-vous le sentiment que l'État est malade ?
11:33Non, je ne pense pas que l'État soit malade. Moi, j'ai toujours été très fier d'être un
11:38haut fonctionnaire.
11:39J'ai travaillé avec des personnes extrêmement engagées, désintéressées, des gens qui étaient travailleurs, qui ne comptaient pas leurs heures.
11:48C'est vrai que... Et puis, nous pouvons être fiers de nos services publics quand on regarde autour de nous.
11:51On peut être fiers aussi de nos services publics, de l'hôpital, même s'il connaît des difficultés, de l
11:58'école, etc.
11:59Nous pouvons être fiers. Mais je pense que le problème qu'on a en France, c'est qu'on y
12:03consacre beaucoup d'argent et on peut s'interroger sur l'efficacité de notre dépense.
12:08Est-ce qu'on pourrait faire mieux ? Avec moins.
12:10C'est certainement possible parce que l'efficacité de la dépense, elle doit être évaluée.
12:16Et aujourd'hui, on met peut-être beaucoup d'argent pour un résultat qui n'est pas à la hauteur
12:21des enjeux.
12:22Un dernier mot, Emmanuel Moulin. Certains ont dit, quand vous avez été nommé à la Banque de France, Emmanuel Macron
12:26place un homme à lui.
12:28Vous sentez-vous être un homme d'Emmanuel Macron ?
12:30Non. Enfin, j'ai travaillé avec le président de la République, pour lequel j'ai beaucoup de respect.
12:36Mais j'ai ma vie, j'ai eu une carrière avant lui, j'aurai une carrière après lui.
12:39Donc, je suis lié par des années que nous avons passées ensemble, mais j'ai une vie à moi.
12:47Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, pour la première fois au micro de Radio Classique.
12:51Merci, monsieur le gouverneur.
12:52Bonne route à suivre le rappel des titres, la revue de presse d'Hervé Gatégnaud.
12:56Et nos esprits libres du vendredi.
12:57Jean-Marie Colombani, Géraldine Wessner, vous écoutez Radio Classique, vous êtes de plus en plus nombreux à le faire.
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