00:00Il est 8h09 sur BFM Business. On est donc depuis Aix-en-Provence pour ces rencontres économiques
00:05dont le thème est « Naviguer dans un monde sans repères ».
00:08Et d'être invité, c'est Isabelle Mathéos-Hilago. Bonjour, vous êtes chef économiste de BNP Paribas.
00:14Quand on parle de monde sans repères, on va regarder ensemble où on est l'économie britannique.
00:19Là, c'est particulièrement parlant. On a un changement de Premier ministre avec un nouveau Premier ministre qui va arriver
00:24à l'été.
00:25On a une économie qui, quand même, depuis le Brexit, a eu beaucoup de difficultés.
00:29Mais on a quand même une société britannique qui continue de plébisciter Nigel Farage ou des profils comme ça.
00:34Quand vous, vous regardez l'économie britannique, après 10 ans de Brexit aujourd'hui, vous vous dites « Il n
00:39'aurait jamais dû faire ça ? »
00:41Alors, très franchement, d'abord, bonjour. Ça, je me le suis dit depuis le départ.
00:47Je crois que d'un point de vue purement économique, c'était clair que ça n'allait pas être un
00:51grand succès.
00:52Je crois que malheureusement, une majorité de la population avait cru dans les espoirs de lendemain radieux qui lui étaient
00:59vendus.
01:00Et naturellement, ces espoirs ont été déçus.
01:03Et du coup, la population se dit « Les dirigeants politiques qui se sont succédés, du Parti conservateur d'abord,
01:10du Parti travailliste ensuite,
01:12n'ont pas tenu les promesses qui nous avaient été faites par d'autres. »
01:16Ce n'est pas grave. Du coup, on n'est pas heureux. Et voilà, c'est vrai qu'il y
01:19a du coup beaucoup d'appétence pour aller voir un parti qui n'a pas encore été essayé.
01:24Et quand on regarde aujourd'hui les indicateurs économiques, dans quel état est l'économie britannique ?
01:28Écoutez, en réalité, je crois qu'il ne faut pas non plus dramatiser.
01:32C'est vrai que l'économie britannique a moins bien performé qu'avant le Brexit.
01:37C'est vrai qu'elle a aussi, à différents égards, sous-performé l'économie de la zone euro, notamment en
01:43termes de gains de productivité, en termes de croissance des exportations, par exemple.
01:47Mais si on compare, par exemple, à la France, en réalité, les choses ne sont pas si différentes que ça.
01:54La trajectoire de la dette publique a été comparable à celle de la France, la trajectoire de la productivité aussi.
01:59Donc c'est vrai que ça a été une sous-performance par rapport aux attentes qui ont été créées et
02:04une sous-performance par rapport à l'ensemble de la zone euro.
02:07D'un autre côté, ce n'est pas non plus une expérience catastrophique.
02:11Et sur la première moitié, sur les six derniers mois, l'économie britannique a en fait cru même plus vite
02:17qu'un certain nombre des pays de la zone euro.
02:19Et c'est quoi aujourd'hui les relais de croissance potentiels ?
02:22Parce que vous dites qu'on est dans une situation finalement similaire par rapport à la France.
02:26Mais nous, on a la zone euro, on a les Allemands, on se soutient mutuellement.
02:30Ce qui fait qu'on a peut-être des taux obligataires qui sont plus bas que si on était tout
02:34seul.
02:35Comment eux ? C'est quoi la réserve, la marge de manœuvre qu'ils ont ?
02:38Alors ça, c'est une grosse différence.
02:40Effectivement, la situation dont les marchés regardent la situation budgétaire de la France et du Royaume-Uni.
02:47La France est dans la zone euro.
02:49Le Royaume-Uni n'y est pas.
02:50Et donc, il y a un écart de taux de l'ordre de 100 points de base.
02:52Ça fait beaucoup de services de la dette en plus du côté du Royaume-Uni et également beaucoup plus de
02:57volatilité.
02:59Après, les moteurs de croissance, l'économie du Royaume-Uni est encore plus une économie de service que l'économie
03:04française.
03:05Et cette économie de service s'est encore davantage renforcée, je dirais, à la suite du Brexit.
03:11Alors que c'est vraiment l'industrie, avec tous les freins rencontrés par le commerce manufacturier, qui est davantage à
03:19la peine.
03:20Alors que les services, eux, ont quand même réussi à continuer à s'étendre.
03:23Mais avec Isabelle, une volonté comme chez nous de réindustrialiser ou pas du tout ?
03:27C'est-à-dire qu'on se dit qu'on continue sur les services financiers, on met le paquet sur
03:30les GAFA, sur les banques.
03:32Ou il y a ce genre de plan comme on a chez nous ?
03:34Alors, il y a un vrai désir de réindustrialisation, mais très focalisé sur l'innovation, l'intelligence artificielle,
03:42les technologies du futur, le domaine de la santé également, la biotech.
03:48Donc, oui, il y a un désir de réindustrialisation, mais qui n'est pas nostalgique, qui est vraiment tourné vers
03:53l'avenir.
03:54Pour l'instant, ça reste plus au stade du désir que de la réalité, mais c'est vers ça que
03:59tendent les efforts.
04:00Vous dites que nous, en France, on a une réindustrialisation nostalgique ?
04:03Je pense qu'il y a pas mal de nostalgie dans ce qu'on entend autour de l'industrie, mais
04:06pas uniquement.
04:06Ce qu'on a entendu hier, ici même, de la part du Premier ministre, mettait beaucoup l'accent, au contraire,
04:12sur l'intelligence artificielle et les technologies du futur. Donc, il y a les deux.
04:15Quand on regarde l'économie européenne, côté Union européenne, on s'est fait peur quand même un peu avec les
04:20questions d'inflation.
04:21Là, elle est redescendue. En France, on a reparti sous les 2%. Il y a eu cette hausse des taux
04:26de la Banque centrale européenne.
04:27Christine Lagarde s'est rejustifiée hier dans les échos en disant que c'était une bonne chose.
04:31On a bien fait de faire ça. Comment vous regardez cette position ?
04:35Est-ce qu'il y a eu un problème de timing dans la décision de la Banque centrale européenne ?
04:38Est-ce qu'elle est allée trop tôt ? En même temps, on ne peut pas inventer ce qui va
04:42se passer en Iran quelques jours avant.
04:43Mais est-ce qu'il y a eu une erreur ?
04:45Non, je ne crois pas du tout.
04:47Moi, j'adhère entièrement à l'explication donnée par Christine Lagarde et tous les membres du Conseil de politique monétaire,
04:53qui était qu'au moment où ils ont dû prendre la décision, donc au mois de juin,
04:57naturellement, on ne savait pas à quelle échéance la situation dans le Golfe allait se résoudre.
05:01Néanmoins, dans tous les scénarios concoctés par les services de la BCE et de l'eurosystème,
05:08on voyait une inflation qui atteignait 3% et qui mettait plus de 2 ans à revenir à la cible.
05:15Même dans le scénario le plus favorable, dans lequel le conflit était résolu rapidement et les prix de l'énergie
05:20baissaient.
05:21Donc il fallait agir pour exactement ancrer les anticipations,
05:27éviter aussi que les taux obligataires ne décollent encore davantage,
05:31ce qui aurait été très pénalisant pour toute l'économie européenne.
05:34Donc ça, je pense qu'ils ont fait exactement ce qu'il fallait.
05:36Et par ailleurs, je pense qu'ils ont également dit ce qu'il fallait un peu plus tôt dans la
05:40semaine,
05:40quand ils étaient réunis à Sintra ou Portugal pour le forum de la BCE,
05:44où à peu près tous les membres du Conseil de politique monétaire qui se sont exprimés ont dit
05:48« Il n'est pas certain qu'on ait besoin de faire davantage ».
05:51Ce qui était déjà un message très différent de ce qu'on avait pu entendre en juin.
05:55Ce n'est pas les trois hausses de taux attendues d'ici la fin de l'année.
05:57Et peut-être même pas deux non plus.
05:59Mais cela étant, il faut rester prudent.
06:01L'inflation ne va pas tomber en ligne droite.
06:03Les prix de l'énergie ne vont pas continuer à décroître comme ça.
06:06Il y a même un certain nombre de raisons de pensée qui pourraient remonter un petit peu entre maintenant et
06:09la fin de l'année.
06:10Il y a potentiellement de l'inflation dans les tuyaux venant de la nourriture, de l'alimentation.
06:16Il y a d'autres chocs qui peuvent se produire.
06:18Donc je pense que la BCE a raison de rester prudente.
06:21Mais en même temps, c'est bien qu'ils aient ouvert la porte à ne pas faire davantage.
06:240,25, ça n'abîme pas l'économie européenne.
06:27On n'a pas vu d'impact.
06:30C'est-à-dire que c'est suffisamment petit pour passer tranquillement.
06:33Je crois et vraiment, je pense qu'il faut voir les mouvements de taux de la BCE en conjonction avec
06:39les variations de taux obligataires.
06:42Et je crois vraiment que si la BCE n'avait pas fait ça, il y avait un risque d'envoler
06:46des taux obligataires qui aurait été infiniment pire pour l'économie.
06:49Je voudrais juste qu'on se dise un mot de nos voisins, entre l'Allemagne qui prépare aussi un plan
06:54d'économie, qui réfléchit à allonger l'âge de la retraite,
06:58et l'Espagne qui a cette croissance un peu flamboyante.
07:01Alors peut-être qu'on ne regarde pas ce qui a été fait les 10 années d'avant pour arriver
07:05là.
07:06C'est quoi pour vous le bon modèle ? Il faut tirer vers les Allemands ou il faut tirer vers
07:09les Espagnols ?
07:10Alors je dirais qu'il faut s'inspirer des deux.
07:13Mais bon, il y a des choses qu'on peut faire et des choses qu'on ne peut pas faire.
07:15Les principaux moteurs de la croissance en Espagne, c'est l'immigration, donc forte croissance de la population active.
07:21La moitié de la croissance vient de l'immigration, dit Pédon Sanchez.
07:24Donc est-ce qu'on a envie de faire ça chez nous ? C'est un choix politique, mais ça
07:27semblerait que ce soit compliqué.
07:30L'Espagne a aussi un modèle à énergie peu chère. Ça on l'a, et on peut le faire encore
07:33davantage.
07:34L'Allemagne, alors là au contraire la démographie est plutôt catastrophique, mais ils font des réformes structurelles.
07:40Et là tout le monde attendait un peu le chancelier Merz là-dessus.
07:43Jusqu'à maintenant, ça avait été plutôt le levier de la dépense publique, enfin de l'investissement public.
07:47Alors ça en France, on n'a pas du tout la marge de manœuvre pour le faire.
07:50Mais effectivement, réforme très ambitieuse du système de retraite, de l'âge de départ à la retraite qui vient d
07:56'être validé par le Conseil des ministres.
07:58Et puis dans la foulée, des réformes également des prestations sociales pour inciter davantage les gens à revenir sur le
08:05marché du travail.
08:07Une réforme fiscale également. Donc finalement, ce levier des réformes structurelles, alors qu'on croyait l'Allemagne complètement bloquée, il
08:13avance.
08:14Et je crois que c'est vraiment un message pour la France. On ne peut pas se permettre de ne
08:17pas avancer.
08:17Et je crois que c'est vraiment un message pour la France.
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