00:00Il est 13h30, Dominique, c'est l'heure de votre rendez-vous médical.
00:04Ça va bien se passer, ne vous inquiétez pas, mais pas avec n'importe qui.
00:07Je crois que je suis en mauvais état.
00:08Avec Philippe Boxo, le légiste le plus célèbre du web.
00:11Petit, il voulait devenir prêtre.
00:13Finalement, il est devenu légiste.
00:14La mort, c'est son quotidien, l'humour est l'une de ses armes.
00:17On l'a rencontré ensemble il y a quelques semaines.
00:19Il est suivi par des milliers de followers sur les réseaux.
00:22Avec lui, les morts ont la parole.
00:23C'est le titre de son dernier livre, Entretien inédit.
00:25Regardez, on se retrouve juste après la consultation.
00:30Qu'est-ce que ça raconte, un mort ?
00:32Comment, j'ai envie de vous dire, comment vous commencez la rencontre avec le mort ?
00:37Vous arrivez, vous l'observez, vous le regardez.
00:41Comment est-ce qu'on parle avec un mort ?
00:42Je crois que je fais comme tous les légistes.
00:43On commence par faire le tour de la pièce.
00:45Pour voir dans quelle ambiance il vivait, quel était son niveau de vie.
00:49S'il était malade, s'il y a des médicaments sur la table, on a déjà un indice.
00:52On fait le tour de la pièce.
00:54On trouve aussi parfois une douille, on trouve aussi parfois des projectiles, une arme à feu, un couteau.
00:58Donc ça vaut la peine de faire le tour.
01:00Ensuite, on s'intéresse au cadavre, on le déshabille et on l'examine.
01:03De la tête au pied, des pieds à la tête, sur les deux faces.
01:06Avec beaucoup, beaucoup de circonspection et avec une belle lampe frontale pour un bel éclairage.
01:11Vous lui parlez ?
01:12Non.
01:12Non, il ne va pas me répondre.
01:14Je sais, mais c'est le raisonnement à voix haute, quoi.
01:16Ah non, je ne fais pas ça.
01:18Je ne fais pas ça.
01:19Je ne parle pas.
01:20Vous ne lui dites pas, tiens, il t'est arrivé un drôle de truc, là.
01:22Non.
01:22Par contre, je ne parle pas à un policier.
01:25En leur disant, tiens, tu vois, là, il y a ça, il y a ça, il y a ça.
01:27Ça, c'est important.
01:28On va faire le tour.
01:29On verra après ce que ça peut avoir comme sens.
01:32Mais c'est peut-être un élément décisif.
01:33Ce qui est génial, c'est l'humour.
01:34C'est la meilleure arme pour parvenir à surmonter les scènes de crime.
01:38Vous écrivez, c'est de la mort que nous nous amusons, voire de ces circonstances, mais jamais du mort lui
01:42-même.
01:42C'est important.
01:43Chez nous, chez nous tous, il n'y a pas que moi, chez tous les médecins légistes, France, Belgique, c
01:47'est interdit.
01:48On ne peut pas sourire de la mort.
01:50On doit sourire.
01:51On doit même rire de la mort.
01:52Je dis toujours, il faut rire de la mort avant qu'elle ne nous sourie.
01:55Mais rire de la manière de mourir, rire de la mort en soi, mais pas rire du mort.
01:59Et la médecine légale, vous écrivez, n'est pas un métier triste.
02:02Vous l'égaye d'une certaine manière.
02:03Ah non, pas du tout.
02:04Moi, je ne trouve pas ça.
02:04Ce n'est pas sinistre.
02:05C'est sinistre quand on s'attouche des gosses, des enfants.
02:09Il n'y a personne qui rigole.
02:11Objectivement, c'est le moment où, en salle d'autopsie, on sent qu'il y a une espèce de chope
02:14de plomb qui tombe.
02:15On ne se parle même pas.
02:17Ce sont des autopsies silencieuses.
02:20Ça ne arrive jamais, ça.
02:21Normalement, lors d'une autopsie, on se connaît.
02:23Liège, là où je travaille, c'est une petite ville.
02:25Je connais tous les policiers, je connais tous les intervenants de scènes de crime.
02:28On connaît nos vies.
02:29Je suis allé au mariage de certains, à l'enterrement d'autres.
02:32Mais en fait, ceux-là, on ne les voit plus.
02:33Mais voilà, ça crée quand même une émulation.
02:36Donc, en salle d'autopsie, c'est une salle de partage.
02:38On se raconte nos vies, on parle de nous.
02:40Parfois, je ne me sens pas inconfortable avec la mort.
02:42Ce n'est pas quelque chose qui me dérange.
02:44Et même la raconter, raconter la mort des autres, les circonstances de la mort des autres,
02:48ce n'est pas vraiment un truc qui me dérange.
02:49J'ai l'impression qu'on est un peu...
02:51Et Pauline, maintenant, qui va y venir aussi, parce qu'elle va prendre de l'âge aussi.
02:55Est-ce que c'est normal qu'on réagisse comme ça ?
02:59Totalement.
03:01On est gens normaux, on n'est pas psychopathes parce qu'on n'a pas peur de la mort.
03:06Le truc que l'on doit faire, vous comme moi, à un moment donné, ça va régler notre problème avec
03:10la mort.
03:11Sans quoi ce métier-là, vous ne sauriez pas le faire, moi, je ne saurais pas faire le mien.
03:14Mais comment on le règle, aidez-moi ?
03:15Il n'y a pas de recette.
03:17Il n'y a pas de recette, c'est la confrontation.
03:19À force de voir des morts, je me suis rendu compte que la mort existait.
03:22Parce que dans notre société, elle est plutôt masquée, on ne la voit pas.
03:25On ne la voit pas, on n'en parle à peine.
03:26Oui, elle est mort, mais quand vous arrivez, le cercle est fermé, vous ne voyez pas le corps.
03:31Alors que dans les dizaines d'années qui viennent de s'écouler, moi, parfois, chaque fois que j'allais voir
03:36un mort chez lui,
03:38pas comme médecin légiste, mais comme membre de la famille ou sympathisant, ami de la famille,
03:43le corps était bien visible et on pouvait se rendre compte qu'il était mort.
03:46Et on se rendait compte de ce qu'était la mort.
03:48C'est extrêmement prenant.
03:50Qu'est-ce que vous auriez aimé autopsier dans l'histoire ?
03:52Napoléon.
03:54Napoléon.
03:55Je suis sûr qu'il n'est pas mort intoxiqué à l'arsénic.
03:57Et j'aimerais bien trouver de quoi il est mort.
03:59C'est quoi votre hypothèse ?
04:00Une défaillance multisystémique.
04:02Il s'est laissé aller, à mon avis.
04:04Et qui est-ce que vous ne pourriez jamais autopsier ?
04:09Personne.
04:10Vos parents ?
04:10Ah oui, oui, de ce côté-là.
04:12Oui, je pensais qu'on parlait de l'histoire.
04:14Non, mes parents, mes amis, les gens que je connais.
04:16Ça, c'est pas possible.
04:17Moi, vous pourriez autopsier ?
04:18Ou Pauline ?
04:20Maintenant qu'on se connaît un peu ?
04:21Maintenant que je vous connais un peu, ça va être difficile.
04:23Franchement, je le ferai pas.
04:24Il faut garder, quand on autopsie, une neutralité.
04:27La neutralité, c'est non seulement être neutre.
04:29Moi, je sais que je le serais si je vous autopsiais.
04:32Mais il faut en donner aussi l'apparence.
04:34En Belgique, c'est obligatoire.
04:36Et l'apparence de la neutralité est perdue dès lors que l'on connaît la personne.
04:40Parce qu'il y a un petit soupçon, le moindre, qui permettrait de dire,
04:43ouais, mais enfin, ils se sont rencontrés avant.
04:45Ça fait la deuxième ou troisième fois qu'on se voit, nous deux en plus.
04:47Ils se connaissent, ils ont parlé ensemble, donc ils ont sympathisé.
04:50Donc il aura tendance à peut-être démontrer des choses
04:52qui ne seraient pas démontrées de la même manière par un autre légiste.
04:56Donc on le fait pas.
04:57Est-ce que le métier de médecin légiste manque de candidats, de vocations ?
05:00Et quelles sont les qualités requises pour exercer comme vous le faites ?
05:03Il faut être médecin.
05:04D'abord.
05:05Ça, c'est une première qualité.
05:06Et la deuxième, être observateur, terriblement observateur.
05:09La médecine légale, c'est la science du petit indice,
05:12de la petite trace sur le corps, qui doit orienter.
05:15L'enquêteur.
05:17C'est dans vos bouquins, mais racontez-nous quand même une histoire.
05:19Vous découvrez un jour un truc que personne n'avait vu.
05:23C'est un bonhomme qui est mort.
05:25On m'appelle en me disant, écoute, on ne comprend pas la cause du décès.
05:27Il est aux urgences d'un hôpital.
05:30On ne comprend pas de quoi il est mort.
05:31On n'a pas eu le temps de le faire passer à la radio, rien.
05:33Il arrive, il est couché sur son brancard.
05:35Il n'y a pas de sang sur le brancard.
05:37Il meurt.
05:38Et le parquet d'inquiérent me demande d'aller le voir.
05:40Quel âge ?
05:41C'est un homme de 25, 26 ans.
05:43Je n'ai pas encore raconté dans mes livres ça.
05:44C'est inédit.
05:45C'est que pour nous.
05:46Oui.
05:47Et c'est en déshabillant le corps et en le retournant,
05:50que j'ai vu qu'une balle de 22, c'est un petit calibre.
05:52C'est du 5,58 mm de diamètre.
05:55C'est vraiment petit.
05:56Ça sort rarement du corps.
05:58La balle était rentrée dans le dos.
05:59Elle lui avait percé le cœur.
06:00Elle s'est arrêtée sur une côte devant le cœur.
06:02Personne n'avait rien vu.
06:04Et c'est grâce à mon examen qu'on l'a vu.
06:07Sans doute, les pompes funèbres l'auraient vu en préparant le corps.
06:10Pas sûr.
06:10Parce que comme c'était un indigent, il y a des chances qu'on l'aurait pris comme ça de
06:13la table,
06:14avec le drap, mis dans le cercueil, fermé le cercueil, terminé.
06:18Donc là, ça va orienter l'enquête.
06:20Donc on est sur la piste criminelle.
06:22Ah, c'est une piste criminelle.
06:23Il n'y a personne qui s'y a une balle dans le dos pour se suicider.
06:25Bien sûr.
06:25Donc d'office, c'est une piste criminelle.
06:27Un vieux flic m'a raconté il y a très longtemps que quelqu'un s'était suicidé avec une arme
06:32à 22 longs ruffles,
06:33effectivement, tout petit, et qu'on ne retrouvait pas la balle.
06:35Il y avait un orifice d'entrée dans la tête, il n'y a pas d'orifice de sortie.
06:37On avait retrouvé la balle dans le pied qu'elle avait suivie.
06:40Il vivait encore un peu.
06:41Il a dû mettre un moment à mourir que le sang circulait, qu'on avait retrouvé la balle dans le
06:44pied.
06:45C'est vrai ? Ça peut être possible ?
06:46Dans le pied, c'est difficile.
06:47Par contre, ce que j'ai déjà eu, c'est un type qui se prenait une balle dans le cœur,
06:51une 22.
06:52La balle s'est ralentie en entrant dans la horte et elle a suivi le chemin de l'horte.
06:56Je ne l'ai retrouvé pas exactement dans le pied, j'ai trouvé cru peuplité.
06:59Dans la jambe ?
07:00Dans la jambe, en suivant le trajet des vaisseaux sanguins à l'endroit où la balle était devenue trop grosse
07:05pour passer.
07:06Qu'est-ce que vous faites de cette collection privée de cadavres ?
07:08Est-ce que certains éclairent les autres ?
07:11Est-ce que vous continuez à apprendre à chaque autopsie ?
07:13On apprend tout le temps.
07:15La vie est finie quand on a fini d'apprendre.
07:17On apprend tout le temps.
07:18Chaque autopsie est l'occasion ou de confirmer quelque chose qu'on a déjà vu ou d'apprendre quelque chose
07:23qu'on n'a pas encore vu et qui permet d'attirer l'attention.
07:26Ça s'appelle l'expérience.
07:27L'expérience, elle vient avec le temps.
07:29Elle ne vient pas d'un claquement de doigts, elle vient avec le temps.
07:32Vous gardez des trucs, des objets ? Vous avez un musée ?
07:34Alors non, mais il y avait un musée.
07:37C'est-à-dire qu'à l'Institut de médecine légale...
07:38Vous n'avez pas le droit de conserver ?
07:39Non, c'est des pièces de conviction.
07:40Mais à l'époque, c'était faisable.
07:41On avait un musée.
07:43C'est-à-dire qu'à l'époque, on n'avait pas de photos, il n'y avait pas de
07:45dia.
07:45On est au 19e siècle.
07:47Et au 19e siècle, pour conserver des pièces anatomiques pour montrer aux étudiants,
07:51on avait le droit de conserver des morceaux de cadavres, même s'ils n'avaient pas donné le raccord préalable.
07:56Ça, c'est venu plus tard, avec la loi sur le consentement éclairé.
07:59On est en 2002.
08:00Mais avant ça, c'était faisable.
08:02Moi, je n'en ai jamais fait.
08:03Mais j'avais, et j'ai toujours chez moi, à l'Institut de médecine légale, des bocaux.
08:08Notamment un, j'en parle dans mon dernier bouquin, d'un type qui s'est fait transpercer le thorax et
08:12le cœur
08:13avec un pieu en bois parce que son voisin pensait que c'était un vampire.
08:18Un vampire ?
08:18Oui.
08:19Il est toujours dans ma salle d'autopsie.
08:21Ils sont en Belgique, ça ?
08:22Oui, oui.
08:23Donc vous le voyez tous les matins en allant au boulot ?
08:24Vous avez le même en France, vous voyez quoi ?
08:26Donc vous le voyez tous les matins en allant au boulot ?
08:28Tous les matins en entrant dans ma salle d'autopsie, je le vois.
08:30Il est là.
08:31On est tellement habitué à le voir qu'on ne le voit plus.
08:33Vous ne lui parlez même pas, lui ?
08:34Je ne parle pas au morceau de cadavre.
08:36Vous vous êtes tout dit.
08:38Alors pour l'avoir si souvent côtoyé, la mort, est-ce que vous en avez peur ?
08:42Non, pas du tout.
08:42J'ai peur de la manière de mourir.
08:44C'est ce que je disais, pour faire l'amitié que vous faites et le mien,
08:47il faut avoir réglé son problème avec la mort.
08:49Il ne faut plus en avoir peur.
08:50On peut avoir peur de la manière de mourir, ça c'est normal.
08:53Personne n'a envie de mourir en souffrant, donc c'est logique.
08:56Mais avoir peur de mourir, c'est stupide parce que de toute façon, on va mourir.
09:00Merci d'être venu, merci d'avoir répondu à nous.
09:01Avec plaisir, merci de m'avoir.
09:02C'est toujours un bonheur de vous avoir avec nous.
09:05Bon Dominique, ça s'est bien passé, on n'a plus peur de la mort grâce à Philippe Boucson.
09:08Non, on a pris l'habitude, force d'en parler.
09:10Sous-titrage Société Radio-Canada
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