- il y a 11 heures
Du 6 au 13 juin s’est tenu à Nice la troisième conférence de l’ONU sur l’océan : voilà une bonne occasion d’interroger les relations contemporaines entre la littérature et le monde maritime ! C’est une vieille histoire, en vérité, qui ne cesse de recommencer, comme le constatera Claire Chazal en accueillant sur le plateau de « Au bonheur des livres » deux écrivains a priori bien différents, mais tous deux soucieux de la mer.C’est le cas de Christophe Ono-dit-Bio, natif du Havre, plongeur émérite et passionné depuis toujours par la mythologie grecque, qui propose avec « Mer intérieure » (Ed. de l’Observatoire), une sorte de libre panorama, à la fois érudit et personnel, des mille façons de vivre une sorte d’amour primordial avec l’élément liquide… lequel couvre, rappelle-t-il, les deux tiers de notre planète.Sylvain Tesson, lui, est plutôt connu pour être un homme de marche et d’escalade, habitué des forêts et des déserts davantage que des étendues océaniques. Et pourtant, il livre avec « Les piliers de la mer » (Ed. Albin Michel) une réflexion poétique sur ces rochers ou « stacks » qui ont résisté à l’érosion de l’eau pour tendre vers le ciel leur pointe de pierre. Fidèle à ses obsessions, l’auteur en fait des symboles de résistance, en même temps qu’il célèbre, à sa façon, encore une fois, la puissance de la nature, à la fois océanique et minérale…Si leurs modulations sont différentes, ces deux voix n’en expriment pas moins, chacune selon son style, une forme littéraire de conscience écologique et appellent, à travers les mots, au respect des beautés qui nous entourent. Année de Production :
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00:01Retrouvez « Au bonheur des livres » avec le Centre National du Livre.
00:23Musique
00:24Bienvenue dans l'émission littéraire de Public Sénat.
00:27Je suis ravie de vous retrouver pour un nouveau numéro d'Au bonheur des livres.
00:31Aujourd'hui, deux invités qui sont des romanciers amoureux des lointains,
00:35des voyages, de la littérature naturellement.
00:38L'un est né au Havre et a toujours été attiré par la mer.
00:42L'autre aime plutôt les sommets, l'effort, le dépassement de soi.
00:47Ils vont nous parler de la mer aujourd'hui, l'un et l'autre,
00:49grâce à leurs deux livres que nous avons beaucoup aimés.
00:51Et nous le faisons bien sûr parce que nous terminons,
00:54nous achevons une semaine consacrée, vous le savez tous,
00:57au sommet des Nations Unies pour l'Océan qui s'est tenu à Nice jusqu'à la fin de cette
01:03semaine.
01:03Alors d'abord, c'est Sylvain Tesson, écrivain découvreur, le vendeurur, si on peut dire,
01:08qui a entrepris cette fois-ci d'escalader ses stacks, 106 au total.
01:13Il va évidemment nous expliquer ce que sont les stacks,
01:15qui partout dans le monde se dressent, se détachent du continent
01:19et surplombent les vagues.
01:21Le livre s'appelle « Les piliers de la mer » chez Alba Michel.
01:24Et puis Christophe Honodibio qui nous offre vraiment une ode à la mer,
01:28à ses créatures, aux poètes bien sûr qui l'ont célébré,
01:32à ses océans qui nous offrent la bienfaisante tiédeur du ventre maternel,
01:37mais aussi nous donnent une idée de la sagesse et de l'infini.
01:41Christophe Honodibio, votre livre a pour titre « Mer intérieure ».
01:44C'est aux éditions de l'Observatoire et vous nous direz bien sûr
01:46qu'est-ce que c'est qu'une mer intérieure, il faut bien le rappeler.
01:49Alors d'abord nous sommes ravis de vous avoir tous les deux.
01:51On ne va pas faire de politique parce que bien sûr il y a ce sommet
01:54qui a réuni pas mal de chefs d'État, sauf l'Américain d'ailleurs,
01:57mais qui est une chose importante.
01:59Mais ce qui nous intéresse quand même c'est la littérature ici.
02:02Alors vous pouvez l'un et l'autre bien sûr parler du livre de l'autre
02:04ou intervenir à tout instant.
02:06Sylvain Tesson, vous avez reçu le concours de la nouvelle en 2009
02:09pour une vie à coucher dehors,
02:11le Médici-Cessé pour dans les forêts de Sibérie
02:13et puis le Renaudot en 2019 pour la Panthère des Neiges.
02:17Je disais que vous êtes un voyageur bien sûr.
02:18Avec l'effet, en 2024, l'an dernier,
02:21vous nous emmeniez déjà le long des sentiers côtiers.
02:25On côtoyait la mer puisque vous nous invitiez à voyager sur un bateau.
02:30Alors vous, vous marchiez à côté.
02:31Mais enfin nous, nous étions aussi sur ce bateau.
02:33Et cette fois encore, donc dans les piliers de la mer,
02:35nous voilà dans l'élément liquide.
02:37Alors pourquoi cette attirance alors que vous êtes plutôt un montagnard ?
02:41À vrai dire, j'ai fait un peu le stratagème de Alphonse Allais
02:45qui proposait de déplacer la ville à la campagne.
02:48Moi, j'ai déplacé la montagne à la mer.
02:51Ce que les Anglais appellent le stack
02:53et que les Français désignent par le pilier d'érosion,
02:57de recul de côte,
02:58ce qui est plus précis mais moins efficace et moins sexy,
03:02c'est en fait le résultat de l'érosion maritime
03:06qui attaque les falaises côtières
03:09et qui, pour des raisons liées au courant et au substrat rocheux,
03:13laisse planter dans l'océan parfois une aiguille,
03:16un clocher, un monolithe, un obélisque,
03:19comme l'aiguille d'Etrota par exemple.
03:21Voilà, je pense que l'exemple le plus facile
03:23pour que vous compreniez tous ce qu'est un stack,
03:26parce que moi je ne savais pas du tout...
03:28L'aiguille creuse.
03:29Vous saviez que ça s'appelait comme ça ?
03:30Stack ? Non, non, non, l'aiguille creuse.
03:32Je vois bien l'aiguille creuse
03:34parce que j'ai grandi à quelques kilomètres.
03:36Voilà.
03:36Vous n'aviez pas été tenté de la grimper ?
03:38Non, mais d'entrer à l'intérieur
03:39avec mon vieux professeur de français, Jacques Deroy,
03:42enfin il est vieux maintenant,
03:42à l'époque il était très jeune,
03:43qui était le biographe de Maurice Leblanc
03:46et donc il nous donnait tous les secrets,
03:48nous révélait tous les secrets de cette aiguille
03:50qui est évidemment, tu le confirmes, creuse.
03:52Elle est creuse, il est plein de trésors.
03:53Il y a des Vermeers, des Bruegels,
03:56il y a tous les trésors d'Arsène Lupin.
03:58Un musée stack.
03:59Mais c'est génial de la part de Maurice Leblanc
04:01d'avoir pris une forme de relief
04:03et d'en avoir fait un décor de littérature éternel.
04:06Les policières.
04:07Alors, vous en gravissez 106 dans le monde entier,
04:11vous avez choisi un peu arbitrairement,
04:13il y en a peut-être beaucoup plus, on est d'accord.
04:15Il y en a partout.
04:17Partout il y a une côte, il y a un recul,
04:20puisque je ne veux pas faire le pessimiste radical.
04:22Non mais on va expliquer, voilà.
04:24Nous nous rétractons, nous reculons, hélas.
04:26Je ne dis pas que le niveau baisse,
04:28mais le continent recule.
04:30La mer monte.
04:31C'est un peu le thème des discussions en ce moment.
04:33Non mais un jour, figurez-vous
04:33qu'il y a un morceau de la falaise de Douvres
04:35qui est tombé dans la mer,
04:36un énorme morceau qui a fait une vague de reflux,
04:39et le Financial Times, le lendemain,
04:42a titré La France recule.
04:44Alors, c'était une petite pique des Anglais,
04:46mais ça dit bien les choses, en fait.
04:47On ne s'aime pas toujours beaucoup, mais...
04:49Les continents s'écroulent
04:50et il reste des aiguilles, heureusement.
04:51Alors, vous les avez gravies.
04:53Il faut expliquer, Sylvain Tesson,
04:54qu'au fond, chaque fois que vous accomplissez
04:58cette escalade, c'est tout un cérémonial.
05:00Il y a une liturgie, d'ailleurs, vous le dites.
05:02Marcher, ramer, grimper, peiner, s'écorcher.
05:05C'est-à-dire, c'est la répétition
05:08très codifiée de toute une liturgie
05:10de gymnastique et d'acrobatie,
05:12parce que moi, je ne conçois pas
05:14d'arriver à une idée,
05:17à une émotion, à un sentiment,
05:19à une impression,
05:20sans d'abord avoir éprouvé organiquement,
05:23avec parfois de la douleur,
05:25en tout cas souvent de l'effort,
05:26et la plupart du temps du danger.
05:29Je veux d'abord l'éprouver
05:30avant de commencer
05:32à raconter, à formuler,
05:34à verbaliser ce que j'ai vécu.
05:35Il me faut le vivre.
05:37Christophe, au début, on sent
05:38qu'il y a plus de douceur, vous,
05:40dans l'appréhension de la nature,
05:41mais pas sûr.
05:42Il y a des préparatifs aussi
05:43pour la plongée sous-marine,
05:44mais c'est vrai, plus de douceur,
05:46puisqu'on rentre dans l'élément liquide
05:49par l'arrière, souvent,
05:51les palmes de vent.
05:52Le plongeur, d'après ce que j'en connais,
05:54revient finalement à sa matrice primordiale.
05:57C'est même le thème de votre vie.
05:58C'est le thème de nos discussions.
06:00Alors, je ne dis pas,
06:01ne psychanalyse pas trop l'alpinisme
06:03et la plongée sous-marine.
06:05Il ne faudrait pas prendre l'escalade
06:07pour une espèce de manifestation patriarcale
06:11d'échapper aux eaux maritimes.
06:15Non, mais non, la forme,
06:16je brûle un trop haut degré
06:17de température morale
06:18pour y voir la moindre allusion symbolique.
06:21Ça, je vous la laisse.
06:23Je ne prends pas, je ne prends pas.
06:24On ne peut pas ne pas y penser,
06:25cher Sylvain,
06:26parce que c'est ça que se dresse, quand même.
06:27Oui, certes,
06:28mais enfin, ça n'est qu'un petit jaillissement
06:30très modeste
06:32de quelques dizaines de mètres.
06:35Ils essayent d'exprimer
06:37une toute petite existence
06:38et une certitude géologique d'eux-mêmes
06:40dans l'immensité de la matrice océanique.
06:43Donc, vraiment,
06:44c'est une tentative vénérable.
06:47Pour l'alpiniste,
06:49elle est intéressante
06:50parce que c'est une somme de difficultés.
06:51Oui, c'est ça que vous écrivez.
06:52Pour le poète,
06:53c'est une fulgurance de beauté
06:56parce qu'on se trouve,
06:57on a l'impression d'être sur le pivot,
06:58au sommet du pivot
06:59autour duquel tournerait le globe terrestre
07:02pendant quelques secondes.
07:03on reçoit l'immense beauté des éléments.
07:07Alors, ça n'est pas une beauté absorbante
07:09car c'est la lutte héraclitéenne,
07:12c'est-à-dire la contradiction très violente
07:15du ciel, de la terre, du vide, de l'iode,
07:17de la falaise, du recul,
07:18de la fixation dans le mouvement.
07:20Tout ça est reçu
07:22comme une immense vague de splendeur,
07:24d'autant plus splendide
07:25qu'à peine arrivé là-haut,
07:27il faut aussitôt la quitter.
07:28Parce que c'est quand même minuscule.
07:30Vous vous trouvez sur une petite surface
07:31qui est parfois à la moitié de ce studio.
07:34C'est grand comme votre console,
07:35parfois, de livres.
07:36C'est parfois la console.
07:37Là, il faut rester à deux.
07:38Vous avez dessiné un empilement de livres ici.
07:41Un petit stack.
07:42Qui est l'expression anglaise de stack
07:44qui veut dire la pile.
07:45Un petit empilement, voilà.
07:48Mais évidemment, on rappelle
07:49que vous grimpez avec un compagnon
07:51qui est cet alpiniste, Dulac,
07:52qui vous accompagne, Daniel Dulac.
07:55Parce que là, vous êtes poète, évidemment,
07:58mais vous êtes aussi drôle
07:59parce que c'est plein d'humour.
08:01Parfois, c'est ces escalades.
08:03Il y a des mouettes
08:04qui vous envoient leur déjection.
08:07C'est-à-dire que moi,
08:09j'ai eu une déconvenue
08:11pendant toutes ces années
08:12où je suis parti du Cap Horn,
08:13aux îles Ferroé,
08:14des marquises à l'île de Pâques,
08:16grimpée, s'épillée de la mer.
08:18C'est que bêtement,
08:19comme j'ai été nourri
08:20d'éducation esthétique,
08:22hélénistique,
08:23je pensais que c'était la Vénus
08:25anadiomène sortie des eaux,
08:27ou celle de Botticelli.
08:27C'est trop compliqué.
08:28C'est pour Christophe,
08:28parce qu'il connaît bien le grec.
08:30Si vous connaissez la Vénus
08:31qui sort des eaux
08:31dans sa coquille Saint-Jacques
08:32peinte par Botticelli
08:33avec ses boucles blondes
08:35qui la coiffent.
08:36Enfin, superbe, la Vénus.
08:37Enfin, vous.
08:38Mets de l'écume.
08:39Et qu'est-ce que je voyais
08:40en lieu d'une Vénus ?
08:41Je voyais Dulac,
08:43mon compagnon de cordée
08:44avec son gilet de sauvetage
08:45bleu turquoise,
08:46sa combinaison de petits baigners,
08:48son crâne chauve
08:49et ses cordes d'escalade
08:50autour du cou.
08:50Donc, j'ai eu une déconvenue
08:52d'ordre esthétique
08:53pendant quelques années.
08:54Mais il était bien utile,
08:55évidemment.
08:56Il faut préciser
08:56que vous avez été gravement accidenté,
08:58on le rappelle rapidement,
08:59mais vous ne le cachez pas.
09:01Et que tout ça aussi,
09:02tous ces efforts,
09:03ce dépassement de soi,
09:03c'était pour, j'allais dire,
09:05sortir de ça
09:06et rester vivant
09:07et continuer à vivre
09:09malgré, évidemment,
09:10un certain nombre de handicaps,
09:11cet accident grave.
09:13Oui.
09:13Ça fait partie aussi
09:14de votre renaissance,
09:15d'une certaine façon.
09:16Oui, il y a une conjuration
09:18des malheurs
09:19qui m'étaient arrivés
09:19de mon propre fait,
09:21enfin, par ma propre faute,
09:22de ces chutes
09:23que j'avais vécues
09:24et que je conjure
09:25d'une certaine manière,
09:26non pas en m'apesantissant
09:27sur le souvenir
09:29de mon traumatisme,
09:30comme on dit aujourd'hui,
09:32pour désigner une plaie,
09:33mais de le dépasser,
09:35de l'oublier, peut-être.
09:36Je crois à la vertu
09:36de l'oubli,
09:37en tout cas,
09:38de certains oublis
09:39qui peuvent ressembler
09:40à du déni
09:41des forfaits
09:42qui vous sont arrivés.
09:43Vous avez été,
09:43évidemment,
09:44dans les chemins noirs,
09:44ce que vous aviez décrit,
09:45ces premiers efforts
09:46qui vous avaient permis
09:47de revenir à la vie.
09:48Alors, évidemment,
09:49ce qui est le plus,
09:50j'allais dire,
09:51aussi,
09:51pas le plus intéressant,
09:53mais ce qui nous a passionnés
09:54dans ce livre,
09:55c'est que le stack,
09:56c'est un symbole.
09:57Alors, on a parlé
09:58de ce symbole phallique,
09:58mais ce n'est pas ça
09:59dont je parle.
10:00C'est que c'est le symbole
10:01d'un caractère,
10:02c'est le symbole
10:02d'une personnalité,
10:04c'est quelqu'un qui résiste,
10:05c'est quelqu'un qui se détache
10:06et qui reste en dehors.
10:07Et là, vous avez
10:08un certain nombre d'exemples
10:09à nous donner,
10:11Sylvain Tesson,
10:11parce que ce stack,
10:12d'une certaine façon,
10:13c'est vous.
10:14Oui, enfin, en tout cas,
10:15je vois, moi,
10:16dans la forme du relief
10:18de ces aiguilles
10:19séparées de la côte,
10:20je vois le symbole,
10:21l'analogie,
10:22enfin, c'est une analogie facile,
10:23mais elle est poétique,
10:24elle est géopoétique.
10:26Je vois la symbolique
10:28de tout être humain
10:29qui décide,
10:30à un moment donné,
10:31de se rétracter,
10:33de ne pas accompagner
10:34le mouvement,
10:34de se séparer,
10:35de s'isoler
10:36du socle commun,
10:38c'est-à-dire
10:38de la proposition
10:40ordinaire de la masse.
10:41Ce n'est pas une misanthropie,
10:42c'est simplement
10:43un désir,
10:44à un moment,
10:45de s'arrêter,
10:46de ne pas suivre
10:47le mouvement général,
10:48car la côte recule
10:49et le pilier reste.
10:50Donc, on y voit immédiatement,
10:52esthétiquement,
10:52enfin, visuellement,
10:54formellement,
10:55l'ermite,
10:56le réfractaire,
10:57le réfusnique,
10:58le rebelle.
11:00Alors, Christophe,
11:01au début,
11:01vous avez écrit
11:02plusieurs romans,
11:02bien sûr,
11:03prix Interalliés
11:03en 2007
11:04pour Birman,
11:05prix Renaud
11:06de Délicéen
11:06pour Plongée
11:07en 2013,
11:08il y a déjà,
11:08évidemment,
11:09de la mer,
11:09on en a déjà
11:10un peu parlé avec vous.
11:11Vous êtes journaliste,
11:12directeur adjoint
11:13du Point,
11:14agrégé de lettres,
11:15et vous nous proposez,
11:16cette fois,
11:17mer intérieure.
11:18Alors, je le disais,
11:19c'est une sorte
11:19de déclaration d'amour
11:20au milieu aquatique.
11:23Vous l'avez,
11:23bien sûr,
11:24déjà amorcée.
11:24Ce n'est pas la première fois
11:25qu'on découvre
11:26cet amour
11:27de la mer.
11:28Je rappelle que vous êtes
11:29née au Havre,
11:29évidemment,
11:30tout ça est lié.
11:31Tout ça est un peu lié,
11:32oui.
11:32Je ne sais pas
11:33si on est attaché
11:34à son lieu de naissance,
11:35mais oui,
11:36le Havre étant
11:36un port d'attache,
11:38il fallait que je reste
11:40lié à cet endroit.
11:41Vous avez écrit
11:42« La proximité avec les vagues
11:44nous engage pour la vie ».
11:46Oui, je pense qu'on ne grandit
11:47pas de la même façon,
11:48on n'a pas la même vision
11:49de la vie
11:49quand on est né
11:50en regardant l'horizon
11:51tous les jours
11:52et le rythme des vagues
11:54qu'en montagne.
11:55Je pense que c'est
11:56des tempéraments différents
11:57mais qui peuvent se compléter
11:59assez bien.
11:59Oui, moi je paye mes dettes
12:01avec ce livre,
12:02je paye mes dettes
12:03à cette mère
12:04qui m'a tant donné
12:06et il était temps
12:07aujourd'hui
12:08de faire acte
12:10de gratitude.
12:11Ce n'était pas
12:11tout à fait la première fois
12:12puisque Plongée
12:13l'évoquait déjà
12:13mais évidemment,
12:15là,
12:15vous nous en faites
12:16une très belle description.
12:17Déjà,
12:17expliquez-nous
12:18ce que c'est
12:18qu'une mère intérieure
12:19parce qu'il y a
12:20la mère baltique,
12:21la mère caspienne,
12:22enfin...
12:23La mère intérieure,
12:24c'est la mère...
12:24Alors,
12:25la mère intérieure,
12:25c'est le nom
12:26que les anciens grecs
12:27donnaient
12:27à la mère Méditerranée
12:29pour commencer
12:30puisque tout commence
12:31en Méditerranée presque.
12:32Oui, alors ça,
12:33bon, c'est peut-être
12:33pas ce qu'il passe,
12:34je ne sais pas
12:34s'il est tout à fait d'accord.
12:36Mais la mère intérieure,
12:37c'est la mère
12:38que chacun porte en soi.
12:40En fait,
12:40c'est un livre
12:41qui est très personnel,
12:42qui est la première personne
12:43où je propose
12:44une sorte de navigation
12:45dans un archipel
12:46où chaque chapitre
12:47se réunit,
12:48un bestiaire,
12:49l'île des dauphins,
12:50l'île des épaves,
12:51des trésors,
12:52l'île des mythes.
12:53À chaque fois,
12:54on rentre
12:54et chacun va dans l'île
12:57et la mère intérieure,
12:59au fond,
12:59et c'est le propre de la mère,
13:01c'est qu'on a tous
13:01des souvenirs à la voie
13:02très personnelles
13:03et très universelles.
13:04Le souvenir du premier bain,
13:05par exemple,
13:06on s'en souvient tous
13:07ou on croit s'en souvenir
13:08la première fois
13:09qu'on a vu l'eau.
13:10C'est quelque chose,
13:11la mère,
13:12qui rappelle l'enfance aussi.
13:15D'ailleurs,
13:15Monet,
13:15quand il peint
13:18Impression,
13:18Soleil, Le Vent,
13:20dira plus tard,
13:21quand il sera interrogé
13:22sur ce tableau,
13:22qu'il est toujours
13:23resté fidèle
13:24à la mère
13:25auprès de qui ?
13:27Il ne dit pas
13:27auprès de qui
13:28j'ai grandi,
13:28comme si c'était
13:29quelqu'un.
13:30Donc la mère intérieure,
13:31c'est ça,
13:32c'est la mère
13:32que je porte en moi,
13:34qui est faite
13:34de souvenirs,
13:35de lectures,
13:37de réminiscences,
13:38de rêves.
13:38C'est une mère,
13:39c'est de l'eau salée,
13:40ce n'est pas Alain,
13:40on le précise.
13:41En fait,
13:41c'est presque cette image,
13:42c'est de l'eau salée
13:43et vous savez
13:44que notre corps
13:46est composé d'eau,
13:48notre cerveau
13:49approche les 80% d'eau,
13:50donc finalement,
13:51nous sommes aussi
13:52la mère
13:53et c'est l'idée
13:54qu'aujourd'hui,
13:55vous faisiez référence
13:56à ce sommet
13:57des océans
13:58qui s'est terminé,
13:59mais c'est l'idée aussi
14:01qu'on ne sauvera pas
14:02la mer,
14:03si tant est qu'on puisse
14:03la sauver,
14:04si on ne sauve pas
14:05les imaginaires.
14:06Et moi,
14:06c'est la question
14:07de l'imaginaire marin
14:09qu'il m'importe
14:10de réveiller.
14:11Et puis,
14:11c'est aussi peut-être
14:12un coup de pied
14:15à ceux qui pensent
14:17que la mer
14:17est extérieure à nous,
14:18qui veulent la forer,
14:19qui veulent la considérer
14:21comme un bien
14:22qu'on pourrait s'approprier,
14:24qui est une mer extérieure,
14:26et bien la mer,
14:26je pense qu'on la porte
14:27et c'est que comme ça
14:28qu'on arrivera
14:29à la préserver.
14:31Nous sommes la mer.
14:32Alors, Sylvain,
14:33c'est vrai que vous ne voudriez
14:34plus dire
14:35que nous sommes un sommet,
14:36nous sommes la neige,
14:37nous sommes le lointain,
14:39mais vous avez souvenir
14:40de votre premier bain,
14:41par exemple ?
14:41Pas tellement.
14:42Pas tellement.
14:42Pas tellement.
14:43Moi, j'ai plutôt le souvenir
14:44de ma première ascension
14:45parce que je suis bien d'accord.
14:46Non, mais nous sommes
14:47les enfants de nos paysages,
14:48comme disait Laurence Durel,
14:49et lui est l'enfant
14:50du Quai du Havre
14:51qui est à la fois
14:52un Quai de l'Éternel Retour,
14:53mais un Quai de l'Éternel Retour
14:56d'où l'on embarque.
14:57Enfin, donc,
14:57tu n'en auras jamais fini
14:59de reprendre la mer,
15:00de reprendre l'eau.
15:01Mais il y a quand même eu,
15:03certes,
15:03une origine aquatique
15:05dont nous procédons
15:06et dont nous portons
15:07la signature
15:09jusqu'au niveau cellulaire
15:11à l'intérieur de nous.
15:12Chaque cellule de Noumène
15:13est une petite mer intérieure
15:15d'une certaine manière
15:15où flotte le noyau,
15:17mais il y a eu aussi
15:18un effort
15:19qui s'appelle
15:20l'effort amphibie,
15:21qui a été l'énorme effort
15:23fait il y a quelques,
15:23je ne sais plus combien
15:24de milliards d'années,
15:25de sortir de la mer.
15:27Donc,
15:28toi,
15:29tu revis
15:29l'origine absolue
15:31des espèces
15:31dans la soupe primordiale
15:32quand tu vas te baigner,
15:33et moi,
15:34je rejoue le miracle.
15:35Donc,
15:35à nous deux,
15:36on couvre 4 milliards d'années
15:37de miracles
15:38de l'évolution darwinienne.
15:39Mais c'est un peu
15:40plus merveilleux
15:41ou plus beau
15:42qu'une soupe.
15:44Voilà.
15:44J'aime bien
15:45l'expression
15:45soupe primordiale,
15:47Milaphalus en extrême.
15:48Et par rapport à,
15:49j'aimais bien ton expression
15:50sur la lutte
15:52héraclitéenne
15:52au sommet du pilier,
15:53en fait,
15:54on a l'impression
15:55qu'il y a assez peu
15:56de luttes.
15:57Il y en a,
15:57mais au fond de l'eau,
15:58vous avez l'impression
15:59d'une sorte
15:59de monde apaisé,
16:01tout à fait fluide,
16:02où chacun trouve sa place,
16:04des couleurs absolument lumineuses,
16:07presque un monde enchanté
16:08par rapport au monde
16:10qu'on connaît.
16:11Et c'est vrai
16:11que crever la surface
16:13vous fait,
16:13au lieu de voir
16:14un monochrome
16:14ou un monde
16:15en deux dimensions,
16:17vous fait voir
16:17un monde en trois dimensions
16:19dans lequel vous n'êtes
16:20qu'un invité.
16:21Et là,
16:21vous vous taisez
16:22parce qu'en plongée,
16:23on ne peut pas parler
16:24du lac,
16:25tu plongeras avec du lac,
16:26vous ne pourriez pas
16:27communiquer autrement
16:28que un jose.
16:28Monologue intérieur.
16:29Monologue intérieur.
16:30Mais Christophe Nodibio,
16:32oui,
16:32c'est un monde peut-être
16:33plus accueillant,
16:33en tout cas,
16:34le plus doux,
16:35aux couleurs.
16:35Mais enfin,
16:36il y a des créatures
16:37et là,
16:37vous les décrivez,
16:38ces créatures.
16:38Alors,
16:39même si vous nous faites
16:40un petit éloge
16:40du poulpe,
16:41du requin.
16:42mais parce qu'on s'est trompé
16:43souvent.
16:44C'est vrai que...
16:45On parlait d'Hugo,
16:46par exemple.
16:46Hugo,
16:47dans Les travailleurs de la mer,
16:48le poulpe,
16:49il a cette expression terrible,
16:50le poulpe ou la pieuvre,
16:51c'est le même animal,
16:51que si l'abominable
16:53était un but,
16:55alors la pieuvre
16:56était un chef-d'oeuvre.
16:58Voilà.
16:58Si Dieu avait voulu créer
17:00l'abominable,
17:00il avait son chef-d'oeuvre.
17:01Et vous,
17:02vous l'aimez bien.
17:03Le poulpe est un animal
17:05absolument magnifique,
17:05très intelligent,
17:06et le requin,
17:07c'est au fond
17:08la faute à Spielberg,
17:10comme on dit,
17:10la faute à Voltaire.
17:11C'est-à-dire que...
17:12C'est si dangereux que ça,
17:13quand même.
17:13Écoutez, statistiquement,
17:14alors c'est 12 morts de trop,
17:16mais le requin tue 12 personnes.
17:19Il y a 12, disons,
17:20il y a 12 morts
17:21à cause du requin
17:21sur toutes les mers du globe
17:23par an.
17:24Il y a 500 morts
17:26à cause de l'éléphant
17:27ou du rhinocéros,
17:28par exemple.
17:28Or, les rhinocéros
17:30ou les éléphants,
17:31il y a uniquement
17:31les gens qui vivent à côté
17:33ou les quelques touristes
17:34qui font du safari
17:34qui sont là.
17:35Mais si vous regardez
17:36l'étendue de mer,
17:38les littoraux,
17:39au fond,
17:40la probabilité est infime.
17:41C'est un chiffre, oui.
17:42C'est un film.
17:42Et le requin, au fond,
17:44on a porté un regard
17:45extrêmement pas tendre sur lui
17:47et j'essaie de réinverser
17:48aussi dans cet imaginaire
17:49de montrer qu'il ne s'agit pas
17:51de méchants animaux
17:52ou de gentils,
17:53non pas être méchants
17:54ou gentils,
17:54ceux des animaux sauvages,
17:55mais qu'ils ne sont pas du tout,
17:56il ne faut pas vous agresser.
17:57Il peut y avoir des accidents.
17:59D'ailleurs,
17:59on ne touche pas sous la mer,
18:01on regarde,
18:01on se tait,
18:02on observe.
18:03Mais c'est réamorcer ça,
18:05un nouvel imaginaire
18:06qui permet de nous regarder,
18:08de considérer autrement la mer
18:09qu'avec les yeux
18:12des marins,
18:13j'en ai eu beaucoup
18:13dans ma famille,
18:14mais d'antan,
18:14qui ne savaient pas nager
18:15et qui avaient peur.
18:16Roquin, c'était requiem,
18:18la même étymologie.
18:19Ah ben voilà.
18:19Parce que quand vous en voyez un,
18:21il n'y a plus qu'à chanter
18:23ou réciter ce requiem.
18:25Moi, je partirai rapidement,
18:26mais...
18:26Alors, il y a évidemment
18:27quelque chose
18:27qui vous réunit tous les deux,
18:29mais c'est, bien sûr,
18:31la Grèce et Homère.
18:33Je rappelle que vous avez écrit
18:34un été avec Homère,
18:35Sylvain,
18:36et que vous parlez essentiellement
18:38de la mer Méditerranée,
18:39on l'a dit,
18:39Christophe Odibio,
18:41et que vous connaissez bien le grec,
18:43vous l'avez étudié,
18:44c'est ce qui fait partie,
18:46et bien sûr,
18:46vous nous racontez Ulysse,
18:47vous nous racontez l'Odyssée,
18:50principalement, d'ailleurs.
18:51Oui, c'est-à-dire que j'étais forcément...
18:53J'ai l'âge de Thalassa,
18:54vous vous souvenez de cette émission ?
18:56Donc, j'ai l'âge de Thalassa.
18:56Superbe.
18:57Voilà, 75, c'est Thalassa.
19:00Évidemment,
19:00quand on parle de mer intérieure,
19:02je le disais tout à l'heure,
19:03le nom de mer intérieure,
19:04c'est le nom que donnaient
19:06les Grecs à la mer,
19:07et c'est intéressant
19:08de questionner ce rapport à la mer,
19:10parce que les Grecs,
19:11au fond, pour eux,
19:11la mer, elle n'est pas bleue,
19:12elle est couleur de vin,
19:13vous savez, chez Homère.
19:15La mer est un milieu hostile.
19:17D'ailleurs, Ulysse,
19:19sa déambulation maritime,
19:21son Odyssée,
19:21à chaque île,
19:22à chaque jour,
19:25il y a un problème.
19:27Chaque île,
19:28un monstre se cache,
19:29ou une femme,
19:30parfois,
19:30très tentante,
19:32mais qui peut être circée.
19:34Donc, c'est un rapport
19:35assez hostile à la mer.
19:36Ulysse,
19:36c'est à peine nagé.
19:37Moi, j'aime beaucoup le passage
19:39quand il arrive chez Nausicaa,
19:40il invente la bouée.
19:41Homère invente la bouée,
19:42puisqu'une déesse,
19:44alors qu'une envoyée d'Athéna,
19:46envoie autour des hanches d'Ulysse
19:48une sorte de foulard un peu magique
19:50qui s'entoure
19:51autour d'Ulysse
19:52et qui l'emmène sur le rivage
19:53où Nausicaa va le réceptionner,
19:56j'allais dire.
19:57Donc, en fait,
19:57c'est un rapport hostile à la mer.
19:59Donc, ça m'intéressait
20:00de questionner ça
20:00et puis de savoir pourquoi,
20:02au fond,
20:03les Grecs ont choisi
20:04un dieu aussi colérique,
20:06parce que c'est le dieu de la mer
20:07et des séismes.
20:08Pourquoi ?
20:09Et Poséidon,
20:09il se plaint tout le temps
20:10d'avoir la mer
20:11et de ne pas avoir le ciel
20:11comme son frère Zeus.
20:12Vous avez eu ce sentiment là
20:13quand vous avez parlé d'Homère
20:14ou suivi tout un été ?
20:16C'est pas ça qui vous a...
20:17J'ai eu le sentiment
20:19qui, à mon avis,
20:20nous relie,
20:21bien que nous choisissions
20:24des postes d'observation différents,
20:26puisque le sien est aquatique
20:27et le mien est céleste,
20:31si je puis dire.
20:32Sur-aquatique.
20:32Mais, à vrai dire,
20:33ce qui nous rallie,
20:35c'est,
20:35et Christophe a prononcé le mot,
20:37c'est la considération
20:38sur le milieu que nous aimons.
20:39Oui.
20:40Car tout vient du récit
20:41et du verbe.
20:42Et en fait,
20:42le grand miracle,
20:43finalement, de l'homme,
20:44ça aussi, c'est Toméry,
20:45c'est d'avoir la possibilité,
20:47à un moment,
20:47de redire le monde.
20:48Et l'écologie,
20:50la défense de la mer,
20:51la défense de la montagne,
20:52la défense de tout
20:53cet extraordinaire certissage
20:55d'équilibre,
20:56de mécanismes
20:56qui offrent la nature
20:58et la vie
20:58et la biologie,
21:00vient d'abord
21:01d'un enchantement,
21:02d'une considération,
21:04de la possibilité
21:05de mettre un nom,
21:07de mettre un mot
21:08sur ce que l'on aime,
21:09de comprendre,
21:10donc de chanter.
21:11Donc, finalement,
21:12ce n'est pas la statistique
21:14ni l'imprécation législative
21:16ni l'apocalypse
21:17d'un discours très noir
21:19qui nous ramènera
21:21à la défense
21:21de la terre
21:23et de la vie
21:23des bêtes
21:24du ciel et de la mer.
21:25C'est la lyre du poète.
21:27Parce qu'on ne protège
21:28que ce qu'on aime.
21:29Oui.
21:29Parce que là,
21:30dans vos livres,
21:30vous parlez quand même
21:31de la menace
21:32qui pèse sur notre nature.
21:33Bien sûr.
21:34Vous avez écrit
21:35des livres écologiques
21:36ou écologistes,
21:37mais ça existe.
21:38Mais nous chantons.
21:39Et le chiffre,
21:40à un moment,
21:41c'est vrai,
21:41ne suffit pas.
21:42C'est bon de donner
21:43les chiffres.
21:44Il faut des faits,
21:45surtout en science.
21:45Aujourd'hui,
21:46on a besoin de faits.
21:47Mais à un moment,
21:47comme on ne protège
21:48que ce que l'on aime
21:49pour faire aimer,
21:50ce ne sont pas les chiffres
21:51qui vont nous faire aimer.
21:51Je pense que...
21:52Et ça,
21:53c'est par les mots,
21:53les images,
21:54les grands films.
21:55Je pense pour Jacques Perrin,
21:56par exemple.
21:58Jacques Perrin
21:58qui disait
21:58que l'expérience de la mer
21:59nous rend meilleure.
22:00Il y a ça.
22:01Et puis Sylvain,
22:02quand il rappelait ce mot,
22:04ce très beau mot d'écologie,
22:06puisque vous mentionniez
22:07le grec clair,
22:09écologie,
22:09c'est la maison.
22:11Moi,
22:11quand je plonge,
22:12j'ai l'impression
22:12de retourner à la maison.
22:14Et ce qui me navre aujourd'hui,
22:15quand j'entends,
22:16par exemple,
22:16de l'autre côté de l'Atlantique,
22:18l'histoire de la conquête de Mars,
22:20il y a une planète
22:21à explorer
22:22qui ne l'a pas été,
22:23qu'on connaît moins
22:24que la surface de la Lune.
22:25C'est la planète Neptune
22:26dont vous parliez,
22:27la planète mer.
22:28D'ailleurs,
22:29on devrait appeler
22:29la planète Terre
22:30la planète mer,
22:30puisque deux tiers
22:31de sa surface
22:33sont recouverts d'eau.
22:34Mais c'est ça,
22:34l'écologie,
22:35je pense,
22:36a besoin,
22:36la prise de conscience,
22:38a besoin des écrivains,
22:39des mots,
22:39des récits
22:41pour embarquer
22:41tout le monde là-dedans.
22:42Et nous tous.
22:43Mais est-ce qu'il y a eu
22:43des mers que vous avez préférées,
22:44Sylvain ?
22:45Parce que,
22:45même si vous êtes à Montagnard,
22:47ces stacks,
22:48ils vous obligeaient
22:49à plonger
22:49à un moment
22:50ou à nager.
22:51C'est-à-dire qu'il y a
22:52la mer du temps
22:52et la mer de l'espace.
22:54La mer du temps,
22:54c'est le Marénostrum,
22:56c'est la mer intérieure,
22:57c'est notre mer,
22:57où pas un îlot,
22:59pas un écueil
23:00et pas une pierre
23:01n'a été décrite
23:02par un poète,
23:03n'a été intégrée
23:05à la grande référence mythologique,
23:08peinte par un peintre
23:09ou chantée par un artiste.
23:11Et puis,
23:11il y a la mer de l'espace
23:12qui est l'Atlantique.
23:14Et même le Pacifique,
23:15finalement,
23:15avec ses fureurs,
23:16avec ses immensités,
23:17avec son néant.
23:18Et quand vous vous retrouvez
23:20au sommet d'un piton rocheux,
23:21ce qui m'est arrivé
23:22avec du lac
23:23au bout du Cap Horn,
23:25où on est arrivé
23:26à près 110 mètres d'escalade
23:27dans un feuilletage
23:28de schiste
23:29extrêmement pourri
23:30où c'était très difficile
23:31de progresser,
23:33on s'est retrouvé
23:34debout devant le néant.
23:35La prochaine Terre,
23:36c'était l'Antarctique
23:36à 4000 kilomètres de nous.
23:38Et là,
23:39vous êtes étourdi,
23:40étourdi par l'immensité
23:42et le néant
23:43et l'absence de l'homme,
23:44en fait.
23:44Alors,
23:44je distingue
23:45les deux espaces.
23:46Oui.
23:47L'espace de la profondeur
23:48de la mémoire,
23:49la Méditerranée
23:50et l'espace du vent
23:51qui court.
23:52Plus accueillant
23:52et l'autre
23:53qu'il faut affronter.
23:54il y a quelque chose...
23:55Ce n'est pas forcément
23:55d'ailleurs une histoire
23:56de violence,
23:56car la Méditerranée
23:57peut-être terrible
23:58et là,
23:59c'est caribes
23:59des Cécilas,
24:00mais c'est plus
24:01une histoire
24:01de temporalité.
24:03À un moment,
24:03vous sortez du sablier
24:04pour vous jeter
24:05dans le sextant
24:06et dans les constellations.
24:08Il y a quelque chose
24:09d'étonnant
24:09quand on dit,
24:10par exemple,
24:10le bout du monde.
24:11Le bout du monde,
24:12souvent,
24:12c'est quand on est
24:18le bout du monde,
24:19alors que finalement,
24:21c'est non seulement
24:22le début d'un autre,
24:22mais c'est toujours
24:23le même monde.
24:24Et on a toujours
24:25opposé aussi
24:25la terre et la mer
24:28et finalement,
24:28nous la reconstituons.
24:29Vous l'avez réconcilié,
24:31vous ?
24:32Oui,
24:32c'est ça.
24:33Finalement,
24:33le stack
24:34n'est que le sommet
24:35des montagnes
24:35dont toi,
24:36tu vas visiter le pied.
24:37Et d'ailleurs,
24:38dans l'un des plus beaux spectacles,
24:41puisqu'on parlait
24:42de l'enchantement,
24:42etc.,
24:43et pour vous,
24:43pour vous réconcilier
24:44avec les requins clairs,
24:46une des plus belles choses
24:47que j'ai vues,
24:48c'était à peu près
24:48300 requins marteaux
24:50avec cette forme
24:50de hache un peu barbare,
24:52les juvéniles,
24:53les adultes,
24:55les pères,
24:56les mères,
24:57qui passaient comme ça
24:58dans le bleu,
24:58donc au large du récif,
24:59à 35 mètres
25:00à peu près de profondeur,
25:01et c'était,
25:02en fait,
25:03autour d'un stack,
25:05un pinacle,
25:05comme on dit,
25:06mais un pinacle
25:07à Sipadan.
25:07En Malaisie,
25:08c'est une île
25:08qui avait été
25:09beaucoup explorée
25:10par Cousteau.
25:11Si vous vous souvenez
25:12de la prise d'otage
25:13de Jolo,
25:14eh bien,
25:14c'est là.
25:14Et en fait,
25:15sous l'eau,
25:16c'est beaucoup moins,
25:17finalement,
25:17sauvage,
25:18beaucoup plus apaisé,
25:19il n'y a pas de prise
25:19d'otage sous l'eau,
25:20et je voyais comme ça
25:22ces requins dans le bleu,
25:24eh bien,
25:24en fait,
25:24ces requins-ci sont là,
25:25c'est parce qu'il y a
25:26un stack sous-marin,
25:27donc le stack attire aussi,
25:29donc les volatiles en haut,
25:31ceux que tu vois,
25:31et les squales en bas,
25:33donc ce monde
25:34un peu symétrique,
25:35moi,
25:35qui me fascine.
25:36Moi,
25:36un jour,
25:37j'allais vers un stack
25:38au Shetland,
25:38dans ma petite embarcation
25:41gonflable,
25:41avec du lac,
25:42et il y a des orques,
25:44des orques
25:44qui sont arrivés près de moi,
25:45et je n'ai pas du tout eu
25:48les affections
25:49de Christophe
25:50pour ces monstres.
25:52Les orques,
25:52c'est mon prochain...
25:52J'avais qu'une envie,
25:53c'était monter sur mon stack
25:54et quitter les orques.
25:56Mais l'orque,
25:56alors là,
25:57on parlait du poule,
25:57l'orque,
25:58en tant qu'animal intelligent,
26:00lui,
26:01est redoutable de stratégie.
26:02Voilà,
26:03c'est deux livres fourmis
26:04de détails,
26:05savoureux,
26:06personnels,
26:06vous avez bien compris
26:07qu'évidemment,
26:08on va retrouver les deux auteurs
26:09dans leurs livres,
26:10c'est Mère intérieure
26:11pour Christophe Daudibio,
26:12et puis les piliers de la mer,
26:13ces stacks,
26:14cher Sylvain Tesson.
26:16Alors,
26:16quelques livres
26:17qui parlent de la mer aussi,
26:19Une nuit au cap de la cheffe,
26:20ça c'est François de Scheng,
26:22qu'on aime bien citer,
26:23L'invention de la mer,
26:24de Laure Limongi,
26:25Quelque part en mer,
26:26de Dorte et Hansen,
26:27ou La longue route
26:28de Stéphane Melchior
26:30et Youn Locard,
26:32ça c'est d'après l'oeuvre
26:33de Bernard Moitessier.
26:34Et puis pour ma part,
26:35moi j'ai un petit coup de cœur,
26:36mais ça,
26:37Sylvain connaît bien
26:37cet auteur.
26:39Alors là,
26:39ça nous ramène à la sagesse grecque,
26:42évidemment,
26:44et le voici,
26:45c'est Catherine Vanhoefelen
26:46qui écrit,
26:47c'est son premier livre,
26:48je crois,
26:48Risquer la prudence,
26:49une pratique de la sagesse antique.
26:51Alors,
26:51elle nous parle d'une chose
26:52très particulière
26:53qui est la fromésis.
26:54Alors,
26:55Christophe sait ce que c'est,
26:56la fromésis.
26:56C'est la prudence,
26:57traduite en français.
26:58Mais ça n'a rien à voir
26:59avec ni la timidité,
27:01ni trop de précautions,
27:02c'est l'inverse
27:03d'une certaine façon.
27:04C'est une décision pensée,
27:06c'est un principe d'action,
27:07plutôt réfléchi.
27:08C'est l'audace.
27:09Voilà.
27:10C'est l'audace
27:11et sûrement pas
27:11la rétention du geste.
27:13Donc,
27:13c'est l'agilité de la pensée,
27:15c'est le contraire
27:15de la paralysie.
27:16Mais c'est une prudence
27:17qui nous emmène
27:18à une action réfléchie.
27:20Et c'est très intelligemment écrit,
27:22avec beaucoup d'exemples,
27:23bien sûr,
27:23même y compris
27:24d'exemples contemporains
27:25de ces actuels,
27:28oui,
27:28de nos héros,
27:29peut-être,
27:29qui ont fait preuve
27:31de prudence,
27:32mais non pas
27:33de peur
27:33ou de timidité.
27:34Maintenant,
27:35il va falloir l'enseigner.
27:36Il n'y a plus qu'à l'enseigner,
27:37la fronésie.
27:38Et des navigateurs,
27:39car le navigateur
27:40est un fronésique.
27:41C'est-à-dire qu'il use
27:42à la fois de son examen
27:43de conscience
27:44et de sa sensibilité,
27:45de la primitivité
27:46de son instinct.
27:47Elle s'appelle Catherine
27:48Vanhoefelen.
27:49Merci beaucoup
27:49à tous les deux
27:50d'être venus
27:50pour parler de la mer,
27:51des voyages,
27:52des mointains
27:52et bien sûr de littérature.
27:54Bien sûr,
27:55on se retrouve très vite
27:55pour un nouveau numéro
27:56de Bonheur des livres.
27:57À vite.
28:16C'était Au Bonheur des livres
28:18avec le Centre national du livre.
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