- il y a 2 jours
Le 18 juin 1995, Alain Juppé est élu maire de Bordeaux pour la première fois, succédant à Jacques Chaban-Delmas qui tenait la mairie depuis 1947. Cumulant cette responsabilité avec son poste de Premier ministre de Jacques Chirac durant ses deux premières années de mandat, Alain Juppé revient avec Yves Thréard sur cet évènement marquant de sa carrière politique.
Originaire des Landes, Alain Juppé restera maire de Bordeaux durant 24 ans, transformant en profondeur cette ville pour laquelle il n'a jamais caché son amour en initiant des projets tels que la construction du tramway et du TGV Bordeaux-Paris. Reprenant une ville en déclin après le dernier mandat de Chaban-Delmas, Alain Juppé rend son prestige à la capitale de la Gironde, qui s'est affirmée de nouveau comme l'une des villes les plus dynamiques et importantes de France.
Embarquez Quai n°8. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.
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00:07Musique
00:21Alain Juppé, bonjour.
00:23Bonjour.
00:24Une date importante dans votre carrière politique, le 18 juin 1995, vous êtes élu pour la première fois et dès
00:33le premier tour à la mairie de Bordeaux.
00:36Vous devenez maire de Bordeaux. C'était un événement important pour vous ?
00:40Marquant. Vous savez que je me réfère toujours à la famille Gaulliste.
00:46Donc être élu le 18 juin, ça a du sens.
00:49Ça a quand même du sens.
00:49Donc c'est une date qui m'a beaucoup marquée. Le conseil municipal se réunit à la mairie de Bordeaux,
00:54dans cette salle un peu ancienne du conseil municipal,
00:59et qui m'élit maire de Bordeaux à la succession de Jacques Chabondelmas, qui avait été mon prédécesseur pendant 48
01:05ans.
01:05Alors le poids est lourd justement. C'est-à-dire le Chabondelmas, qui a été premier ministre de Georges Pompidou,
01:12qui a été une figure de la résistance,
01:14qui a été 45 ans ? 48. 48 ans, maire de Bordeaux.
01:19Il a été élu en 47 jusqu'en 95.
01:21Et qui est une figure de la politique française.
01:23Ça signifie quoi pour vous d'être élu maire de Bordeaux cette année-là ?
01:28Ça veut dire que vous prenez votre indépendance par rapport à Jacques Chirac ?
01:31Ça veut dire que vous installez votre fief ? Qu'est-ce que vous vous dites ?
01:35C'est d'abord l'autre responsabilité. Succédé, comme vous venez de le dire, à un personnage historique, maire de
01:4148 ans,
01:42et qui a été un très grand maire de Bordeaux, qui a fait beaucoup de choses pour la ville.
01:46Malheureusement, il avait fait un mandat de trop. Il était âgé, il était fatigué, il était malade.
01:51Usé.
01:52Et la ville usait. La ville était entrée en déclin. Ce qui m'a permis d'ailleurs de la réveiller.
01:58Quant à moi, j'avais commencé ma carrière politique d'abord dans les Landes.
02:02Vous êtes originaire de Mont-de-Marsan.
02:03Je suis originaire de Mont-de-Marsan, donc aquitain. Et pour moi, Chabon, c'était le duc d'Aquitaine, bien
02:07entendu.
02:09Ma candidature n'avait pas été conclusive, si je puis dire.
02:11Donc je m'étais replié sur Paris, d'abord au cabinet de Jacques Chirac, maire de Paris,
02:16et ensuite comme directeur des finances et des affaires économiques de la ville.
02:23Et à ce moment-là, j'ai décidé d'entrer dans la vie politique parisienne.
02:28J'ai été élu pendant deux mandats, élu municipal et également député.
02:33Voilà. Ça nous amène à 95. 95, élection présidentielle.
02:38Et je m'interroge sur moi d'avenir.
02:41Je me dis, si Chirac est battu, il restera maire.
02:46Je l'ai soutenu sans aucune hésitation, mais il y avait quand même des doutes sur sa capacité à gagner
02:51au mois de janvier.
02:51Vous vous souvenez ? En 95, c'était pas acquis.
02:54Et puis je me dis, mais s'il est élu, il me fera le même coup que la fois précédente.
02:59C'est-à-dire qu'il me dira, voilà, j'ai comme un vieux serviteur qui est Jean Tibéri, il
03:03faut quand même lui céder la place.
03:05Donc je me suis dit, je vais essayer de voler de mes propres ailes.
03:08Et de m'implanter sur mon terroir.
03:10Et il se trouve que quand vous devenez maire de Bordeaux, vous êtes déjà, depuis quelques jours, Premier ministre.
03:16Oui. Alors ça, évidemment, c'est une singularité.
03:18À l'époque, le cumul des mandats n'était pas, ou l'interdiction du cumul n'était pas ce qu
03:23'il est aujourd'hui.
03:23Chabon a été Premier ministre et maire.
03:26Chirac a été Premier ministre et maire.
03:28Bonroy a été Premier ministre et maire, etc.
03:29Et donc j'ai fait campagne en tant que Premier ministre, ce qui est quand même une étrangeté aujourd'hui.
03:34Je sais que vous n'aimez pas la nostalgie, mais est-ce que vous estimez que ça, il faudrait rétablir
03:38la possibilité de cumuler un mandat d'exécutif local
03:41et d'être une figure nationale, député, sénateur, Premier ministre ?
03:47Comme toujours, la question n'est pas tranchée, tout blanc, tout noir.
03:52Je pense que couper complètement les élus de racines locales n'est pas une bonne chose.
03:57On le voit aujourd'hui, on a souvent des députés hors sol.
04:00Donc revenir à une possibilité de cumuler des mandats, des exécutifs locaux dans des communes de taille moyenne, moins importante,
04:12pourquoi pas ?
04:12En revanche, se mettre à la tête d'une grande ville comme Bordeaux ou d'une communauté urbaine ou d
04:18'une métropole de plusieurs centaines de milliers d'habitants, là ça peut se discuter.
04:22Est-ce que là vous vous dites que vous prenez votre indépendance par rapport à Jacques Chirac néanmoins ?
04:26Oui, complètement. D'ailleurs, Chirac n'était pas très content.
04:29Il m'avait même promis de m'envoyer une lettre par laquelle il s'engageait à me laisser sa succession
04:35à la mairie de Bordeaux.
04:36Ah oui, à la mairie de Paris.
04:38Mais il vous félicite ou pas quand vous êtes élu ?
04:42Vous connaissez nos relations entre Chirac et moi, donc il était très heureux que je sois élu à Bordeaux. Il
04:48n'y a pas eu la moindre ombre entre nous. Et donc je me suis lancé tout de suite dans
04:53ce mandat. Comme vous l'avez dit, j'ai été élu dès le premier tour.
04:57C'était une surprise pour vous ?
04:59Non, parce que Chabon était élu toujours au premier tour.
05:03Oui, mais Chabon, il était... Vous arriviez, vous.
05:05C'était Chabon. Moi, j'arrivais. Donc ça m'a quand même rassuré. Mais c'était juste. C'était 51%.
05:11La dernière élection de 2014, j'étais élu à 62% au premier tour. Vous voyez, j'ai progressé.
05:17Mais enfin, j'étais heureux, effectivement, de recevoir ce gage de confiance de mes concitoyens. Je me suis mis tout
05:22de suite au boulot.
05:23Ça a été difficile pour vous de vous installer ? Vous avez été considéré comme un parachuté ?
05:28Non, pas vraiment. Pas vraiment. Chabon a fait du Chabon.
05:32Oui.
05:33C'est-à-dire qu'il a mis...
05:34Vous a aidé ?
05:34Il a mis à mon service tous ses réseaux. Et Dieu sait s'il en avait.
05:38Ah, évidemment.
05:38Ils sont partout. Mais il n'a pas fait campagne, officiellement. C'était son attitude. Il m'avait dit, c
05:43'est au Bordeaux-Lais de vous élire, c'est pas à moi de vous désigner.
05:47Donc voilà, j'ai fait vraiment campagne. C'était un peu compliqué, puisque je faisais des allers-retours avec Paris.
05:53Mais bon, ça a marché. Et Chabon était évidemment heureux de voir que la ville était, selon lui, en de
05:59bonnes mains.
05:59Alain Juppé, pourquoi Bordeaux ?
06:02Parce que d'abord, je voulais m'installer dans mon fief, dans mon territoire. Et ensuite, parce que l'Aquitaine,
06:09c'était chez moi.
06:10Vous avez dit que je suis né à Bonne-Marsan. Mes grands-parents habitaient Bordeaux. Bordeaux était la ville de
06:15référence.
06:15Avant la rentrée scolaire, quand mes parents voulaient m'habiller pour aller au collège ou au lycée, on allait chez
06:20Bordeaux.
06:21Donc voilà, Bordeaux était la ville de référence. Je n'y ai pas fait mes études supérieures, parce que je
06:26suis parti directement à Paris.
06:27Mais enfin, je me sentais chez moi. Et ma culture, elle est aquitaine.
06:31Quand j'arrive dans la forêt landaise ou la forêt girondine, je me sens chez moi.
06:35Alors, quand vous êtes élu maire de Bordeaux, le 18 juin 1995, est-ce que vous vous souvenez de votre
06:40première prise de parole ?
06:42Qu'est-ce que vous dites au Bordelais ?
06:45Je ne suis pas capable de vous restituer intégralement ma prise de parole.
06:49Vous savez comment ça se passe. Le conseil municipal se réunit.
06:52On voit un bulletin secret. C'est un peu sonadèle.
06:55Il n'y a pas vraiment de suspense, puisqu'on connaît le rapport des forces, naturellement.
06:58Mais enfin, il y a quand même un moment d'émotion très fort.
07:00D'autant que Chaban venait de partir.
07:03Et Chaban laissait dans la ville, même si la ville était en déclin, une marque très profonde d'affection, de
07:10respect, d'attachement à sa personne.
07:13Donc, j'étais dans un moment un peu solennel pour moi.
07:15Je me sentais, je dirais, non pas à l'aise, mais enfin quand même marqué par ce qui allait se
07:23passer.
07:23Qu'est-ce que j'ai dit ?
07:24Intimidé.
07:24Ce que j'ai dit, j'ai dit merci au conseil municipal, évidemment, de sa confiance.
07:29J'ai dit merci au Bordelais.
07:30Et puis j'ai dit surtout au Bordelais, voilà, on va transformer la ville maintenant.
07:34Et j'ai un projet à vous proposer.
07:36C'est sur ce projet que vous m'avez élu.
07:38Et on va passer à l'acte et on va le réaliser.
07:40Alors justement, c'est une question centrale.
07:42Quand vous vous attaquez à Bordeaux, d'une certaine façon, de façon électorale.
07:47Pacifiquement.
07:48Pacifiquement. Vous avez un projet, vous savez déjà où vous voulez aller.
07:51Parce que j'y ai travaillé et outre le soutien de Chabon, j'avais aussi le soutien des milieux économiques.
07:57Bordelais, qui était très désireux de voir la ville reprendre un peu de poil de la bête et s'affirmer
08:03dans la compétition nationale et internationale.
08:05Donc j'avais travaillé avec eux et j'avais un projet urbain que j'avais développé pendant ma campagne.
08:09J'ai été élu sur un projet.
08:11Je n'ai pas été élu simplement sur ma bonne figure ou parce que j'étais proche de Chabon.
08:16J'ai été élu parce que j'ai dit au Bordelais, voilà ce que je vous propose de faire.
08:18Ce projet urbain, il était axé sur deux grandes idées principales.
08:23On va faire un mode de transport collectif moderne.
08:27Chabon voulait un métro.
08:29Je n'ai pas tenu ma promesse.
08:31J'avais dit à Chabon, on fera le métro.
08:33Et vous ne faites pas le métro.
08:34Je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas, il n'y était pas arrivé.
08:36Et je dis d'emblée, on va faire un tramway.
08:39Je précise très exactement ce que serait ce tramway.
08:42Et le deuxième axe de mon projet urbain, en 1995, c'était de réconcilier la ville avec son fleuve.
08:49Il faut se souvenir que, historiquement, la ville de Bordeaux s'est développée sur une seule rive.
08:54C'était la rive gauche.
08:55La rive droite, c'était la Pampa.
08:57Et vous l'avez développée, la rive droite ?
08:58Il n'y avait pas de pont.
09:00Jusqu'en 1824, il n'y a pas de pont.
09:02On franchit la Garonne en Gabart.
09:04Et donc, je le répète, la rive droite, c'est un peu l'aventure.
09:09Après, premier pont, Napoléon, pour envoyer ses légions en Espagne.
09:14Et puis après, Chabon, qui créait le pont d'Aquitaine, etc.
09:16Et donc, l'idée, c'était de réasseoir la ville sur les deux rives de son fleuve.
09:21Et de tenir compte du fait que le port, le port commercial de Bordeaux, avait quitté la ville.
09:26Il était parti à Naval, à Bassins, et même au-delà.
09:30Et même, l'idée prémonitoire de Chabon, qui n'a jamais vraiment fonctionné,
09:34l'avant-port du Verdon, sur la côte atlantique.
09:38Voilà quelles étaient les deux idées directrices.
09:41Il m'a fallu 10-15 ans pour les réaliser.
09:44Et ça, c'est un point sur lequel j'insiste beaucoup.
09:48L'une des idées à la mode, c'est de limiter le nombre de mandats, vous savez.
09:51Y compris même pour les élus locaux.
09:53Pour réaliser quelque chose dans une ville, il faut du temps.
09:56Il faut un mandat, deux mandats, trois mandats.
09:58Il m'a fallu trois ou quatre mandats pour transformer la ville.
10:01Vous resterez 24 ans maire de Bordeaux.
10:03Votre vie change quand vous êtes élu pour la première fois à Bordeaux.
10:07Vous êtes obligé de concilier votre vie à Paris de Premier ministre.
10:12Vous installez votre famille à Bordeaux ?
10:14Oui, il y a deux périodes, si vous voulez.
10:1695-97, je suis Premier ministre.
10:19Donc, je partage mon temps.
10:21Chaban savait le faire.
10:23Quand il venait à Bordeaux, il se faisait photographier pendant deux jours.
10:27Et après le reste du temps, la presse reproduisait les photos qui montraient Chaban dans la ville.
10:32Je ne sais pas si j'ai pratiqué le même sport, je n'en sais rien.
10:34Donc là, c'était un peu compliqué, je dois l'avouer.
10:37Donc, je passais tous les week-ends, pratiquement, sauf exception, à Bordeaux.
10:42Vous installez votre famille à Bordeaux ?
10:43J'installe ma famille à Bordeaux.
10:44On a un premier appartement.
10:46C'est la naissance, en 95, de notre fille Clara, qui naît à Matignon.
10:50Mais enfin, on habitait aussi à Matignon.
10:52Donc, on se partageait les deux.
10:54Et ma vie change à 97, où là, je quitte Matignon et où je m'installe complètement à Bordeaux,
10:59avec une nouvelle maison.
11:01Et la famille s'installe aussi.
11:03Mes filles et mes enfants sont scolarisés dans les écoles de Bordeaux.
11:06Donc là, je deviens vraiment bordolé à plein temps.
11:09Isabelle, votre épouse, accepte Bordeaux ?
11:13Elle a vu d'un bon oeil le fait que vous brilliez la mairie de Bordeaux ?
11:17Oui, elle est un peu gascogne sur les bords, puisqu'une partie de sa famille est périgordine.
11:22Donc, ce n'était pas tout à fait une expatriation.
11:24Elle a aimé tout de suite Bordeaux.
11:26Elle s'y est fait beaucoup d'amis.
11:29Elle aimait beaucoup la maison que nous avions à Bordeaux, qui était extrêmement agréable.
11:32Elle m'a beaucoup aidé.
11:33Est-ce que vous avez eu un appartement et après, une maison ?
11:35On a eu un petit appartement d'abord au début.
11:38Enfin, même avant d'être élu, j'avais loué un studio.
11:42J'ai raconté que ce studio était tellement petit que pour accéder à la douche,
11:46il fallait traverser le lit à pied, si je veux dire.
11:49Donc, on commence très modestement.
11:51Puis après, on a un appartement un peu plus sympathique.
11:53Et après, une jolie maison près du jardin public, que j'ai commis la bêtise de vendre
11:57lorsque j'étais obligé de quitter Bordeaux en 2004, après ma condamnation.
12:01Voilà, donc on s'enracine vraiment.
12:03Nos enfants vont à l'école à Bordeaux.
12:06Là aussi, j'ai attiré Isabelle par une promesse que je n'ai pas entièrement tenue.
12:10Je lui dirais, tu sais, c'est facile, tu travailles à Paris, mais bientôt, il y aura le TGV.
12:14Tu seras à deux heures de Paris.
12:15Bon, TGV a été le gueule en 2007.
12:17Pas tout de suite.
12:18Alors, vous, vous avez changé Bordeaux.
12:20Est-ce que Bordeaux vous a changé ?
12:22Sans aucun doute.
12:25Encore que j'avais avant l'expérience de ce qu'est la vie de terrain d'un élu,
12:31qui est absolument essentiel.
12:32Si aujourd'hui, il y a cette espèce de coupure entre la classe politique et l'opinion publique et les
12:38Français,
12:38c'est parce que les Français ont le sentiment que les hommes politiques ne les écoutent pas, ne les connaissent
12:43pas, ne les fréquentent pas.
12:45Quand vous êtes élu local, la proximité, elle est quotidienne.
12:48Cette proximité, je l'ai pratiquée dans le 18e arrondissement de Paris, que j'ai beaucoup aimé, j'ai beaucoup
12:53travaillé, j'ai fait beaucoup de choses aussi.
12:55Arrondissement très populaire.
12:56Deuxième arrondissement, très populaire, aussi important, 200 000 habitants que la ville de Bordeaux, très divers.
13:01La place du Ter, toi, j'avais comme administré, Dalida, Anouk Aimé, Michel Mourgan, Jean-Pierre Kessel, et puis en
13:07bas, la Goutte d'Or.
13:08Bien sûr.
13:09Le marché au voleur, au milieu de la Goutte d'Or.
13:12Vous voyez, c'était une expérience aussi de terrain qui m'a profondément marqué.
13:15Donc quand j'arrive à Bordeaux, je ne suis pas tout à fait étranger à ce qu'est la vie
13:19d'un élu local, mais évidemment c'est différent.
13:22Là, je suis maire, je suis au contact en permanence, et j'apprends.
13:28Un jour, j'arrive sur le marché des Capucins, qui est un peu les Halles de Bordeaux, marché très populaire,
13:35où tous les hommes politiques vont faire campagne.
13:37Et il y a des marchands de la Sauvette, qui ont des petits chariots, qu'elles vont alimenter le matin,
13:41où elles viennent vendre leurs fruits et légumes.
13:44Et je vais les voir, et je commence à serrer les mains.
13:48Il y en a une qui me dit, Chaban, lui, il ne faisait la bise.
13:52Et alors, j'ai appris à faire la bise.
13:54Et donc, c'est une expérience, effectivement, qui m'a beaucoup marqué.
13:57Vous êtes mis à faire la bise.
13:59Je me suis mis à faire la bise.
14:00Je crois que les Bordelais m'aiment bien et qu'ils ont gardé un bon souvenir de mon passage à
14:07Bordeaux, passage plus qu'un passage, de mes 25 ans de vie à Bordeaux.
14:11Mais on s'en avère, j'aime Bordeaux, parce qu'elle a un caractère propre qui correspond tout à fait
14:16à ce que je suis, à ce que je pense.
14:18– Alors, quand on vous connaît, on lit vos livres, on se documente, vous reconnaissez que vous avez parfois, vous
14:26pouvez vous emporter, vous avez le sang chaud.
14:28Pendant un conseil municipal, je crois, vis-à-vis d'un de vos adversaires politiques, qui s'appelle M. Savary,
14:35vous le traitez de connard.
14:37Vous dites, quel connard ? Ça, c'est une face de votre personnalité qui est étonnante.
14:41– Ça m'amuse beaucoup parce que j'ai la réputation d'être un monstre froid. Voilà, c'est quelque
14:45chose qui s'est installé, y compris dans les médias.
14:48Alors, chaque fois que je fais une émission de télévision, plus ou moins réussie, on dit « Juppé a fendu
14:53la carapace », a fendu l'armure.
14:56Alors, je me dis qu'à l'armure, à force, elle doit être en petits morceaux.
15:01Non, j'ai parfois le sang chaud et les conseils municipaux étaient parfois un peu animés, parce que j'avais
15:06une opposition qui, au début, était très virulente.
15:08– Hostile à vos projets ?
15:10– Hostile parce qu'elle était très hostile à Chabon, et elle attendait de moi que je me manifeste en
15:17rupture avec Chabon.
15:18Bon, je n'ai pas voulu faire ça, d'abord parce que je n'avais aucune raison de m'entagoniser
15:23avec ce que Chabon avait fait,
15:25et puis ensuite, par fidélité personnelle.
15:27Et donc, ça m'a été beaucoup reproché par certains qui ne me ménageaient pas.
15:32Et c'est pour ça qu'un jour, je me suis laissé aller à cette déclaration un peu intempestive en
15:38traitant Gilles Savary de connard.
15:39Alors, il a fait un recours en justice, il a porté plainte, pour diffamation.
15:44Et j'ai gagné, parce que le juge a estimé que ça n'était pas une diffamation, mais que c
15:49'était une injure publique.
15:50Donc, la plainte était mal dirigée.
15:52Et j'ai dit à Gilles Savary, vous voyez que ça n'était pas une diffamation.
15:56Et Gilles Savary, d'ailleurs, après, a toujours dit que vous aviez transformé Bordeaux.
16:02Alors, justement...
16:03Depuis, nos relations se sont apaisées, bien sûr.
16:05Cette transformation de Bordeaux, on dit, vous le savez mieux quiconque, que ça a peut-être changé la sociologie de
16:10la ville.
16:10Et il y a eu l'épisode des gilets jaunes longtemps après.
16:14Et on a dit, s'il y a eu des gilets jaunes, c'est parce que, justement, les populations les
16:19plus modestes de la ville,
16:21par la transformation de cette ville, qui est devenue une ville très jolie,
16:27où les loyers ont, évidemment, et l'immobilier a augmenté,
16:30ils ont été repoussés à l'extérieur.
16:32Et que, eh bien, c'est quelque chose qu'ils n'ont pas accepté.
16:36Et c'est pour ça que Bordeaux a été un des épicentres de cette manifestation.
16:40Il y a une part de vérité.
16:41Moi, j'ai vécu ça en direct.
16:42Tous les samedis, j'étais dans le PC de la mairie, en liaison avec le PC de la préfecture.
16:49Les manifestants avaient pour objectif d'envahir le Paléron, qui est l'hôtel de ville de Bordeaux.
16:53Donc, vous voyez, j'étais au cœur du cyclone, si je puis dire.
16:57Ça m'a un peu surpris.
16:58J'ai essayé de comprendre pourquoi.
17:01Et certains responsables politiques de l'opposition m'ont expliqué,
17:05mais Bordeaux est devenu trop belle, trop riche, trop attirante.
17:10Trop bourgeoise.
17:11Trop bourgeoise. Enfin, bourgeoise ou bobo.
17:14Bobo, oui, c'est ça. Bourgeois bohème.
17:15Est-ce que c'est une bonne analyse de la situation ?
17:18Je n'en sais trop rien.
17:20Je veux simplement dire que la ville s'est transformée. Pourquoi ?
17:22Parce qu'elle s'est transformée deux fois.
17:25Début du XXe siècle, 300 000 habitants à Bordeaux.
17:28Début des années 90, quand j'arrive, 220 000 habitants.
17:31Nous avons perdu 80 000 habitants.
17:33Ils sont partis à la périphérie, et parfois dans la périphérie.
17:37En un siècle, oui.
17:37Ça, ce n'est pas Juppé.
17:40Ah oui, pas du tout.
17:41C'est avant 95.
17:43Et la ville est entrée en déclin, avec beaucoup de logements insalubres,
17:48un secteur sauvegardé qui commençait à être réhabilité,
17:51mais enfin qui avait beaucoup vieilli.
17:52Et comme il n'y avait pas de demande de logement,
17:55puisque les gens partaient, les loyers étaient bas.
17:57J'ai inversé complètement la tendance.
17:59On a rénové la ville, on l'a rendue à nouveau attractive,
18:02et on a gagné pratiquement 50 000 habitants en l'espace de 10 à 15 ans.
18:06Et donc, la loi de l'offre de la demande est évidente.
18:08Quand la demande devient forte, et souvent une demande extérieure,
18:12venue, c'est vrai, de Parisiens ou de gens de la grande région
18:16qui souhaitaient venir profiter de la qualité de la vie d'en Bordeaux,
18:19eh bien, les loyers se rééquilibrent.
18:20Voilà la réalité de ce qui s'est passé.
18:23Est-ce que ça a eu une incidence politique forte ?
18:27Je voudrais faire deux remarques.
18:29D'abord, Bordeaux n'a jamais été une ville de droite.
18:31C'était une ville razzoc.
18:32– Chabon d'Elema, c'était plutôt razzoc.
18:34– Chabon a été ministre d'à peu près tous les gouvernements de la 4ème République.
18:37Il a été ministre de Guibaudet.
18:39C'était un gaulliste razzoc.
18:40– Razzoc, oui.
18:41– C'est original.
18:42– Un peu comme Chirac.
18:43– Oui, si l'on veut.
18:45Oui, à Corrèze.
18:48Chabon n'était pas véritablement un homme de droite.
18:50Et moi, je n'ai jamais fait campagne véritablement en branlissant l'étendard RPR ou LP.
18:56Je faisais des campagnes pour les Bordelais, tous les Bordelais.
19:00J'avais un slogan en particulier à la communauté urbaine, avant qu'elle ne devienne métropole.
19:04Je ne sais pas ce que c'est qu'un tramway de gauche.
19:07Je ne sais pas ce que c'est qu'un tramway de droite.
19:09On va faire un tramway tous ensemble.
19:11J'avais poursuivi la tradition chabanesque à la métropole, à la communauté urbaine à l'époque,
19:18qui était la co-gestion.
19:19C'est-à-dire qu'on faisait une campagne chacun de son côté.
19:22Mais au lendemain des élections, on concluait un contrat de gouvernement
19:26entre la majorité et la minorité, qui était souvent à gauche, naturellement.
19:30On se mettait d'accord sur les projets qu'on voulait réaliser, donc un tramway.
19:34Et à partir de là, on se partageait les responsabilités.
19:37Moi, j'ai été président avec un vice-président socialiste.
19:41Quand on a perdu la majorité, j'étais vice-président d'un président socialiste.
19:45Ça marchait très, très bien.
19:47Peut-être qu'au niveau national, on pourrait s'en inspirer.
19:49Mais enfin, je ne voudrais pas faire de remarques politiques déplacées.
19:52Alors qu'on voit des vignes défiler derrière nous, vignes bordelaises.
19:55Elles ne sont pas en bon état, hélas.
19:57Les vignes sont en bon état, mais la viticulture, on n'en est pas tellement.
20:00Exactement.
20:00Il y a une chose qui est quand même assez mystérieuse.
20:03Vous avez une histoire d'amour avec Bordeaux.
20:05Quand vous quittez Bordeaux, vous lui pleurez.
20:07J'ai écrit un livre qui s'appelle « Dictionnaire amoureux de Bordeaux ».
20:10Bordeaux, ben oui.
20:11Et pourquoi vous acceptez la proposition de quitter Bordeaux ?
20:14Vous êtes maire, vous avez été élu très bien quatre fois pour aller au Conseil constitutionnel.
20:18Parce que j'avais pris une décision depuis ma réélection en 2014.
20:23C'est de ne pas faire le mandat de trop.
20:26Chabon, maire 48 ans, les dix dernières années, pas bonnes.
20:30Il est fatigué, il est malade, la ville entre en déclin, je l'ai dit.
20:33Et donc je ne voulais pas faire ça parce qu'il y a un moment où je considérais que j
20:38'avais fait mon job et que je ne voulais pas faire ce mandat de trop comme mon prédécesseur.
20:43Et donc j'étais décidé de ne pas me représenter en 2020.
20:47Je ne l'avais pas encore annoncé parce que je ne voulais pas susciter les concrétises ou les rivalités au
20:54sein de mes équipes.
20:54Mais c'était une décision que j'avais prise au fond de moi-même.
20:57J'allais avoir 75 ans.
20:58J'estimais que dans la vie active, 75 ans, pour un sage, c'est autre chose.
21:04Ce qui s'est passé, c'est un signe du destin, je n'en sais rien, ça arrive.
21:10C'est pareil, en 76, quand je rencontre Chirac, c'est le hasard.
21:13Le hasard, oui.
21:14J'y reviens pas, mais le hasard des connaissances respectives.
21:17Et là, c'est un peu le hasard.
21:19Je ne connais pas Richard Ferrand, autrement que comme personnage public.
21:22Qui est nouveau président du Conseil constitutionnel.
21:23Oui, mais qui à l'époque était président de l'Assemblée nationale.
21:25Je connaissais le personnage public, mais je n'avais pas du tout de relation personnelle avec lui.
21:30Il m'appelle un bonjour en me disant, voilà, j'ai décidé de vous proposer au Conseil constitutionnel.
21:34Est-ce que ça vous convient ?
21:37Je tombe de l'armoire, moi.
21:39Je lui dis, vous me laissez le temps de la réflexion ?
21:41Il me dit, oui, jusqu'à ce soir, 18h, parce qu'on annonce demain.
21:45Alors, je dis toujours que j'ai consulté autour de moi, y compris ma femme, qui le dément formalement.
21:51Elle me dit, tu n'as consulté personne, tu t'es enfermé dans ton bureau, tu as réfléchi et le
21:56soir, tu as dit, ok, j'y vais.
21:57Je me suis dit, ça arrive un peu trop tôt par rapport à mon calendrier, mais après tout, voilà, c
22:02'est une perspective qui pour moi est intéressante.
22:05C'est une fonction qui correspond un peu à ce que j'ai fait dans ma vie.
22:11Et entrer dans une institution qui est un peu le garant des droits et libertés des Français, ça me convenait
22:17très bien.
22:18Et donc, j'ai accepté.
22:19Et donc, je suis parti à Nantes-Auto.
22:21Est-ce que vous retournez à Bordeaux régulièrement ?
22:24Est-ce que vous y avez gardé des amis, j'imagine ?
22:27J'ai gardé beaucoup d'amis, je n'ai pas gardé de maison ni d'appartement, pour différentes raisons.
22:33J'ai une maison de famille à Osgore, qui est un peu dans la région.
22:37J'y reviens souvent, bien entendu, j'ai souvent des échanges avec des amis, mais j'essaye de ne pas
22:43jouer la statue du commandeur.
22:44Et de ne pas me balader dans Bordeaux en disant, voilà ce qui va, voilà ce qui ne va pas,
22:48voilà ce qu'il faut faire ou ne pas faire.
22:50L'actuel maire de Bordeaux a été un de mes opposants les plus farouches, pendant 4 ans.
22:55Je lui ai dit un jour, d'ailleurs, quand il a été élu, vous m'avez emmerdé pendant 24 ans,
22:59une fois par mois, à chaque conseil municipal.
23:01Mais aujourd'hui, nous avons des relations apaisées, il est maire, il a été élu démocratiquement, donc voilà.
23:09On se dit, cher Pierre et cher Alain.
23:11Dans votre dernier livre, vous dites que la nostalgie, ce n'est pas votre affaire, ça, vous êtes...
23:16Non, je n'ai pas de nostalgie, pourquoi ? Parce que c'est une décision que j'ai prise moi
23:19-même.
23:20Personne ne me l'a imposée, j'aurais pu être nouveau candidat en 2020.
23:23Un, je ne veux pas préjuger du vote des Bordelais, mais enfin, il y avait de fortes chances pour que
23:28je sois réélu quand même.
23:29Donc, j'aurais pu continuer.
23:30Et donc, si j'ai décidé de ne pas continuer, c'est pour les raisons que je vous ai dites.
23:34Et donc, je me sens en paix avec moi-même.
23:36Vous regrettez de ne pas avoir eu un successeur ?
23:38Oui, je pense que ma succession ne s'est pas passée exactement comme je l'aurais souhaité, bien entendu,
23:44puisque ce n'est pas ma famille politique qui est aux commandes.
23:50J'avais préparé cette succession.
23:52Bon, moi, je ne vais pas rentrer dans le détail.
23:53Les choses ne se sont pas déroulées exactement comme je l'aurais souhaité, mais enfin, c'est la vie.
23:57Et aujourd'hui, est-ce que vous estimez que Bordeaux est sur de bons rails quand même ?
24:03« Joker ».
24:04« Joker ».
24:05« Joker », je ne veux pas rentrer en campagne municipale.
24:08C'est aux Bordelaises et aux Bordelais de regarder la situation et de choisir leur maire.
24:14Est-ce que le TGV a beaucoup changé quand même, l'arrivée du TGV en 2017 ?
24:19Formidablement.
24:20Ça a complètement changé la vie des Bordelais ?
24:22La ville a été transformée d'abord par tout ce que nous y avons fait,
24:26mais aussi par ce lien ombilical avec la capitale pendant des années.
24:34Pour aller à Paris, je prenais l'avion.
24:35Le train, c'était 3h30 ou 4h.
24:38Aujourd'hui, c'est 2h.
24:39Aujourd'hui, c'est 2h.
24:40Moi, il n'y a plus photo.
24:41On peut même presque travailler à Paris.
24:43Absolument, mais Bordeaux n'est pas Lille, là où il y a une heure de TGV,
24:48mais il y a des Bordelais qui télétravaillent et qui vont 3 jours à Paris
24:51et qui viennent ensuite profiter des beautés de la ville, de sa richesse culturelle aussi.
24:56Vous êtes encore un grand promoteur de Bordeaux.
24:58Ah oui, oui, j'aime ma ville et quand j'y suis, je me sens à l'aise.
25:03D'abord parce que les Bordelais sont sympas avec moi.
25:05Quand je me balade dans les rues, j'ai toujours des petits clins d'œil amicaux.
25:09Et puis parce que, même si aujourd'hui, la direction qui a été prise est un peu différente,
25:17je reconnais ce qui a été réalisé par mes équipes.
25:20Eh bien, on salue les Bordelais.
25:22Et je vous remercie, Alain Juppé, d'avoir évoqué cette période intéressante.
25:29Merci de m'avoir permis de l'avoir fait parce que ça m'a touché, vous l'avez vu.
25:32Très bien.
25:32Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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