- il y a 9 heures
C’est l’un des plus grands faussaires de l’histoire. Pendant plus de 25 ans, Adolfo Kaminsky a fabriqué des faux papiers. D’abord pour sauver des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants pendant la seconde guerre mondiale, puis pour des militants des grands combats du 20ème siècle. Aujourd’hui, à 94 ans, il expose quelques unes de ses photos personnelles, au musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris. Cet épisode de code source est raconté par Yves Jaeglé, journaliste culture au Parisien. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Clawdia Prolongeau - Conception et préparation : Clara Garnier-Amouroux - Production : Jeanne Boezec - Réalisation et mixage : Alexandre Ferreira et Benoît Gillon- Musiques : François Clos - Identité graphique : Upian - Archives : INA, Fondation pour la Mémoire de la Shoah, New York Times.
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00:00Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11C'est l'un des plus grands faussaires de l'histoire.
00:14Il était surnommé le faussaire de Paris.
00:16Pendant plus de 25 ans, il a fabriqué des faux papiers,
00:20d'abord pour sauver des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants
00:22pendant la Seconde Guerre mondiale,
00:24puis pour des militants des grands combats du XXe siècle.
00:27Aujourd'hui, à 94 ans, il expose quelques-unes de ses photos personnelles
00:32au Musée d'art et l'histoire du judaïsme à Paris.
00:36Adolfo Kaminski, faux papiers, vrai héros,
00:39épisode de Codesources raconté par Yves Géglet, journaliste cultureux parisien.
00:47J'en avais jamais entendu parler,
00:48et puis on m'a invité à une soirée au Musée d'art et l'histoire du judaïsme
00:52où on m'a dit, toi qui aimes les histoires,
00:54il y a un monsieur qui va présenter son expo photo.
00:56Le musée était fermé, mais c'était pour ses proches, ses amis.
00:59J'ai eu envie de le découvrir.
01:01À quoi il ressemble, Adolfo Kaminski ?
01:03C'est un très vieux monsieur.
01:05Alors, à l'exposition, il était fatigué, il était sur un fauteuil.
01:08Je l'ai revu plusieurs jours après chez lui.
01:11Bonjour !
01:12Enchanté, monsieur. Je suis vraiment hyper content de vous le voir.
01:15Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un vrai égo.
01:18Et là, il était beaucoup plus en forme.
01:20C'est quelqu'un qui a un esprit très vif.
01:21Il vit pas très loin d'ici, dans le 15e arrondissement.
01:25C'est un appartement classique.
01:27Il y a beaucoup de photos de lui des années 50.
01:31Il y a son trépied, il y a ses appareils.
01:33Il a beaucoup de relais flex.
01:34On sent qu'il s'est nourri de tout ça.
01:35Mais c'est un appartement vraiment, voilà, avec canapé, fauteuil.
01:38Ça pourrait être le vôtre, je pense.
01:40Alors, on va découvrir qui est Adolfo Kaminski.
01:43Grâce à vous, Yves Géglet.
01:44D'abord, qui sont ses parents ?
01:45Ses parents sont des Juifs russes qui, pendant la Révolution, émigrent à Paris.
01:51Ils fuient les pogroms, comme beaucoup de Juifs à cette époque.
01:55Il y a beaucoup de pogroms en Russie.
01:57Ce sont des gens très modestes.
01:59Et donc, ils s'installent à Paris.
02:00Mais ça va être plus compliqué que ce qu'ils croient.
02:02Pourquoi ?
02:03Le père d'Adolfo était membre du BUND, qui est un petit peu le parti socialiste des Juifs d'Europe
02:08de l'Est.
02:09Et en 1916, au moment de la Révolution, l'État français décide d'exclure ce qu'ils appellent les Rouges.
02:17Lui n'était pas communiste, mais il s'est retrouvé dans cette expulsion massive.
02:20Et du coup, un peu catastrophe.
02:22Et là, la famille part en Argentine.
02:24Beaucoup de Juifs partaient en Argentine.
02:26En 1932, finalement, les Kaminski reviennent en France, en Normandie, où ils ont de la famille.
02:31C'est là qu'Adolfo grandit.
02:33Et à cette époque, il a un rêve, devenir artiste.
02:36Il a dit qu'il aurait aimé peindre.
02:38Il était en tout cas passionné des couleurs.
02:40Et alors, il s'est débrouillé pour...
02:41Il était en apprentissage dans une teinturerie.
02:44Et ce qui l'intéressait, c'est de mélanger les couleurs, de séparer les couleurs.
02:47Il s'intéressait aussi à la céramique.
02:48Il a fait des tas d'expériences avec la vaisselle de sa mère.
02:51Et donc, les assiettes blanches sont devenues bleues, vertes, roses.
02:54Mais il a un petit peu raté son coup.
02:55Sa maman était furieuse.
02:56En 1939, le jeune Adolfo, 14 ans, qu'est-ce qu'il fait concrètement ?
03:01Tous ses désirs artistiques ont été balayés par la guerre.
03:04Et auraient été de toute façon compliqués à réaliser.
03:06Et dès 10 ans, il quitte l'école.
03:09Donc après, il est en formation comme apprenti teinturier.
03:12Ce qui va énormément le servir dans son activité clandestine.
03:15Et là, j'ai découvert la magie de la couleur.
03:18On faisait de la teinture dans des immenses cuves.
03:21Près de 500 litres, 1000 litres.
03:25Cuves en cuivre.
03:27On fait bouillir les vêtements, les remuant avec un bâton.
03:31Et ça dure longtemps.
03:33Et le textile est teint quand l'eau est devenue complètement transparente.
03:39C'est merveilleux.
03:40Et il est embauché ensuite dans une usine.
03:43Parce que son père veut le faire travailler avec son oncle sur les marchés.
03:46Mais il est déjà très rebelle, très indépendant.
03:47Et c'est lui qui décide de travailler dans une usine électrique.
03:51Voilà, en Normandie.
03:52Où il se fait des copains d'ailleurs.
03:54Et où il rencontre les premiers résistants.
03:55L'année suivante, en 1940, l'armée allemande débarque dans son village de Normandie.
04:00Les juifs ne peuvent plus travailler à l'usine.
04:02Est-ce qu'on sait comment Adolfo vit cette période ?
04:05Au début, il continue à travailler.
04:06Puisqu'il a un statut particulier.
04:08Ils ne sont pas visés dans un premier temps par les lois vichistes en tant qu'argentins.
04:14Après, son père va commettre une erreur assez dramatique.
04:17Il va se faire recenser avec toute la famille.
04:20Comme beaucoup de juifs de France.
04:21Comme beaucoup de juifs de France.
04:22Et il tombe sur un employé sympathique et pas du tout vichiste.
04:26Qui lui dit, monsieur Kaminsky, un conseil, vous ne devriez pas faire ça.
04:30Mais comment ? Je crois en la France.
04:32Il y tient.
04:33Le lendemain ou quelques jours après, il recroise cet employé dans la rue.
04:36Qui lui dit, ah monsieur Kaminsky, je crois que j'ai égaré vos papiers.
04:39Ils sont tombés dans mon poil.
04:40Et le père d'Adolfo répond, ah mais si c'est comme ça, je vais venir les refaire.
04:44Et du coup, la famille a été fichée à cause de ça.
04:49Et en novembre 1940, la mère d'Adolfo Kaminsky meurt dans des circonstances troubles.
04:54Elle aurait été victime d'un assassinat.
04:56Ce qu'on sait, c'est qu'elle va à Paris.
04:58Donc ils habitent en Normandie.
04:59Elle prend le train pour aller à Paris, prévenir son frère.
05:03Que la situation devient dangereuse.
05:05Dans le train du retour vers la Normandie, on retrouvera son corps déchiqueté sur les rails.
05:11Donc la version officielle, c'est qu'elle se serait trompée de porte en voulant aller aux toilettes.
05:15Elle aurait ouvert une porte, donnant sur la voie.
05:18Ça paraît invraisemblable, du moins en tout cas aujourd'hui aux enfants d'Adolfo.
05:23Elle pourrait avoir été victime de miliciens, on ne sait pas.
05:26Mais en tout cas, Adolfo est adolescent et il perd sa mère.
05:28De manière d'autant plus tragique que son père ne leur dit rien.
05:31Son père leur dit pendant plusieurs mois que leur mère est malade et a dû rester à Paris.
05:35Et il finit par l'apprendre par un oncle.
05:37Et donc c'est le début de quelque chose de très très sombre.
05:43Le 22 octobre 1943, Adolfo est arrêté avec son père, ses frères et sa sœur.
05:49Ils sont envoyés à Drancy.
05:51Adolfo Kaminski reste pendant trois mois, ce qui est très rare de rester longtemps à Drancy.
05:57Et donc il voit partir les juifs qui sont déportés.
06:00Et il y a notamment une scène qui le marque énormément.
06:03Il y a un monsieur qui sans doute se prend d'amitié pour lui, qui a une grande barbe, qui
06:08est en plus très amoureux, qui est là avec une femme.
06:10C'est un couple de juifs qui a été arrêté.
06:12Et ce monsieur, pendant quelques jours ou quelques semaines, lui donne des leçons d'arithmétique et de mathématiques.
06:17Et un matin, Adolfo voit qu'il a été tondu, rasé, que ce monsieur n'a plus sa barbe.
06:23Ça l'a énormément choqué.
06:24Il dit pour moi, il était déjà mort.
06:26D'ailleurs, il a été déporté dans les jours qui ont suivi.
06:29Et Adolfo Kaminski porte une très grande barbe.
06:32Il a fait, dans l'exposition, on le voit, beaucoup de photos d'hommes barbus.
06:35Et il dit que pour lui, la barbe, c'est l'existence.
06:37Il est resté barbu en hommage à cet homme-là.
06:39Quelques mois plus tard, Adolfo s'en sort.
06:41Il s'en sort.
06:42Mais alors là, c'est encore un concours de circonstances extraordinaires, comme il y en aura plusieurs fois dans sa
06:46vie.
06:47Il y a donc un accord entre le gouvernement argentin et le gouvernement allemand.
06:52Sauf que cet accord prend fin le jour où Adolfo sort de Drancy.
06:57À quelques heures près, lui, ses frères, sa sœur et son père auraient été déportés.
07:01Puisqu'il y a des juifs argentins qui sont amenés à Drancy et qui sont déportés.
07:05Vraiment, il y a un croisement et lui, lui, s'en sort.
07:09Mais là, il faut se cacher.
07:10Il ne peut plus...
07:11Il faut entrer dans la clandestinité.
07:13Et du coup, c'est ce qu'il fait.
07:14Les premiers faux papiers qu'Adolfo Kaminski a eus, ce sont ceux qu'un résistant va lui donner.
07:20Il est extrêmement touché et ça l'intéresse.
07:24Alors, il parle avec le résistant qui lui a fourni des faux papiers, à lui et à sa famille.
07:28Et il dit, mais comment on fabrique ça ?
07:31Et le résistant comprend qu'il a des dons.
07:33Il devient Lucien Keller, une autre identité.
07:36Et il découvre que les faux papiers peuvent sauver des vies.
07:39Et que lui a peut-être des qualités qui lui permettront d'en fabriquer.
07:42Alors justement, il met ce don au service de la résistance.
07:46Alors, c'est très étonnant parce qu'il est quand même très jeune.
07:48Il a 17 ou 18 ans.
07:50C'est un pur autodidacte.
07:51Alors, il a des connaissances en teinturerie.
07:53Ça nous paraît à nous étonnant.
07:54Mais ça veut dire que dans un atelier de teinturerie, il a appris à, par exemple, à effacer des couleurs,
07:59à changer des couleurs.
08:00Et puis, il s'est toujours passionné pour la chimie.
08:02Notamment pendant la guerre, il a été ami avec un pharmacien de Vire qui s'est révélé être un résistant,
08:07qui lui a appris à servir d'un microscope, qui lui a appris à servir d'un petit labo.
08:11Et il a aussi fait le journal de l'école, vraiment en primaire.
08:14Et donc, il avait récupéré des caractères typographiques du petit matériel d'imprimerie.
08:19Donc, finalement, toutes ces petites passions de gamins l'ont amené à devenir l'un des plus grands faussaires.
08:25Et pour faire ces faux papiers, il doit aussi apprendre à prendre des photos ?
08:28Oui, alors, effectivement, il apprend à prendre des photos.
08:33Techniquement, il y avait énormément de choses différentes à faire.
08:34Il y a la gestion d'un microscope pour étudier même les poussières.
08:39Il apprenait à reproduire des poussières parce qu'un passeport trop neuf ne paraît pas sérieux, rigoureux.
08:45Il fallait que ce soit des passeports usagés.
08:49Grâce à ce résistant qui lui a sauvé la vie par ces faux papiers et aux discussions qu'ils vont
08:53avoir,
08:53ce résistant va lui proposer, effectivement, d'intégrer un réseau.
08:57Et il s'est mis à fabriquer des centaines, voire des milliers de faux papiers.
09:02Officiellement, il y avait un atelier de peinture.
09:04Donc, il est resté quand même fidèle à sa passion de jeunesse.
09:07Et ils ont sauvé au moins des centaines et peut-être des milliers de juifs et notamment d'enfants.
09:14Il travaille beaucoup à ce moment-là pour faire ces faux papiers, à tel point qu'une nuit, il fait
09:18un malaise.
09:18On est en 1944.
09:20Donc, les Allemands savent qu'ils sont en train de perdre la guerre, mais ils accélèrent le processus d'extermination.
09:24Et on vient sans cesse voir Adolfo Kaminsky.
09:26Et un jour, on lui dit « Demain, 300 enfants vont être déportés.
09:30Est-ce que tu peux faire 300 faux papiers en une nuit ? »
09:33Ça lui paraît fou, mais il ne peut pas renoncer.
09:36Parce qu'il a eu des choses atroces à Dancy.
09:38Il a vu des bébés être déportés.
09:39Il veut y arriver.
09:56Il tombe dans les pommes au moment où il a à peu près fini son travail, c'est-à-dire
10:01que les 300 faux papiers ont pu être livrés.
10:05À ce moment-là, il a une réputation qui devient européenne.
10:08Il a des surnoms.
10:08C'est le faussaire de Paris.
10:10La police le cherche.
10:11On l'appelle aussi le technicien, avec une majuscule.
10:14Il est vraiment quelqu'un de très recherché.
10:16Comment est-ce qu'il vit la libération ?
10:17La libération, pour lui, comme pour beaucoup de Juifs, n'est pas du tout un moment heureux.
10:22Il ne veut pas faire la fête.
10:24Non seulement il a perdu des personnes de sa famille, mais il a perdu des compagnons.
10:28Il a su que son réseau a été en partie démantelé.
10:31Celui qui avait été son mentor a été torturé, a été jeté d'un cinquième étage.
10:37Il le dit dans son autobiographie, il n'a pas du tout envie de se réjouir.
10:44Au moment de la libération de Paris, son travail de faux papiers s'arrête pour la résistance.
10:49Mais il est recruté par l'armée française.
10:52C'est un épisode qui est assez peu connu et qui ne va pas durer très longtemps.
10:56C'est-à-dire que l'armée française l'utilise pour créer des faux papiers allemands
10:59qui permettront à des soldats et des espions français de franchir les lignes ennemies,
11:04puisque la guerre continue, pour parachuter des soldats français très loin en Allemagne
11:09et aller voir ce qui se passe, monter des coups.
11:12Et du coup, il travaille pour l'armée française.
11:14Il en est très fier. Il a d'ailleurs été décoré.
11:16Mais il se passe encore quelque chose qui va le choquer.
11:20Juste après la guerre, donc vraiment après l'armistice,
11:22l'armée française n'a plus besoin de lui pour travailler en Allemagne.
11:26Et comme il est donc employé, salarié, l'armée lui propose une autre tâche.
11:30C'est de préparer une cartographie très précise de l'Indochine
11:34pour la guerre qui se prépare en Indochine.
11:36Et là, Adolfo Kaminski refuse,
11:38parce qu'il se définit comme un combattant de la liberté.
11:40Il est contre toute guerre de colonisation.
11:42Et donc, il démissionne de l'armée.
11:44Aujourd'hui, il en parle encore en riant,
11:46parce qu'il dit « c'est la seule fois de ma vie où on m'a proposé un boulot
11:49salarié
11:49et au bout d'à peine un an, j'ai démissionné ».
11:52Qu'est-ce qu'il fait ensuite ?
11:53Donc là, il rouvre un atelier de photo.
11:55Et immédiatement, on vient le voir.
11:57Il est donc recruté par la Haganah,
11:59qui est l'organisme qui va préfigurer l'existence d'Israël.
12:01Lui n'est absolument pas un juif religieux,
12:03mais il a été quand même très touché par le sort des anciens déportés.
12:06Notamment, il a vu les camps de personnes déplacées
12:09avec des hordes d'enfants juifs abandonnés, orphelins.
12:11Et il veut aider ces gens-là à aller dans ce qui sera l'État d'Israël.
12:15Et donc, il se met à faire des faux papiers pour eux.
12:17Il est recruté, ce qui est très étonnant,
12:19par aussi le groupe Stern,
12:20qui est un groupe beaucoup plus engagé dans la lutte armée,
12:23à laquelle participe notamment Isaac Shamir,
12:26qui sera un des grands présidents israéliens.
12:28Ce groupe lui demande de participer à un attentat
12:31contre le ministre des Affaires étrangères anglais, Ernest Bevin,
12:34parce que les Anglais, à l'époque,
12:36ce sont eux qui administrent la Palestine.
12:39Et il est très embêté, Kaminsky,
12:40parce qu'il a toujours détesté le sang.
12:42Il n'a jamais eu d'armes sur lui,
12:43et il n'a jamais voulu tuer personne.
12:45Mais il n'ose pas leur dire non.
12:46Il est chargé de fabriquer une montre à explosifs,
12:49puisqu'il savait aussi faire ça.
12:51Et il se débrouille pour que la montre n'explose pas.
12:54Et l'attentat échoue.
12:55C'est quelque chose qu'il n'a dit que 50 ans plus tard.
12:58Dans les années 50 et 60,
13:00Adolfo Kaminsky continue à produire de faux papiers
13:03pour des causes qui lui semblent justes.
13:05Il aide des opposants en dictature en Europe,
13:07en Grèce, en Espagne ou au Portugal.
13:09Il s'engage pour les mouvements de décolonisation,
13:12en Algérie notamment.
13:13Il va aussi fournir de faux documents
13:14à de jeunes Américains
13:16qui refusent d'aller se battre au Vietnam.
13:18Bon, ceci dit, je n'ai jamais rien fait
13:21hors la loi dans le sens de la morale.
13:26ou pour de l'argent.
13:28D'ailleurs, quand j'ai travaillé pour aider
13:31les mouvements de libération,
13:32je refusais d'être payé pour ne pas être considéré
13:35comme un mercenaire et pouvoir accepter
13:38ou refuser selon la demande.
13:40Et pas n'importe quoi.
13:42Parce que les dérapages, ça va vite.
13:46C'est pas évident, tout ça.
13:52Et en 1971, Adolfo Kaminski travaille
13:55pour des militants anti-apartheid d'Afrique du Sud.
13:58Oui, donc à cette époque, il est basé à Paris
14:00et il est contacté pour aider des compagnons
14:02de Nelson Mandela
14:03qui ont absolument besoin d'être exfiltrés
14:05d'Afrique du Sud où ils sont en danger de mort
14:06et il accepte de réaliser des faux papiers
14:09pour eux qui leur permettront
14:10de sortir d'Afrique du Sud.
14:11Il dit d'ailleurs que c'est les papiers
14:13les plus difficiles à réaliser techniquement
14:14parce que c'est des formats, des typographies
14:17très particulières.
14:19C'était un régime quand même policier,
14:20le régime d'apartheid.
14:22Et donc, il a affaire à des gens
14:24qui sont aussi brillants que lui de l'autre côté
14:26et donc il doit être plus fin qu'eux.
14:27Et là, il va se passer quelque chose d'étrange.
14:29Il sent qu'il est repéré.
14:30D'abord, il ne travaille pas avec les contacts habituels.
14:33Une personne qu'il connaît très bien
14:34lui recommande d'autres gens
14:35et déjà, il ne comprend pas pourquoi ça le perturbe.
14:37Donc, un premier contact vient le voir
14:39avec une carte d'identité
14:40qu'il doit refaire, qu'il doit falsifier.
14:42Mais comme il a un doute, il refuse.
14:44Il ment.
14:45Il dit, oui, je sais, je suis très connu
14:47comme faussaire, mais vous savez maintenant,
14:48je ne suis plus qu'un modeste photographe.
14:50Et donc, il est conduit son visiteur.
14:52Mais peu de temps après,
14:54quelqu'un d'autre vient le voir
14:55du même réseau, officiellement,
14:56avec la même carte d'identité.
14:58Il trouve ça de plus en plus troublant.
15:00Donc, il refuse à nouveau.
15:01Et quelques semaines après,
15:03une troisième personne vient le voir
15:04avec la même carte d'identité.
15:05Et là, il se dit, ça n'est pas possible.
15:07Ce sont des policiers.
15:08Ils ont une carte d'identité.
15:10Ils sont en train d'essayer de me coincer.
15:11Il suffit que je dise oui
15:13et je vais être menotté.
15:14Du coup, il arrête tout.
15:15Plus jamais, il ne fera de faux papiers
15:17et il s'enfuit.
15:23Après cet épisode,
15:24il va vivre une dizaine d'années en Algérie
15:27où il se marie avec une Algérienne.
15:29Puis, il rentre en France
15:30au début des années 80.
15:32Et à son retour,
15:33il continue d'exercer
15:34à la fois comme photographe professionnel
15:36et de prendre aussi des photos
15:38beaucoup plus personnelles.
15:39Oui, sa vie a complètement changé.
15:40Il a plus de 60 ans.
15:42Il est à la retraite.
15:43Il a du temps.
15:43Il est marié.
15:44Il vit dans un pays en paix.
15:46Et il réalise le rêve
15:47qui a toujours été le sien
15:48d'être un artiste
15:49parce qu'il en parle beaucoup
15:50dans son autobiographie.
15:51Il a d'abord voulu être peintre.
15:52Mais ensuite, il a voulu être
15:53un vrai photographe.
15:54Il a plus de temps.
15:55Il n'a plus de commandes.
15:57Et du coup, il se consacre
15:58à son propre travail de photographe.
15:59Depuis le mois de juin,
16:0170 de ces photos
16:02sont exposées
16:03au musée d'art
16:04et d'histoire du judaïsme
16:05à Paris.
16:06Elles sont comment ces photos ?
16:08Elles sont magnifiques.
16:09Elles sont en noir et blanc,
16:10très contrastées.
16:11Donc c'est un Paris
16:12des petits métiers
16:13notamment qui ont disparu.
16:14Il y a le point sonneur
16:15dans le métro.
16:16Il y a des remouleurs.
16:17Il y a des coiffeurs
16:18mais à l'ancienne.
16:19Il y a des enfants qui jouent.
16:21Il y a des rues désertes.
16:22Des rues qui ont disparu.
16:23Il est extrêmement sensible.
16:25Il se voyait
16:25comme un photographe
16:26de témoignage.
16:27Il saisit comme ça
16:28des images prises sur le vif.
16:29Il y a des amoureux
16:30au bord de la Seine.
16:31C'est un très beau Paris
16:32d'après-guerre.
16:33On pense forcément
16:34à Douano.
16:35On pense à Ronis.
16:36Mais il y a quelque chose
16:37qui lui est propre.
16:38C'est que comme il a toujours vécu
16:40avec la peur
16:40d'être capturé,
16:41d'être pris,
16:43souvent ce sont des photos
16:44même de pluie,
16:45des photos de Paris désert
16:47et on sent que ce sont
16:47des photos prises
16:48à la volée très rapidement
16:49comme si c'était une poésie
16:50qui risquait à tout instant
16:51de disparaître.
16:52Il y a beaucoup d'émotions
16:53dans ces images.
16:54Elles vous ont touché
16:54ces photos ?
16:55Elles sont bouleversantes
16:56parce qu'elles racontent
16:57un Paris qu'on ne connaît
16:58plus beaucoup.
16:59Elles sont terriblement humaines
17:01parce qu'il s'est passionné
17:03pour des visages
17:04et elles sont magnifiques
17:06visuellement, graphiquement.
17:08Vous, quand vous avez vu
17:09cette exposition,
17:09vous vous êtes dit quoi
17:10sur ce photographe ?
17:11Je me suis dit
17:12« Waouh !
17:13Un grand photographe
17:13qu'on ne connaissait pas ! »
17:14J'étais venu voir un faussaire
17:16et je découvre quelqu'un
17:18qui devrait avoir son nom
17:20dans un panthéon
17:21de photographes français
17:22importants de l'après-guerre
17:23puisqu'il est à la nationalité française maintenant.
17:25Ce qui est fou,
17:26c'est qu'il a pris
17:26des milliers de photos
17:27que très souvent
17:28il n'a pas pu tirer
17:29parce qu'il n'en avait pas les moyens
17:30puis il était trop pris
17:31par ses activités.
17:32Il y a donc chez lui
17:34des boîtes à chaussures
17:35avec des négatifs
17:36que lui-même n'a jamais vus
17:37et on rêverait
17:38de voir ce trésor incroyable
17:40puisque ces 70 images
17:42sont une goutte d'eau,
17:43quelque chose
17:43qui a été prélevé
17:45sur une œuvre d'une vie
17:46puisque même
17:47quand il était faussaire,
17:48il a toujours pris
17:49quelques photos pour lui.
17:50Que se disent les spécialistes
17:52de la photo aujourd'hui
17:52avec le cas Adolfo Kaminski ?
17:54Certains le comparent
17:56à Viviane Meyer
17:56qui est donc une photographe
17:57qu'on a redécouvert
17:59ces dernières années
17:59qui était nounou
18:01gouvernant dans des familles américaines
18:02qui a été entièrement
18:04inconnue de son vivant
18:04parce qu'elle non plus,
18:06elle avait juste un salaire
18:07d'assistante maternelle
18:08et elle n'avait pas les moyens
18:10de faire tirer ses photos.
18:12On a découvert
18:12dans un garde-meubles
18:13des cartons de négatifs
18:15et quelqu'un
18:16qui était passionné
18:16par ça les a fait tirer
18:17et aujourd'hui
18:18Viviane Meyer
18:19est dans tous les grands musées
18:20et beaucoup se demandent
18:21si Adolfo Kaminski
18:22n'est pas un chaînon manquant
18:24dans ces générations
18:24de grands photographes
18:25d'après-guerre
18:25et s'il ne va pas
18:26à son tour
18:27entrer par la grande porte
18:28dans les musées de photos.
18:29Merci à Yves Géglet
18:32dossier conçu et préparé
18:33par Clara Garnier-Amourou
18:43Codesource et le podcast
18:44d'actualité du Parisien
18:45production Jeanne Boézek
18:47réalisation Alexandre Ferreira
18:49et Benoît Gilon
18:50Si vous aimez Codesource
18:52n'hésitez pas à en parler
18:53à vos amis
18:53ou sur les réseaux sociaux
18:55nous sommes disponibles
18:56sur les applications de podcast
18:57sur Deezer et Spotify
18:59et vous pouvez dialoguer
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