00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour CodeSource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11C'est un article de l'édition 93 du Parisien qui nous a tapé dans l'œil.
00:16En Seine-Saint-Denis, à Drancy, une pharmacienne prend sa retraite à l'âge de 80 ans.
00:22Après 52 ans de bons et loyaux services, elle a vendu son tout premier médicament en 1968
00:28et elle a baissé son rideau de fer pour la toute dernière fois à la fin du mois de juin.
00:33Chez CodeSource, on a eu envie d'entendre sa voix.
00:36Claudia Prolongeau.
00:44Comme la ligne téléphonique de Daniel ne fonctionnait pas, je me suis rendue directement sur place.
00:50Sa pharmacie fait l'angle de la rue Rouget de Lille à Drancy.
00:53C'est un grand commerce avec une façade en carrelage dans les tons verts.
00:57Le rideau de fer est baissé et depuis le 30 juin, Daniel n'y est plus.
01:02C'est en me rendant devant chez elle, à quelques rues de là, que je la trouve.
01:07J'ai de la chance car je frappe chez elle juste avant qu'elle parte
01:11et elle veut bien prendre un peu de retard sur son programme pour discuter avec moi.
01:15Mais à une condition, qu'elle puisse faire sa vaisselle en même temps.
01:19Daniel a 80 ans et une permanente impeccable.
01:22Elle habite dans la maison que ses grands-parents ont construit eux-mêmes.
01:25Ils arrivaient de Paris et ils avaient acheté une parcelle de terrain à Drancy.
01:30Parce qu'à l'époque, ici, c'était des lotissements.
01:33Donc des lotissements bon marché.
01:36C'était pour permettre d'accéder à la propriété de classe qui était petite.
01:46Alors ils ont acheté le terrain.
01:49Mes grands-parents l'ont construite.
01:52C'était les castors avant l'heure, si vous voulez.
01:56Tout ça, c'était un lotissement.
01:57Mon grand-père, c'était un touche à tout.
01:59Il savait tout faire.
02:01Donc il a construit sa maison et il travaillait à l'époque chez Renaud.
02:05Et tous les matins avant d'aller partir travailler, il posait 20 par-pas.
02:13Donc au fur et à mesure, cette maison s'est construite.
02:17Devant, là où vous avez le petit jardin, là, c'était une maison en bois.
02:22Préfabriquée.
02:24Et la maison se construisait, s'est construite derrière.
02:28Et un jour, la maison a été construite.
02:31Alors ils ont abattu la maison en bois.
02:33Ce qui nous fait ce petit jardinet.
02:37Devant la façade en crépit, le petit jardinet est plein de fleurs et d'arbustes.
02:42Dans la maison, le salon est encombré par des cartons venus tout droit de la pharmacie
02:47et dans lesquels Daniel doit faire du tri.
02:49La pharmacie n'est pas très loin.
02:50Donc quand ça a été le moment de s'installer, j'ai regardé les petites annonces, bien sûr.
02:55J'en ai vu une qui était à vendre à Drancy.
02:58Alors ça me paraissait bien parce que comme ça, je n'avais pas d'appartement à acheter.
03:02J'avais que la pharmacie seulement à acheter.
03:05Et c'était déjà bien lourd parce que je n'avais pas les sous.
03:10J'étais criblée de dettes.
03:12En 1968, quand elle achète la pharmacie, Daniel a 28 ans.
03:16En fait, elle achète le fonds de commerce et pas les locaux.
03:19C'est-à-dire que la pharmacie qui était déjà là depuis 5-6 ans lui cède à la fois
03:23la place,
03:24le matériel et la clientèle, mais qu'elle n'est pas propriétaire des murs.
03:28Elle doit continuer à payer un loyer et c'est pour elle un gros investissement qu'elle doit vite rentabiliser.
03:33J'ai travaillé d'abord les deux premières années seule, sans personnel.
03:39Donc j'avais des frais extrêmement restreints.
03:42Ma maman venait m'aider dès qu'elle finissait son travail.
03:47Elle rapportait la comptabilité à faire à la maison.
03:49Donc j'ai eu beaucoup d'aide familiale.
03:52Vous viviez ici avec vos grands-parents et vos parents ?
03:54Et mes parents.
03:55J'ai toujours connu les trois générations.
03:57Et alors bon, c'était une entreprise familiale.
04:04Et puis après, dès que j'ai pu, j'ai essayé de soulager ma maman.
04:09Je l'ai embauchée à titre salarié chez moi pour qu'elle finisse ses jours tranquillement.
04:18La même année ont lieu ce qu'on appellera les événements de mai 68.
04:22Là encore, toute la famille se serre les coudes pour faire marcher le commerce.
04:26Une année bénie.
04:27Il y avait la grève générale.
04:29On n'avait pas de livraison de médicaments.
04:33Il fallait aller chercher les médicaments au lilas.
04:36À biciclette.
04:38C'est pas tout prêt.
04:39Et puis ça monte.
04:41À un moment donné, ça descend.
04:43Mais ça monte beaucoup quand même.
04:44Et là, on vous servait dix médicaments.
04:48Alors, j'avais mon cousin, j'avais mon petit cousin, j'avais mon tonton, j'avais mon père, ma mère,
04:57ma soeur.
04:58Tous les humilleurs, ils allaient chercher dix produits au lilas.
05:02Et après, pendant deux ans, ça a été très difficile parce qu'il a fallu reprendre le courant administratif normal.
05:12Après, j'ai eu l'apprenti.
05:14Et vous aviez quel type de clientèle, vous ?
05:17Clientèle de quartier.
05:18Parce que, comme je suis née ici, enfin, j'ai vécu dans cette maison-là, mais je suis née au
05:23bout de ma rue.
05:24Ils venaient chez moi parce qu'ils me connaissaient.
05:26Donc, c'était une clientèle qui vous respectait, qui vous écoutait.
05:35Je savais que dans cette pharmacie-là, je ne serais pas milliardaire, mais je ne suis pas rentrée pour être
05:41milliardaire en pharmacie.
05:43Ça fait plutôt penser aux ONG, vous voyez.
05:48Pourquoi vous avez voulu faire ce métier-là, vous ?
05:52J'avais vu les pharmaciens qui étaient installés à l'époque.
05:57Ils me paraissaient de jouir d'une vie confortable.
06:02Et comme je voulais me marier et avoir des enfants, je les avais toujours vus habiter au-dessus.
06:08Donc, je m'étais dit, c'est bien, je pourrais faire une famille, m'occuper des enfants, avoir mon métier
06:12sur place et faire quelque chose qui me plaise.
06:18J'avais vu un métier stable, intéressant et sûr.
06:24Et finalement, vous n'êtes pas mariée, vous n'avez pas eu d'enfant.
06:27Eh bien, une fois que vous êtes dans le bocal, vous n'avez plus de vie à vous.
06:33Vous sortez dans la rue, ceci, cela, tout le monde vous a re-pense.
06:39Non, vous n'êtes plus vous-même.
06:42Vous vous devez aux autres.
06:45Donc, après, évidemment, j'ai eu des copains comme tout le monde, mais quand vous arrivez pour voir une pièce
06:53de théâtre au deuxième acte, c'est bon.
06:56C'est une vie sur le fil du rasoir.
06:59Les gens, s'ils font d'une famille, c'est pour être ensemble, pas pour être séparés.
07:05Et vous ne vous êtes jamais dit, du coup, que vous alliez arrêter la pharmacie pour fonder une famille ?
07:09Non.
07:10Non.
07:11D'abord, premièrement, parce que j'avais des dettes.
07:14Donc, il fallait bien que je les honore.
07:16Donc, pour les honorer, il fallait travailler.
07:20Et puis, si moi, je n'ai pas fondé de famille, je n'ai pas eu d'enfant, je me
07:25suis investi dans les autres, bien sûr.
07:27Je ne le regrette pas.
07:30Comme à un certain nombre de commerçants, il est déjà arrivé à Daniel que l'on fasse irruption dans sa
07:34boutique pour lui voler la caisse.
07:36Mais même si ses mésaventures sont presque devenues classiques, elle affirme détenir un record.
07:42Des pharmacies qui se sont fait attaquer 56 fois, il n'y en a pas, il n'y en a
07:45qu'une, la mienne.
07:49Et c'était quand la première fois que vous avez été attaqué ?
07:5472, 71.
07:56Ben, ça m'a fait peur, bien sûr.
07:59Mais c'est comme tout.
08:02Quand ça vous arrive pour la première fois, c'est pas seulement choqué que vous êtes, mais vous avez une
08:08mauvaise réaction.
08:10Enfin, si vous voulez, vous cherchez à vous opposer.
08:13Tandis qu'après, je savais comment ça marchait.
08:17Je me débrouillais pour qu'il n'y ait rien dans la caisse.
08:19Alors, il prenait ce qu'il y avait là.
08:21Il y avait deux billets de 5, il prenait deux billets de 5, il s'en allait, puis c'est
08:24tout.
08:25J'ai essayé de limiter la casse.
08:34En 1973 ou 1974, Daniel ne sait plus très bien,
08:37elle voit revenir à quelques mois d'écart les mêmes personnes pour lui prendre la caisse.
08:41J'ai dit non, là, il faut que tu fasses quelque chose, parce que ça, ils vont venir comme un
08:47abonnement, c'est bon.
08:50Alors, quand ils sont venus, j'ai dit non, cette fois-ci, je ne te donne pas la caisse.
08:55Il y avait un fusil à canoncier.
08:59J'ai dit, t'as beau faire tout ce que tu veux, t'auras pas la caisse.
09:03Alors, il s'est penché pour attraper la caisse.
09:05Et en dessous, j'avais, comme je suis chimiste, aussi, en tant que pharmacien,
09:11j'avais une bouteille d'acide sulfurique.
09:14Du vitriol, autrement dit.
09:17Donc, quand il s'est penché, j'ai mis la bouteille au-dessus de sa tête,
09:20j'ai dit, écoute, tu peux prendre la caisse,
09:22mais je te préviens, toi, on ne te reconnaîtra jamais plus.
09:27T'as le choix.
09:29Il a eu peur.
09:33Alors, bien sûr, j'aurais pas lancé la bouteille, vous pensez bien.
09:37D'abord, elle était fermée.
09:39Ça aurait été difficile, mais je l'aurais pas fait.
09:42Mais, et vraiment, il a compris que cette fois-ci, il avait dépassé la dose.
09:46Alors, il est sorti, je l'ai laissé sortir.
09:49J'étais naïve,
09:52parce que je pensais pas qu'on pouvait tirer dans quelqu'un comme ça.
09:57Quand il a été dans l'encadrement de la porte,
09:59il savait qu'il aurait pas la caisse.
10:02Il a tiré les deux coups.
10:04C'était du plan sanglier, du gros blond, quoi.
10:08J'en ai partout, on a pas pu les retirer.
10:10Pas la peine que j'aille à l'aéroport, moi, je sonne.
10:17Et il est parti, alors on m'a emmené.
10:19La police est venu, on m'a emmené à l'hosto, etc.
10:25Je rigole.
10:26Après coup, seulement moi, je rigolais pas.
10:29J'avais mal, bien sûr.
10:31Et j'avais l'argent de la caisse dans ma poche.
10:35Elle était pas dans la caisse.
10:37Mais quand je suis sortie de l'hôpital,
10:40j'avais plus de sous dans ma poche.
10:44J'ai risqué ma peau pour quelqu'un.
10:47Et c'est quelqu'un d'autre qui a un poche.
10:50Avouez que c'est comique.
10:52Et puis, c'était la seule fois où ça a été vraiment dramatique.
10:55Les autres fois, bon.
10:59Dans les années 2000,
11:01huit fois de suite,
11:02le magasin de Daniel est inondé
11:03car des tuyaux chez les gens du dessus cassent.
11:06Mais les propriétaires ne font pas les réparations nécessaires.
11:09Daniel entame alors une bataille judiciaire
11:11qui durera dix ans
11:12et qu'elle gagnera finalement l'année dernière.
11:15Mais en 2020,
11:16une nouvelle étape l'attend.
11:17Celle de la crise du coronavirus
11:19dont elle réalise très vite
11:21qu'elle ne se relèvera pas.
11:23J'ai été obligé de rajouter de l'argent dans la caisse.
11:26J'ai dit, moi, je m'arrête avant la faillite.
11:29Là, j'ai dit, c'est pas possible.
11:31Forcément, il y avait...
11:32Moi, je fais que des ordonnances.
11:34Donc, il n'y avait pas de consultation.
11:36Il n'y avait pas de médecin.
11:37Il n'y avait pas de prescription.
11:39La recette a été lamentable.
11:42Juste avant le confinement,
11:44on a une semaine débile
11:46parce que les gens ont pensé
11:48qu'ils n'auraient pas leurs médicaments.
11:49Donc, ils sont venus.
11:50Et puis, après, ça a été zéro.
11:55Quelques personnes par jour,
11:56ça ne permet pas de vivre.
11:57Quand j'ai vu comment ça tournait,
11:59j'ai dit, c'est pas la peine
12:01de continuer à perdre sa vie
12:04pour rien.
12:05Mais ça vous a fait de la peine ?
12:07Oui, beaucoup.
12:09Parce que je ne pensais pas finir comme ça.
12:11J'aurais voulu vendre
12:14à un petit jeune qui démarre
12:16et puis que ça persiste.
12:20Tandis que là,
12:20il n'y a plus rien.
12:22Là, ça va être un marchand de sommeil.
12:25Pour lui, c'est plus rentable
12:26parce qu'il va faire quatre studios
12:29et puis il pourra fierer les gens quand il veut.
12:32Mardi 30 juin,
12:33Daniel a donc baissé le rideau de fer
12:34de sa pharmacie pour la dernière fois.
12:37Comme depuis quelques années,
12:38elle écrit de la poésie,
12:40sur la porte,
12:41elle a accroché un de ses poèmes
12:42à l'attention de toutes les personnes
12:44qu'elle a servies pendant ces 52 années.
12:46Ce jour,
12:47le temps redouté est arrivé.
12:50Je pense qu'ils vont beaucoup me manquer
12:52et qu'ils m'ont été utiles à vivre.
12:55J'espère que je leur ai été utile à eux.
12:59Vous voyez ?
13:00Les gens, quand ils ont su que je m'en allais,
13:03ils sont arrivés.
13:04Il y a la coupe de chocolat de l'autre côté.
13:06Ils vous ont offert des fleurs de chocolat ?
13:08Ils vous ont offert un peu à boire aussi ?
13:10Oui.
13:11Du punch.
13:12Parce qu'il y a beaucoup d'antillais.
13:16C'est ma famille.
13:17C'est comme ma famille.
13:18Voilà.
13:20Donc là, je me retrouve seule.
13:24Alors que j'avais du contact tout le temps avec les gens.
13:27Je partageais beaucoup de secrets comme un médecin.
13:31Et c'est ce qui va vous manquer le plus ?
13:33Ah oui.
13:34Oui, vraiment.
13:36Ça, ça...
13:38Ça m'occupe toute la journée.
13:40Et puis, j'ai l'impression de me rendre utile.
13:45Claudia, on entend bien que finalement,
13:47elle ne voulait pas, elle, fermer sa pharmacie.
13:49Non, elle ne voulait pas.
13:50Et c'est assez émouvant quand elle en parle.
13:54Parce qu'elle le dit elle-même, sa pharmacie.
13:56Donc, c'était son travail.
13:57C'était une immense partie de sa vie.
14:00Mais c'était aussi pour elle un moyen de continuer
14:02à avoir du contact avec des gens.
14:04Et c'est vrai que les personnes qui vieillissent,
14:06et à 80 ans, qui n'ont plus de famille,
14:09ils ne voient pas forcément beaucoup de monde.
14:11Et Daniel, justement, elle l'échappait à cette solitude avec son magasin.
14:14Et ça, j'ai senti que c'était quelque chose qui lui faisait peur quand même de se retrouver seule.
14:18Claudia, maintenant qu'elle est à la retraite,
14:20est-ce que Daniel va rester à Drancy ?
14:22Oui, elle m'a dit qu'elle souhaitait rester à Drancy.
14:25Alors, elle a une petite maison de famille en Normandie,
14:27où elle va sans doute aller passer, notamment là, les vacances cet été.
14:31Mais elle veut rester à Drancy pour deux raisons.
14:34Déjà, parce que comme elle a 80 ans,
14:36elle pense qu'elle pourrait avoir besoin d'avoir un accès assez simple à des médecins.
14:40et éventuellement, je l'ai compris comme ça, peut-être, à une maison de retraite.
14:45Donc, elle avait envie de rester à Drancy.
14:47Et puis aussi et surtout, parce que c'est quand même la ville où elle a passé toute sa vie,
14:51et elle adore être là-bas.
15:05Merci Claudia Prolongeau, et merci à François-Xavier Rigaud.
15:08Code Source est le podcast d'actualité du Parisien,
15:11disponible chaque soir du lundi au vendredi.
15:13Cet épisode a été produit par Stéphane Genest et Benjamin Boucriche,
15:17réalisation Benoît Laure.
15:18Si vous aimez Code Source, n'oubliez pas de vous abonner
15:20et de laisser un commentaire sur votre application de podcast préférée,
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15:27Vous pouvez aussi nous écrire directement, nous faire des retours.
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