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  • il y a 10 heures
Depuis plus d’un an, Florence Méréo et Elsa Mari sont sur le terrain pour mettre en lumière celles et ceux qui subissent de plein fouet la crise sanitaire. Pour Code source, Florence Méréo et Elsa Mari, journalistes santé au Parisien, remontent le fil de cette année écoulée et reviennent sur leurs reportages les plus marquants.


Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Clawdia Prolongeau - Production : Raphaël Pueyo, Raphaël Thomas et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network - Identité graphique : Upian


Archives : France 24.

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Transcription
00:03Bonjour, c'est Thibault Lambert pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Au moins 100 000 personnes sont décédées du Covid-19 en France depuis le début de la pandémie.
00:18Ce chiffre a été dépassé le jeudi 15 avril, un peu plus d'un an après le recensement du tout
00:24premier mort français.
00:25Dans cet épisode aujourd'hui, les deux journalistes santé du Parisien viennent nous raconter comment elles couvrent cette crise sanitaire
00:33depuis le début.
00:34Florence Méréo et Elsa Marie sont dans Codesources.
00:46Florence Méréo, Elsa Marie, vous couvrez l'actualité santé au sens large pour le Parisien.
00:51Habituellement, vous écrivez des papiers sur toutes les maladies.
00:55Depuis plus d'un an, le Covid-19, il occupe quelle place dans votre travail ?
00:59Une place prépondérante.
01:02Imaginez, la première une que l'on fait aux Parisiens sur le virus, elle date du 25 janvier 2020.
01:08On va la titrer à l'époque « Faut-il avoir peur du coronavirus ? ».
01:12Depuis, c'est au moins 210 autres unes que l'on a faites aux Parisiens.
01:17C'est une quinzaine de podcasts, c'est des milliers d'articles qui ont été publiés sur la partie papier
01:22comme sur le web.
01:24Un an d'épidémie, ça veut dire qu'il faut pouvoir suivre son évolution.
01:28Mais également, et c'est ce qui nous, nous tient à cœur, c'est de raconter des histoires humaines, aller
01:32trouver des reportages un petit peu décalés.
01:35Et il y a aussi, effectivement, vous disiez les autres maladies.
01:37Il faut pouvoir trouver une place pour ces autres maladies.
01:40Et c'est vrai que parfois, nous, en tant que journaliste santé, il y a cette tristesse, voire une frustration,
01:46à finalement donner moins de visibilité à d'autres pathologies qui le méritent tout autant.
01:51Aujourd'hui dans CodeSource, vous allez nous raconter cette pandémie à travers les reportages, les interviews qui vous ont marquées.
01:58Florence Méréo, on remonte au tout début de cette crise, au début de l'année 2020.
02:03À quel moment l'arrivée du coronavirus en France devient concrète pour vous ?
02:07Je dirais que c'est lors du premier mort, le 26 février 2020.
02:12Je me souviens très bien de ce jour-là.
02:14Je faisais un papier sur de nouveaux traitements contre le cancer qui étaient testés sur des mini-organes.
02:19Et là, l'annonce tombe et je me dis, on arrête tout, il faut qu'on se mette en ordre
02:23de bataille.
02:24Et je me rappelle m'être dit, c'est soit un mort et c'est tout, soit on va partir
02:29pour très longtemps.
02:31Il y avait eu un autre signal d'alarme quelques jours auparavant.
02:34Olivier Véran était devenu le nouveau ministre de la Santé.
02:37Et il nous avait accordé sa première interview.
02:40Cette interview, je l'ai faite dans le train, qu'il le menait de Paris à Saint-Etienne où il
02:44était en déplacement.
02:45Au début, il est assez détendu, Olivier Véran.
02:47Et au fur et à mesure de l'entretien, je sens qu'il se tend un petit peu.
02:51Il reçoit des SMS, des membres de son cabinet l'interpellent.
02:54Et finalement, à la fin, il va nous dire, et vous savez, nous nous préparons à une épidémie.
03:00Le mot est lâché, il peut y avoir une épidémie de coronavirus en France.
03:08Dès lundi et jusqu'à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermées.
03:18Elsa Marie, le jeudi 12 mars, le président Emmanuel Macron annonce la fermeture des écoles pour contenir l'épidémie dans
03:26une allocution télévisée.
03:28Quelques heures plus tôt, dans la journée, vous échangez avec des médecins et ils sont très inquiets.
03:33Oui, jusque-là, les discours étaient plutôt mesurés.
03:36Et c'est la première fois qu'on a des témoignages qui sont vraiment alertants.
03:40Le premier, c'est celui de Gilles Pialou, qui est infectiologue à Tenon, et qui nous dit, voilà, on s
03:45'est trompé.
03:45Il faut arrêter de comparer le coronavirus à une grippe.
03:49C'est plus grave, le virus est plus contagieux, il est plus mortel.
03:53Et on voit déjà le profil des patients changer, puisqu'à l'hôpital, il y a des malades de 30
03:59-40 ans.
04:00Il dit, voilà, je ne veux pas affoler, mais je pense qu'à un moment, il faut mettre aussi les
04:03gens face à la réalité.
04:05Et la réalité, c'est qu'ils s'attendent au pire.
04:08Il y a un deuxième témoignage qui va dans ce sens.
04:10C'est celui de son confrère, Eric Caume, à la salle pétrière, qui dit, voilà, on est au pied du
04:15mur.
04:15Il faut confiner.
04:16Et encore un troisième, celui d'une infirmière, qui dit que, voilà, je vous préviens, on s'attend à des
04:21milliers de morts.
04:21Qu'est-ce que vous décidez de faire à ce moment-là ?
04:24J'en parle tout de suite à mes chefs de service, parce que c'est vrai que ça pose la
04:26question de la responsabilité.
04:28On est là pour informer, et on n'est pas là non plus pour affoler.
04:31On sent qu'il y a un moment de bascule, et donc on décide de publier cet article.
04:35C'est bien plus grave que prévu.
04:38Quatre jours plus tard, le 16 mars, à la veille de l'entrée en vigueur d'un confinement strict sur
04:42tout le territoire,
04:44Florence Méréo, vous avez au téléphone Jean Rotner, le président de la région Grand Est,
04:48la plus touchée par l'épidémie à ce moment-là, ainsi que quelques soignants.
04:53Qu'est-ce que tous ces gens vous disent ?
04:54Je me souviens de ce jour, on était justement avec Elsa,
04:57et on a eu beaucoup de médecins, d'infirmières, partout dans le Grand Est, où l'épidémie flambait.
05:03Tous nous disent qu'ils ont une nécessité à faire passer un message.
05:07Attention, ce qui se passe chez nous peut arriver partout en France.
05:11Et effectivement, on a Jean Rotner.
05:13Alors Jean Rotner, c'est un homme politique, d'opposition, qui préside une grande région, la région Grand Est,
05:18mais c'est aussi un médecin urgentiste.
05:20Et Jean Rotner va nous dire, je vous en supplie, faites le relais du message.
05:25Je ne sais pas si vous mesurez ce que l'on vit.
05:28Les hôpitaux débordent, il faut transférer des patients, les soignants sont déjà épuisés.
05:33Une infirmière que l'on va avoir à Mulhouse va même nous dire que, oui,
05:37il lui est arrivé de devoir trier des patients, faute de place.
05:45Au mois d'avril, pendant le pic de la première vague épidémique,
05:49vous êtes une des premières journalistes en France à pénétrer dans un service de réanimation saturé.
05:55Vous avez passé plus de 16 heures dans le service du CHU de Bordeaux.
05:59Qu'est-ce que vous voyez sur place ?
06:01Il y a plusieurs choses qui m'ont marquée.
06:03D'abord, c'est le calme qui y règne.
06:05En fait, c'est les cas les plus graves qui sont traités.
06:08L'heure, elle n'est pas à la panique, elle n'est pas à l'agitation.
06:10Il faut que les soignants soient concentrés parce que le service est plein.
06:14C'est 28 lits remplis de patients Covid.
06:17L'autre chose qui m'a énormément marquée, à la nuit tombée,
06:20ce sont les soignants qui vont mettre les patients.
06:23Dans le jargon, on dit en décubitus ventral, ça veut dire sur le ventre.
06:27En fait, les patients ont les poumons tellement comprimés par le virus
06:30qu'ils ont besoin d'être soulagés, donc on les change de position.
06:34Quand je suis arrivé le matin, tout le monde était sur le dos.
06:37Quand je suis reparti le soir, il y avait la moitié du service qui était sur le ventre.
06:41Et vous vous rendez compte que le personnel médical doit appliquer des gestes extrêmement techniques ?
06:46Oui, par exemple, j'assiste à l'intubation d'un patient.
06:50C'est-à-dire qu'on va mettre un tuyau dans sa gorge pour l'aider à respirer
06:53puisque ses poumons n'en sont plus capables.
06:55Ce patient, quelques minutes avant, il était encore en train de discuter avec nous
06:59et son état s'est aggravé presque d'un seul coup.
07:02Sur place, vous assistez au réveil d'un patient resté plusieurs jours dans le coma.
07:06Oui, c'est René. Il a 63 ans, il a passé 12 jours dans le coma.
07:12René va être extubé, c'est-à-dire qu'on va lui retirer le tuyau
07:15qui lui permettait de respirer artificiellement.
07:18Au début, il est haletant, il bafouille, il n'est pas très bien.
07:22Et chose assez rare, il va se remettre assez rapidement.
07:26À peine quelques heures plus tard, René va être capable de parler, du coup de me parler.
07:30Et aussi, je vais assister à la première cuillère de compote de mangue qu'il va absorber.
07:36C'est une compote tout à fait lambda, sauf qu'il n'arrête pas de dire, elle est succulente.
07:41C'est vraiment son retour à la vie réelle.
07:44René va le dire à plusieurs reprises, on m'a fait vivre, on m'a fait vivre.
07:55Il y a un autre reportage qui vous a particulièrement marqué, Florence Méréo, pendant cette première vague.
08:00Le 6 mai 2020, vous racontez dans Le Parisien le quotidien d'une société de pompes funèbres
08:06chargée d'organiser des funérailles pour les morts du Covid.
08:10Oui, je passe une journée avec cette entreprise de pompes funèbres.
08:13C'est à Pantin, en Seine-Saint-Denis.
08:15Et j'y vais, en fait, dans l'esprit de pouvoir rencontrer des familles.
08:19Quand une personne décède du coronavirus, son cercueil est scellé.
08:23Donc, c'est vraiment des deuils très particuliers, des enterrements très spécifiques.
08:27Et lorsque j'arrive au reportage, il n'y a pas de famille.
08:30C'est un fils qui appelle en disant, j'ai moi-même le coronavirus,
08:33je ne pourrai pas venir à l'enterrement de ma mère.
08:36Et là, je vous avoue, je m'ai dit, mais qu'est-ce que je vais raconter finalement s'il
08:39n'y a pas les familles ?
08:40Et après, je me suis dit, mais en fait, c'est tout le cœur du sujet.
08:44En fait, j'assiste à un moment absolument incroyable.
08:47On a des milliers de morts et finalement, il n'y a personne pour les enterrer.
08:51Le Covid, ça a aussi entraîné ça.
08:53Des dégâts sur les rites funéraires, les traditions, les coutumes.
08:58Ça a aussi créé des deuils totalement impossibles.
09:00Et donc, ces cérémonies, elles avaient quand même lieu ?
09:02Elles avaient quand même lieu parce que les employés des pompes funèbres
09:06tenaient absolument à rendre hommage aux morts.
09:09Donc, la cérémonie avait lieu.
09:10Il y avait des chansons, il y avait des petits discours.
09:13Et je me souviens même du maître de cérémonie qui filmait finalement les quelques minutes
09:17pour les envoyer aux familles afin qu'elles puissent le visionner même à distance.
09:24Elsa-Marie, de votre côté, vous avez pu assister à des retrouvailles très émouvantes
09:28entre une résidente d'EHPAD et ses proches qui n'ont pas pu lui rendre visite pendant plus d'un
09:34mois et demi.
09:34On est le 22 avril et ça fait un mois et demi que les visites sont interdites dans les EHPAD.
09:39Et le gouvernement décide de les réautoriser, mais dans un cadre très précis, c'est-à-dire notamment derrière une
09:44vitre.
09:45Et donc, on va à l'EHPAD du Chénet, dans les Yvelines.
09:48Et on rencontre Paulette.
09:50Elle a 98 ans.
09:51Elle attend dans un petit salon de pouvoir voir derrière la vitre Annie, sa fille et son gendre,
09:57qui vont apparaître derrière le portillon.
09:59Elle s'est fait très belle.
10:00Elle a un foulard en soie.
10:02Elle a mis une perle de Tahiti autour de son cou.
10:04Elle regarde, elle cherche du regard à ses silhouettes familières.
10:08Et elles arrivent enfin.
10:10Et là, en fait, elle saute sur la poignée de la fenêtre pour essayer de l'ouvrir.
10:15Et sa fille lui dit « Non, on ne peut pas l'ouvrir, mais regarde, maman, on peut se toucher
10:19comme ça. »
10:20Et à ce moment-là, en fait, elle met sa main sur la vitre.
10:22Et la petite dame met ses doigts tremblants sur les siens.
10:25Et elle se regarde comme ça et elle s'envoie des baisers.
10:27Et c'est là aussi où je comprends à quel point la présence des proches, c'est ce qui maintient
10:32en vie les résidents.
10:36Quelques jours avant le début du déconfinement, annoncé pour le 11 mai,
10:40vous vous rendez au service d'infectiologie de l'hôpital Tenon à Paris,
10:44qui a reçu beaucoup de patients Covid pendant cette période.
10:48Là-bas, vous rencontrez une équipe de soignants fatigués.
10:51Quand j'arrive dans le service, ce qui est étonnant, c'est que la moitié des lits sont vides.
10:54Le gros de l'épidémie est passé, les soignants ont beaucoup moins de travail.
10:59Ils disent qu'ils se méfient du silence actuel.
11:02Ils ont l'impression que la tempête est en train de s'éloigner,
11:05mais ils savent très bien qu'elle est en train de tourner autour d'eux.
11:14Elsa-Marie, on va faire un saut dans le temps.
11:16Après l'été, début octobre, alors que les courbes des contaminations et de la mortalité repartent à la hausse
11:23et inquiètent sérieusement les autorités,
11:26vous publiez le témoignage de Margot, une infirmière de 33 ans, en réanimation,
11:31qui a rendu sa blouse.
11:32Qu'est-ce qu'elle vous dit ?
11:33Oui, Margot, elle est surmenée et la première vague a été trop difficile.
11:40Elle a passé parfois plus de 14 heures auprès des malades.
11:43Elle n'a pas supporté aussi les procédures inhumaines,
11:46c'est-à-dire que lorsque les patients étaient en train de décéder,
11:50ils ne pouvaient pas voir leur famille.
11:51Et ça, c'est vraiment ce qui l'a le plus marqué.
11:53Et la fatigue a été telle qu'à un moment, son corps s'est mis à flancher.
11:57Elle dit qu'en fait, c'est comme si elle ne quittait jamais l'hôpital.
12:00Et à un moment, elle va même être hospitalisée pendant 10 jours dans son service.
12:03Et quand elle revient le premier jour, elle tombe dans les pommes.
12:06Et elle dit, en fait, je crois que j'avais perdu toute confiance en moi.
12:08Et donc, elle rend sa blouse.
12:10À ce moment-là, il y a un sondage de l'ordre des infirmiers
12:14qui montre que 40% des infirmiers ont envie de changer de métier.
12:18Un mois plus tard, vous faites la connaissance de Marvin,
12:21un jeune adolescent de 15 ans,
12:22au service psychiatrique de l'hôpital Robert-Debré à Paris.
12:26Qu'est-ce qu'il a de particulier, cet endroit ?
12:28C'est l'un des plus grands hôpitaux de France pour enfants et adolescents.
12:32On se rend en fait dans l'unité psychiatrique.
12:35Parce que le chef de service est très alarmiste.
12:38Il nous dit, j'ai deux fois plus d'hospitalisation
12:40pour idées suicidaires chez les enfants et chez les ados que d'habitude.
12:44Et c'est vrai que ça paraît antithétique de se dire que des enfants peuvent être détruits par cette épidémie.
12:48C'est-à-dire qu'ils ne sont pas touchés physiquement,
12:50mais ils sont détruits par les conséquences de cette épidémie,
12:53par le confinement.
12:54Ils n'ont plus classe, ils se sentent seuls.
12:56Et donc, c'est là qu'on va rencontrer plusieurs enfants.
12:59Les plus grands, eux, ils arrivent à verbaliser.
13:01Ils arrivent à dire aux éducateurs, j'ai envie de mourir, je ne vais pas bien.
13:04Les plus petits, eux, ils n'y arrivent pas.
13:07Mais les éducateurs voient qu'ils sont davantage en souffrance.
13:10Et d'ailleurs, le Covid est partout,
13:11puisqu'ils jouent même dans la cour à tuer le virus.
13:14C'est un ennemi imaginaire.
13:16Et avec des cerceaux et des ballons,
13:17ils doivent jeter ces cerceaux et ces ballons sur cet ennemi imaginaire.
13:22Et s'ils arrivent à le toucher deux fois, le Covid est mort.
13:25Et donc, vous entrez dans la chambre de ce jeune Marvin pour lui parler.
13:29Marvin, il a 15 ans.
13:30Il a des grands yeux noirs, une bouille d'enfant.
13:33Et il est vêtu d'un pyjama en papier pour éviter qu'il ne se suicide.
13:37C'est ses premières heures d'hospitalisation pour dépression.
13:41Il nous raconte qu'au début, pendant le premier confinement,
13:44c'était le pied, en fait.
13:45C'était un peu comme des vacances.
13:46Il pouvait jouer dans sa chambre à la PlayStation.
13:50C'était vraiment cool.
13:52Il nous dit ça en nous regardant les yeux, en disant
13:54« Et peu à peu, l'isolement m'a détruit.
13:56La dépression est arrivée sans prévenir. »
13:59Ce qui s'est passé, c'est que, sans s'en rendre compte, il s'est retrouvé très isolé.
14:04Il a commencé à ne plus vouloir se laver, ne plus vouloir s'habiller.
14:07Tous ces chiffres des morts à l'atelier, ça lui faisait très peur.
14:10Il a fait beaucoup de crises d'angoisse.
14:11Sa maman, elle est dans la chambre avec lui au moment où on lui parle.
14:14Et elle lui dit « Raconte Marvin, qu'est-ce qui te rend si triste ? »
14:16Il lui dit « Je ne peux pas te dire, maman, c'est comme un grand vide autour de moi.
14:19»
14:20C'était vraiment assez fort de voir un gamin qui racontait qu'il était détruit par le confinement.
14:27À la fin du mois de novembre, la France compte plus de 50 000 morts du Covid depuis le début
14:33de la crise.
14:34Dans les mois qui suivent, Florence Méréo, la situation épidémique se stabilise.
14:38Et la courbe des décès aussi.
14:40Vous avez le nombre de contaminations comme le nombre d'admissions en réanimation qui sont assez stables.
14:47Et puis, il y a une forme aussi de lassitude, voire d'habitude dans la population.
14:52C'est-à-dire qu'on s'est presque habitué à ce qu'il y ait des morts.
14:55Et on va parler de plateau, ou plus exactement de plateau.
14:59Moi, j'aime bien une image qui a été prise par un médecin qui dit « Vous savez, c'est
15:03comme une pente douce à vélo.
15:04Ça monte doucement, tout doucement, mais à un moment donné, ça commence à faire mal. »
15:09À l'hôpital, c'est exactement pareil.
15:10Dans un hôpital de Seine-Saint-Denis où je fais un reportage, on va me dire « On est en
15:15sursis. »
15:16C'est-à-dire qu'ils savent que l'épidémie va certainement reprendre.
15:26Elsa Marie, à la mi-mars 2021.
15:28Pour Le Parisien, vous interviewez par téléphone Nathalie, une femme de 48 ans, un an après la mort de son
15:35compagnon des suites du Covid-19.
15:37Ce qu'elle vous raconte est bouleversant.
15:39Oui, on fait un dossier sur la culpabilité due aux contaminations dans les familles et on lance un appel à
15:45témoignage et c'est Nathalie qui nous répond.
15:47Ça va durer pendant une heure, c'est extrêmement éprouvant.
15:50Durant toute la discussion, elle retient un sanglôme et qu'on sent prêt à exploser à chaque moment.
15:56Et elle s'accuse d'emblée du décès de son mari.
15:59En fait, il y a un an, on ne connaissait pas grand-chose sur le Covid, elle est allée à
16:03un dîner avec des copines sans savoir qu'elles avaient été contaminées.
16:07Et elle est tombée malade et c'est son compagnon ensuite, Grégoire, qui est tombé malade.
16:12Sauf que lui, il a été très gravement atteint et il a été hospitalisé.
16:16Il y a une de ses amies qui l'appelle à l'hôpital.
16:18Elle lui dit « En fait, on était contaminés, on ne le savait pas. »
16:22Et Nathalie, en fait, elle fait direct le lien et elle comprend que c'est elle qui a transmis le
16:26virus à son compagnon.
16:27Et le 29 mars, il décède.
16:29Et depuis ce moment, elle ne se l'est jamais pardonnée.
16:31Elle raconte qu'elle est allée plein de fois sur sa tombe, qu'elle lui a demandé pardon, qu'elle
16:35lui a dit que ce n'était pas sa place, qu'il n'avait rien fait.
16:38Et elle est rentrée dans un espèce de cycle de rumination, mais infernal.
16:42C'était vraiment un témoignage très douloureux parce que non seulement elle a la peine d'avoir perdu son compagnon,
16:47mais en plus, elle se dit que c'est à cause d'elle qu'il est mort.
16:49Et ce n'est pas du tout un cas isolé, puisqu'il y a 44% des gens qui ont
16:54le virus qui savent par qui ils l'ont attrapé.
16:57Et dans ces 44%, il y a un tiers qui l'ont attrapé dans leur famille.
17:01Et la plupart du temps, c'est par des conjoints.
17:10À ce moment-là, les services qui accueillent les patients infectés dans un état grave sont de nouveau saturés en
17:16Ile-de-France.
17:17Florence Méreau, il y a des victimes collatérales de cet afflux de malades à l'hôpital.
17:22Ce sont ceux qui attendent d'être opérés pour autre chose et qui voient leurs interventions sans cesse repoussées.
17:28Oui, on en parle peu ou alors on les classe dans la catégorie pas urgent.
17:33Sauf que derrière ça, en fait, il y a de vrais gens qui ont de vraies souffrances,
17:37qui ont de l'inquiétude et qui parfois ont même une perte de chance dans leur maladie.
17:41En Ile-de-France, on va bientôt arriver à 80% de déprogrammation,
17:45c'est-à-dire 8 soins sur 10 qui sont annulés.
17:48Nous, il y a quelques exemples, quelques visages qui nous ont vraiment marqués
17:52et que l'on a publiés dans un dossier que l'on a fait sur la souffrance des déprogrammés.
17:57Par exemple, c'est Karine.
17:58Elle a 40 ans, elle a eu un cancer du sein, elle a eu une ablation du sein gauche
18:03et depuis novembre, elle vit avec un seul sein.
18:06Donc déjà, imaginez psychologiquement ce que cela représente,
18:10mais il y a aussi des répercussions très concrètes.
18:12C'est un emploi qu'elle ne peut pas reprendre, par exemple.
18:15Autre cas, celui de Marc, 41 ans.
18:18Il a une hernie discale, comme beaucoup de gens, sauf que la sienne, elle dégénère.
18:22Il va rester cloué sur son canapé, dans le noir, à souffrir atrocement.
18:26Et il le dit lui-même, à se doper aux médicaments,
18:29des opiacés, des analgésiques très puissants.
18:32Son opération, normalement, elle pourrait durer 45 minutes.
18:35Et lui, ça va faire un mois et demi qu'il vit ce calvaire.
18:38Et c'est des gens, finalement, auxquels on pense trop peu.
18:48Nous n'oublierons aucun visage, aucun nom, a dit Emmanuel Macron ce jeudi,
18:53alors que la France a dépassé le lourd bilan de 100 000 morts à l'hôpital et dans les EHPAD
18:57depuis le début de la pandémie de Covid-19.
19:00Florence Méreau, le 15 avril, la France franchit le seuil symbolique des 100 000 personnes décédées
19:06des suites du Covid depuis le début de l'épidémie.
19:09Derrière ce chiffre, qui peut paraître abstrait, vous avez voulu raconter, dans le Parisien,
19:13l'histoire d'un couple, Thérèse et Alexis.
19:16Derrière ces chiffres, il y a effectivement ces deux visages.
19:19Thérèse, elle a 84 ans, Alexis, il en a 82.
19:23Et en fait, ils sont mariés depuis 58 ans.
19:25Le 1er avril 2020, alors qu'il y a peu de décès dans le département dans lequel ils résident,
19:31c'est-à-dire la Sarthe, eux vont avoir cette particularité de décéder à une heure d'intervalle
19:36dans des chambres côte à côte à l'hôpital.
19:40Si bien que leur fils, qui s'appelle aussi Alexis, va recevoir deux coups de fil de l'hôpital.
19:45D'abord pour dire « votre maman est décédée »,
19:47puis ensuite pour lui dire « une heure plus tard, votre papa est décédé ».
19:51En une heure, il dit « j'ai perdu mes deux parents ».
19:54Et on a voulu finalement rendre hommage à ce couple pour qu'on sache un petit peu qui ils étaient.
19:59Et nous, ce qu'on a vraiment voulu dire dans ce dossier, c'est que derrière les chiffres,
20:02il y a des visages, il y a des histoires.
20:04Et derrière les morts, il y a encore des vivants et certains sont en souffrance.
20:09Elsa Marie, l'exécutif, prévoit de rendre hommage prochainement à tous ces disparus.
20:14En tout cas, c'est ce que demandent beaucoup de familles de victimes que vous avez rencontrées.
20:19Certains n'attendent que ça, ils en ont besoin en fait pour pouvoir faire leur deuil.
20:24Par exemple, Sabrina Selamy, qui a envoyé plusieurs lettres à Emmanuel Macron.
20:28Elle, au début de la première vague, elle a perdu son père et son frère du Covid à 24 jours
20:33d'intervalle.
20:34Son papa, elle a dû lui dire au revoir alors qu'il était encore vivant sur son lit de réanimation.
20:38Et son frère, en fait, elle lui a dit au revoir en ouvrant un sac poubelle et en identifiant son
20:44visage.
20:44C'est des choses qui sont tellement violentes.
20:47Et donc, ils sont dans des espèces d'entre-deux, de deuil impossible.
20:50Et ils disent « aujourd'hui, on a besoin de communier ensemble ».
20:54Et si ce n'est pas le cas, on ne pourra jamais faire notre deuil.
21:06Merci à Elsa Marie et Florence Méréo.
21:09Cet épisode a été produit par Raphaël Puyot, Marion Bottorel et Raphaël Thomas, à la réalisation Julien Moncouquiole.
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21:30Sous-titrage Société Radio-Canada
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