- il y a 10 heures
Anne-Cécile Suzanne a repris la ferme de son père, affaibli par un cancer. Diplômée de Sciences po mais sans expérience agricole, elle raconte comment elle est parvenue à sauver l’exploitation.
Crédits. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network.
Crédits. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network.
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00:02Bonjour, c'est Thibault Lambert et vous écoutez Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Le monde agricole manifeste sa colère en France depuis la mi-janvier.
00:15Ce jeudi 1er février, après l'annonce de nouvelles mesures d'aide de la part du gouvernement,
00:21plusieurs axes routiers étaient encore bloqués, notamment en région parisienne,
00:25par des agriculteurs qui demandent à pouvoir vivre de leur métier.
00:29Dans cet épisode de Codesource, Anne-Cécile Suzanne, 33 ans, a accepté de raconter son quotidien.
00:36Fille d'agriculteur, à la fois consultante dans l'agroalimentaire et éleveuse de bovins,
00:42à Mauve-sur-Ruine, dans l'Orne, elle n'envisageait pas de devenir agricultrice au départ,
00:47mais il y a quelques années, elle a décidé, en parallèle de ses études dans une grande école,
00:52de reprendre la ferme de son père, affaiblie par la maladie.
00:56Anne-Cécile Suzanne revient sur les difficultés qu'elle a traversées au micro d'Ambre Rosala.
01:10Donc là, on a toutes les jeunisses, c'est-à-dire les jeunes vaches qui n'ont encore jamais eu
01:14de veau.
01:15Anne-Cécile Suzanne est agricultrice dans le Perche, en Normandie.
01:19Elle élève 240 bovins, des blondes d'Aquitaine.
01:23Et là, on est vraiment dans la période de naissance des petits veaux, justement.
01:26Et donc, les petits veaux sont là, regardez, il y en a eu un cette nuit.
01:29Dans le fond, on a le grand lot, qui sont toutes les vaches, qui ont entre 4 et 12 ans.
01:36Et là, on voit qu'elles mangent du maïs, qui est produit sur l'exploitation.
01:41Je leur donne avec de l'herbe qu'on récolte au printemps,
01:44et puis du foin qui est là, qu'on récolte aussi, du trèfle de l'huile qu'on récolte.
01:47Donc bref, en fait, tout est fait sur la ferme, tout est produit sur l'exploitation.
01:50Tout est fait maison.
01:51Voilà, exactement.
01:55Je rencontre Anne-Cécile, alors que la mobilisation des agriculteurs
01:58pour protester contre leurs trop faibles revenus bat son plein.
02:01Elle ne participe pas aux manifestations et aux barrages routiers,
02:04notamment parce qu'elle doit s'occuper de sa fille qui vient de naître,
02:07mais elle soutient pleinement le mouvement.
02:10Je soutiens complètement cette mobilisation.
02:12Je regrette juste, en fait, qu'on en soit arrivés là.
02:15Ça fait des années qu'on parle des enjeux d'agriculture,
02:17qu'on dit, mais la transition, c'est très bien, mais il faut la financer.
02:19Et ça n'a jamais été fait.
02:21Donc en fait, là, on arrive vraiment au bout du tunnel
02:22où les agriculteurs ont tout fait pour éviter ça,
02:25mais aujourd'hui manifestent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement.
02:31Anne-Cécile est née dans l'Orne, le département où nous nous trouvons.
02:35Sa mère est médecin et son père est éleveur de bovins.
02:37Elle grandit à Mauve-sur-Ruines, dans un corps de ferme
02:40qui appartenait déjà à ses grands-parents paternels.
02:42Mon père est né, ici d'ailleurs, dans la pièce où on se situe actuellement.
02:47Et après, il a repris assez naturellement l'exploitation agricole familiale
02:50dans les années 80.
02:52Alors mon père, il n'avait jamais voulu être agriculteur, dans les faits.
02:55Quand ses parents ont décidé qu'il serait agriculteur, malgré lui,
02:58ils l'ont retiré de l'école avant d'ailleurs le brevet des collèges,
03:01donc très jeune.
03:02Et ils lui ont dit, tu seras agriculteur.
03:04Donc il l'a été, mais sans jamais vraiment être heureux de ce métier-là.
03:09Alors, il aimait la nature, il aimait un peu la liberté aussi.
03:12Il aimait voir grandir ses animaux, ça c'est sûr.
03:15Mais il détestait l'ingratitude du métier.
03:18Quand les animaux mouraient malgré ses soins,
03:20quand les récoltes n'étaient pas bonnes malgré le fait qu'ils s'y soient investis,
03:23ça c'est quelque chose qui finalement est très dur à vivre
03:26et qu'il n'appréciait pas particulièrement.
03:28Lui, ce qu'il adorait, c'était l'architecture.
03:30Et donc il s'est mis à restaurer cette maison,
03:32à un peu la refaire aussi.
03:34Il a fait des plans, ensuite il l'a reconstruite bout après bout.
03:37J'ai grandi au milieu des animaux, avec la nature et sans frères et sœurs.
03:42Donc en fait, moi je jouais beaucoup justement avec cette nature-là
03:45qui m'occupait beaucoup, avec les insectes,
03:48les petits oisillons que je sauvais quand ils tombaient du nid.
03:50Et puis bien sûr mes chiens, mes chevaux et bien entendu les vaches.
03:56La question de la reprise de la ferme ne s'est absolument jamais posée
03:59parce que la réponse était absolument évidente.
04:02Jamais je ne reprendrai l'exploitation.
04:04Mon père en particulier, qui n'avait jamais pu le faire,
04:06me poussait énormément à me hisser vers les plus grandes écoles.
04:10Maman, bien sûr, me poussait aussi beaucoup.
04:12Du coup, il n'était même jamais question que je travaille sur la ferme
04:15pour aider mon père le week-end ou autre.
04:17J'étais vraiment laissée en dehors de ce milieu-là.
04:19La seule chose que j'avais le droit de faire finalement,
04:21c'était de le suivre dans les prairies,
04:23voir les animaux parce que j'aimais bien les animaux,
04:25donc je le suivais, mais c'était plus pour du loisir qu'autre chose.
04:32Anne-Cécile est une enfant et une adolescente très introvertie
04:36qui n'a pas beaucoup d'amis à l'école.
04:38Après le bac, elle déménage à Nantes,
04:40à plus de 200 km de chez elle,
04:42pour intégrer une classe préparatoire de lettres.
04:45Je me suis dit que c'était super de partir à la ville,
04:47donc j'ai intégré une classe préparatoire à BL,
04:49une hypocaille et puis une cagne,
04:51qui me préparait aux grandes écoles
04:53sans que je sache vraiment ce que je voulais faire,
04:55mais j'étais vraiment très contente de partir à la ville.
04:57Au final, j'étais ravie de découvrir plein de gens différents là-bas.
05:02J'avais vraiment de vraies amitiés avec les gens,
05:04mais en même temps, je me suis...
05:07Très rapidement, ma campagne me manquait,
05:09j'avais besoin d'y retourner,
05:10et donc je rentrais dès que je pouvais,
05:12c'est-à-dire tous les week-ends,
05:13et je passais ma vie en extérieur pendant ces deux jours-là.
05:17Après deux ans de classe préparatoire,
05:19Anne-Cécile passe des concours pour rentrer en école de commerce.
05:22Elle a 20 ans,
05:23et alors qu'elle est en pleine révision dans la maison familiale,
05:26son père vient lui parler.
05:28Je me souviens, je filais à l'étage,
05:30après l'escalier, il m'a interpellée dans le couloir,
05:32et il m'a dit, Anne-Cécile, il a un truc à dire.
05:34Là, j'ai attrapé un cancer,
05:35et bon, les médecins ne sont pas optimistes,
05:37ils me laissent quelques semaines à vivre,
05:40donc je ne vais pas me laisser faire, je vais me battre.
05:42Mon père était très pudique, en fait.
05:44Il n'aimait pas dire qu'il n'allait pas bien,
05:47il n'aimait pas se plaindre,
05:48il n'aimait pas vraiment dévoiler ses émotions.
05:50Et donc ça a dû être extrêmement dur pour lui de me l'annoncer, ça.
05:53Et c'est vrai que ça a été un grand choc,
05:55parce que je me suis dit,
05:56mais mon père, ça fait partie de mes piliers,
05:58j'ai toujours grandi avec lui, avec ma mère,
06:01et en fait, c'était invraisemblable de voir un de ces piliers-là,
06:03qui s'effondre.
06:06Anne-Cécile passe tant bien que mal ses concours,
06:08et elle est admise dans une école de commerce de Nantes.
06:11Au fil des semaines, puis des mois,
06:13son père se bat contre la maladie
06:15et défie les pronostics des médecins
06:17qui ne lui donnaient que quelques semaines.
06:19Anne-Cécile rentre chez elle très régulièrement
06:21pour voir son père.
06:22En août 2013,
06:24alors qu'elle est en troisième année d'école de commerce,
06:26Anne-Cécile a l'opportunité d'aller à Boston,
06:29aux Etats-Unis,
06:29pour un semestre d'échange.
06:31Elle hésite beaucoup à y aller,
06:33parce qu'elle voit que l'état de santé de son père se détériore.
06:36Mais je pars quand même,
06:37parce qu'il me dit, il faut que tu y ailles,
06:38il a toujours rêvé de faire ce genre d'autres trucs.
06:40C'était le truc inaccessible,
06:41de partir faire des études à l'étranger et autres.
06:43Donc il m'encourage, j'y vais.
06:45Et en même temps, je me sens immédiatement super mal,
06:47parce qu'à la maison, ça n'allait pas,
06:48mon père était malade,
06:49et moi je partais comme ça,
06:51je ne pouvais plus retourner dans ma campagne tout le temps,
06:53je ne pouvais plus voir mes parents,
06:54alors que ce n'était quand même pas la situation rêvée.
06:56Donc je me sens hyper mal,
06:57et je ne rêve que d'une chose,
06:58c'est de revenir.
07:00Je reviens deux mois et demi plus tard,
07:02parce que ma mère finit par se résoudre,
07:05à me dire, Anne-Cécile, il faudrait peut-être que tu rentres,
07:07parce que ton père ne va pas si bien que ça.
07:10Et du coup, je rentre pour ça.
07:11Et en fait, je découvre à mon arrivée
07:14qu'il y avait une ferme en souffrance derrière,
07:16derrière la maison,
07:17que les animaux, il fallait les nourrir.
07:19Mon père était à l'hôpital,
07:21vraiment, il n'allait pas bien du tout,
07:22il était arrivé dans un état de maigreur,
07:25assez insoutenable,
07:25et il était fatigué,
07:27et il ne pouvait absolument plus s'occuper de l'exploitation.
07:30Il y avait quand même à l'époque,
07:31350 âmes qui vivaient là-haut.
07:38Face à cette situation,
07:39Anne-Cécile se dit qu'elle n'a pas d'autre choix
07:41que de s'occuper elle-même des bovins.
07:44Que je le veuille ou non, en fait,
07:45cette réalité-là s'imposait.
07:46Je ne pouvais pas laisser mourir de faim des animaux.
07:48Il y avait plein d'animaux dans les champs
07:50que personne n'allait voir,
07:51strictement personne,
07:52donc je ne savais absolument pas comment ils allaient.
07:54Vraiment, je me disais,
07:56mon père ne mourra pas,
07:57mon père va vivre.
07:58Et donc, dans ce contexte-là,
07:59moi, mon devoir,
08:00c'est de faire en sorte que quand il reviendra,
08:03sa ferme soit encore debout.
08:04En fait, je m'y suis mise par absence de choix.
08:08Donc, je ne savais pas conduire un tracteur,
08:09je ne savais pas combien il y avait de bêtes dans les champs,
08:11je ne savais même pas surveiller des vaches,
08:12savoir comment elles allaient.
08:14Donc, il a fallu tout apprendre sur le tas.
08:16Et au début, effectivement,
08:17je nourris à la main,
08:18je paille les stabulations à la main
08:20parce que je ne sais pas utiliser le tracteur.
08:22C'est vraiment la découverte totale
08:24et c'est la découverte totale
08:25dans un contexte où rien n'était bienveillant
08:28parce que les animaux,
08:29personne ne s'en était occupé quand même depuis un certain temps.
08:31Enfin, mon père n'y arrivait plus,
08:33donc elles avaient peur de l'homme.
08:35Il faisait un temps épouvantable,
08:36donc les champs étaient humides.
08:38Et notamment, j'avais un champ marécageux
08:39où c'était l'horreur, en fait.
08:41Les animaux s'enlisaient dans la gadoue
08:44et c'était une situation catastrophe.
08:48La première difficulté, elle est physique.
08:49Je me fais mal aux mains,
08:51à pelleter, à tenir les animaux,
08:52les attraper quand ils sont malades ou autre.
08:54Et donc, c'est la première difficulté.
08:56Et puis, la deuxième qui arrive très, très vite,
08:58ce sont les dettes de l'exploitation
09:00parce que forcément, un agriculteur malade,
09:02il faut bien se rendre compte,
09:03il ne peut plus rien faire, en fait.
09:05Il ne peut plus investir
09:05parce que les banques lui disent non à tout financement.
09:08Et donc, je m'y mets très vite
09:09et je découvre deux choses, en fait.
09:10La relation avec les partenaires institutionnels,
09:13les banques et autres.
09:14Et la deuxième chose, c'est l'enfer administratif.
09:17C'est-à-dire des factures qui arrivent sur le bureau
09:20et qu'il faut traiter,
09:21qui vont bien sûr payer si on le peut.
09:23Ce sont les démarches aussi
09:24avec tout ce qui est sécurité sociale,
09:27la mutualité sociale agricole.
09:28Et puis, les vétérinaires, les prises de sang,
09:31tout ça, les obligations.
09:32C'était infini, quoi.
09:38En tout, la ferme a environ 300 000 euros
09:40de dettes à court terme.
09:41C'est-à-dire qu'ils doivent être remboursés
09:43dans un délai inférieur à un an.
09:45Ce sont les dettes les plus urgentes,
09:47mais il y a aussi autour de 100 000 euros
09:49de dettes à long terme
09:50qui devront être remboursés dans un deuxième temps.
09:53Tous les jours, Anne-Cécile travaille dur
09:55pour essayer de remettre la ferme sur pied.
09:58Et en parallèle,
09:59elle doit continuer à suivre ses cours.
10:01Le problème, c'est que si je ne validais pas
10:04mon diplôme à Boston,
10:05je n'avais pas mon diplôme tout court
10:07d'école de commerce.
10:08Donc, il a fallu que je continue mes cours.
10:10Là, ce qui m'a sauvée,
10:12c'était le côté un peu plus libéral
10:13de l'éducation américaine
10:14qui a accepté que je suive mes cours par Skype.
10:16Donc, j'ai suivi mes cours par Skype,
10:18mais avec le décalage d'Ouerreau Boston,
10:20je commençais à suivre mes cours
10:21en début de nuit, vers 23 heures.
10:23Et je les finissais vers 4-5 heures du matin.
10:26Et donc, je dormais un petit peu avant,
10:28je dormais un petit peu après.
10:29Et puis après, je reprenais l'activité sur la ferme.
10:31Et c'était intense de devoir mener cette double vie
10:35entre les caméras de Skype,
10:36où il fallait que je fasse bien coiffée,
10:37bien mise, machin,
10:39et la ferme qui me prenait beaucoup de temps.
10:41Le père d'Anne-Cécile touche 15 euros par jour d'aide
10:44dans le cadre de son arrêt maladie.
10:46Pour aider sa fille,
10:47il décide de recruter un salarié, Guillaume,
10:49qui doit commencer à travailler sur l'exploitation
10:52en janvier 2014.
10:53Mais un mois plus tôt, en décembre,
10:56Anne-Cécile craque.
10:57On mangeait avec maman à midi,
10:59et donc, on entend un ram-dam sous le hangar,
11:02des grands bruits et tout.
11:04Et bon, je finis de manger parce que j'en pouvais plus,
11:05j'étais épuisée, je montrais après,
11:07et je monte, et en fait,
11:09il y avait une barge de paille,
11:10c'est-à-dire un grand, là,
11:11des ballots empilés les uns sur les autres,
11:13qui s'étaient effondrés sur un troupeau.
11:16Et en dessous, en fait, il y avait un vote coincé
11:18sur des ballots qui étaient en domino les uns sur les autres.
11:22Et il fallait que je débloque le veau.
11:23Et là, en fait, il y a un truc qui a lâché.
11:24Je me suis dit, c'est pas possible,
11:25je n'en peux plus.
11:27Et donc là, maman m'a retrouvée sous le hangar
11:30complètement effondrée.
11:31Elle m'a dit, attends, on va appeler Guillaume,
11:33il va venir plus tôt.
11:33Et donc, effectivement, Guillaume est arrivé.
11:35D'un coup, j'avais quelqu'un sur qui il m'appuyait,
11:37qui connaissait le métier,
11:38qui savait comment faire,
11:39et ça a tout changé.
11:40Déjà, il m'a appris à conduire un tracteur,
11:42ce qui est utile dans une exploitation.
11:44Et puis, c'est tout bête,
11:46mais il sait comment ouvrir un silo de maïs
11:49pour nourrir les animaux.
11:50Il sait comment déplacer les engins agricoles.
11:53Moi, je ne savais pas accrocher un engin à un tracteur.
11:55Je ne savais pas combien de tracteurs.
11:55Donc, vous imaginez accrocher un engin,
11:57donc ça permet de mettre un petit peu d'ordre dans la cour.
12:00Et puis, à deux, en fait,
12:01on arrive beaucoup mieux d'un coup à s'occuper des animaux.
12:03Anne-Cécile fait les démarches administratives
12:05pour prendre officiellement la tête de la ferme
12:08le 1er janvier 2014.
12:10Mais elle se dit que c'est seulement passager,
12:12le temps que son père aille mieux.
12:14Au même moment,
12:16Anne-Cécile commence un stage de fin d'études
12:17dans un cabinet d'audit
12:19pour faire du contrôle de gestion.
12:21Elle part donc à Paris la semaine pour son stage
12:23et rentre à la ferme tous les week-ends.
12:26Le reste du temps,
12:27Guillaume s'occupe de l'exploitation.
12:29À la fin du mois d'avril 2014,
12:32Anne-Cécile passe comme d'habitude
12:33le week-end dans la ferme familiale.
12:35Et elle trouve que son père est plutôt en forme.
12:38Pour la première fois,
12:38elle me disait,
12:39Anne-Cécile, il faut qu'on aille acheter
12:40une faucheuse pour faire le foin cette année.
12:43Je lui dis, ok, c'est vrai,
12:45il nous fallait une faucheuse.
12:46Donc, je savais qu'on n'avait pas trop les sous,
12:48mais bon, ça me faisait tellement plaisir
12:49qu'il aille bien, qu'on va l'acheter.
12:51Et le soir même, en fait,
12:52en rentrant, il n'allait plus bien du tout.
12:55Donc, on était assez coutumiers du fait, en fait.
12:57On savait qu'il y a des moments de bas, comme ça.
12:59Donc, on appelle une ambulance
13:00et puis il part en ambulance à l'hôpital.
13:02Mais c'est arrivé plein de fois,
13:03donc je ne me méfie pas.
13:05Et le lendemain, ma mère m'appelle à l'hôpital
13:06et effectivement, son cœur avait lâché,
13:09il était mort, quoi.
13:11Et ça a été soudain.
13:13On pourrait croire que la maladie, en fait,
13:15fait qu'on s'y attend.
13:17En tout cas, dans mon cas, pas du tout.
13:19Quand je perds mon père,
13:20d'un coup, j'ai un réflexe de sauvegarde
13:23de tout ce qui me le rappelle.
13:25Je vois la ferme, je me dis,
13:26Anne-Cécile, la ferme, en fait,
13:27tu as grandi dans cette ferme-là.
13:29C'est une part de lui qui est là.
13:31Et donc, tu ne peux pas perdre la ferme en plus.
13:32Donc, du coup, je me mets à...
13:34fois mille, en fait,
13:35à tout faire pour la protéger.
13:40Anne-Cécile est diplômée de son école de commerce.
13:43Puis, elle intègre Sciences Po, à Paris,
13:45en septembre 2014.
13:47Elle aménage son emploi du temps
13:49pour n'avoir cours que le lundi et le mardi.
13:51Le reste du temps,
13:53elle peut travailler dans l'exploitation.
13:55Malgré son rythme de vie intense,
13:57Anne-Cécile fait tout pour remettre la ferme sur pied.
14:00Avec l'aide de sa mère et de Guillaume,
14:01ils décident de se battre
14:03pour sauver les bovins et les cultures de céréales.
14:05Mon père décède fin avril.
14:07On se dit à la moisson,
14:09donc en juillet-août.
14:10Il faut qu'on la réussisse.
14:11Et on fera rentrer des sous.
14:13Et à ce moment-là, ça ira mieux.
14:15Bon, la moisson,
14:16ça déroule pas du tout comme prévu.
14:18C'est encore une fois un peu la cata.
14:20Il ne pleut tout le temps.
14:21Donc, on n'arrive pas à récolter.
14:22La qualité n'est pas là.
14:23Donc, les grains ne sont pas payés au prix.
14:26Décembre arrive.
14:27Décembre, Guillaume prend ses congés.
14:28Moi, j'étais à Sciences Po,
14:29donc j'avais mes congés scolaires.
14:31Et je suis toute seule sur la ferme.
14:33Et là, on ne sait pas ce qui se passe.
14:34Des animaux maigrissent, forts.
14:36Ils meurent les uns après les autres.
14:37Ils tombent.
14:38Enfin, voilà, je passe mes vacances
14:40à monter sous la gare avec une boule au ventre
14:42en me disant
14:43« Je n'y arriverai pas, finalement. »
14:45Et je me dis
14:46« Bon, ces animaux-là sont en train de mourir.
14:49Si tu ne trouves pas ce qu'il y a
14:50et s'il t'arrive encore un truc, tu arrêtes. »
14:53Parce que je me disais
14:53« En fait, je vais me perdre en route, quoi. »
14:55Finalement, on trouve ce que les animaux ont.
14:57C'était un parasite
14:57qui avait quasiment disparu de France
14:58qui s'était installé sur les champs de la ferme.
15:01Donc, on traite ce parasite-là.
15:03Et puis, derrière, en fait,
15:05il n'y a pas d'autre drame qui se passe
15:06dans les mois qui suivent.
15:07Et là, je me dis
15:08« Ok, ça va mieux. »
15:10On a réussi à tenir le choc.
15:12Et c'est là que je commence à me dire
15:13« J'ai envie que ça continue. »
15:18Anne-Cécile est désormais déterminée
15:19à rester à la tête de l'exploitation
15:21et sauver la ferme de ses dettes.
15:23Elle se tourne alors
15:24vers le conseiller bancaire de son père
15:26pour qu'il aide à investir dans du matériel.
15:28« J'avais besoin d'acheter un matériel, absolument.
15:31J'avais fait un petit prévisionnel financier.
15:33J'avais prouvé que ça allait marcher.
15:34Et il me dit « Ok, j'achète auprès du concessionnaire. »
15:37Et le concessionnaire qui me rappelle en me disant
15:39« Madame, la banque a refusé votre prêt. »
15:41En fait, le gars m'avait dit oui,
15:42mais en fait, elle avait fait non.
15:44Je ne sais pas exactement
15:45si c'est parce que j'avais la vingtaine,
15:47parce que j'étais une femme
15:49ou parce que je n'avais pas de diplôme agricole.
15:51Peut-être un combo de Détroit.
15:53Et finalement, c'est une conseillère bancaire,
15:55donc une femme.
15:55Et je reste persuadée que ce n'est pas neutre,
15:57qui a eu confiance dans le projet
15:59et qui m'a financé ce matériel en particulier
16:01et qui ensuite a financé les autres projets d'investissement
16:03et qui m'a permis une chose.
16:05C'était d'étaler les dettes court terme
16:07sur un prêt moyen terme.
16:08Et donc, ça m'a donné un peu de souffle
16:09pour ne plus avoir à courir après les dettes.
16:12J'ai pu rembourser chaque mois un petit bout
16:14et ça, ça a été utile.
16:19Anne-Cécile est diplômée de Sciences Po en 2016.
16:22En plus de son activité à la ferme,
16:24elle décide de devenir consultante.
16:26Elle travaille la semaine dans un cabinet à Paris
16:29pour aider des dirigeants de l'agroalimentaire
16:31à prendre conscience des enjeux du monde agricole.
16:35Le reste du temps,
16:36elle travaille bénévolement sur l'exploitation.
16:38Chaque année, on remonte un peu la pente
16:40et la moisson 2016 est bonne.
16:42Et progressivement, ça va mieux.
16:43Les animaux aussi, en fait,
16:45ça prend du temps de rétablir un cheptel.
16:46qui a un peu souffert.
16:47Donc, il y avait des dettes un peu partout.
16:49J'ai commencé par rembourser les fournisseurs
16:50qui faisaient le plus de pression.
16:52Et on arrive à sortir un peu la tête de l'eau.
16:54On arrive à réinvestir proprement un peu chaque année.
16:57Et au bout de 8 ans sur la ferme,
16:59on arrive à complètement rembourser les dettes,
17:02les dettes court terme qui avaient été souscrites.
17:05Aujourd'hui, la ferme est sauvée,
17:06mais elle est sauvée,
17:07ça reste toujours sur un équilibre précaire, en fait.
17:09Elle est sauvée de ses dettes passées.
17:11On veut dire qu'elle est sauvée de la maladie de mon père.
17:14Demain, pour qu'elle prospère,
17:16je pense qu'il faudra déjà des prix
17:18qui soient plus rémunérateurs.
17:20On est toujours sur des prix très bas, dans les faits.
17:22Même avec mes diplômes et autres,
17:24j'arrive à dégager de la rentabilité pour l'exploitation,
17:26pour arriver à lui faire réinvestir
17:28pour son avenir à elle.
17:29Mais on ne gagne pas encore des milliers, des cents.
17:32À la fin du mois,
17:33il y a des dettes que je ne peux pas payer
17:34et que je paye le mois suivant.
17:35On est toujours un peu dans cet équilibre précaire-là.
17:39Mais on y arrive.
17:40Et comment vous voyez l'avenir de la ferme ?
17:43L'avenir, je le vois rasieux.
17:44En fait, pour moi, une ferme,
17:46et comme beaucoup d'agriculteurs,
17:47c'est indissociable de ma vie personnelle.
17:49La ferme, c'est ma vie.
17:50Ma vie, c'est aussi la ferme.
17:52C'est ma fille qui vient de naître.
17:54Et en fait, j'ai envie que ma fille
17:57puisse, en grandissant,
17:59voir cette ferme,
18:00voir ses animaux.
18:01Je tiens beaucoup
18:01à se promener dans les champs.
18:03Pour moi, ça fait partie d'une vie
18:05idéale pour un enfant.
18:06Je veux qu'elle grandisse dans ce cadre-là,
18:08mais je ne veux pas forcément
18:09qu'elle soit agricultrice.
18:10Elle choisira.
18:11Si elle veut l'être, elle le sera.
18:12Et si elle ne veut pas,
18:13elle fera toute autre chose.
18:14Et cette ferme,
18:15elle ira à qui en prendre à soi.
18:27Ambre, aujourd'hui,
18:28Anne-Cécile, Suzanne,
18:29elle vit toujours cette double vie
18:31entre sa ferme et Paris ?
18:32Oui, elle partage toujours sa vie
18:34entre sa ferme et son métier
18:35de consultante à Paris,
18:36où elle travaille toute la semaine.
18:38Mais c'est vrai qu'elle passe
18:39tout le reste de son temps
18:40dans l'exploitation.
18:41Elle a deux salariés
18:42qui l'aident à s'occuper de la ferme
18:43et qui lui permettent,
18:45quand elle est à Paris,
18:45de pouvoir avoir des nouvelles
18:47de ses bovins
18:47et de s'assurer que tout se passe bien.
18:49Aujourd'hui, elle vit de son métier
18:51de consultante, principalement,
18:53mais pas vraiment de son travail
18:54dans la ferme.
18:55C'est du travail qu'elle fait bénévolement.
18:57Elle ne se paye pas.
18:58Et les revenus générés
18:59par l'exploitation
18:59servent à payer ses deux salariés
19:02Elle a raconté son parcours
19:04dans un livre sorti le 24 janvier.
19:06Ça s'appelle
19:07« Les sillons que l'on trace ».
19:09Elle prend régulièrement la parole
19:10dans les médias
19:11pour parler de son métier d'agricultrice.
19:13Est-ce qu'elle t'a expliqué pourquoi ?
19:14Oui, en fait, elle m'a expliqué
19:16qu'en arrivant à Paris,
19:17en intégrant Sciences Po, notamment,
19:19elle s'était rendue compte
19:19qu'il y avait un décalage
19:21entre l'image qu'on avait à Paris
19:23du monde agricole
19:23et ce qu'elle vivait, elle,
19:25au quotidien dans sa ferme.
19:26Elle m'a expliqué qu'elle avait été
19:28confrontée à beaucoup de présupposés,
19:30de préjugés,
19:31notamment sur la pollution générée
19:33par son activité
19:34et sur le bien-être animal
19:35dans sa ferme.
19:37Et donc, quelques années plus tard,
19:38elle a eu envie de s'exprimer publiquement.
19:40Elle a écrit une tribune
19:41dans le journal Le Monde
19:42et ça a commencé comme ça.
19:44Depuis, elle prend la parole
19:45assez régulièrement
19:46dans des médias généralistes
19:47parce qu'elle a envie de montrer
19:49les réalités du métier d'agriculteur
19:50et surtout, elle espère,
19:52par ses prises de parole,
19:54pouvoir faire un pont
19:55entre les agriculteurs,
19:56les citoyens,
19:57mais aussi le monde économique
19:58et politique.
19:59Et voilà, elle travaille
20:00à ce qu'il y ait une meilleure entente,
20:02une meilleure compréhension
20:03entre chacun
20:03pour pouvoir,
20:05en tout cas,
20:05l'espère,
20:05trouver des compromis
20:06pour une agriculture
20:08respectueuse des hommes,
20:09des animaux
20:10et de l'environnement.
20:10Merci, Ambro Rosala.
20:12Je rappelle les références
20:13du livre d'Anne-Cécile Suzanne,
20:15Les sillons que l'on trace,
20:17paru le 24 janvier
20:18chez Fayard.
20:19Cet épisode de Code Source
20:21a été produit par Clara Garnier-Amourou
20:23et réalisé par Pierre Chafanjon.
20:25Si vous aimez les faits divers,
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20:33au nouveau podcast du Parisien,
20:35Le Sacre,
20:36qui vous accompagnera
20:37jusqu'aux Jeux Olympiques de Paris
20:39à partir du 14 février.
20:41En attendant,
20:42je vous propose d'écouter
20:43tout de suite
20:44la bande-annonce du Sacre.
20:47Bonjour,
20:47c'est Anne-Laure Bonnet.
20:48Je suis très heureuse
20:50de vous présenter Le Sacre,
20:51le podcast événement du Parisien
20:53qui va vous accompagner
20:54jusqu'aux Jeux Olympiques
20:56de Paris 2024.
20:58À partir du 14 février
20:59et jusqu'au 24 juillet,
21:01chaque mercredi,
21:02un ou une athlète
21:03viendra à mon micro
21:05nous raconter son parcours
21:06jusqu'à la médaille d'or olympique.
21:08Je me dis, moi j'entends la musique,
21:09j'ai envie de danser et tout ça.
21:11J'ai dit, comment ça t'as envie de danser ?
21:12Tu vas nager pour faire un record
21:15ou un titre et t'as envie de danser.
21:16Et donc un jour,
21:17j'ai pris un billet d'avion
21:18et je me suis pointée à Los Angeles.
21:20Quand je suis arrivée à cet entraînement,
21:22j'ai tué la séance.
21:24Une médaille d'or au jeu,
21:26c'est la quête d'une vie,
21:27le Graal.
21:28Dans ces témoignages,
21:30les championnes et les champions
21:31racontent ce qu'ils ont dû mettre en œuvre
21:33pour se construire un mental hors normes
21:35et atteindre la première marche du podium olympique.
21:38Oui, champion olympique !
21:40Oui, champion olympique !
21:41Champion olympique !
21:43Et là, je plains.
21:43Mais oui, parce que là, je réalise.
21:45Je réalise vraiment ce que j'ai fait.
21:47Ce nouveau podcast sera disponible
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