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Anaïs Gletty, 35 ans, a décidé de rencontrer la femme qui a assassiné son père en février 2012. Elle témoigne au micro d’Ambre Rosala.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux, Barbara Gouy et Raphaël Pueyo - Réalisation et mixage : Alexandre Ferreira - Musiques : François Clos, Audio Network.

#podcast #pardon #hommage

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Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Le 19 mai, le Parisien racontait l'histoire d'une femme de 35 ans qui a pardonné la meurtrière de
00:18son père.
00:19Cette dernière était une collègue de son père, un chef d'entreprise, et pour une raison obscure,
00:24elle l'a tuée de plusieurs balles en février 2012. La fille de la victime, Anaïs Gletti, a commencé par
00:31écrire à la meurtrière
00:32pour lui poser des questions, et elle l'a ensuite rencontrée dans le cadre de ce qu'on appelle la
00:37justice restaurative,
00:38un dispositif complémentaire de la justice ordinaire qui vise à apaiser les victimes par le dialogue avec des auteurs d
00:46'infractions ou de crimes.
00:47Anaïs Gletti témoigne aujourd'hui dans Codesources, au micro d'Ambre Rosala.
01:00Je rencontre Anaïs Gletti chez elle, à Saint-Maurice-de-Lignon, un village de la Haute-Loire, situé à une
01:05quarantaine de kilomètres de Saint-Étienne.
01:07Elle vit avec ses deux enfants, âgés de 9 et 12 ans.
01:11Anaïs est née en 1989 à Saint-Étienne. Elle a une petite sœur qui a 3 ans de moins qu
01:15'elle, et leurs parents divorcent quand Anaïs a 12 ans.
01:18Les deux fillettes vivent désormais avec leur mère, et vont chez leur père un week-end sur deux et la
01:22moitié des vacances scolaires.
01:23Au même moment, leur père, Philippe Gletti, décide de créer sa propre entreprise.
01:30C'est une entreprise de PVC aluminium. En fait, il fait des châssis PVC, des fenêtres, des volets roulants.
01:35Donc, en fait, le boulot passe avant tout. Il compte pas ses heures, il compte pas ses week-ends, il
01:38compte pas ses soirées.
01:39Il est plus souvent au travail qu'à la maison à ce moment-là.
01:41Et il est parti de rien, donc ils sont partis de deux salariés, dans un tout petit local.
01:47Et puis finalement, l'entreprise a fleuri assez rapidement et est arrivée en une dizaine d'années à presque 50
01:52salariés.
01:53C'est quelqu'un qui, du coup, avait réussi grâce à son entreprise et qui aimait en profiter aussi.
01:57Donc, il avait plusieurs passions. Il aimait faire de la moto, il aimait les voitures de luxe.
02:01Donc, c'est vrai qu'il s'était acheté une Porsche et il faisait du circuit avec.
02:04C'était des choses qu'il appréciait et qu'il nous faisait partager aussi.
02:07C'était sympa. Il aimait partir en vacances, faire des semaines de ski.
02:11Au moins une fois par an, on partait ensemble en vacances.
02:14En grandissant, Anaïs conserve une bonne relation avec son père.
02:18Quand elle se met en ménage avec son compagnon, après sa majorité,
02:21elle voit son père beaucoup moins souvent, mais il reste régulièrement en contact, par téléphone ou par SMS.
02:26À la fin de l'année 2011, alors qu'elle a 22 ans, Anaïs tombe enceinte de son premier enfant.
02:32Elle l'annonce à sa mère et sa petite sœur, puis elle l'annonce à son père.
02:36Et je choisis de lui annoncer, en fait, sur une fête de famille, on était d'anniversaire ce soir-là,
02:40j'avais préparé un petit peu mon truc, où j'avais enveloppé un petit body dans du papier cadeau.
02:46Et ma sœur étant déjà au courant, on le prend un petit peu à part,
02:49et je lui annonce à ce moment-là qu'il va être grand-père.
02:51Mon père, c'est quelqu'un d'assez pudique, au final, sur ses sentiments, sur ses émotions.
02:55Donc, je ne peux pas dire qu'il saute de joie non plus, mais il semble être content.
03:00Mais voilà, dans les jours qui suivent, en tout cas, il me passe plusieurs messages
03:02où il me demande comment ça va, comment va ma grossesse.
03:05Il est attentif, finalement, il me demande de quoi j'ai besoin, comment je me sens.
03:09Alors que ce n'était pas forcément son style non plus, au départ.
03:15Au début du mois de février 2012, Anaïs annonce à sa famille qu'elle attend un petit garçon,
03:19et son père est très content pour elle.
03:21Quelques semaines plus tard, le mardi 28 février, Anaïs reçoit un appel de sa sœur.
03:26Ma sœur m'appelle et me demande si j'ai des nouvelles de mon père.
03:29Alors, le jour même, je n'en avais pas eu, j'en avais eu la veille.
03:32Donc, je lui dis qu'aujourd'hui non, mais que voilà, j'en ai eu hier.
03:36Et puis, je lui demande pourquoi.
03:37Alors, elle me dit que sa femme a contacté les services de police parce qu'il n'est pas rentré
03:41depuis la veille et qu'elle est inquiète.
03:43Sur le coup, moi, je ne m'inquiète pas.
03:44J'essaye de l'appeler.
03:45Effectivement, je retombe sur le répondeur, comme tout le monde qui a essayé de l'appeler.
03:48J'essaye de ne pas m'inquiéter.
03:49En tout cas, je me dis qu'il est peut-être parti volontairement,
03:52qu'il a peut-être eu besoin de couper, justement, dans son couple.
03:55Plus j'étais au courant qu'il y avait quelques difficultés, ça pouvait lui arriver de partir quelques jours comme
03:59ça, prendre l'air.
04:00Donc, voilà, les premières 24 heures, je ne m'inquiète pas trop.
04:03Bien que ça me semble bizarre parce qu'il n'a prévenu ni ses parents, ni nous,
04:06et que ce n'est quand même pas bien son style non plus.
04:09Après, plus les jours passent et plus l'inquiétude grandit, forcément.
04:14Comme la compagne de Philippe Gletti est toujours sans nouvelles de lui,
04:17elle décide d'insister auprès de la gendarmerie.
04:20Rapidement, les gendarmes réussissent à localiser sa voiture grâce à son GPS
04:23et la retrouvent garée sur un parking à une dizaine de kilomètres de chez lui.
04:28À l'intérieur, tout est en ordre.
04:30Les gendarmes ouvrent alors une enquête pour disparition inquiétante.
04:34On échafaude plein de choses, en fait, dans nos têtes.
04:36Les gendarmes nous parlent éventuellement d'un suicide
04:39parce que, du coup, la voiture est retrouvée près d'un barrage.
04:43Moi, c'est une hypothèse qui me semble très peu probable
04:45parce que, justement, mon père n'est pas du tout suicidaire.
04:48On n'a jamais entendu parler d'un mal-être spécial.
04:51Donc, ça m'étonne.
04:52Tout de suite, comme il y a quand même pas mal d'argent en jeu au niveau de l'entreprise,
04:56on pense plus à, je ne sais pas, un rapte, un kidnapping
04:59qui aurait pu avoir lieu par rapport à des dettes, par rapport à un impact financier.
05:04Mais à aucun moment, on ne peut s'imaginer vraiment ce qui s'est passé.
05:10Avant la disparition de leur père, Anaïs et sa sœur avaient prévu un rendez-vous avec lui le vendredi 2
05:15mars.
05:16Ils sont censés passer la soirée tous les trois à Lyon pour tester un simulateur de course automobile.
05:22Ce jour-là, Anaïs et sa petite sœur décident d'aller au rendez-vous
05:25alors qu'elles n'ont plus de nouvelles de leur père depuis 4 jours.
05:29On se dit, voilà, c'est le dernier espoir de, s'il est encore en vie,
05:32parce qu'à ce moment-là, ça nous trotte quand même à la tête, il viendra.
05:36Et puis voilà, finalement, cette soirée se passe, elle est difficile
05:38parce qu'on scrute les horizons toute la soirée.
05:41On montre des photos aux gens qui sont là en demandant s'il a été aperçu.
05:44Bon, tout le monde nous répond par la négative.
05:46Et finalement, quand on repart cette soirée-là, le vendredi,
05:50ma sœur et moi, intimement, on est persuadés qu'on ne le reverra plus.
05:54Le dimanche 4 mars, des proches et des employés de Philippe Gletti
05:58décident de quadriller le secteur où sa voiture a été retrouvée.
06:01Quelques heures plus tard, la mère d'Anaïs l'appelle et lui demande si elle est seule.
06:05Comme le compagnon d'Anaïs n'est pas avec elle,
06:08sa mère lui dit qu'elle préfère la rappeler plus tard, quand il sera rentré.
06:12Et en fait, je sens à la voix de ma mère qu'il y a un truc qui a quelque
06:15chose de grave.
06:16Et je lui dis, je lui dis, écoute, stop, dis-moi la vérité, maintenant je veux savoir.
06:20Donc c'est vrai qu'elle me dit ça.
06:22Voilà, on a retrouvé ton père, il est mort, il a pris des balles dans la tête.
06:25Sur le moment, en fait, moi, je suis tellement en état de choc
06:27parce que ça me paraît tellement inconcevable que je ne réagis même pas vraiment.
06:32Je m'assois et puis j'attends que mon conjoint rentre.
06:35Tout tourne dans ma tête, mais en fait, je me dis que ce n'est pas possible.
06:37Enfin, je vais me réveiller, quoi.
06:41Philippe Gletti a été tué d'une balle dans le dos et deux balles dans la tête.
06:45Le lendemain de la découverte du corps, le lundi 5 mars,
06:48Anaïs et sa sœur se rendent dans l'entreprise de leur père,
06:51qui se retrouve désormais sans patron.
06:53Donc on fait une espèce de réunion de crise,
06:56où on réunit le notaire et puis tous ses plus proches salariés.
06:59Tout le monde est effondré parce que finalement, on se pose tous la même question,
07:02qui a pu vouloir du mal à notre patron, enfin à notre père, à notre patron.
07:06Et puis à ce moment-là, sa plus proche collaboratrice me prend dans ses bras
07:10et me dit, écoute Anaïs, vraiment courage, il va falloir être forte.
07:15Trois jours plus tard, le jeudi 8 mars, l'enquête connaît un rebondissement.
07:19Ma sœur se trouve dans les locaux de l'entreprise.
07:21Ce jour-là, elle y était retournée.
07:22C'est elle qui prend les rênes du truc.
07:24Moi, étant enceinte à ce moment-là, elle me dit, écoute, voilà,
07:27occupe-toi de ta grossesse, moi je vais gérer l'entreprise.
07:29Et c'est vrai qu'elle se trouve dans les locaux et son téléphone bip
07:33et il y a un article d'un journal local qui apparaît
07:37marquant une collègue de travail de Philippe Gletti vient d'avouer le meurtre.
07:42Et en fait, elle, elle se rend compte tout de suite
07:44que la seule collègue de travail qui manque au sein de l'entreprise ce matin-là, c'est Bettina.
07:48Bettina, c'est cette fameuse collègue de Philippe Gletti
07:50qui a dit à Anaïs quelques jours plus tôt qu'il allait falloir être forte.
07:53Elle m'appelle de suite et elle me répète ça.
07:55Elle me dit, écoute, regarde sur le journal, il y a un article.
07:58La seule qui n'est pas là, c'est elle, c'est sa plus proche collègue,
08:01c'est celle avec qui il a créé l'entreprise.
08:03Il travaillait avec elle depuis 1996.
08:05Donc moi, je la connaissais depuis que j'avais 7 ans.
08:07Je la côtoyais un petit peu les dimanches
08:08parce que souvent, j'allais à l'entreprise avec mon père.
08:11Et puis après, je l'ai côtoyée un petit peu en tant que collègue
08:13parce que j'ai passé les étés à travailler au sein de l'entreprise.
08:16Et puis je la connaissais surtout au travers des dires de mon père
08:19parce qu'il en parlait beaucoup, en fait.
08:20C'était quelqu'un de proche.
08:22Je suis tellement stupéfaite, je suis tellement sous le choc.
08:23Je me dis qu'elle s'est dénoncée à la place de quelqu'un d'autre,
08:27elle a été commanditée.
08:29Moi, dans ma tête, ce n'est pas possible, en fait.
08:32Bettina s'est rendue à la gendarmerie le matin même pour se dénoncer.
08:35Elle a expliqué aux enquêteurs
08:36qu'en plus d'être une très proche collaboratrice de Philippe Gletti,
08:39elle était aussi sa maîtresse occasionnelle.
08:42C'est elle qui l'a tuée le lundi 27 février.
08:44Et elle explique qu'elle avait effectivement prémédité tout ça depuis le vendredi.
08:50Donc ça se passe le lundi.
08:52Qu'elle a pris l'arme qui appartient à son ex-mari qui est brocanteur de métier.
08:56Et puis le lundi, finalement, elle tend un espèce de guet-apens à mon père.
09:00Elle lui propose de se rejoindre dans un bois pour un rendez-vous intime, en fait.
09:04Donc lui, il accepte.
09:05À ce moment-là, alors du parking, elle le prend dans sa voiture
09:09et puis ils arrivent sur les lieux du drame.
09:11Elle attend qu'il passe devant, elle retourne à sa voiture,
09:14elle prend l'arme qui était dans son coffre
09:15et puis elle la cache parce qu'elle a un grand manteau.
09:17Ce jour-là, on est en hiver.
09:19Et finalement, mon père envoie un texto,
09:20donc il est occupé sur son portable, il regarde droit devant lui
09:22et de derrière, elle tire.
09:24Il se retourne, il dit tube et puis il tombe dans le fossé.
09:26Et une fois qu'il tombe dans le fossé, là-bas, portant.
09:30On a l'impression d'être dans un film.
09:34Alors après, elle raconte qu'elle retourne à sa voiture,
09:36qu'elle va poser l'arme et puis que finalement,
09:38elle revient vers le corps de mon père,
09:39qu'elle lui prend son téléphone portable, ses papiers
09:42et puis qu'elle reprend la voiture,
09:44qu'elle va dissimiler à droite, à gauche un petit peu les douilles,
09:46le portable, le portefeuille.
09:48Elle met tout dans des poubelles, dans la nature
09:50et puis finalement, elle rentre au travail comme si rien n'était.
09:53Les premières explications qu'elle donne finalement,
09:55c'est qu'elle dit qu'elle subissait une énorme pression professionnelle
09:57de la part de mon père depuis des mois
09:59et qu'elle a fini par craquer
10:02et qu'elle a pété un câble entre guillemets
10:03et qu'elle a pu suggérer tout le flot des émotions
10:06qui la parcouraient à ce moment-là.
10:07Nous, ça nous apparaît complètement fou.
10:09Voilà, on tue pas son patron
10:10parce qu'on a de la pression professionnelle au boulot.
10:12Éventuellement, on se met en arrêt,
10:14on change d'entreprise,
10:16on tue pas son patron.
10:18Moi, pour moi, le mobile, il tient pas du tout au départ.
10:21Une fois que je me rends compte que finalement,
10:22a priori, personne n'est autour de ça
10:24et que c'est elle, uniquement elle,
10:26c'est une colère, même une haine qui est terrible.
10:28La seule chose finalement qu'on a envie,
10:30c'est qu'elle paye et puis qu'elle paye
10:31pour le restant de ses jours.
10:32On pourrait même presque lui faire du mal nous-mêmes.
10:35Bettina est incarcérée dans l'attente de son jugement.
10:38Anaïs essaye de continuer de vivre tant bien que mal.
10:40Elle donne naissance à son fils le 4 juillet 2012
10:42et décide d'arrêter de travailler pour s'occuper de lui.
10:46Le 21 mai 2014,
10:48deux ans après le meurtre de Philippe Gletti,
10:50le procès de Bettina s'ouvre à la cour d'assises de la Loire.
10:53Et le premier jour, Bettina prend la parole.
10:56Je la vois rentrer dans le box des accusés,
10:58la tête basse, les cheveux longs,
11:01alors qu'elle avait les cheveux très courts jusqu'à maintenant,
11:03hyper prostrée, hyper...
11:05Enfin, voilà, très gênée quand même.
11:07Bettina, la première chose qu'elle dit quand elle nous regarde,
11:09c'est le seul moment d'ailleurs où je pense qu'elle nous regarde,
11:11c'est qu'elle nous demande pardon.
11:12Et elle dit elle-même que finalement,
11:14voilà, elle nous demande pardon,
11:15mais qu'en fait, elle est impardonnable.
11:16Et puis après, elle essaye d'expliquer
11:19à peu près les mêmes choses qu'elle avait expliquées lors d'audition,
11:21cette pression professionnelle qu'elle subissait,
11:23tout ce qui n'allait plus dans sa vie,
11:24sur le plan familial de son couple, etc.
11:27À ce moment-là, elle a perdu pied complètement.
11:30Donc elle essaye de nous expliquer ça tant bien que mal.
11:33Je suis toujours tellement dans ma colère que je ne l'entends pas.
11:36Les choses qui vont me faire plutôt réagir finalement,
11:38ce sera le témoignage de sa fille.
11:39Elle décrit sa maman.
11:41Et là, d'entendre un témoignage de sa famille proche comme ça,
11:44c'est vrai que ça la réhumanise tout de suite un peu.
11:47Et puis son avocat,
11:48son avocat explique pendant tout le procès,
11:50et surtout pendant sa plaidoirie,
11:51un petit peu tout ce qu'elle a vécu pendant son adolescence,
11:54des traumatismes qu'elle a pu vivre,
11:56qui font que finalement,
11:57j'en arrive le troisième jour à me dire
11:58« qu'est-ce que moi j'aurais fait à la place de cette femme ? »
12:01et « est-ce que ce n'est pas quelque chose qui pourrait arriver à tout le monde ? »
12:05Le procès dure trois jours.
12:07Les experts psychiatres appelés à la barre
12:09dressent le portrait de Bettina.
12:11Ils expliquent que c'est, je cite,
12:13« la construction chaotique de sa personnalité
12:15et son incapacité à gérer sa vie
12:17qui l'aurait poussé à tuer Philippe Gletti.
12:20Elle aurait matérialisé son mal-être sur lui
12:22sans réussir à faire machine arrière.
12:25Pour Anaïs,
12:26ces explications ne sont pas suffisantes.
12:28Le 23 mai,
12:30la cour d'assises de la Loire
12:31condamne Bettina à 18 ans de réclusion criminelle
12:33pour le meurtre de Philippe Gletti.
12:35« Je sors du tribunal après le verdict
12:38et je demande à mon avocat, en lui disant
12:39« écoutez, moi je veux rencontrer Bettina. »
12:43« C'est un besoin que je sens viscéral. »
12:45« Mais je ne sais pas expliquer pourquoi. »
12:47« Je veux juste la rencontrer. »
12:48« J'ai peut-être l'impression qu'en face-à-face,
12:50elle saura me donner les réponses
12:51qu'elle n'a pas données au procès. »
12:53La demande d'Anaïs de rencontrer Bettina
12:54est refusée par le procureur.
12:56Après le procès,
12:58Anaïs se met à écrire tout ce qu'elle ressent
12:59dans des journaux intimes.
13:01Elle suit une formation pour devenir assistante maternelle
13:03et elle essaye de reprendre le cours de sa vie.
13:05« On essaye de retourner un petit peu
13:07dans notre routine qui est un peu rassurante finalement.
13:09Voilà, en 2015, j'ai ma petite-fille,
13:11donc j'ai un deuxième enfant.
13:12J'avais fait le choix d'arrêter le travail
13:13pendant quatre années pour élever mon fils.
13:16Là, à ce moment-là, je reprends le travail,
13:17je reprends une activité
13:18et puis je la reprends pas qu'à moitié
13:19parce que je travaille 55 heures par semaine.
13:21Donc finalement, tête dans le guidon,
13:22on ne pense plus trop.
13:24J'essaye de reprendre une vie normale,
13:26de me trouver des loisirs,
13:27de me trouver des centres d'intérêt
13:29qui font que je ne pense plus à tout ce que je vis. »
13:33Le 27 février 2016,
13:35cela fait très exactement quatre ans
13:36que Philippe Gletti est mort.
13:38Et ce jour-là,
13:40Anaïs décide d'écrire une lettre
13:41à la meurtrière de son père.
13:43« Je ne vais pas très bien,
13:44c'est une date qui me bouleverse un peu.
13:46Et au lieu d'écrire sur mes cahiers,
13:48justement, sur mes journaux intimes,
13:49comme je fais d'habitude,
13:50je décide de l'écrire en prison.
13:51C'est quelque chose qui n'a pas été simple finalement
13:53parce que trouver les bons mots
13:54pour écrire à la meurtrière de son père,
13:56c'est quand même assez compliqué.
13:57Donc je fais un premier écrit,
13:58je le jette, ça ne me va pas,
14:00j'en fais un deuxième, je le jette
14:01et puis je pleure beaucoup ce jour-là.
14:02C'est vrai que pendant ces quatre dernières années,
14:03je pleure très peu.
14:04Je suis très active pour justement
14:06un peu oublier tout ça,
14:07mais je m'autorise très peu à pleurer
14:08et ce jour-là, je craque en fait complètement
14:11et je lui dis tout ce que j'ai sur le cœur
14:12depuis quatre ans.
14:13Je lui décris en fait
14:14toutes les émotions par lesquelles je suis passée.
14:16Donc je commence bien sûr par le déni,
14:18par la colère, par la haine.
14:19Je lui reparle du procès
14:20où je lui dis que moi,
14:21ça ne m'a pas apporté grand-chose,
14:22donc je veux savoir un petit peu,
14:23elle, ce que ça lui a apporté.
14:25C'est thérapeutique.
14:26C'est juste parce que j'ai besoin de lui dire.
14:29Alors j'espère qu'elle va me répondre,
14:31mais finalement, si elle ne me répond pas,
14:32je me suis quand même déchargée
14:33de ce poids-là.
14:35Les jours passent et je me dis
14:36bon, voilà, elle ne va pas répondre.
14:37On se pose quand même pas mal de questions
14:39et puis finalement, un mois et demi après,
14:40le courrier arrive dans la boîte.
14:41C'est une lettre qui est assez succincte.
14:43Elle me dit qu'elle a été énormément touchée,
14:44voire même bouleversée
14:45par la lecture de mon courrier,
14:46qu'elle ne s'y attendait pas trop
14:47et qu'elle accepte en tout cas
14:49de m'aider de la meilleure manière
14:51qu'elle pourra,
14:52de répondre à toutes les questions
14:53que je pourrais lui poser
14:54et d'être toujours là pour moi.
14:59Moi, je lui réécris un deuxième courrier,
15:00donc suite à sa réponse,
15:02où là, je lui pose clairement
15:03la question du pourquoi.
15:05Et puis, mon attente, moi, finalement,
15:08c'était qu'elle me dise les choses
15:09avec ses mots
15:09et dans sa réponse,
15:10elle me cite de nouveau
15:12les phrases des experts psychologues.
15:14Donc, j'en sais pas mieux.
15:16Entre 2016 et 2021, finalement,
15:18il y a entre 6 et 7 courriers
15:20qui passent.
15:21Les premières lettres,
15:22c'est très factuel, finalement.
15:23C'est des réponses aux questions,
15:25ça s'en arrête là.
15:26Et puis, finalement,
15:28on retrouve une espèce de...
15:29Alors, je sais pas si je peux
15:30parler de complicité,
15:31mais on retrouve une espèce
15:33de lien qu'on avait avant,
15:34finalement,
15:34qu'on avait perdu par le drame.
15:36Dans nos courriers,
15:36on en arrive à parler
15:37de choses et d'autres, finalement.
15:38Elle a eu une petite fille
15:40pendant ses années de détention,
15:41donc on peut parler
15:42de sa petite fille,
15:42on peut parler de mes enfants.
15:44On parle plus forcément
15:45que du meurtre de mon père.
15:46Et je retrouve, en fait,
15:47Bettina comme je l'ai connue avant.
15:48Dans l'une de ses dernières lettres
15:50qu'elle envoie en 2019,
15:52Bettina lui propose
15:53de se rencontrer.
15:54Elle m'envoie un courrier
15:55en me disant,
15:55voilà, écoute,
15:56je sais que tu voulais me rencontrer,
15:57est-ce que ça t'intéresse toujours ?
15:58Et si ça t'intéresse toujours,
16:00Maspip,
16:01donc qui est sa conseillère
16:01pénitentiaire d'insertion
16:02et de probation
16:03au niveau du centre
16:03de détention,
16:05me propose de rentrer
16:06dans un programme
16:06de justice restaurative.
16:08Alors moi, sur le coup,
16:09Kiesako,
16:10j'en avais jamais entendu parler.
16:11Je suis contente
16:12qu'elle me le propose.
16:13Mais qu'est-ce que c'est
16:14que ce truc ?
16:14Donc j'essaye de m'en renseigner
16:15un petit peu sur Internet.
16:17On ne trouve pas grand-chose
16:18à cette époque.
16:18Il y a deux, trois vidéos
16:19qui tournent,
16:20mais c'est plutôt des choses
16:21qui viennent du Canada
16:21ou des États-Unis.
16:22En France,
16:23il n'y a pas grand-chose.
16:24Des témoignages,
16:24je n'en trouve aucun.
16:26Donc je lui dis,
16:27oui, oui,
16:27écoute,
16:28renseigne-toi
16:28et moi,
16:29je ne peux pas retendre
16:29pour faire ça.
16:30On y va, quoi.
16:31La justice restaurative
16:32est un dispositif
16:33qui permet à l'auteur
16:34et la victime
16:35d'une infraction pénale
16:36de se rencontrer
16:37et de dialoguer,
16:38accompagnée par des médiateurs.
16:40Bettina lance alors
16:41les démarches.
16:42Mais juste après cette lettre,
16:44le compagnon d'Anaïs
16:45meurt brutalement
16:45dans un accident de voiture.
16:47Anaïs stoppe alors
16:48toute correspondance
16:49avec Bettina.
16:50Il lui faudra deux ans
16:52avant de réussir
16:53à reprendre contact
16:53avec elle.
16:54En décembre 2022,
16:56Anaïs et Bettina
16:57se lancent dans le processus
16:58de justice restaurative.
17:00Chacune de leur côté,
17:01elles ont trois rendez-vous
17:02avec les médiateurs
17:03qui les accompagneront
17:04pendant la rencontre.
17:05Ces rendez-vous
17:06visent à poser un cadre précis
17:07et rassurant à cette discussion.
17:09En 2014,
17:10moi je ne sais pas du tout
17:10ce que je veux lui dire.
17:11Les deux animatrices
17:12prennent le temps.
17:13Elles me posent des questions
17:15bien précises.
17:16Qu'est-ce que je veux lui dire ?
17:17Qu'est-ce que je ne veux pas lui dire ?
17:18Qu'est-ce que je veux savoir ?
17:20Qu'est-ce que je ne veux pas entendre ?
17:21Comment on organise ça ?
17:22Où on s'assoit ?
17:23Et en fait,
17:24c'est des choses
17:25que moi je ne m'étais même pas posées
17:26comme question.
17:27Finalement,
17:27je sais où je veux aller.
17:29Je sais ce que je veux lui dire,
17:30ce que je ne veux pas lui dire.
17:31Typiquement,
17:31revenir sur les faits,
17:32c'est quelque chose
17:33qui ne m'intéresse pas.
17:34Parce que moi,
17:34pendant mes dix années
17:35de travail sur moi-même,
17:36j'ai fait le deuil des réponses.
17:37C'est la seule chose qui me manque.
17:39Je savais que je voulais
17:39plutôt me tourner vers l'avenir
17:40et parler un petit peu
17:41de ce qu'elle avait vécu,
17:42elle, de son côté
17:43et de ce qu'elle prévoyait
17:44pour les années à venir.
17:46Et finalement,
17:46ça structure la rencontre.
17:48Et donc, c'est rassurant.
17:49Le 7 juin 2023,
17:51Anaïs arrive sur les lieux
17:52de la rencontre avec Bettina
17:53où elles pourront discuter
17:54en présence des deux médiateurs.
17:56J'arrive sur le lieu du rendez-vous,
17:57je suis complètement fébrile.
17:59J'ai les jambes qui tremblent,
17:59j'ai les mains qui tremblent,
18:00j'ai la bouche sèche.
18:02Je me demande même
18:02si je vais y arriver.
18:03Il y a un instant dans ma tête
18:04où je me dis
18:04« Fais demi-tour ».
18:06C'est furtif.
18:07Après, je suis quelqu'un
18:09d'assez déterminé,
18:09donc je sais que je veux
18:10aller jusqu'au bout.
18:11Mais c'est vrai que jusqu'au moment
18:12où finalement la discussion
18:13s'enclenche,
18:14je suis très très stressée.
18:16Je suis très tendue.
18:17Finalement, je la retrouve
18:19pas comme je l'ai quittée
18:20dans un an auparavant,
18:20mais presque.
18:21Je la reconnais bien.
18:22Elle n'a pas tant vieilli.
18:24C'est vrai que dans nos têtes,
18:25on a tendance peut-être
18:26à se dire que la prison
18:26ça abîme
18:27ou ça fait changer les gens.
18:29Elle, non.
18:31Et puis,
18:32on se dit bonjour.
18:33C'est un moment
18:33qui est un peu bizarre
18:35dans les rencontres
18:36parce que comment on dit bonjour
18:37à la meurtrière de son père,
18:38c'est toujours un peu ambigu.
18:39Elle me prend les mains,
18:41elle me dit
18:41« Est-ce que je peux t'embrasser ? »
18:42Donc je lui dis oui
18:43et on s'embrasse
18:44à ce moment-là
18:44comme avant finalement.
18:45Ça me fait du bien.
18:46Ça redonne un sentiment
18:47de normalité aux choses
18:48qui est assez important.
18:50On discute pendant
18:50deux heures et demie
18:51donc c'est long.
18:52Mais pendant tout ça,
18:53elle me parle
18:53de tout ce qu'elle a vécu
18:54en détention,
18:55de tous les programmes
18:55qu'elle a pu faire
18:56pour comprendre un petit peu
18:57comment elle avait pu passer
18:58à l'acte,
18:59comment elle en était arrivée là.
19:01Puis elle me demande
19:02comment j'ai vécu ça aussi.
19:03On en reparle.
19:04Mais voilà,
19:05plus dans les sentiments
19:06que dans les faits.
19:07J'ai pu,
19:07un peu comme sur la correspondance
19:09mais là ça s'est fait en vrai
19:10donc la portée est beaucoup plus forte.
19:11Déposer tout ce que j'avais à dire,
19:12déposer mes casseroles
19:13si je puis dire,
19:14elle aussi du coup de son côté.
19:16Et puis moi,
19:17il y a une chose qui est très importante
19:18et que je voulais lui dire,
19:19c'était lui dire que je l'ai pardonné.
19:20Donc à un moment,
19:21ça vient au bout d'une heure,
19:22une heure et demie de discussion,
19:24ça vient de façon fluide,
19:26assez spontanée
19:26et puis je lui dis,
19:27je lui dis écoute,
19:27voilà,
19:28je te pardonne toi
19:29en tant que personne
19:29pour ce que tu as fait.
19:31Je ne pardonne pas l'acte
19:31parce que pour moi l'acte
19:32n'est pas pardonnable
19:33et c'est vrai que je dissocie
19:34vraiment les deux.
19:35Mais par contre toi
19:36en tant que personne,
19:36enfin voilà,
19:37je te pardonne
19:37et je t'offre entre guillemets
19:38la possibilité de te décharger
19:41un peu de cette culpabilité.
19:43Voilà,
19:43le fait de pardonner,
19:44ça ne veut pas dire cautionner
19:46et ça ne veut pas dire
19:46être d'accord
19:47avec ce qui s'est passé,
19:47ça ne veut pas dire
19:48oublier non plus
19:48la personne qui n'est plus là
19:50parce que moi,
19:50je n'oublie pas mon père.
19:51J'avais besoin de ça
19:52pour clore le chapitre,
19:53pour aller de l'avant
19:54et passer à autre chose après.
20:01Ambre,
20:01Anaïs Gletti a publié en mai
20:03un livre sur son histoire,
20:04livre co-signé avec une journaliste
20:06Nathalie Mazier,
20:07ça s'appelle Pardonner,
20:09c'est publié chez Mareuil Édition.
20:11Pourquoi est-ce qu'elle a écrit ce livre ?
20:13Alors,
20:14elle m'a expliqué
20:14que son premier but avec ce livre
20:16c'était de faire connaître
20:17la justice restaurative
20:18et de montrer comment ça l'avait aidée
20:20et elle m'a aussi dit
20:22qu'elle l'avait écrit pour ses enfants,
20:23pour qu'ils connaissent
20:24l'histoire de leur famille
20:25Ils ont 9 et 12 ans aujourd'hui,
20:27Anaïs leur parle régulièrement
20:28de leur grand-père et de sa mort,
20:29elle répond à leurs questions,
20:31mais ce livre leur permettra
20:32quand ils seront plus grands
20:33de pouvoir tout connaître
20:34de leur histoire familiale.
20:35Ce livre a aussi permis
20:36de mieux faire comprendre
20:38sa démarche à sa famille.
20:39Oui, exactement.
20:40En fait,
20:41elle m'a expliqué qu'au moment
20:41où elle avait commencé
20:42à correspondre avec Bettina,
20:44elle en a parlé à sa famille,
20:45à sa petite soeur notamment,
20:46mais ils ne comprenaient pas
20:48vraiment sa démarche,
20:49pareil quand Anaïs
20:50a décidé de la rencontrer.
20:52Et en fait,
20:52elle m'a dit qu'une fois
20:53qu'ils avaient lu le livre,
20:54ils avaient beaucoup mieux
20:55compris sa démarche
20:56et pourquoi c'était si important
20:58pour elle de rencontrer Bettina
20:59et de pardonner.
21:00On avait déjà parlé
21:01de justice restaurative
21:02dans Code Source,
21:03c'était en juillet 2023,
21:05mais c'est un sujet
21:06qui n'est pas encore très connu.
21:07Est-ce qu'on sait
21:08combien de personnes
21:09y ont recours en France ?
21:11Alors,
21:12d'après l'Institut
21:13de justice restaurative,
21:14en 2022,
21:15il y a eu environ 300 personnes
21:16qui se sont engagées
21:17dans un processus
21:18de justice restaurative.
21:20Parfois,
21:20les victimes rencontrent
21:21et dialoguent avec les auteurs
21:23des infractions dont elles ont été
21:24elles-mêmes victimes,
21:25mais dans d'autres cas,
21:26elles rencontrent des auteurs
21:27de faits équivalents,
21:28elles ne sont pas les victimes directes.
21:30Et on estime que depuis
21:31le lancement du dispositif
21:32en 2016,
21:33il y a environ 900 personnes
21:35qui ont eu recours
21:36à la justice restaurative.
21:38Merci Ambre Rosala,
21:40Côte Source
21:41est le podcast quotidien
21:42d'actualité du Parisien.
21:44Cet épisode a été produit
21:45par Clara Garnier-Amourou
21:46et Barbara Gouy,
21:48réalisation Alexandre Ferreira.
21:50N'oubliez pas
21:51les deux autres podcasts
21:52du Parisien,
21:53Crime Story,
21:54une affaire criminelle
21:55racontée chaque samedi
21:56et Le Sacre,
21:57jusqu'à Paris 2024,
21:5924 médaillés d'or olympique
22:00et paralympique
22:01nous racontent
22:02leur chemin vers Le Sacre.
22:03Sous-titrage Société Radio-Canada
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