- il y a 11 heures
- #avortement
Depuis le vendredi 24 juin, le droit à l’avortement n’est plus garanti aux Etats-Unis. La Cour suprême laisse désormais le choix aux Etats de l’interdire ou non. Récit d’un retour en arrière de 50 ans.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo, Thibault Lambert et Lolla Sauty - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian
Archives : BBC, CBCNews, EuroNews, TV5Monde, News19 WLTX.
#avortement
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:13Aux Etats-Unis, l'avortement n'est plus un droit garanti dans tout le pays.
00:17Depuis une décision de la Cour suprême le 24 juin, l'IVG, l'interruption volontaire de grossesse, est interdite dans
00:2413 Etats.
00:24Et à terme, cette pratique sera interdite ou restreinte dans 26 Etats, c'est-à-dire dans plus de la
00:30moitié du territoire.
00:32Codesources racontent comment les Etats-Unis sont revenus sur un droit fédéral acquis il y a près de 50 ans,
00:38avec Yona Elahua, la correspondante du Parisien à Washington.
00:51Yona Elahua, aux Etats-Unis, le vendredi 24 juin, le droit à l'avortement n'est plus garanti au niveau
00:57fédéral, au niveau de tout le pays,
00:58suite à une décision de la Cour suprême annoncée ce jour-là.
01:02Chaque Etat peut donc désormais décider d'interdire ou d'autoriser l'avortement sur son territoire.
01:07Et c'est bien sûr la une de l'actualité.
01:1050 ans d'un droit à l'abortement légalement inscrit à l'abortion dans les Etats-Unis a été porté
01:15à un an.
01:16Le Cour suprême a atteint une décision sur le nom de Roe v. Wade.
01:20Le droit à l'avortement n'est plus protégé, c'est un cataclysme pour la première puissance mondiale,
01:38pour un pays qui veut incarner depuis tant d'années les valeurs de la liberté.
01:46Alors vous allez nous raconter comment on en est arrivé là, Yuna Elawa.
01:49Et pour bien comprendre, il faut remonter à 1969 dans l'état du Texas.
01:55Une jeune femme cherche à avorter.
01:58Anonyme au départ, elle prendra le nom d'emprunt de Jane Roe.
02:01Qui est-elle ?
02:02Jane Roe, c'est une femme du Texas qui s'appelle en réalité Norma McCorvey.
02:07Et à l'âge de 22 ans, elle tombe enceinte.
02:10C'est sa troisième grossesse, dont elle ne veut pas.
02:14Or, au Texas, c'est interdit et elle n'a pas les moyens d'aller dans un autre état pour
02:18avorter.
02:19Que fait Jane Roe quand elle veut avorter et qu'elle se rend compte que c'est impossible de le
02:23faire légalement ?
02:24Elle rencontre deux avocates qui vont l'aider à aller en justice.
02:27Donc la première bataille, elle se fait au Texas et elle se solde par un échec devant la cour fédérale
02:33face au procureur de Dallas qui s'appelle Henry Wade.
02:36Donc c'est lui le Wade de Roe versus Wade.
02:39Mais les avocates font appel et l'affaire atterrit entre les mains des juges de la cour suprême.
02:44C'est quoi la cour suprême d'un mot ?
02:46La cour suprême, c'est la plus haute juridiction des Etats-Unis.
02:50Elle est composée de neuf juges qui sont nommés à vie par le président américain en place.
02:56Et donc elle va traiter des dossiers, trancher sur des dossiers qui sont importants dans la vie des Américains.
03:02Que décide la cour suprême en 1973, le 22 janvier 1973 précisément ?
03:09Les juges vont s'appuyer sur le 14e amendement de la Constitution pour dire qu'il existe un droit constitutionnel
03:16au respect de la vie privée.
03:17Et que ce droit à la vie privée, il inclut le droit d'interrompre une grossesse ou non.
03:23Avec une limite quand même, c'est le seuil de viabilité du fœtus.
03:27Donc on estime qu'entre 22 et 24 semaines de grossesse, c'est ce seuil à respecter.
03:33Donc à partir de cette décision qui est historique, les Etats qui interdisent l'avortement tombent dans l'inégalité.
03:44À ce moment-là, en 1973, quel est le rapport de force au sein de la Cour suprême ?
03:49La décision, elle est prise avec une majorité de 7 juges contre 2.
03:53Donc c'est plutôt une large, très large majorité.
03:56Et d'ailleurs, au sein de cette majorité, il y a 5 juges sur 7 qui ont été nommés par
04:00des Républicains.
04:01Donc on voit bien que l'avortement, à ce moment-là, c'est pas un sujet aussi clivant politiquement qu
04:07'il ne l'est aujourd'hui.
04:08Et d'ailleurs, à l'époque, la décision reflète plutôt le consensus populaire.
04:12Yona Elawa, deux décennies plus tard, en 1992, la Cour suprême prend une autre décision importante concernant l'avortement.
04:20Oui, alors en 1992, c'est la décision Planned Parenthood versus Casey.
04:25Là, les juges réaffirment que les Etats ne peuvent pas interdire l'avortement tant que le fœtus n'est pas
04:31viable.
04:31Mais, et ça c'est important, ils leur permettent de mettre en place des restrictions à l'avortement
04:36tant que ces restrictions n'imposent pas ce qu'ils appellent un fardeau indu pour les femmes.
04:42Donc en résumé, le droit à l'avortement est réaffirmé, mais on ouvre la porte à de possibles restrictions à
04:48ce droit.
04:49Yona Elawa, à cette période, les opposants à l'avortement ne baissent pas les bras.
04:52Non, non, ils s'organisent lentement mais sûrement.
04:56L'objectif, c'est de préparer des lois locales pour restreindre le droit à l'avortement petit à petit,
05:02jusqu'à ce que le droit en lui-même soit vidé de sa substance,
05:05et surtout jusqu'à ce qu'ils obtiennent le pouvoir au niveau politique et au niveau de la Cour suprême.
05:10Le 4 novembre 2008, le démocrate Barack Obama est élu président,
05:14mais l'année suivante, un mouvement conservateur prend de l'ampleur en dehors du parti traditionnel des conservateurs,
05:21le parti républicain, ce sont les Tea Party.
05:24Rappelez-nous ce qu'il se passe à ce moment-là.
05:26Oui, en fait, c'est l'opposition à Obamacare.
05:29Vous savez, c'est la loi d'assurance santé de Barack Obama qui va galvaniser le Tea Party,
05:34qui est à la base un mouvement qui milite pour le moins d'impôts possible.
05:38Et les questions sociétales semblent passer au second plan.
05:41Mais quand même, au sein du Tea Party, il y a beaucoup de membres de la droite religieuse
05:46qui sont donc anti-avortement également.
05:48Et ce sont ces valeurs-là qui vont finir, au fil des ans,
05:52par être absorbées par le parti républicain dans son ensemble.
05:55C'est le parti qui, aujourd'hui, se dit le parti pro-vie,
05:58à l'opposé du parti démocrate qui se veut pro-choix.
06:01L'année suivante, en 2010, les républicains font de très bons scores aux élections législatives.
06:06Oui, et ce sont justement tous ces efforts du Tea Party qui se traduisent dans les urnes.
06:11Et pour les historiens, en fait, c'est vraiment en 2010 que l'avenir du droit à l'avortement a
06:15commencé à être menacé.
06:17Il y a une vague rouge, une vague républicaine au Congrès, mais aussi dans les assemblées des États.
06:24Je suis ici ce soir pour vous dire que notre nouvelle majorité se prépare à faire les choses différemment,
06:31qu'elle souhaite adopter une nouvelle approche qu'aucun parti auparavant n'a essayé à Washington.
06:35Si bien que ces assemblées, qui sont donc désormais à droite, vont se mettre à passer un nombre record de
06:42lois de restriction à l'avortement.
06:44Au niveau du contenu, on est sur des lois, par exemple, qui interdisent aux assurances santé de couvrir les avortements,
06:50ou bien qui retirent les fonds publics au planning familial.
06:53Il y a aussi d'autres lois qui allongent des délais de rétractation pour les femmes,
06:57qui veulent avorter ou qui leur imposent des échographies.
06:59À la fin de son second mandat, en 2016, Barack Obama veut nommer un juge progressiste à la Cour suprême,
07:06mais il n'y arrive pas.
07:07Oui, alors à la mort du juge Antonin Scalia, qui est un juge conservateur,
07:12Barack Obama veut nommer le juge Merrick Garland à la Cour suprême.
07:16Sauf qu'il n'a pas la majorité au Sénat.
07:19Ce sont les Républicains qui sont en position de force.
07:22Et le patron des Républicains à l'époque, c'est Mitch McConnell, comme aujourd'hui d'ailleurs.
07:27Et Mitch McConnell va refuser de voter la confirmation du juge nommé par Obama.
07:31Lui, son argument, c'est de dire que la nomination arrive trop près de l'élection présidentielle.
07:36Il dit que le prochain juge devra être choisi par le futur président, donc soit Donald Trump, soit Hillary Clinton.
07:43Et cette année-là, le Républicain Donald Trump affronte effectivement la démocrate Hillary Clinton
07:48pendant la campagne présidentielle américaine de 2016.
07:51L'homme d'affaires fait une promesse à ses électeurs concernant la Cour suprême.
07:56Oui, il promet de nommer des juges anti-avortement.
08:03Et alors ça, ça fait grincer des dents parce que lui-même a été pro-choix avant de se lancer
08:08en politique.
08:09Mais il s'agit avant tout d'attirer un certain électorat, et notamment l'électorat évangélique,
08:14pour qui la question de l'IVG est vraiment prioritaire.
08:17Yonah Elawa sait ce qu'il fait quand il est à la Maison-Blanche,
08:20avec dans un premier temps la nomination de deux juges en avril 2017, puis en octobre 2018.
08:26Alors il commence par nommer Neil Gorsuch pour remplacer Antonin Scalia.
08:30Et puis en octobre 2018, le juge Anthony Kennedy prend sa retraite,
08:35et Donald Trump nomme le juge Brett Kavanaugh à sa place.
08:39Ça va être une confirmation d'ailleurs très compliquée au Sénat, avec de grosses manifestations,
08:43parce que Brett Kavanaugh est accusé d'agression sexuelle, mais il est finalement confirmé.
08:48Et donc la Cour suprême bascule du côté conservateur, avec une majorité de cinq juges contre quatre,
08:54même si le juge Roberts, qui est le chef de la Cour suprême,
08:57peut être considéré comme plus modéré et donc un peu pivot.
09:07Une juge progressiste de la Cour suprême, très appréciée des démocrates,
09:11Ruth Bader Ginsburg, RBG, meurt à 87 ans le 18 septembre 2020,
09:17et Donald Trump va la remplacer en pleine période électorale.
09:21La présidentielle suivante est organisée le 3 novembre 2020.
09:24Oui, et alors cette fois Mitch McConnell est toujours là,
09:27vous savez le patron des Républicains,
09:29et pas question d'appliquer le même principe qu'avec Barack Obama.
09:33Donc cette fois il va précipiter l'audition et la confirmation de la juge nommée par Trump,
09:37qui s'appelle Amy Coney Barrett, c'est une catholique qui est elle aussi du côté des anti-avortements.
09:44Et cette fois on obtient à la Cour suprême une super majorité conservatrice de six juges contre trois.
09:50Autant dire que le moral est au plus bas chez les démocrates,
09:53qui en veulent d'ailleurs un peu à RBG, à Ruth Bader Ginsburg,
09:57puisqu'elle aurait pu démissionner quand Barack Obama était encore au pouvoir,
10:00mais elle a décidé de rester en poste.
10:02Yuna Elahua, le démocrate Joe Biden, est élu président le 3 novembre 2020.
10:08Il est investi le 20 janvier 2021, mais à la Cour suprême,
10:12le rapport de force est donc désormais largement favorable aux conservateurs, aux provis,
10:16et localement les anti-avortements multiplient les projets de loi.
10:20En fait c'est la suite de ce qui a été entamé dans les années 2010,
10:23ce dont on parlait tout à l'heure,
10:25sauf que cette fois-ci on va passer aux attaques frontales contre l'arrêt Roe versus Wade.
10:30Le camp anti-IVG sait que désormais il a la majorité à la Cour suprême,
10:35et donc l'idée c'est de faire voter des lois ultra restrictives dans les États conservateurs,
10:40qui sont frontalement en contradiction avec Roe versus Wade.
10:43Et ces lois, logiquement, vont être combattues en justice par le camp pro-choix,
10:47et l'espoir des anti-avortements, c'est que l'une de ces batailles en justice
10:51se termine à force d'appel devant la Cour suprême,
10:55et que la Cour suprême accepte d'étudier le dossier et enfin annule le droit à l'avortement.
11:01On a par exemple une douzaine d'États qui promulguent des lois qu'on appelle les lois du battement de
11:06cœur,
11:07c'est-à-dire qu'elles interdisent l'avortement dès la perception du premier battement cardiaque du fœtus,
11:12donc c'est environ six semaines.
11:14Seulement à six semaines, une femme en général sait rarement qu'elle est déjà enceinte.
11:18Une loi très restrictive entre en vigueur également au Texas en septembre 2021, que dit cette loi ?
11:25Alors le Texas va aussi passer une loi qui interdit l'avortement après six semaines de grossesse,
11:30c'est le même type de loi, c'est loi du battement de cœur, y compris d'ailleurs en cas
11:35de viol ou d'inceste.
11:36Mais pour éviter d'être immédiatement invalidé, les législateurs vont faire en sorte,
11:41vont faire une sorte de tour de passe-passe en formulant le texte différemment.
11:46Donc ils vont dire que ce n'est pas aux autorités du Texas de faire respecter la loi,
11:50mais c'est aux citoyens qui sont encouragés, avec une récompense, une sorte de prime à la clé,
11:55à attaquer en justice ceux qui aident les femmes à avorter.
11:59Et ça, ça concerne vraiment tout le monde ?
12:01Oui, ça concerne tout le monde, le médecin qui aide la femme à avorter,
12:04le groupe, l'association qui l'aide, ou même le taxi qui l'emmène à la clinique d'avortement.
12:09Le mercredi 1er septembre, la Cour suprême décide de ne pas suspendre cette loi du Texas,
12:15et trois mois plus tard, le 1er décembre, elle examine une loi provenant du Mississippi.
12:20Que prévoit cette loi qui date de 2018 ?
12:23Alors c'est une loi qui interdit l'avortement après 15 semaines de grossesse,
12:27sans exception en cas de viol ou en cas d'inceste,
12:31et dans un état où il ne restait de toute façon qu'une seule clinique d'avortement
12:35à cause de précédentes restrictions qui avaient été mises en place.
12:38Donc c'est cette loi qui va permettre à la Cour suprême de se pencher sur le sujet,
12:42ce qu'attend le camp anti-avortement depuis des années.
12:45La décision de la Cour suprême doit être rendue au mois de juin, à la fin juin,
12:50mais le lundi 2 mai, un brouillon de la décision,
12:53fuite dans la presse, dans le média en ligne Politico.
12:57Que dit ce document de près d'une centaine de pages ?
13:00Eh bien il dit, je cite,
13:01« Nous décidons que Roe et Casey doivent être annulés,
13:04donc Roe pour Roe vs Wade et Casey pour Casey vs Planned Parenthood.
13:08On s'attendait en fait à ce que la Cour prenne une décision
13:11qui vide Roe vs Wade de sa substance,
13:14mais pas forcément qu'elle l'annule de manière aussi directe.
13:17C'est ça qui est le plus surprenant dans ce brouillon.
13:19Comment la Cour suprême justifie-t-elle dans ce brouillon sa décision à venir ?
13:23Le juge Samuel Elito, qui écrit le brouillon, dit, je cite,
13:27« La Constitution ne fait aucune référence à l'avortement
13:30et aucun droit de ce type n'est implicitement protégé
13:33par quelque disposition constitutionnelle que ce soit. »
13:37Donc en fait, on est sur une approche qu'on appelle originaliste,
13:40c'est-à-dire que les juges,
13:41ils font une interprétation littérale de la Constitution américaine.
13:44Et donc tout ce qui n'est pas mentionné explicitement,
13:47selon eux, n'est pas un droit inaliénable.
13:50Alors évidemment, c'est une approche qui fait débat,
13:52parce que la Constitution, elle a été rédigée à la fin du XVIIIe siècle par des hommes.
13:56Donc il y a tout un tas de questions dont elle ne traite pas au moment de sa rédaction.
14:00À ce moment-là, cette probable décision de la Cour suprême fait la une de l'actualité.
14:05Oui, évidemment, le brouillon sort tard en soirée.
14:09Immédiatement, toutes les télés, les radios, les sites internet des journaux sont en boucle.
14:24Dans la rue, le soir même et les jours qui viennent,
14:27on va voir des manifestations devant la Cour suprême,
14:29et aussi dans plusieurs villes américaines.
14:38Yona Elawa, on en arrive aux tout derniers événements.
14:41Le jeudi 23 juin, la Cour suprême se prononce sur une question importante
14:45qui concerne les armes à feu.
14:47Oui, à six juges contre neuf, elle décide d'invalider une loi de l'État de New York
14:51sur le port d'armes.
14:52Et elle affirme que les Américains ont le droit de sortir armés hors de leur domicile.
14:57Tout ça dans un contexte de regain de violences par armes à feu,
15:00avec notamment la tuerie dans une école du Texas
15:02qui avait fait une vingtaine de morts un mois plus tôt.
15:05Le lendemain, le vendredi 24 juin,
15:07on attend l'arrêt de la Cour suprême concernant le droit à l'avortement.
15:11La décision finit par tomber un vendredi matin, peu après 10h,
15:15et elle confirme ce qui était dit dans le brouillon, plus ou moins mot pour mot.
15:18Donc je cite,
15:19« La Constitution ne fait aucune référence à l'avortement
15:21et aucun de ses articles ne protège implicitement ce droit. »
15:25Carrero versus Swade était donc, je cite,
15:27« totalement infondé dès le début et doit être annulé. »
15:31Le juge Alito écrit aussi, je cite,
15:33« Il est temps de renvoyer la question de l'avortement
15:36aux représentants élus du peuple. »
15:38Donc, il renvoie cette question aux assemblées locales des États.
15:41Ces assemblées, on l'a vu,
15:43elles ont été investies en masse par les Républicains
15:45depuis la vague de 2010.
15:46Et concrètement, ça veut dire que le droit à l'avortement
15:49n'est plus protégé au niveau fédéral
15:50et que chaque État a le droit de décider de l'interdire ou non.
15:54Et on en revient au début de cet épisode,
15:56cette avalanche d'indignation dans le camp démocrate et progressiste,
15:59évidemment l'immense satisfaction des opposants à l'avortement.
16:04Comment réagit le président démocrate, Joe Biden ?
16:07Il prend la parole quelques heures plus tard à la Maison-Blanche.
16:12Il qualifie la décision d'erreur tragique.
16:15Il considère que ça relève d'une idéologie extrémiste
16:23et il appelle les Américains à voter aux élections de mi-mandat
16:27qui sont prévues en novembre,
16:29à voter pour des représentants qui soutiennent le droit à l'avortement.
16:32C'est un jour triste pour le pays, à mon avis.
16:34Mais ça ne veut pas dire que la lutte est terminée.
16:37Les votants doivent faire leurs voix écoutées.
16:40Il faut comprendre en fait que Joe Biden, concrètement,
16:43ne peut rien faire en tant que président.
16:45Et le Congrès à Washington non plus,
16:47puisque les démocrates n'ont pas la majorité suffisante au Sénat
16:50pour inscrire le droit à l'avortement dans une loi fédérale.
16:53Donc on a un président et un parti au pouvoir complètement impuissant ici.
16:57Comment réagit l'ancien président Donald Trump ?
17:00Il affirme que cette décision de la Cour suprême,
17:02c'est, je cite, la volonté de Dieu.
17:04Pour lui, c'est une énorme victoire.
17:07Et on peut dire que la décision de la Cour suprême,
17:10c'est son héritage à lui,
17:11parce que c'est lui qui a fait basculer la majorité de la Cour.
17:14En revanche, il y a certains journalistes qui notent qu'en privé,
17:18Donald Trump s'inquiète.
17:20Il estime que les Républicains vont avoir des bâtons dans les roues
17:23pour les élections de mi-mandat en novembre,
17:25parce que cette question de l'avortement va devenir un thème de campagne.
17:28Il a peur notamment de perdre le vote des femmes de banlieue.
17:31C'est un électorat qui est très prisé à gauche comme à droite.
17:34Yonah Elawa, au-delà des politiques, comment réagissent les Américains ?
17:38Est-ce qu'on sait où en est le soutien au droit à l'avortement aux États-Unis ?
17:42Alors, il faut savoir que l'opinion publique, elle, elle soutient le droit à l'IVG.
17:46Environ les deux tiers des Américains sont pour.
17:49Donc, cette décision, elle va à l'encontre de la volonté de la majorité du peuple.
17:54Il y a une vraie amertume chez les démocrates qui se demandent
17:57si leur système politique et judiciaire tient toujours la route.
18:00Vous en avez qui disent, par exemple, en 2016, on a élu Donald Trump
18:04avec moins de voix au total que sa concurrente Hillary Clinton,
18:07puisqu'on est un système de grands électeurs.
18:10Et c'est ce président qui a nommé des juges
18:12qui ne reflètent pas les idées de la majorité des Américains.
18:15Et le résultat, aujourd'hui, il est là.
18:17Après, la question, c'est comment faire ?
18:19Parce que certes, on voit depuis plusieurs jours des manifestations ici,
18:22plus ou moins grosses, mais on sent surtout un certain fatalisme,
18:25et en tout cas, c'est l'impression que ça donne,
18:27l'impression que la mobilisation n'est pas à la hauteur de l'enjeu.
18:30C'est comme si les Américains, finalement, étaient vraiment sonnés.
18:33Yona Elawa, suite à cette décision de la Cour suprême américaine,
18:37il y a des conséquences immédiates dans de nombreux États.
18:41Oui, parce qu'en fait, il y avait 13 États
18:43qui avaient prévu ce qu'on appelle des lois gâchettes ou lois zombies.
18:46Ce sont des lois qui se déclenchent automatiquement
18:49après la décision de la Cour suprême.
18:51Donc, le jour même de la décision,
18:53vous avez plusieurs États républicains,
18:54et en premier lieu, le Missouri,
18:56qui ont officiellement interdit l'avortement.
18:59Au total, il y a 26 États,
19:01donc la moitié du pays en fait,
19:02qui vont mettre en place à terme des lois
19:04qui interdisent ou restreignent l'IVG.
19:07Ça pose la question de la géographie du pays.
19:10Est-ce qu'on va par exemple voir des femmes ou des familles
19:12quitter leur État ou refuser de s'y installer pour cette raison ?
19:16Ou est-ce qu'à l'inverse,
19:17est-ce que ces personnes choisiront de rester dans leur État
19:20pour peser dans les urnes ?
19:21C'est la vraie question.
19:22Est-ce que d'autres droits sont menacés à terme aux États-Unis,
19:25comme le droit de se marier pour les personnes homosexuelles ?
19:29Alors, la crainte, c'est ça.
19:30Il y a un des juges conservateurs, le juge Clarence Thomas,
19:33qui a écrit un argumentaire personnel
19:35le jour de la décision sur l'avortement
19:38et qui évoque la possibilité de réétudier
19:40plusieurs décisions précédentes de la Cour suprême.
19:43Il y a, en 1965, un arrêt qui a consacré
19:46l'accès à la contraception pour les couples mariés.
19:49En 2003, il y a un autre arrêt
19:51qui a rendu illégal les lois réprimant les rapports homosexuels.
19:55Et en 2015, il y a l'arrêt qui a autorisé le mariage homosexuel.
19:59Or, si on suit l'interprétation originaliste de la Constitution
20:03dont je vous parlais tout à l'heure,
20:04alors tous ces droits pourraient bien être en danger.
20:06Yona Elawa, comment font ou comment vont faire les femmes
20:09qui doivent avorter et qui vivent dans ces États ?
20:12Alors, ça va être très compliqué.
20:14Il y a la possibilité de voyager dans un autre État,
20:17mais pour ça, il faut du temps, il faut de l'argent,
20:20il faut la possibilité de faire garder ses enfants,
20:22si on a déjà des enfants.
20:24Il y a aussi, au premier trimestre,
20:26la possibilité de prendre une pilule abortive.
20:28Et cette pilule, elle peut être livrée par la Poste.
20:32Mais il y a certains États républicains
20:33qui sont déjà en train d'essayer de réfléchir
20:35à comment empêcher les femmes de leur État
20:38d'avoir accès à ces pilules.
20:46La Cour suprême s'est toujours défendue
20:48de faire de la politique.
20:49Elle se fixe comme objectif de dire
20:51ce qui est conforme ou non à la Constitution.
20:55Est-ce que cette décision ne risque pas de la fragiliser ?
20:58Oui, c'est le risque.
20:59Et c'était la crainte du juge Roberts,
21:01le patron de la Cour suprême.
21:03C'est un conservateur, lui,
21:04mais il a toujours veillé à ce que la réputation de la Cour reste intacte.
21:08Or là, si vous voulez, avec cette décision,
21:10les masques tombent.
21:11On ne peut plus dire que la Cour est apolitique.
21:14Et non seulement elle est orientée politiquement,
21:16mais elle est orientée dans un sens
21:17qui n'est pas celui de la majorité des Américains.
21:19Et ça, ça pose la question à terme
21:21de la survie de cette institution.
21:23Il y a un sondage qui est paru la semaine dernière
21:26et qui dit qu'à peine 25% des Américains
21:28ont confiance dans la Cour suprême.
21:30Ils étaient 36% en 2021
21:32et 50% il y a 20 ans.
21:34Donc c'est une vraie dégringolade.
21:54Merci Yonah Elawa.
21:56Cet épisode de Codesources a été produit par
21:58Lola Sauti, Raphaël Pueyo et Thibaut Lambert.
22:01Réalisation, Julien Moncouquiol.
22:03Codesources est le podcast d'actualité du Parisien.
22:06Un nouvel épisode publié chaque soir de la semaine.
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