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Nadia Héron, 50 ans, a été placée pendant plusieurs années pour échapper à la violence de sa mère. Avec d’autres anciens enfants placés, elle a créé une association pour dénoncer les dysfonctionnements de l’aide sociale à l’enfance. Nadia Héron témoigne au micro d’Ambre Rosala.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux et Barbara Gouy - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network.
#aidesociale #enfance #sociales
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux et Barbara Gouy - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network.
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Les dysfonctionnements de l'aide sociale à l'enfance, l'ASE, sont régulièrement évoqués dans l'actualité.
00:17En janvier, par exemple, une adolescente de 15 ans, Lily, prise en charge par l'ASE,
00:21s'est suicidée dans un hôtel social où elle était hébergée à Clermont-Ferrand,
00:26alors qu'une loi de 2022 interdit de placer des enfants dans des hôtels.
00:31En réaction à ce drame et à d'autres scandales, une commission d'enquête parlementaire avait été ouverte le 9
00:36avril,
00:36mais elle est à l'arrêt depuis la dissolution de l'Assemblée.
00:39Des dizaines d'anciens enfants placés ont constitué, au printemps,
00:42une association pour dénoncer les défaillances de l'aide sociale à l'enfance.
00:47Parmi eux, Nadia Héron, 50 ans, elle raconte son histoire dans Codesources, au micro d'Ambre Rosala.
01:03Nadia Héron habite dans une jolie maison dans l'Essonne, à Gives-sur-Yvette.
01:06Elle vit avec son mari et leurs deux enfants de 18 et 15 ans, Anaïs et Antoine.
01:11Elle est chargée de l'événementiel pour la mairie d'une commune en Essonne.
01:15Nadia est née le 8 avril 1974.
01:17Elle a une grande sœur, née d'une première union de sa mère,
01:20mais Nadia est la première enfant de ses deux parents.
01:23Elle aura trois autres frères et sœurs dans les années qui suivent.
01:26Dès le plus jeune âge de Nadia, sa mère la frappe.
01:29Elle est régulièrement hospitalisée, mal nourrie, le corps recouvert d'équimose.
01:34Nadia a très peu de souvenirs de sa toute petite enfance.
01:37J'ai surtout le souvenir de la solitude et des hôpitaux, d'attendre,
01:43d'être tout le temps en train d'attendre, d'allonger.
01:45C'est ce qui me revient souvent en mémoire.
01:47C'est la position alitée et le blanc des hôpitaux et la solitude
01:51que personne ne vient me voir, je suis toujours toute seule.
01:54Des médecins s'alarment de l'état de santé de Nadia, qui n'est encore qu'un bébé.
01:58Elle est d'abord placée quelques mois dans un centre médical,
02:01avant de retourner chez ses parents où les maltraitances continuent.
02:05Puis, quand elle a 3 ans et demi, un signalement est fait auprès de la DAS,
02:09l'ancien nom de l'aide sociale à l'enfance.
02:12Nadia est placée provisoirement dans un foyer de l'Essonne.
02:15Lorsque je suis placée, je sais tout juste marcher,
02:19puisque ma mère m'a déjà cassé le fémur et plusieurs os du corps,
02:24donc j'ai un état de santé.
02:25Je suis très frêle, très maigre, dénutrie.
02:29J'ai un retard de développement affectif, psychomoteur.
02:33J'ai 3 ans, mais je ressens plutôt un enfant d'un an et demi.
02:43Pendant un an et demi, Nadia est balottée de foyer en famille d'accueil
02:46avant de retourner chez ses parents quand elle a 5 ans.
02:49Les maltraitances continuent et l'école de Nadia finit par faire un nouveau signalement.
02:54En septembre 1980, alors qu'elle a 6 ans,
02:57la DAS vient la chercher pour la placer dans un foyer.
03:00La DAS est venue me chercher chez mes parents.
03:03A l'époque, la DAS faisait appel à des chauffeurs.
03:05Et voilà, moi j'ai un chauffeur qui est venu me chercher un matin
03:08où je pensais aller à l'école et personne ne m'explique ce qui se passe.
03:13Je me revois accrochée à la chemise de nuit de ma mère,
03:16à hurler dans la cage d'escalier,
03:17parce que je ne comprends pas où on m'emmène, où on me trimballe.
03:20Pour moi, les mauvais traitements, c'est normal.
03:23Je ne vois pas le mal, je n'ai pas de haine contre ma mère.
03:26Je ne me souviens même pas avoir eu peur d'elle, c'était la normalité.
03:29Nadia est placée dans un nouveau foyer de l'Essonne qui s'appelle La Chanson.
03:32Ce foyer, ça ressemble à une pension de famille.
03:35Nous sommes une quinzaine d'enfants, tous placés par la DAS,
03:40avec deux sœurs qui tiennent cette propriété,
03:42puisqu'il s'agissait d'une maison bourgeoise,
03:44avec du personnel pour s'occuper de nous.
03:47Donc il y avait une gouvernante, notamment une femme de ménage.
03:50On a vraiment pris soin de nous, on nous a éduqués, on nous a élevés,
03:53on nous a appris les valeurs de respect, de partage, de tolérance.
03:57On nous a dit aussi que ça serait dur pour nous,
04:00qu'il fallait travailler deux fois plus que les autres,
04:02parce que quand on est de la DAS, on est de toute manière stigmatisés.
04:05Mais on avait beaucoup de bienveillance autour de nous,
04:08un suivi médical, on mangeait à notre faim,
04:11on n'avait pas de coups, il n'y avait pas de violence.
04:14C'est des années où je suis heureuse, où je progresse,
04:18où je récupère tout mon retard psychologique, moteur, physique.
04:23Et je suis plutôt une enfant épanouie, gay, qui est heureuse en fait.
04:29Ce foyer est tenu par une femme qui s'appelle Catherine
04:31et qui s'occupe très bien de Nadia.
04:33La petite fille a déjà redoublé son CP,
04:35mais une fois placée à la chanson,
04:37elle progresse bien et rattrape son retard scolaire.
04:41Progressivement, elle fait quelques petits séjours chez ses parents
04:43et ça se passe plutôt bien.
04:45Après quatre ans de placement à la chanson,
04:47elle retourne définitivement chez ses parents quand elle a dix ans.
04:50Je retourne vivre chez mes parents sans aucune appréhension.
04:54J'étais même plutôt contente d'aller vivre chez mes parents.
04:58Je me suis dit, enfin, j'ai une structure, j'ai un foyer familial.
05:01Très rapidement, je comprends que ma vie va être un enfer.
05:07Les coups au début de ma mère sont petits, si je peux dire,
05:12c'est-à-dire que ça reste que des claques et des coups de poing.
05:15Et plus les mois passent, plus on avance dans la folie et dans la barbarie.
05:21C'est-à-dire qu'il y a de nouveau des fractures.
05:23Elle m'approche les mains près de plaques de cuisson.
05:26Elle me brûle les parties intimes, tous les orifices avec du piment.
05:31Elle ne me donne pas à manger.
05:33Elle m'enferme pour ne pas me voir.
05:35Elle me donne des douches glacées, des douches chaudes.
05:38Enfin, c'est de la barbarie, il n'y a pas d'autre mot.
05:39Et surtout, je sens dans son regard une haine physique.
05:44Elle ne peut clairement pas supporter ma vue, ma présence.
05:48La mère de Nadia a quatre autres enfants, mais Nadia est la seule à subir ces violences.
05:53Parfois, ses blessures sont telles qu'elle doit être hospitalisée.
05:56Et sa mère s'assure qu'elle soit enregistrée sous le nom de sa sœur
05:59pour éviter que le médecin retrouve le dossier médical de Nadia
06:02et qu'il comprenne qu'elle est maltraitée depuis longtemps.
06:08Nadia est toujours suivie par la DAS, qui devient ensuite la ZE, l'aide sociale à l'enfance.
06:13À l'école, ses professeurs posent parfois des questions sur son état de santé,
06:17mais Nadia n'ose pas dénoncer sa mère.
06:19J'ai tellement peur de ma mère qu'à chaque fois qu'on me demande pourquoi j'ai des bleus,
06:22pourquoi je boite, pourquoi je suis triste, pourquoi je suis maigre,
06:25je dis que c'est ma constitution.
06:27De toute manière, ma mère le dit pour moi.
06:29Et puis surtout, je dis que je suis tombée, que je me suis cognée,
06:31mais jamais, jamais je dénonce ma mère.
06:33Jamais. J'ai trop peur d'elle.
06:35J'ai trop peur de la sentence.
06:38Son regard me fait peur, de toute manière.
06:42Je n'ai eu la visite que d'une seule assistante sociale
06:45qui m'a rendue visite en présence de ma mère.
06:47Forcément, il est évident que je n'allais pas parler.
06:50Elle avait dû encore me menacer.
06:53Et puis ce jour-là, notamment, elle m'avait blessée à la jambe
06:57et je boitais et j'avais les jambes couvertes de bleu.
06:59Et lorsque l'assistante sociale est arrivée, j'étais assise à la table de la salle à manger.
07:04Et lorsqu'elle est repartie, j'étais encore assise.
07:06En fait, il y a eu, à mon sens, un loupé.
07:10Si elle m'avait demandé, cette dame, d'aller me balader,
07:13elle aurait vu que je boitais et elle se serait peut-être posée les bonnes questions.
07:17La visite, elle a dû durer dix minutes.
07:20Elle est repartie en me laissant avec mon bourreau.
07:25Lorsque je n'étais pas présentable, tellement les coups étaient violents,
07:28je n'allais pas à l'école, donc j'étais enfermée à la maison.
07:32Elle m'enfermait dans la chambre ou elle m'enfermait dans l'appartement.
07:35Et une fois, en effet, je me suis mise sur le rebord du balcon
07:38et je me suis dit, de toute manière, je vais me suicider.
07:41Cette vie, elle n'est plus possible et là, je dois avoir à peu près douze ans.
07:45Je me souviens être montée sur la rambarde du balcon en me disant,
07:48mais de toute manière, que je meurs ou pas, qui va le savoir ?
07:52Qui va se soucier de moi ?
07:54Et puis, je ne suis même pas assez courageuse pour sauter, j'ai peur.
07:57C'est la peur du vide qui m'en empêche.
08:01Je me dis, elle finira par m'achever et c'est comme ça que je vais mourir.
08:04Elle va finir par m'achever.
08:10Un jour, quand elle a treize ans, Nadia oublie de rendre des livres
08:13qu'elle avait empruntés à la bibliothèque.
08:15Sa mère s'en rend compte et attend que Nadia rentre du collège pour la punir.
08:19Et puis, lorsque je suis rentrée le midi pour déjeuner,
08:22ma mère m'a dit qu'elle allait me tuer le soir même.
08:24Alors, même si elle était très violente, très menaçante,
08:28elle n'avait jamais dit qu'elle mettrait fin à mes jours.
08:31Donc, j'ai eu peur et j'ai demandé à voir la principale du collège
08:35et j'ai dénoncé ma mère en disant qu'elle allait me tuer
08:37et il y a eu un médecin légiste qui est venu, la police judiciaire.
08:43J'ai été transférée au tribunal.
08:45Au moment où je dénonce ma mère, il y a un problème de placement encore.
08:49Il n'y a pas de place pour m'accueillir, donc on me renvoie chez ma mère
08:52pendant 3-4 jours.
08:54Et là, pendant 3-4 jours, je ne comprends pas pourquoi les coups ne pleuvent pas,
08:57pourquoi elle est même plutôt gentille avec moi.
09:00Et puis, j'oublie même que je l'ai dénoncée et je me dis même que je vais rester vive
09:04chez elle,
09:04mais qu'elle a compris et qu'elle ne me touchera plus.
09:07Ce que Nadia ne sait pas, c'est que la police a contacté sa mère.
09:10Ils lui ont dit que Nadia va bientôt être placée dans un foyer
09:13et que ses parents vont être jugés pour les sévices qu'elle a subis.
09:17Quelques jours plus tard, la police vient chercher Nadia alors qu'elle est au collège.
09:21Elle est à nouveau placée chez Catherine, dans le foyer La Chanson.
09:24Et la dame qui m'a élevée, Catherine, ne m'a pas reconnue.
09:27Elle ne m'avait pas vue pendant 4 ans.
09:29Elle m'a dit que je ressemblais à une petite vieille.
09:32J'avais la peau sur les os et que j'étais d'une tristesse.
09:37Qu'à 13 ans, on n'est pas censée être triste.
09:40J'étais vraiment abîmée, c'est-à-dire que j'avais un souvenir d'un premier placement chez elle
09:44qui était merveilleux.
09:47Le second a été pour moi très compliqué puisque ma mère avait eu raison de tous mes espoirs.
09:52C'est-à-dire que je ne croyais plus en personne.
09:56Et clairement, je n'avais plus d'enfance.
09:58Elle avait volé tout espoir d'humanité qui me restait.
10:03J'ai vécu dans l'attente du procès de mes parents.
10:05J'avais toujours peur de voir ma mère sortir d'une pièce.
10:09Elle entait mes nuits.
10:10J'étais très abîmée physiquement, donc j'ai eu énormément de temps à me reconstruire.
10:15En fait, j'ai été bien jusqu'à l'âge de 10 ans.
10:18Ces 3 ans de placement chez mes parents ont été un cauchemar, de la barbarie.
10:23Et tout ce qui s'en est suivi a été une descente aux enfers.
10:32Les parents de Nadia sont jugés le 24 novembre 1987.
10:36La mère de Nadia est condamnée à 18 mois de prison, dont 3 fermes.
10:40Mais elle est finalement graciée pour qu'elle puisse continuer à s'occuper de ces 4 autres enfants qu'elle
10:45n'a jamais maltraités.
10:47Nadia, elle, est toujours placée dans le foyer La Chanson.
10:50Quand on est placée à la DAS, on a un sentiment de solitude énorme.
10:55On sait qu'on n'a pas de famille.
10:57On se prend énormément de réflexions lorsqu'on est placée à l'aide sociale à l'enfance.
11:02Toutes les histoires autour de nous sont toutes plus tragiques les unes que les autres.
11:06Et notre environnement, c'est ça. C'est pas de l'amour, c'est pas de la bienveillance, c'est
11:09pas des vacances au bord de la mer avec les parents, c'est pas des vacances au ski.
11:13C'est pas tout simplement une famille qui a peu de moyens, mais qui vous aime.
11:17C'est de la noirceur.
11:18Les enfants de La DAS n'ont rien.
11:20Lorsque le foyer ferme, certains week-ends ou pendant les vacances scolaires, les enfants sont placés dans des familles d
11:25'accueil.
11:26Une fois par mois environ, Nadia est donc placée dans une famille d'accueil avec qui elle s'entend assez
11:31bien.
11:32Hyper accueillante, très souriante.
11:34Et du coup, j'y allais le week-end, un week-end par mois, après quelques vacances.
11:39Et puis j'ai eu besoin d'un cadre familial plus restreint et j'ai demandé d'aller vivre dans
11:44cette famille d'accueil-là.
11:46Et ça a été un autre enfer.
11:49C'était que de la violence verbale, des tâches ménagères, des corvées ménagères,
11:55qui pleuvent, qui neigent, qui ventent, aucun loisir.
11:58Par le droit de sortir, à finir les restes que la famille ne veut pas manger,
12:02à voir leurs propres enfants manger des croissants quand vous avez le pain rassis.
12:07Et j'allais me coucher que lorsque le ménage était fini.
12:10C'était vraiment de la main-d'œuvre facile, gratuite.
12:14Moi, j'avais vraiment besoin d'amour et d'affection.
12:16Et en fait, je suis arrivée chez les Thénardiers.
12:20Le 8 avril 1992, Nadia fête ses 18 ans.
12:24En théorie, elle ne devrait plus être prise en charge par l'ASEU.
12:28Mais comme elle a redoublé trois fois et qu'elle étudie encore au lycée,
12:31elle peut bénéficier d'un contrat jeune majeur,
12:34un dispositif qui lui permet de prolonger les aides financières dont elle bénéficiait mineure.
12:39Comme Nadia n'a nulle part où aller,
12:41elle décide de rester vivre chez cette famille d'accueil pour avoir un toit.
12:45En contrepartie, elle verse l'intégralité des aides fournies par le contrat jeune majeur à sa famille d'accueil.
12:55Nadia obtient ensuite son bac et commence un BTS d'assistant de direction.
12:59Elle trouve des petits boulots pour gagner un peu d'argent.
13:02Quand elle fête ses 21 ans, en 1995, son contrat jeune majeur prend fin.
13:07Elle ne touche plus d'aide et pour rester vivre chez elle,
13:10sa famille d'accueil lui demande de lui verser l'intégralité de son salaire.
13:14Nadia refuse et décide de partir.
13:16Il n'y a personne qui vous attend, c'est-à-dire que vous vous retrouvez du jour au lendemain
13:18à la rue,
13:19sans soutien psychologique, sans aide matérielle, sans aide financière, sans explication.
13:26Et je me suis souvent dit que s'il m'arrivait quoi que ce soit, personne ne le saurait,
13:30puisque personne n'allait m'appeler pour s'inquiéter de ce que je devenais.
13:33Ça a été vraiment très très compliqué.
13:36J'ai bossé 7 jours sur 7, sans relâche.
13:40J'ai été femme de ménage, dans des endroits plus sales les uns que les autres,
13:46mais ça ne me faisait pas peur.
13:47De toute manière, il fallait que je remplisse mon frigo.
13:50J'ai travaillé à l'usine, j'ai travaillé chez un tripied, à couper de la viande.
13:56Vous êtes larguée dans le grand bain de la vie d'adulte, sans préparation.
14:01Nadia trouve un petit appartement.
14:03Jusqu'à ses 24 ans, elle ne fait pas grand-chose d'autre que de travailler d'arrache-pied.
14:07Puis, elle trouve un travail plus stable et commence à sortir la tête de l'eau.
14:11Je suis sortie, je peux dire, jusqu'à l'ivresse.
14:14C'est-à-dire que tout ce que je n'ai pas fait pendant 24 ans, je l'ai fait
14:16en deux ans.
14:18Ma seule limite, ça a été la drogue.
14:20Enfin, la drogue, la drogue dure.
14:21C'est-à-dire que j'ai essayé les pétards, j'ai bu, j'ai pris quelques cuites.
14:26J'en suis pas fière, mais j'ai testé à tout.
14:29J'ai eu quelques aventures.
14:32Je faisais la fête toute la nuit et le lendemain, j'ai toujours été au travail.
14:36Je ne sais pas comment je tenais debout, mais j'avais ma jeunesse à rattraper.
14:45Lors d'une soirée entre amis, Nadia rencontre David.
14:48Il tombe amoureux, se marie, voyage beaucoup.
14:51Puis, en 2006, quand elle a 32 ans, il décide d'avoir un enfant.
14:56Anaïs naît cette année-là et Antoine naît trois ans plus tard.
15:00Ça a été très compliqué.
15:01Les grossesses ont été très compliquées puisque je ne savais pas, je n'avais pas de modèle.
15:05Je n'ai pas été aidée par une maman ou une belle maman.
15:10Toute ma grossesse, je me suis demandé si j'allais être une bonne maman, si je n'allais pas reproduire
15:13ce que j'allais subir.
15:16Et puis, du moment où on me l'a posé sur le ventre, c'était une évidence qu'elle était
15:21juste parfaite.
15:23Et dès lors, je me lève chaque matin en pensant à mes enfants et je me couche en pensant à
15:28eux.
15:30Je ne veux pas un seul instant qu'ils puissent connaître ce que j'ai connu.
15:34Alors, pas les coups, puisqu'il n'y a aucune raison, mais la faim, le manque, l'humiliation, tout ce
15:41qui a pourri mon enfance.
15:43Aujourd'hui, on les voit, on ne pourrait pas imaginer un seul instant que leur mère a eu ce parcours
15:48-là.
15:48Pas du tout.
15:56Après la naissance de ses enfants, Nadia décide de récupérer son dossier de l'aide sociale à l'enfance.
16:01Elle s'y plonge, puis elle décide de confronter sa mère pour essayer de comprendre pourquoi elle a subi tant
16:07de violences de sa part quand elle était enfant.
16:09Moi, j'ai eu peur de ma mère, je crois, pendant 30 ans.
16:12C'est-à-dire que pendant 30 ans, j'étais incapable de me dire que je pouvais être juste assise
16:18à côté d'elle.
16:19Et puis, j'ai appris à prendre de l'assurance.
16:22Et puis, j'ai repris contact grâce aux réseaux sociaux à mes frères et soeurs.
16:26On s'est revus tout doucement.
16:28Et puis, un jour, j'ai demandé à ma mère des explications qu'elle n'a pas su me fournir.
16:32Elle m'a dit, écoute, le passé, c'est le passé.
16:34Maintenant, si tu as besoin de moi, je suis là.
16:36Je devais avoir à peu près 36 ans.
16:38Donc, c'était trop tard, 36 ans, ma vie, elle était faite.
16:41Et je n'arrive même pas à lui souhaiter du mal, du bien ou du mal.
16:45C'est une femme qui m'est totalement indifférente.
16:47Je n'ai pas eu d'explication, elle ne m'en donnera pas plus.
16:50Je n'en cherche pas.
16:50De toute manière, je crois que je n'en aurai jamais.
16:53Je n'en veux à personne, c'est comme ça.
16:57Le 9 avril 2024, une commission d'enquête parlementaire sur l'aide sociale à l'enfance
17:02s'ouvre à l'Assemblée nationale.
17:04Les députés en charge de cette commission vont devoir évaluer les éventuels dysfonctionnements
17:08et défaillances de l'ASE.
17:10D'anciens enfants placés décident de se réunir en association pour faire entendre leur voix.
17:15Ils l'appellent le comité de vigilance des enfants placés.
17:18Nadia décide alors de rejoindre ce comité.
17:21Ça m'apporte énormément de côtoyer des gens qui ont des parcours comme le mien,
17:25des parcours atypiques et qui ont la même envie de faire progresser la protection de l'enfance.
17:32J'aimerais vraiment que ça change et que ça évolue, mais honnêtement, j'ai peu d'espoir.
17:38Je crois que les politiques, j'en connais très peu, qui prennent ce sujet à bras-le-corps.
17:44Je pense qu'il faut mettre un vrai coup de pied dans la fourmilière.
17:47Il faut témoigner. Moi, ce n'est pas pour faire pleurer dans les chômières que je témoigne.
17:51Ma vie, elle est faite, j'ai 50 ans.
17:52Mais quand j'entends encore des gamins de 10 ans qui sont dans des hôtels,
17:56des gamins battus qui retournent chez leurs parents par manque de place en foyer,
18:00ce n'est pas possible en 2024 qu'on entende ça.
18:03Il faut qu'il y ait une refonte totale de la protection de l'enfance.
18:06Comment vous allez aujourd'hui ?
18:08Je vais bien. C'est-à-dire que matériellement, j'ai une maison, j'ai un toit, j'ai des
18:12enfants, j'ai un mari.
18:14Je n'ai plus faim, mais j'ai des séquelles physiques importantes
18:19qui, lorsqu'on voit mes cicatrices et qu'on me demande ce que j'ai,
18:23je n'arrive pas à mentir, je n'arrive pas à dire que je suis tombée.
18:25Non, j'ai 50 ans, je n'ai pas à me cacher, je n'ai pas à avoir honte.
18:28Ça fait des années que je boite et que j'ai mal.
18:31J'ai des cauchemars qui me réveillent encore.
18:34On peut difficilement m'enlacer puisque j'ai peur d'être étranglée tout le temps.
18:38J'ai toujours cette peur de l'abandon.
18:41C'est-à-dire qu'aujourd'hui, il arrive quelque chose à mon mari.
18:44Je suis toute seule, je n'ai pas de famille.
18:46Donc j'ai toujours dans un coin de ma tête ce mode survie qui est activé
18:50en me disant « on ne sait jamais, tout peut encore se casser la gueule ».
18:54Donc je chéris tout ce que j'ai autour de moi, deux fois plus que les autres.
18:59Mais je vais bien.
19:00Je ne dors pas dehors et j'ai à manger.
19:02Donc à partir de là, je peux dire que je vais bien.
19:18Ambre, on l'a dit au tout début de ce sujet,
19:20la commission d'enquête parlementaire sur l'aide sociale à l'enfance sur l'ASE
19:24est donc évidemment suspendue puisque l'Assemblée a été dissoute le 9 juin par Emmanuel Macron.
19:30Comment est-ce que Nadia Héron vit ça ?
19:32Alors on en a un petit peu discuté par SMS.
19:34Évidemment dans l'association, ça a été un coup dur d'apprendre la fin des travaux parlementaires.
19:38Mais elle m'a dit qu'ils continuaient de se réunir, je cite,
19:42« en espérant des jours meilleurs ». C'est donc ce qu'elle m'a dit par SMS.
19:45Et donc en fait, ils sont dans l'attente d'une nouvelle Assemblée
19:47et de savoir si une nouvelle commission d'enquête parlementaire sur la protection de l'enfance va être créée.
19:52Et il y a même l'une des figures de leur association qui est candidat à ces législatives anticipées.
19:57Oui, c'est Eliès Loufoque. C'est donc un ancien enfant placé et un militant des droits des enfants.
20:02Il a d'ailleurs déjà témoigné dans Code Source et il est candidat aux législatives anticipées
20:06sous l'étiquette « Nouveau Front Populaire » dans le Val-de-Marne.
20:09D'un mot, on parle quand même de plus en plus régulièrement depuis quelques années
20:13de la question de l'aide sociale à l'enfance.
20:15Il y a eu un téléfilm par exemple en 2021 sur France 2
20:18inspiré de l'histoire de l'IS Loufoque dont vous venez de parler.
20:22Est-ce que ça va dans le bon sens pour Nadia Héron ?
20:24Oui, ça va dans le bon sens selon elle, mais elle pense aussi que ce n'est vraiment pas suffisant,
20:28qu'il y a encore trop de gens qui ne savent pas ce que c'est l'ASE, l'aide
20:31sociale à l'enfance.
20:32Et donc il est vraiment urgent que les politiques s'emparent du sujet
20:35et qu'il y ait une réforme de la protection de l'enfance en France.
20:38Ambre, dernière question. Nadia Héron insiste sur un point.
20:41La question de la qualité d'accueil des enfants qui sont placés à l'ASE
20:45est importante pour eux bien sûr, mais aussi pour l'ensemble de la société.
20:48Oui, c'est ça. En fait, pour Nadia, c'est très important de rappeler que les enfants placés
20:52vont un jour devenir des adultes et donc qu'il est important de les accompagner correctement
20:56pour qu'ils puissent ensuite s'insérer dans la société et avoir une vie stable.
21:00Parce que quand l'accompagnement de l'ASE se termine à 18 ans,
21:03les enfants placés se retrouvent souvent sans personne, sans accompagnement
21:06et certains se retrouvent même à la rue parfois, sans ressources.
21:10Et d'ailleurs, selon la Fondation Abbé Pierre,
21:13un quart des sans domicile fixe français sont d'anciens enfants placés.
21:17Merci Ambre Rosala et merci à Bérangère Lepetit pour son aide.
21:21Code Source est le podcast quotidien d'actualité du Parisien.
21:24Cet épisode a été produit par Clara Garnier-Amourou et Barbara Gouy.
21:28Réalisation Pierre Chaffanjon.
21:29N'oubliez pas les deux autres podcasts du Parisien.
21:32Crime Story, une nouvelle affaire criminelle disponible chaque samedi
21:35avec Claudia Prolongeau et Damien Delsenis.
21:38Et puis le Sacre, jusqu'à Paris 2024, 24 médaillés d'or olympique et paralympique
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