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La France connaît une pénurie de professeurs depuis le début des années 2020. William Lafleur enseignait l’anglais, mais il a abandonné en juin 2023. Il explique avoir souffert d’un manque de considération et de soutien de la part de l’Education nationale.
Pour Code source, William Lafleur raconte son histoire au micro d’ambre Rosala.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Barbara Gouy et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network.

#educationnationale #enseignement #enseignants

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News
Transcription
00:03Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11La France peine à recruter des professeurs.
00:14Le ministère de l'Éducation nationale a publié un chiffre inquiétant sur le sujet le lundi 8 juillet.
00:20Sur près de 24 000 postes ouverts cette année, 3 000 n'ont pas été attribués.
00:25Il n'y avait pas assez de candidats.
00:26Le pays connaît une pénurie d'enseignants depuis le début des années 2020.
00:31Pour essayer de comprendre pourquoi, Codesources vous propose aujourd'hui le témoignage d'un ancien professeur d'anglais
00:37qui a abandonné le métier en juin 2023, William Lafleur, 36 ans, il est au micro d'Ambre Rosala.
00:52William Lafleur habita Toulouse, en Haute-Garonne.
00:55Depuis qu'il n'est plus prof d'anglais, il a publié un livre sur son ancien métier et il
00:59a écrit plusieurs bandes dessinées.
01:02William est né en 1988 au Pays Basque, à Saint-Jean-de-Luz.
01:06Son père est cadre technique et sa mère secrétaire.
01:10Enfant, je n'étais pas particulièrement fan de l'école.
01:12Moi, ce que je préférais comme tous les enfants, c'était la récréation ou 4h30 quand on pouvait partir.
01:17Et quand j'étais petit, je jouais déjà beaucoup aux jeux vidéo et notamment à Counter-Strike, qui est sorti
01:23quand j'étais au collège.
01:24Et donc, je voulais faire partie du GIGN.
01:26Vu mes performances en EPS, j'ai dû songer à une autre voie.
01:30Et en troisième, j'ai fait mon stage au Midi Libre à 7, le journal régional.
01:38Et j'avais pu écrire mon premier article qui avait été publié et j'en étais très fier.
01:43J'ai eu une professeure de français que j'avais en troisième, qui s'appelait Madame Tournier,
01:49qui était, je pense, la première à me valoriser sur ce que j'écrivais, notamment lors des rédactions,
01:54qui me les faisait lire à la classe, qui en disait beaucoup de bien.
01:57Et ça m'a vraiment donné un coup de boost.
01:59On peut se dire que les professeurs peuvent avoir une influence bien plus grande qu'ils l'imaginent.
02:04Et ce, des années plus tard, parce que sur le moment où j'aimais bien, c'était chouette.
02:07Mais en fait, c'est une influence qui a infusé en moi pendant des années jusqu'à réussir à coucher
02:11de différents livres.
02:13William décroche un bac S avec quelques difficultés.
02:15Il décide alors de s'orienter vers une classe préparatoire littéraire, puis vers une licence d'anglais.
02:21Comme il n'y a pas énormément de débouchés professionnels dans cette voie-là,
02:24et qu'il veut pouvoir trouver du travail, William s'inscrit en master pour devenir enseignant, le master MEF.
02:29Pendant ses études, il part un an en Écosse pour travailler en tant qu'assistant scolaire.
02:34Et en rentrant, en parallèle de son master, il travaille en tant que surveillant dans un collège à Rennes.
02:40À la fin de son master, en 2011, William passe le concours pour obtenir le CAPES,
02:45le certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement secondaire,
02:49qui lui permettrait de devenir prof en collège ou en lycée.
02:53Au mois de juillet, alors qu'il est à la vie scolaire du collège où il travaille,
02:56il attend les résultats du concours.
02:59C'était la toute fin de l'année, on était en train de ranger les tables,
03:02de nettoyer la cour, de faire du rangement un peu partout.
03:05Et quand j'ai vu que j'étais admis, j'ai pleuré de joie à la vie scolaire de ce
03:10collège,
03:11parce que je n'y croyais pas en fait.
03:14Vu que je l'avais passé pour la première fois et que je travaillais à mi-temps,
03:16je n'avais pas eu énormément de temps et d'énergie pour m'y consacrer.
03:20Et je l'ai eu du premier coup, donc j'étais très très heureux.
03:23J'avais une vision assez précise de ce qu'était le métier.
03:25Je savais que ce n'était pas idyllique, je savais qu'il y avait des élèves récalcitrants,
03:28qu'il faudrait mettre des heures de colle, qu'il faudrait sanctionner,
03:31aller à la chasse aux devoirs non faits, etc.
03:34Mais moi en fait, je me rendais compte à ce moment-là que j'étais redevable de ce système éducatif.
03:39Que si j'étais arrivé à Bac plus 5, c'était grâce à l'école.
03:42Que si j'avais réussi à être motivé à arriver jusque-là, c'était grâce à mes profs.
03:46Et donc j'avais à mon tour envie d'être celui qui passe le relais aux jeunes.
03:50Et donc j'avais vraiment hâte de me retrouver face à eux et de leur dire
03:53« L'anglais c'est trop cool et je vais vous aider à l'apprendre. »
03:56Avec ce diplôme, William devient professeur d'anglais dès la rentrée suivante,
04:00qui a lieu quelques semaines plus tard.
04:02Fin août, il apprend qu'il est affecté dans un collège de Laval, en Mayenne,
04:05à une heure de route de chez lui.
04:07Il déménage en urgence et début septembre 2011,
04:10il donne sa première heure de cours face à une classe de troisième.
04:14À ce moment-là, j'ai eu le tilt.
04:16Je me suis dit « Mais je comprends pourquoi les profs font les fameuses petites fiches de présentation. »
04:20Parce qu'en fait, j'ai vu que mes élèves n'avaient pas de cahier.
04:22Ils ne savaient pas s'il fallait avoir un cahier, un classeur.
04:24Bref, impossible de travailler.
04:25Donc une fois que je me suis présenté, que j'ai écrit mon nom en gros au tableau,
04:28que j'ai donné les règles et tout ça,
04:30je me suis dit « Oh, il reste 40 minutes. Qu'est-ce que je vais faire ? »
04:33Et donc, je leur ai dit « Bon, sortez une feuille, vous allez faire une petite fiche. »
04:38Vu que je suis en anglais, il y avait une raison,
04:40c'était que je leur ai posé des questions en anglais,
04:42genre « First name, last name, age, in letters » pour évaluer leur niveau.
04:47Mais en fait, la première heure, il faut meubler un petit peu,
04:50parce qu'on ne peut pas les faire travailler.
04:52Mais il faut les occuper quand même,
04:53parce que si on laisse des élèves inactifs pendant dix secondes d'affilée,
04:56ça part en chaos.
04:58Donc voilà, j'ai succombé à la petite fiche dès ma première heure de cours,
05:01en me disant que je voulais révolutionner l'enseignement.
05:04William doit attendre un an avant d'être titularisé.
05:07Il est pour l'instant professeur stagiaire.
05:09Il commence sa carrière en gagnant 1600 euros net par mois.
05:12En tout, il a six classes différentes, de cinquième, quatrième et troisième.
05:17En tant que prof au collège-lycée, on a 18 heures par semaine, face aux élèves.
05:21Mais de la même façon, on n'imagine pas un footballeur jouer 1h30 par semaine lors d'un match,
05:27ou un présentateur télé travailler 1h par jour.
05:30Donc il y a un travail qui se fait en amont, qui est lourd en fait, et surtout les premières
05:34années.
05:35Donc la journée d'un prof stagiaire, ma vie à Laval, c'était la vie d'un no-life.
05:39Je ne sortais jamais de chez moi.
05:40Je préparais mes cours, je cherchais des documents sur Internet, je corrigeais mes copies.
05:44Ça prenait une éternité.
05:46Effectivement, au fur et à mesure des années, on gagne du temps,
05:48on peut réutiliser, réadapter des choses qu'on a déjà faites.
05:50Mais vu que les programmes changent tous les 3-4 ans, on ne peut jamais se reposer sur ses lauriers.
05:55Ou même le fait qu'on n'a jamais les mêmes classes.
05:56Un coup on a des troisièmes, un coup on a des secondes, un coup on a des sixièmes.
05:59On ne fait pas les mêmes cours, donc c'est compliqué.
06:03Dans le placard des salles où j'enseignais, j'avais un petit aurier
06:07pour faire une sieste entre deux cours.
06:08Quand j'avais une heure de trou, entre midi et deux,
06:10parce que j'étais épuisé, parce que j'avais besoin d'un regain d'énergie.
06:14Je me mettais à assis à mon bureau, la tête posée sur le bureau, sur l'aurier.
06:17Et je faisais ma petite sieste, et parfois c'est la sonnerie qui me réveillait.
06:23Selon le ministère de l'Éducation nationale,
06:25la moitié des enseignants déclarent travailler au moins 43 heures par semaine.
06:29Pour éviter de ramener du travail chez lui,
06:31William décide de venir travailler au collège dès 8 heures, tous les jours,
06:35et d'en repartir le plus tard possible.
06:37En plus des cours à préparer et des copies à corriger,
06:40il doit être en forme pour faire cours à ses différentes classes.
06:46Pendant une heure, 55 minutes, on est en représentation.
06:49C'est-à-dire qu'on ne peut pas aller faire un tour dans le couloir pour s'aérer,
06:52on ne peut pas checker son téléphone, on ne peut pas aller aux toilettes.
06:54On est là, face aux élèves, et quand ça sonne, à la fin du cours,
06:57il y en a 30 autres qui arrivent, et c'est reparti pour un tour.
07:00Donc on a même rarement le temps de décompresser entre deux cours.
07:03Ils veulent en plus notre attention, les collégiens, les lycéens.
07:06Donc, que ce soit en nous provoquant, ou en nous posant des questions,
07:09ou en ayant besoin d'aide, ils ont besoin de nous.
07:11À peine on a répondu à la question,
07:13« Madame, ou monsieur, moi j'ai le 5 du nez,
07:15ah oui, mais moi il m'a poussé,
07:17moi j'ai pas de stylo, monsieur il faut écrire,
07:19on est à quel exercice, etc. »
07:2150 questions à la seconde, c'est costaud,
07:23mais bon, c'est le métier.
07:25Il y a une seule classe avec laquelle ça ne se passe pas bien du tout,
07:28les 5MD.
07:30Eux, ils me détestaient.
07:31C'était des élèves qui étaient en grande difficulté scolaire,
07:33et je pense qu'au début, ils ont vu que je mettais le niveau trop haut pour eux
07:37et surtout que je ne savais pas aider les élèves les plus faibles.
07:41Je n'étais pas en mesure de le faire
07:42et donc ça a créé beaucoup de ressentiment contre moi.
07:46Et vraiment, ils me haïssaient, quoi.
07:47Ils se moquaient de moi,
07:48ils me jetaient des bouts de gomme dans le dos, etc.
07:49Alors c'était pas très violent, c'était resté que des 5M.
07:51Mais j'avais la boule au ventre en allant en cours
07:54avec des élèves qui faisaient un tiers de ma taille.
07:56Mais malgré ça, avec les autres classes,
07:58on s'entendait super bien, c'était trop cool.
08:00Donc, ouais, j'en ai gardé une très bonne expérience.
08:03Mais je savais aussi que là, c'était une année de stage
08:05et que l'année de stage, on la passe généralement dans un établissement
08:07plutôt sympa et surtout proche de chez nous.
08:11Je savais aussi que l'année suivante,
08:12j'allais être envoyé en région parisienne,
08:14ce qui est le lot de 90% des jeunes profs
08:16et que ça serait moins rigolo.
08:18À la fin de l'année scolaire, en juillet 2012,
08:20William est titularisé.
08:22Il quitte Laval pour devenir TZR,
08:25titulaire sur zone de remplacement en région parisienne.
08:27En clair, il devient prof remplaçant
08:29pour l'académie de Versailles dans les Yvelines.
08:32Il travaille désormais dans deux établissements différents,
08:34à la Selle-Saint-Cloud et à Trappes.
08:37Déjà, travailler sur deux établissements, c'est costaud.
08:39Dans une région que je ne connais pas,
08:40donc il fallait faire de la route entre les deux établissements.
08:42Et puis face à des publics, voilà, assez costaud également.
08:46Là, ça a été très difficile.
08:48Là, je suis tombé de haut
08:48parce que les petits bouts de gomme que je me recevais
08:52me paraissaient très mignons face aux insultes,
08:55face à l'insolence, face au stylo envoyé directement
08:58au visage, de face, sans honte.
09:01Le premier jour, quand je suis revenu chez moi,
09:04j'étais en train de faire des courses
09:05et j'ai commencé à pleurer dans les rayons du supermarché
09:07parce que je me suis dit « mais c'est ça ma vie maintenant, quoi ».
09:10J'ai signé pour ça, pour me faire humilier constamment.
09:14Et bon, au fur et à mesure de l'année,
09:15j'ai réussi à prendre mes marques,
09:17à ne pas me laisser faire,
09:19mais c'était au prix d'une lutte
09:20et d'une fatigue et d'un épuisement moral assez conséquent.
09:24Il y a dans ce métier, comme dans beaucoup,
09:27déjà une auto-censure vis-à-vis des collègues.
09:29Tout le monde fait croire aux collègues que tout se passe bien
09:31parce qu'en fait, on ne sait pas.
09:32On est seul dans sa salle de classe face aux élèves.
09:34Et donc, il y a cette volonté de garder la face
09:37parce que vu que tout le monde dit que ça se passe bien,
09:39on ne veut pas être celui qui dit
09:40« moi, je galère, moi, je n'arrive pas à faire cours ».
09:42Moi, je suis jeune prof, je viens de commencer,
09:44je n'ai pas envie d'être le jeune qui galère
09:45alors que tout le monde réussit autour de lui.
09:47Et pareil, je n'en parlais pas trop à ma famille ou mes amis
09:49parce que je ne voulais pas les inquiéter.
09:51Donc, je leur regardais les anecdotes marrantes,
09:54mais les plus sombres, je les gardais pour moi.
09:58Le jeudi 18 octobre 2018,
10:01une vidéo sur laquelle on voit une professeure
10:03braquée par un de ses élèves
10:04avec un pistolet factice en plein cours
10:06et postée sur les réseaux sociaux.
10:18La vidéo est largement diffusée
10:20et de nombreux enseignants dénoncent sur Twitter
10:23les violences qu'ils subissent dans leur métier
10:25derrière le hashtag « pas de vagues ».
10:29Ce hashtag a émergé pour montrer que
10:32le problème, c'était la violence, évidemment,
10:34mais c'était le fait que l'institution,
10:37à savoir les chefs d'établissement et le rectorat,
10:40avait tendance à passer sous le tapis ces violences,
10:43à faire comme si elles n'existaient pas.
10:45Et limite, si un professeur essaie de faire remonter le problème,
10:47c'est lui qui devient le problème.
10:49Et donc, c'est ça le pas de vagues,
10:51c'est « il ne faut surtout pas en parler,
10:53il faut rester silencieux, faire comme si tout allait bien ».
10:57Une des raisons qui peut motiver ce pas de vagues,
10:59c'est que l'évaluation des chefs d'établissement,
11:01elle se base non pas sur leur capacité à résoudre des problèmes,
11:04mais sur leur capacité à ne pas avoir de problème.
11:07Ce n'est pas dans leur intérêt personnel
11:08de remonter les problèmes au rectorat, par exemple.
11:11Et donc, ça veut dire concrètement
11:12qu'un élève violent, on ne va pas l'exclure.
11:15Et ça fait que les profs ne se sentent pas soutenus,
11:17et au contraire, se sentent parfois écrasés par leur hiérarchie.
11:20C'est-à-dire que si vous remontez un problème
11:22d'un élève qui les a frappés,
11:24c'est des choses, des remarques du style
11:26« peut-être que vous l'avez cherché,
11:27ou vous n'auriez pas dû lui confisquer son téléphone,
11:29ou vous n'auriez pas dû faire ci ou ça ».
11:31Le fait de se faire frapper
11:33devient la responsabilité de l'enseignant,
11:34donc c'est double peine.
11:36Moi, j'avais un élève qui insultait
11:38toutes les filles de la classe,
11:40qui étaient odieux avec elles,
11:41qui leur tiraient les cheveux, etc.
11:42Je fais remonter l'information,
11:44je l'exclus de classe quand il fait ça,
11:46on me le remonte,
11:47parce que c'est aussi un élève décrocheur scolaire
11:48et que pour une fois qu'il est en cours,
11:50il faut le garder.
11:52Du coup, il est là et il emmerde tout le monde.
11:54Donc, qu'est-ce que je fais ?
11:56Je répète ça,
11:57à chaque fois je fais des rapports d'incidents,
11:59je mets des mots dans son carnet,
12:00mais rien ne change,
12:01parce qu'on ne veut pas l'exclure,
12:03on ne veut pas qu'il change d'établissement.
12:04Là, ce n'était pas des violences sur moi,
12:06mais je sais qu'il faisait subir un enfer
12:08au reste des élèves, surtout des filles.
12:14Après des années à être remplaçant
12:16et à travailler dans plusieurs établissements différents,
12:19William obtient enfin son premier poste fixe
12:21dans un lycée de la région parisienne.
12:23J'étais très très heureux,
12:25parce que en plus moi je voulais enseigner en lycée,
12:27le collège m'intéresse beaucoup moins que le lycée,
12:28donc c'était mon objectif,
12:30je l'ai eu.
12:31Ça s'est super bien passé,
12:32j'ai été accueilli par une équipe au top,
12:34qui ont été géniaux,
12:35qui m'ont prêté plein de cours,
12:36qui m'ont aidé à faire mes premiers cours,
12:37c'était trop bien.
12:38J'étais ravi.
12:40Et si j'avais pu continuer d'exercer dans ces conditions,
12:43je pense que j'y serais resté peut-être toute ma vie.
12:46Sauf qu'est arrivé un homme du nom de Jean-Michel Blanquer
12:50qui a sorti la réforme du lycée de 2019-2020
12:53et qui était une catastrophe.
12:55En décembre 2018,
12:57le ministre de l'Éducation nationale,
12:59Jean-Michel Blanquer,
13:00annonce en effet une réforme du lycée
13:02qui doit être mise en place dès la rentrée 2019.
13:05Au lycée général,
13:06les filières littéraires,
13:08scientifiques et économiques et sociales
13:09doivent disparaître
13:10pour être remplacées par un tronc commun
13:12et trois matières de spécialité
13:14choisies à la carte par les élèves.
13:16Les épreuves finales du bac seront moins nombreuses
13:19et le contrôle continu
13:20comptera pour 40% de la note finale du baccalauréat.
13:23Et de nouveaux programmes
13:24doivent être élaborés en peu de temps.
13:26En apprenant cette réforme,
13:28William et ses collègues se mobilisent
13:30pour qu'elles n'aboutissent pas.
13:31On a commencé à en parler,
13:33à beaucoup faire grève,
13:34moi j'ai communiqué sur les réseaux sociaux
13:36pour prévenir des catastrophes qui arrivaient.
13:38Personne ne nous a écoutés,
13:40on nous a traités de preneurs d'otages,
13:42notamment le cher président de la République
13:44et Jean-Michel Blanquer,
13:46parce qu'on exerçait nos droits.
13:48Et la population ne semblait pas du tout nous soutenir.
13:51Donc la réforme est passée.
13:53Et c'est la destruction des groupes classe.
13:57C'est-à-dire qu'avant on avait les TES1,
13:59les TL2, voilà.
14:01Là, les élèves ont un tronc commun,
14:03et quand il y a un cours de spécialité,
14:05il y en a qui vont en anglais,
14:06il y en a qui vont en philosophie,
14:07il y en a qui vont, je ne sais pas,
14:08en langue ancienne, et ainsi de suite.
14:11Et donc ils sont éparpillés.
14:13Et donc moi, ceux que je vois en anglais
14:15en spécialité littérature,
14:16ils ne se connaissent pas entre eux.
14:17Ils se voient deux fois par semaine.
14:19Donc déjà, le groupe classe n'existe plus vraiment.
14:22C'est très dur pour les élèves.
14:24Ensuite, il y a eu les changements des programmes,
14:26où on nous a dit, maintenant,
14:28avant vous aviez des séquences de huit cours
14:30pour faire un gros cours bien dense,
14:32mais maintenant il faut que ça soit bouclé
14:33en trois, quatre heures.
14:34Il faut changer de thème toutes les deux semaines.
14:37On a l'impression de plus du tout aller en profondeur,
14:39d'aller en surface, donc pas très intéressant.
14:41Et il y a donc le nouveau bac,
14:43qui est un bac continu, un contrôle continu,
14:46censé rassurer les élèves,
14:48parce que le bac en juin, ça stressait tout le monde.
14:50Que là, le bac en continu, sur deux ans,
14:53ça fait que les élèves de première,
14:54à chaque note, ils sont au bout de leur vie.
14:56Ils ont l'impression de...
14:57S'ils ont un 5 en anglais,
14:59ils se disent, mais j'ai raté mon bac.
15:00Et vous nous suppliez de changer les notes,
15:02les parents vont nous appeler,
15:03faire pression parfois.
15:05Ça change complètement le rapport.
15:06Donc on devient des machines à noter,
15:08parce que le but, c'est de noter pour le bac.
15:10Je voyais des enseignants qui pleuraient,
15:12littéralement, dans les couloirs,
15:14qui n'en pouvaient plus.
15:15Et en fait, ça a provoqué des burn-out,
15:17à la fois chez les personnels,
15:18mais également chez les élèves.
15:20Pour moi, à ce moment-là,
15:22je n'étais plus un enseignant,
15:23je n'étais plus là pour enseigner,
15:25j'étais un évaluateur.
15:26Plus grand-chose n'a de sens.
15:27Et donc, à ce moment-là, je me suis dit,
15:28bon, le lycée, c'est fini,
15:30je vais demander ma mutation ailleurs.
15:36William demande sa mutation dans le sud de la France,
15:38mais elle n'est pas tout de suite acceptée.
15:39Il fait un burn-out en février 2020,
15:42s'arrête pendant deux semaines,
15:43puis reprend les cours au lycée.
15:45Le 12 mars 2020,
15:47le président Emmanuel Macron annonce
15:48la fermeture des établissements scolaires
15:50à cause de la pandémie de Covid-19.
15:52Puis le confinement est annoncé le 16 mars.
15:55Et à partir de là,
15:57les profs continuent d'assurer leur cours
15:58comme ils peuvent à leurs élèves à distance.
16:06Ça s'est fait du jour au lendemain.
16:08Les élèves ne sont pas venus le lendemain en classe.
16:12C'était soudain,
16:13c'était pas préparé.
16:15Des injonctions contradictoires
16:16entre un ministre qui nous dit à tout le monde
16:18tout va bien, tout est géré,
16:19et nous qui n'arrivons même pas
16:20à nous connecter sur les plateformes
16:22parce qu'ils n'ont rien prévu,
16:23ils n'ont rien anticipé.
16:24On devait travailler avec notre matériel personnel
16:27parce qu'évidemment, l'éducation nationale
16:29n'a jamais fourni d'ordi avant cette année-là.
16:32Voilà, c'était improvisation totale.
16:35Ça a plus ou moins marché.
16:37Alors moi, j'avais la chance d'être en lycée,
16:38par exemple.
16:38En lycée, les élèves ont un téléphone portable,
16:40ils ont un ordinateur parfois,
16:42donc on peut faire ce qu'on peut.
16:43Ils sont plus autonomes en plus,
16:45mais sur les 36 élèves que j'avais,
16:46il y en a peut-être une bonne vingtaine
16:48qui ont complètement disparu de la circulation.
16:50La mutation de William est finalement acceptée.
16:52Il est muté à l'Académie de Toulouse
16:54et dès la rentrée 2020,
16:55il redevient remplaçant dans deux collèges différents,
16:58situés chacun à plusieurs dizaines de kilomètres de chez lui.
17:01Quand j'ai quitté le lycée,
17:03à cause de la réforme du lycée,
17:04parce que je voulais changer un peu d'air,
17:06parce que vivre en région parisienne,
17:07ça ne m'a jamais intéressé,
17:09c'était un peu une dernière chance.
17:10Genre, allez, on retente le métier ailleurs,
17:12on recommence ailleurs et on voit ce que ça donne.
17:14Donc j'arrive à Toulouse,
17:15mais une fois que je suis arrivé dans l'Académie de Toulouse,
17:18j'ai perdu mes points,
17:19je suis revenu à zéro,
17:20et donc je suis revenu au bas de l'échelle,
17:22donc redevenir TZR.
17:24Et ouais, ça ne me convient pas.
17:25Je me dis, je vais redevenir TZR pendant 8 ans encore,
17:27avant d'avoir un poste fixe.
17:30Et autant à 23, 24 ans,
17:32j'étais dans la fleur de l'âge,
17:33je pouvais me déplacer, il n'y a pas de souci,
17:34autant passer 30 ans,
17:36j'aimerais bien me construire une vie stable,
17:38avoir une vie de famille par exemple,
17:40et ne pas faire 180 kilomètres par jour
17:42pour aller au travail.
17:44J'ai testé deux dernières années,
17:47et j'ai vu que c'était fini,
17:49que je n'avais plus du tout l'amour du métier,
17:51que je commençais à devenir aigri,
17:54le prof blasé qu'on a tous eu,
17:56et que je ne voulais pas devenir ça,
17:57parce qu'il faut être bien dans sa peau
17:59pour enseigner au mieux aux élèves.
18:02Et j'ai vu que la politique,
18:03la réforme du lycée que je venais de fuir,
18:05on allait avoir une nouvelle réforme du collège
18:07qui va tomber l'année prochaine.
18:08Donc ça va être un nouveau désastre,
18:10contre lequel les professeurs,
18:12à nouveau, hurlent et préviennent,
18:14mais qui va passer quand même.
18:16Au début, j'ai pensé que le plus dur,
18:17finalement, c'était les parents,
18:18mais finalement, ça a été le plus dur à gérer,
18:21c'est l'institution.
18:22C'est le mur qu'on a face à nous.
18:24C'est cette incompréhension
18:26et cette impression de ne pas exister pour eux.
18:28Par l'institution, j'entends parfois
18:30les chefs d'établissement,
18:31mais surtout le rectorat.
18:33Les rectorats, par exemple,
18:34nous sommes gérés par ce qu'on appelle
18:36la DPE, Division des Personnels Enseignants.
18:38Nous n'avons pas le droit de les rencontrer.
18:40On ne peut pas se rendre sur place
18:41au rectorat pour leur parler.
18:42Il y a des gardes armés,
18:44devant les rectorats de France.
18:45On ne peut pas les rencontrer.
18:47Si on veut, on les appelle,
18:49mais ils ne répondent que très rarement
18:51parce qu'eux-mêmes sont sous-effectifs
18:52et sont épuisés.
18:55Et donc, pour discuter de nos affectations,
18:58de notre salaire, tout ça,
18:59on n'a pas d'interlocuteur.
19:00Et donc, on a l'impression d'avoir face à nous
19:02un bulldozer sans visage
19:04et juste de se faire écraser
19:05tous les cinq ans
19:06quand il y a une nouvelle réforme.
19:07Et c'est ça qui épuise, je pense,
19:09les collègues.
19:10C'est qu'après ces réformes,
19:11le sens du métier change
19:12et se perd,
19:14si on n'a pas la gratitude des parents,
19:17si on n'a pas celle de l'institution,
19:18si on n'a pas le salaire,
19:19si on n'a pas les moyens de bien travailler,
19:21au bout d'un moment,
19:21on se dit, mais pourquoi je reste ?
19:23Alors le pourquoi, souvent,
19:24c'est la vocation,
19:25mais une fois que celle-ci est brisée,
19:27on s'en va.
19:28Donc, j'ai préféré partir.
19:35En septembre 2022,
19:37William décide que ce sera
19:38sa dernière rentrée scolaire.
19:40Après cette année,
19:41il démissionnera du métier.
19:43Après 12 ans d'enseignement,
19:45il commence sa dernière année de prof
19:46en gagnant 2200 euros net par mois.
19:49Pour moi, passer 2000 euros,
19:51c'était pas mal.
19:52C'est juste que sur ces 2200 euros,
19:54vu que je travaillais,
19:55on m'avait affecté
19:55à 90 kilomètres de chez moi,
19:57je payais par mois 450 euros
19:59d'essence et de péage
20:00pour aller au travail.
20:02Donc bon, mes 2200 euros net
20:04après 12 ans d'enseignement
20:06et Bac plus 5.
20:08En fait, je recevais parfois
20:09des mails de mes anciens élèves
20:11qui me donnaient des nouvelles
20:12et qui me disaient
20:12ça y est, j'ai fini mes études.
20:14Donc on discutait.
20:16Ah oui, par curiosité,
20:17je leur demandais comment ils gagnaient.
20:18Il y en a qui commençaient
20:18à 3000 euros, 3500 euros.
20:20Donc j'étais très content pour eux,
20:22mais c'est vrai qu'il y a
20:23un problème de salaire
20:25chez les profs.
20:25Le problème, c'est que
20:26dès qu'on se plaint du salaire,
20:28on va nous opposer
20:28à d'autres qui gagnent moins
20:29et en disant,
20:30vous, vous avez des privilèges,
20:31vous avez les vacances,
20:32vous avez les heures de cours,
20:35vous avez ci, vous avez ça.
20:37Ce à quoi on répond,
20:38si c'est un luxe tout ça,
20:40si on a tous ces privilèges,
20:41pourquoi est-ce qu'il manque
20:423000 profs ?
20:45Le 22 juin 2023,
20:47William donne son dernier cours.
20:49Pour mon dernier cours,
20:50j'ai préparé un quiz
20:51pour mes élèves,
20:52un quiz interactif.
20:53Donc ils peuvent répondre
20:54sur leur téléphone,
20:55c'est projeté au tableau,
20:55c'est top.
20:56J'ai acheté pour 10 euros
20:57de bonbons,
20:58et pas des petits bonbons,
20:59nuls, des bons bonbons.
21:00Et c'était un quiz
21:01sur tout ce qu'on avait vu
21:02dans l'année,
21:02donc voilà,
21:03il suffisait de regarder
21:03dans son cahier
21:04ou de se souvenir
21:05et le premier qui donnait
21:05la réponse avait des points,
21:07machin.
21:07Les élèves étaient à fond.
21:09Ils se souvenaient
21:09de plein de trucs,
21:10ça les valorisait trop,
21:11ils étaient trop contents,
21:12je distribuais les bonbons,
21:13machin, trop cool,
21:13j'en mangeais aussi
21:14de temps en temps.
21:16Et à la fin,
21:17ça sonne,
21:18en plein milieu d'une question
21:19et ils partent tous en courant.
21:21Et ils me disent pas au revoir,
21:23ils s'en foutent.
21:24C'est les vacances quoi,
21:25et bye.
21:26Et c'était la dernière fois
21:27que je les voyais
21:28et la dernière fois
21:29que j'aurai des élèves
21:30et c'était ça.
21:32À leur place,
21:32j'aurais fait pareil,
21:33c'est les vacances,
21:34ça sonne,
21:34on s'en fout du prof.
21:35Mais moi,
21:36ça m'a un peu brisé le cœur
21:37et je sais qu'il ne faut pas
21:38attendre de gratitude
21:39de la part des élèves,
21:41ils comprendront peut-être
21:42dans 5 ans,
21:42dans 10 ans,
21:43peut-être jamais
21:44qu'on était là pour eux.
21:46Mais ouais,
21:47c'était un peu amer.
22:01Ambre,
22:02qu'est-ce qu'il va faire maintenant ?
22:03Alors aujourd'hui,
22:04il est devenu auteur
22:05pour des bandes dessinées
22:06principalement.
22:07Il en est encore
22:08au tout début,
22:09mais il commence
22:09à pouvoir vivre
22:10uniquement de ça,
22:11de son activité d'écrivain.
22:13On l'a dit au début,
22:14de ton sujet,
22:15il a écrit un livre
22:16sur ce que vivent
22:17les enseignants,
22:17livre intitulé
22:18« L'ex plus beau métier du monde ».
22:20C'est paru chez Flammarion
22:21en août 2023.
22:23Et pour écrire ce livre,
22:24il ne s'est pas uniquement
22:25basé sur son expérience.
22:26Non,
22:27en fait,
22:27pour écrire ce livre,
22:28il a posté un appel à témoins
22:29sur ses réseaux sociaux
22:31pour récolter des témoignages
22:32de profs
22:33sur leur vécu
22:33au sein de l'éducation nationale.
22:35Et en moins de deux mois,
22:36il a reçu près de 2500 témoignages
22:38d'enseignants,
22:39mais aussi de personnel
22:40de l'éducation nationale.
22:42Il les a tous lus
22:43et à partir de là,
22:44il a pu écrire ce livre
22:45qu'il recense
22:46et qui développe
22:47une dizaine de raisons
22:48sur le mal-être des profs.
22:49Et en fait,
22:50il m'a expliqué
22:51qu'il n'avait pas écrit ce livre
22:52pour taper gratuitement
22:53sur l'éducation nationale,
22:55mais parce qu'il est profondément
22:57attaché à ce métier
22:58et qu'il aimerait
22:58que les choses changent.
23:00Et William Lafleur,
23:00il est très suivi sur Twitter,
23:02400 000 abonnés.
23:03Oui, c'est ça.
23:04En fait, au départ,
23:04il a créé ce compte
23:05qui s'appelle
23:06« Monsieur le prof »
23:07pour raconter son quotidien de prof
23:08avec des anecdotes
23:10souvent drôles.
23:10Mais à partir de la réforme du lycée
23:12en 2019,
23:13ses tweets sont devenus
23:14plus engagés
23:15contre cette réforme
23:16et pour dénoncer aussi
23:17les dysfonctionnements
23:18dans l'éducation nationale
23:19de manière générale.
23:21Et depuis un an
23:21qu'il a quitté le métier,
23:22son compte Twitter
23:23existe toujours,
23:24mais il s'en sert beaucoup moins.
23:26Et par contre,
23:27il a une page Facebook
23:27qui s'appelle
23:28« Monsieur l'ex-prof »
23:29sur laquelle il continue
23:31de publier des posts.
23:32Au bout du compte,
23:33est-ce qu'il regrette
23:33d'avoir été professeur ou pas ?
23:35Pas du tout.
23:36Il ne regrette pas du tout
23:37d'avoir été prof.
23:38Il a adoré
23:39toutes ses années d'enseignement,
23:40mais il ne regrette pas non plus
23:42d'avoir quitté le métier.
23:44Il m'a dit
23:44que ça ne lui manquait pas du tout.
23:46Notamment parce qu'en étant auteur,
23:48il est amené
23:48à faire des interventions
23:49auprès d'élèves en classe.
23:51Et cette année,
23:51il a par exemple
23:52donné des cours
23:53une fois par mois
23:53pour apprendre aux élèves
23:54à écrire,
23:55à structurer un récit.
23:56Et donc,
23:57il est resté un petit peu
23:57en contact avec l'enseignement
23:58et ça lui va très bien comme ça.
24:00Ça lui suffit.
24:02Merci, Ambre Rosala.
24:03Cet épisode de Codesources
24:04a été produit par Thibaut Lambert
24:06et Barbara Gouy,
24:07réalisation Julien Moncouquiol.
24:09Codesources
24:10c'est le podcast quotidien
24:11d'actualité du Parisien.
24:12Pour toute l'actu en direct,
24:14rendez-vous sur leparisien.fr.
24:16Vous pouvez aussi écouter
24:17nos deux autres podcasts
24:18sur leparisien.fr
24:20et sur toutes les plateformes audio.
24:22Le Sacre,
24:23podcast Jeux Olympiques
24:24et Crime Story
24:25consacré aux grandes affaires criminelles.
24:27Merci, Ambre Rosala.
24:27Sous-titrage Société Radio-Canada
24:28Merci.
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