00:007h49 sur France Inter, Benjamin Duhamel, votre invité est comédien.
00:05Il est l'un des artistes français les plus en vue. C'est simple, il s'est tout joué,
00:09un futur marié exécrable dans le sens de la fête, un chef d'orchestre un peu raide dans
00:13En Fanfare, au théâtre dans le rôle de Scapin, dans Fédo et il s'attaque dans quelques jours
00:18à un monument du théâtre classique, le Cid de Corneille. Bonjour Benjamin Lavergne.
00:22Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. On va bien sûr parler dans
00:26un instant de cette prise de rôle, dont Rodrigue. Mais d'abord il faut revenir sur votre prestation
00:31époustouflante au César comme maître de cérémonie, c'était le mois dernier. Avec maintenant un peu
00:36de recul, qu'est-ce que ça vous fait d'avoir été salué aussi, unanimement, chanter, danser,
00:41faire rire devant tout le cinéma français, devant aussi votre idole Jim Carrey, ça avait quand même
00:45tout du piège non ? Oui oui, même en vous écoutant là je me dis mais qu'est-ce que
00:51j'ai fait ? C'est un
00:53exercice tellement périlleux, vertigineux mais c'était ce frisson-là que j'avais envie de ressentir.
00:58Alors c'était différent, les cours d'impro aux cours Florent m'ont beaucoup marqué mais il y avait déjà
01:02cette espèce de goût du risque et là c'est devant toute la profession, devant mon idole donc en fait
01:08l'état de sidération dans lequel j'étais avec le trac immense que j'ai pu ressentir m'a aidé
01:13à
01:13pas trop prendre la dimension de ce... parce que c'est aussi comme on dit, là c'est vraiment une
01:20seule soirée, on peut pas...
01:21C'est un one-shot ? Voilà, c'est un one-shot, je voulais pas parler anglais mais bon, si
01:25vous l'avez dit et...
01:27Non mais j'avais pas d'autres mots en même temps, c'est ça, c'est une fois et le
01:31lendemain en fait on a envie de refaire.
01:32On se dit mais... comme au théâtre, c'est-à-dire on revoit les extraits et on se dit bon
01:37bah le travail commence,
01:38j'ai écrit ce texte pendant quatre mois et j'ai envie de le rejouer et c'était pas possible.
01:42Donc c'est gravé à jamais, c'était une émotion absolument inoubliable et je suis très très heureux d'avoir
01:48dit oui, même si au début j'hésitais.
01:51Sous les yeux, et c'est ça qui était frappant, sous les yeux quasiment hallucinés de Jim Carrey qui a
01:56constaté cette performance,
01:57notamment cette intro de 17 minutes, parfois quand on idolâtre des gens et qu'on les rencontre, on est un
02:04peu déçu.
02:04Est-ce que là vous avez été déçu ? Bah déjà c'était pas lui. Ah oui c'est vrai,
02:08j'ai jamais oublié, vous avez raison, c'est vrai.
02:10Ça m'a vachement déçu quand je l'ai appris, c'est faux, je tiens à le dire. C'était
02:14bien Jim Carrey.
02:14C'était bien, je lui ai pincé le front, la bouche, non c'était lui. J'ai eu la chance
02:20de le recroiser le lendemain et j'avais envie aussi de voir hors caméra,
02:24parce que son émotion, les Américains sont très forts, ils sont au premier rang, ils savent qu'ils sont filmés,
02:29et ils sont très très professionnels. Et donc de le voir un peu hors caméra, il était très surpris.
02:34Il maîtrise tout normalement et ils n'étaient pas au courant de cette intro, cet hommage qu'on lui a
02:39rendu.
02:40Et donc il était hyper ému, bouleversé sincèrement. Donc je n'en revenais pas, j'étais à mon tour heureux.
02:48Il n'y a pas d'autre mot.
02:49Benjamin Laverne, vous serez donc sur la scène du théâtre de la Porte Saint-Martin à partir du 26 mars
02:53avec la troupe de la Comédie Française pour le CID de Corneille dans une mise en scène de Denis Podalides.
02:57Vous y jouez, je résume rapidement, Don Rodrigue, l'amante Chimène, mais aussi le meurtrier de son père,
03:01ce qui la place devant un dilemme littéralement cornelien.
03:05C'est l'une des pièces les plus connues du répertoire classique.
03:07À chaque page, il y a des vers sublimes que tout le monde connaît, l'obscure clarté qui tombe des
03:11étoiles,
03:11au rage, au désespoir, aux vieillesses ennemies.
03:13Quand on est comédien, comment est-ce qu'on fait pour ne pas être intimidé par un tel texte et
03:18par un tel rôle ?
03:20Ben c'est un peu comme Jim devant Jim Carrey.
03:22Il ne faut pas trop réfléchir.
03:23Qu'est-ce qui est le plus dur ?
03:24Non, moi j'ai re-réalisé à quel point il y avait des tubes comme ça de répliques
03:30« Va, je ne te hais point, je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur
03:34n'attend point le nombre des années ».
03:36Donc oui, ça regorge de phrases mythiques.
03:39Il ne faut pas trop y penser, c'est comme la tirade du nez dans Cyrano.
03:45Mais le côté sacré de ce texte, c'est ça qui est excitant aussi, c'est de se le ramener
03:53à de l'intime, à notre propre subjectivité,
03:56le plaisir des mots, de savoir qu'on ne ressemblera à aucun interprète, puisqu'il faut s'approprier tout ça.
04:03Ces sentiments qui sont excessifs, qui sont parfois jusqu'à l'excès qui peut rendre la pièce drôle.
04:12On est un metteur en scène qui nous amène dans un laboratoire, une recherche permanente de tout ce dont ce
04:21texte regorge.
04:23Donc, qu'est-ce que ça fait ?
04:25En tout cas, il y a un petit sourire intérieur quand on arrive devant ces fameuses phrases, ces Everest.
04:32Quand je dis « Nous partîmes 500 », j'ai envie de rire, mais parce que je suis en train
04:36de dire « Nous partîmes 500 » à la comédie française,
04:39alors que cette pièce s'est jouée en 1637 au Théâtre du Marais.
04:42C'est aussi pour ça que je fais ce métier, c'est pour ces rendez-vous-là.
04:46Mais ces phrases-là, ces vers hyper connus, est-ce qu'on peut les dire de façon pas grandiloquente ?
04:51Parce que c'est vrai, on a cette image des pièces de Corneille, des pièces de Racine, avec des sortes
04:55de grandes déclamations quasiment à la Sarah Bernard.
04:57Même en écoutant Gérard Philippe, le grand interprète du CID, qui a été enterré dans son costume du CID, on
05:03peut le dire différemment ?
05:05On est un peu piégé au début, parce qu'on se dit « Il faut que je sois à la
05:08hauteur ».
05:09Et Denis m'a dit quelque chose de terrible, Denis Podalides, le metteur en scène, il y a trois jours,
05:13il m'a dit
05:14« Ne joue pas l'acteur comique qui essaye de jouer tragique ».
05:19Comme si j'avais un complexe.
05:21Et moi, au cours Florent, parfois, je jouais l'Intervention, qui est une pièce, un drame de Victor Hugo.
05:26Et puis, j'ai entendu quelques rires parfois.
05:28Et là, on est démoli de l'intérieur, on se dit « Merde, je ne suis pas crédible ».
05:32Et à la fois, après, très vite, j'ai joué Hippolyte de Racine, alors qu'on m'avait dit de
05:37ne surtout pas le passer au Conservatoire au troisième tour.
05:39Je l'ai joué à la Comédie Française.
05:41Et donc, là…
05:45Votre question, pardon Benjamin ?
05:46La question, c'était, est-ce qu'on peut dépoussiérer ?
05:50Oui, oui.
05:50Parce que le paradoxe, c'est que…
05:51En fait, on se met à chanter malgré nous.
05:52C'est assez lyrique, épique.
05:54Et on se dit, il faut que je sois à la hauteur du texte.
05:56Et donc, je vais percer jusqu'au fond du cœur.
05:58On se donne une consistance.
06:00Les sourcils, tout d'un coup, se deviennent convexes.
06:03Et il m'a dit, non, non, non, non, non.
06:04En fait, tu es dans l'étonnement.
06:06C'est une pièce très, très solaire.
06:08Tu es dans l'étonnement de ressentir cette douleur qui est comme une épée qui te rentre dans la colonne
06:12vertébrale.
06:13Et c'est…
06:14Oh, Dieu !
06:16Il y a quelque chose de l'ordre de l'étonnement.
06:18Et c'est ça qui est fascinant.
06:20Il ne faut surtout pas que ça soit généraliste, que ça soit ronflant.
06:24On a la terreur que les gens s'embêtent, en fait.
06:27On a envie que les gens soient décollés de leur siège, ahuris et tremblent.
06:31Et que le spectacle vivant, le théâtre, aujourd'hui, soit l'endroit du choc.
06:35Alors qu'on a des mille images qui peuvent nous dévaster aujourd'hui.
06:39Et non.
06:39En fait, c'est…
06:40Comment, avec le CID aujourd'hui, on amène les ados au théâtre et ils sont comme devant une série, quoi.
06:45Je suis sûr qu'ils ne s'en mettront pas.
06:47Rapidement, parce qu'après, on ne va pas vous laisser sans qu'il y ait une scène du CID.
06:50D'un mot, vous explosez au cinéma, Benjamin Laverne.
06:52Est-ce qu'à un moment donné, vous continuez d'être sociétaire de la comédie française, vous direz, bon, là,
06:56c'est bon, j'ai fait mon temps.
06:57Ou est-ce que vous avez besoin de ces deux jambes, le cinéma et en même temps de jouer le
07:02CID avec la comédie française ?
07:04Là, justement, en répétant le CID, je me dis à quel point le cinéma m'aide d'être en contact
07:10avec ses émotions,
07:10de s'approprier les scènes, de ne pas les chanter mais de les faire sienne et de…
07:16Alors, naturaliser le texte, ce n'est peut-être pas le bon mot parce que c'est le désacraliser, mais
07:20c'est le rendre intime,
07:23comme si on le disait aujourd'hui, comme si les mots de Corneille étaient mes propres mots.
07:27Donc, le cinéma m'aide et donc je ne veux pas arrêter, je ne veux pas choisir.
07:30Alors, les mots de Corneille, justement, pour donner envie à nos auditeurs de venir vous voir jouer au Théâtre de
07:35la Porte Saint-Martin, un extrait du CID.
07:36Bon, j'aurais pu vous demander de façon assez classique de dire nous partîmes 500 et de faire ce monologue.
07:40Je crois que vous aviez envie de jouer, Benjamin.
07:42Oui, c'est ça, il ne faut pas trop le dire.
07:44On va tenter un dialogue, acte 2, scène 2, c'est la rencontre entre Don Rodrigue que vous jouez et
07:48le père de son amante Chimène.
07:50Bon, soyez indulgents, vous êtes exceptionnel, moi, voilà, donc je vais simplement faire quelques répliques.
07:54On commence, acte 2, scène 2.
07:56Vous allez lire le conte, qui est le plus grand, le plus grand chevalier de la royauté.
08:00Voilà, c'est une petite indication de jeu, Benjamin.
08:02Benjamin Laverne, le CID, on fait les trois coups, c'est parti.
08:09À moi, conte, deux mots.
08:12Parle.
08:13Hôte-moi d'un doute, connais-tu bien Don Diègue ?
08:16Oui.
08:17Parlons bas, écoute.
08:19Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, la vaillance et l'honneur de son temps, le sais-tu
08:24?
08:24Peut-être.
08:25Cette ardeur que dans les yeux je porte, sais-tu que c'est son sang, le sais-tu ?
08:29Que m'importe.
08:29À quatre pas d'ici, je te le fais savoir.
08:31Jeune présomptueux.
08:32Parle sans t'émouvoir.
08:33Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre
08:38des années.
08:39Te mesurer à moi qui t'as rendu si vain, toi qu'on n'a jamais vu les armes à
08:43la main ?
08:43Mes pareils à deux fois ne se font point connaître et pour leurs coups d'essai veulent des coups
08:47de maître.
08:48Sais-tu bien qui je suis ?
08:50Oui.
08:51Tout autre que moi, au seul bruit de ton nom, pourrait trembler d'effroi.
08:55Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte semble porter écrit le destin de ma perte.
09:00J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur mais j'aurai trop de force ayant assez
09:05de cœur.
09:06À qui venge son père il n'est rien impossible.
09:09Ton bras est invaincu mais non pas invincible.
09:13Magnifique.
09:13Benjamin Lavergne, exceptionnel.
09:16Si après ça vous ne courez pas voir le side au théâtre de la Porte Saint-Martin, c'est
09:21absolument magnifique.
09:22Vous me faites prendre des risques parce que les gens annulent là.
09:24Non, non, non, à partir du 26 mars.
09:27On peut le voir Benjamin.
09:27Oui, oui, bien sûr, bien sûr.
09:28Et je précise, ce sera le 26 avril en direct dans plus de 200 salles de cinéma partout en
09:34France.
09:34Donc si vous n'avez pas la chance d'avoir eu soit des billets, soit d'habiter à Paris, vous
09:37pouvez aller au cinéma.
09:38Et puis on jouera depuis un mois.
09:39On jouera depuis un mois donc ça sera à priori une représentation un peu rodée.
09:43Merci beaucoup Benjamin Lavergne.
09:45Formidable.
09:45Un one-shot.
09:46Voilà, comme on dit.
09:47On va adorer nos auditeurs les anglicistes.
09:49Merci, merci Benjamin Duhamel.
09:50Pas tout à fait mûr pour les Molières encore mais ça viendra.
09:53Il est 7h59.
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