00:00RTL Matin, Thomas Soto
00:04Il est 8h18, face à Fogiel, l'interview de Marc-Olivier Fogiel, alors que l'Ukraine est entrée dans sa
00:09cinquième année de guerre
00:10et que personne ne voit d'issue à ce conflit, 6 millions de civils ont fui leur pays.
00:14Et c'est le cas de Sofia. Sofia, elle vit désormais en France, elle est au collège et elle est
00:18votre invitée ce matin, Marc-Olivier.
00:20Bonjour Sofia. Bonjour.
00:22Tu es arrivée en France en mars 2022, un mois après le début de la guerre.
00:26A l'époque, Sofia, tu avais 10 ans, tu ne parlais pas français, aujourd'hui tu en as 14 et
00:31la Russie continue d'attaquer l'Ukraine.
00:33Les Ukrainiens vivent un hiver extrêmement difficile.
00:36Pour commencer, avant de nous raconter ton histoire, comment tu as vécu ce triste anniversaire cette semaine, ces 4 ans
00:42de guerre ?
00:43Pour moi, c'est une date importante.
00:45Quand j'entends parler de ça, je me rappelle des événements qui sont arrivés.
00:50Ça me rend triste un peu.
00:51Triste, j'imagine. On va raconter ton histoire.
00:54En mars 2022, ta maman Olga, tes tantes et tes cousines fuis Kiev, où vous habitiez.
00:58Ton papa vous a rejoint quelques mois plus tard.
01:00Est-ce que tu arrives à te souvenir de ce moment où tu laisses tout derrière toi, une partie de
01:05ta famille, tes amis, ta maison ?
01:08Oui, je me rappelle bien.
01:10Mais à l'époque, vu que j'étais avec ma famille, avec les copines, je ne pensais pas vraiment à
01:16ça.
01:16Vu que j'étais encore petite, je ne pensais pas vraiment à la guerre.
01:20Mais je voyais que c'était un peu grave.
01:23Je ne pensais pas que c'était pour toujours.
01:25Je pensais que c'était juste pour deux semaines et nous allons revenir.
01:29Mais maintenant, je ne pense pas.
01:31Mais ce 24 février 2022, tu te souviens quand ta maman Olga t'a dit « on s'en va,
01:37on fuit » ?
01:38Oui, le matin, vraiment, je ne comprenais pas ce qui se passait.
01:41J'entendais les sirènes.
01:43J'ai commencé à pleurer parce que je ne savais pas comment réagir.
01:47Il y avait ma mère qui me dit « allez, lève-toi, habille-toi, on va partir ».
01:52On est partis en voiture avec quelques membres de la famille.
01:56Il y avait des embouteillages.
01:57Il nous a pris toute une journée pour juste partir dans un village.
02:01Ta famille s'est installée près de Nîmes.
02:03Ça a été long, la route, depuis Kiev jusqu'à Nîmes ?
02:06Oui, ça a pris sept jours en voiture.
02:09On a fait des pauses pendant les nuits, mais c'était long.
02:13Quand tu es partie il y a quatre ans de cette vie bien installée à Kiev,
02:16qu'est-ce que tu laissais derrière toi, Sophia ?
02:19C'est toute mon enfance.
02:20Il y avait mes copines, ma famille, enfin le reste.
02:24Il y avait mes camarades du collège, il y avait les activités que j'aimais bien faire.
02:29Tu es arrivée, on t'a inscrit à l'école.
02:31Comment ça s'est passé tes premiers jours en CM2 ?
02:34Donc, du jour au lendemain, passer de Kiev à la France.
02:38Ce qui est dingue quand t'entends quatre ans après, tu parles français très bien.
02:40Tu ne parlais pas un mot de français, Sophia ?
02:43Non.
02:44Même si ma mère était une prof de français, je pouvais dire bonjour ou quelque chose comme ça.
02:50Sinon, je ne parlais pas.
02:51Et quand je suis arrivée à l'école, c'était dur avec les élèves.
02:55Mais il y avait les maîtresses.
02:57Elle m'a beaucoup aidée.
02:59Et du coup, c'est grâce à elle que j'ai arrivé un peu à communiquer avec les élèves.
03:03Il y en a qui se sont moqués parce qu'ils ne comprenaient pas pourquoi je suis venue.
03:08Mais je me suis dit, enfin, un endroit calme où je pourrais reprendre ma vie et où je n'aurais
03:14pas peur.
03:15J'ai essayé quand même de leur expliquer, même si je ne pouvais pas.
03:19Mais comment tu as fait pour communiquer ?
03:20Combien de temps tu as mis pour apprendre notre langue qu'on dit si difficile, Sophia ?
03:24Je crois à la fin du sixième, c'était mieux.
03:28Et du coup, j'y arrivais à parler.
03:30Ça m'a pris deux ans.
03:31Même maintenant, je suis en train d'apprendre encore.
03:34Il me manque du vocabulaire où je ne connais pas toutes les conjugaisons encore.
03:38Je ne suis pas arrivée au bout, bien sûr.
03:40Ce qui est assez incroyable, c'est qu'aujourd'hui, tu es l'une des meilleures élèves de ta classe
03:45avec 17 de moyenne.
03:47Comment une petite fille qui est arrivée il y a quatre ans, qui ne parlait pas français, quatre ans après,
03:52elle arrive à avoir 17 de moyenne à l'école ?
03:56Vu que je ne savais pas quoi faire, je me suis dit qu'il faut travailler, il faut progresser pour
04:01avoir un résultat et du coup lire.
04:03J'ai lu beaucoup de livres aussi, beaucoup d'histoires.
04:06Et grâce à ma mère qui m'aidait, on faisait des exercices avec elle.
04:11J'ai passé beaucoup de temps à travailler.
04:14On sent ça, on sent cette volonté finalement de t'intégrer ici, Sophia, en France.
04:19C'était ça pour toi l'important, ce pays qui t'accueille.
04:21Tu voulais pouvoir t'intégrer ?
04:23Oui, je voulais m'intégrer, je voulais avoir des amis.
04:26Et pour ça, il fallait bien sûr pouvoir parler avec eux.
04:29J'étais obligée d'apprendre ici pour avoir une vie normale, pour faire du sport, aller dans les magasins, pour
04:34demander quelque chose.
04:36Il faut savoir la langue.
04:37Et aujourd'hui, on peut dire que tu as des amis, que tu es une petite fille comme les autres,
04:42à Nîmes, où tu habites.
04:43Ou tu es encore un peu une étrangère ici en France ?
04:46J'ai des amis, mais par des moments, je me sens un peu mise à l'écart peut-être.
04:51Que j'ai quand même une barrière de langue encore.
04:54Je ne peux pas vraiment exprimer ce que je veux dire.
04:57Et du coup, il y a des moments où je reste toute seule encore.
04:59Mais sinon, je me sens comme petit à petit.
05:02Pas complètement, mais...
05:04Ces moments où tu te sens toute seule, est-ce que tu penses beaucoup à Kiev ?
05:08Est-ce que tu as des flashbacks par exemple, Sophia ?
05:10Je pense beaucoup à ma cousine, qui était ma meilleure amie là-bas.
05:15Je lui parle tous les jours.
05:17On est proches avec elle.
05:18Et je pense aussi à mes amis quand même.
05:20J'imagine que c'est dur pour toi de la savoir, pas en sécurité, dans le froid, très froid, à
05:26Kiev pendant cet hiver.
05:27Quatre ans de guerre, comment ça se passe pour toi de savoir une partie de ta famille encore là-bas
05:31?
05:31Ça me fait beaucoup de peine.
05:33Je me sens un peu coupable parce que je sais que j'ai beaucoup de chance.
05:37Parce que mes parents, ils ont choisi de partir pour ma vie, pour me protéger.
05:42Et ses parents, par exemple à elle, ils n'avaient pas assez de chance.
05:46Au début de la guerre, évidemment, ils sont venus avec moi.
05:49Ils sont venus en France.
05:50Mais sa mère, elle ne pouvait pas rester sans son mari.
05:53Donc, il ne pouvait pas sortir.
05:55Et c'était dur pour elle de s'adapter aussi, de s'intégrer.
05:58Mais du coup, finalement, ils ont pris la décision de repartir.
06:01Ça me rendait triste.
06:03Quand tu t'endors, Sophia, à la nuit, il t'arrive de faire des cauchemars ?
06:06Ah oui, même il n'y a pas longtemps, j'ai un cauchemar que je suis venue revoir la famille.
06:10Et il y avait les sirenes et les bombes.
06:12Et du coup, on va aller au sous-sol et comme ça.
06:14J'ai l'impression que je suis avec eux alors que je suis loin.
06:16Je suis en France, je suis dans le calme.
06:19Mais quand même, il y a des moments où je me sens avec eux un peu.
06:23Et angoissée aussi, pour coter ces cauchemars-là, il t'arrive d'avoir des crises d'angoisse ?
06:27Ah oui, souvent.
06:28Quand je suis au collège, il y a des moments où je commence à trembler et juste pleurer.
06:33Et ça a commencé quand on est sortis d'Ukraine en plus.
06:37Sophia, quand tu dors, tu rêves en français ou tu rêves en ukrainien ?
06:41Ah non, en ukrainien encore.
06:43J'habitais comme dix ans là-bas et c'est ma langue natale et maternelle.
06:48Du coup, je rêve quand même en ukrainien.
06:50Et alors, tu rêves de quoi ?
06:52Quand je rêve, je rêve de ma famille, de ma maison, d'un pays qui n'est plus en guerre.
06:57Où il y a tout le monde qui est vivant, que tout le monde a ses familles.
07:01Est-ce que tu as de la famille qui est sur la ligne de front, des oncles éventuellement
07:05qui se battent pour ton pays et qui risquent leur vie ?
07:08Oui, il y a mon oncle qui est là-bas.
07:10Je crois qu'il est à l'hôpital maintenant.
07:12J'espère que ça va aller mieux.
07:14Les parents de mes camarades de classe, il y en a beaucoup qui sont allés.
07:19Et je vois qu'il y en a qui sont même morts.
07:21Ta cousine, elle te raconte quoi au quotidien quand vous vous appelez tous les jours, Sophia ?
07:25Elle ne me parle pas vraiment de la guerre parce que je vois qu'elle ne veut pas parler de
07:28ça.
07:29Elle le vit tous les jours et quand elle parle avec ses amis, je vois qu'elle veut parler de
07:32différentes choses.
07:33Mais parfois, quand je jouais, elle me disait « Oh, désolée, je dois aller au sous-sol » ou quelque
07:38chose comme ça.
07:39Dans les abris, donc.
07:40Toi, ton papa a pu venir en France.
07:43Toi, on t'entend ce matin sur RTL.
07:45Tu es le symbole d'une intégration réussie.
07:47Tes parents, ils font quoi ?
07:49Mon père, il est venu neuf mois après mon arrivée.
07:52Maintenant, ma mère cherche un autre travail, mais en ce moment, elle donne des cours de français aux Ukrainiens ou
07:57à d'autres personnes.
07:58Et mon père, il faisait le stage linguistique et il a les cours de français.
08:04Il est en train d'apprendre aussi parce que mon père, il ne parlait pas avant.
08:08Il travaillait à la police, il était militaire.
08:11Il est handicapé et du coup, c'est dur de trouver le travail et le logement.
08:16Tu disais au tout début de notre entretien que quand tu es partie, il y a quatre ans, tu pensais
08:22que ça allait durer quelques semaines.
08:23Quatre ans après, comment tu l'imagines ta vie ?
08:25Tu l'imagines rester ici en France ou tu souhaites retourner dans ton pays ?
08:29En vrai, c'est dur de répondre parce que je crois que personne ne le sait.
08:34Moi, je veux finir mes études ici.
08:36Mais après, si la guerre va finir, je voudrais bien partir pour revoir quand même un peu la famille et
08:41les amis.
08:42Mais je crois que je devrais continuer de vivre ici.
08:46Qu'est-ce qui te manque le plus aujourd'hui d'Ukraine, ici en France ?
08:49Tout en vrai.
08:50Ma famille surtout, je pense, parce que pour moi, ma famille, c'était le plus important.
08:54Tes parents te racontent où on en est dans les négociations de paix ?
08:58Est-ce que tu suis ça au jour le jour, dans la façon dont la paix peut éventuellement un jour
09:03s'organiser ?
09:03Je sais ce qui se passe, mais ma mère, elle ne veut pas vraiment me parler de ça.
09:08Elle dit que je ne dois pas penser à ça, vu que je suis une enfant encore.
09:12Mais moi, je sais quand même ce qui se passe.
09:14Qu'est-ce qu'il faut te souhaiter aujourd'hui, Sofia ?
09:16La fin de la guerre.
09:18Alors, on va te le souhaiter, à toi et à tous les Ukrainiens, la paix évidemment en Ukraine.
09:23Quatre ans de guerre, un hiver assez terrible.
09:25Merci, Sofia, d'avoir partagé ce moment de vie avec les auditeurs de RTL.
09:30Merci à vous.
09:31Chapeau, un chapeau, Sofia.
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