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  • il y a 5 jours
On le voit sur les chaînes françaises 80 fois par jour depuis le début de la guerre. C'est l'un des rares journalistes francophones à Téhéran. Alors comment Siavosh Ghazi, correspondant de France 24 et RFI en Iran, travaille au quotidien sous la pression des Mollahs ? Il est l'invité de RTL Matin..
Regardez Face à Fogiel du 12 mars 2026.

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Transcription
00:00RTL Matin, Thomas Soto.
00:04Il est 8h18 face à Fogiel, l'interview de Marc-Olivier Fogiel.
00:07Siavoj Ghazi est un journaliste iranien.
00:09C'est lui qui raconte la guerre au quotidien pour de nombreux médias.
00:12A commencer bien sûr par ses employeurs RFI et France 24.
00:15Et ce matin, Siavoj Ghazi a accepté de prendre quelques minutes pour vous parler aussi de lui.
00:20Et bonjour Siavoj Ghazi.
00:22Bonjour.
00:23Vous êtes donc correspondant à Teheran depuis 28 ans.
00:26Depuis le début de la guerre, vous faites plus de 80 duplexes par jour pour les chaînes francophones.
00:32Sous la pression des MOLA, on va y venir.
00:35Vous êtes le correspondant permanent d'RFI et de France 24.
00:38Vous travaillez pour France Télé, TF1, LCI, BFM TV, Radio France, Radio Canada, la RTS suisse, la RTBF en Belgique.
00:45Pour commencer, comment vous tenez le rythme de cette couverture effrénée de l'actualité, Siavoj ?
00:51Très organisé pour pouvoir jongler d'une chaîne à l'autre.
00:56Quand je me lève le matin, je me lève vers 6h, 6h15.
01:00Je dors dans la nuit au moins 4h pour me reposer.
01:04La première chose que je fais, c'est que je prends un café et ensuite je regarde les informations.
01:10Je prends quelques notes que je tape sur mon ordinateur.
01:13Et puis au fur et à mesure dans la journée, j'ajoute des éléments qui me permettent de renouveler,
01:17d'apporter des informations nouvelles à chaque fois parce que l'actualité est très rapide et change constamment en temps
01:23de guerre.
01:24Et en même temps, il y a des frappes constamment.
01:26Donc il peut être en alerte tout le temps, tenir à partir de 6h du matin, des fois jusqu'à
01:311h du matin ou 2h du matin.
01:33Des fois, je mange mon repas au moins de 5 minutes.
01:36Je suis vraiment concentré sur le travail.
01:37Et chaque mot compte, on va y venir évidemment.
01:40Est-ce qu'aujourd'hui, vous pouvez encore faire du reportage dans la rue ou ce n'est plus possible
01:46?
01:46Vous êtes bloqué chez vous ou c'est trop compliqué aujourd'hui de faire votre métier dans la rue à
01:51Téhéran ?
01:52C'est un peu compliqué parce qu'il y a un quadrillage de la ville.
01:55Beaucoup de barrages, beaucoup de miliciens armés dans la rue.
01:58Dès qu'on sort par exemple une caméra, dès qu'on sort un trépied,
02:01on peut être interrogé, interpellé par des gens de la sécurité qui viennent demander qui on est.
02:08Ils pourront montrer les papiers.
02:09Ensuite, pour aller par exemple sur les sites de bombardement,
02:12il faut que ça soit coordonné par les autorités.
02:14Parce qu'à chaque fois, sur ces sites, il y a des forces de sécurité qui sont là.
02:19Donc c'est très risqué.
02:20Alors qu'avant la guerre, on pouvait interroger les gens facilement dans la rue.
02:23Donc il n'y avait aucun problème.
02:25Mais là, on est en situation vraiment de guerre.
02:27Et ça devient de plus en plus compliqué.
02:28Mais est-ce que vous êtes sous pression, sous surveillance ?
02:31Puisqu'on sait bien que les Iraniens, eux, sont sous surveillance constante des dirigeants du régime.
02:35Ils sont victimes d'arrestations arbitraires.
02:37Ils ne peuvent rien poster, vous.
02:39Est-ce que vous êtes totalement libre de vos mots ?
02:42Ou alors chaque mot est pesé et vous faites très attention ?
02:46En Iran, pour travailler comme journaliste, il faut avoir une carte presse.
02:49Une carte presse qui est délivrée par le ministère de la Culture.
02:51En plus de cette carte presse, il faut un papier, une autorisation avec le tampon du ministère de la Culture
02:57qui nous autorise à travailler dans la province de Téhéran seulement.
03:01Et donc lorsqu'on veut aller, par exemple, faire un reportage en dehors de Téhéran, de la province de Téhéran,
03:05il faut demander une autre autorisation.
03:07Mais est-ce que vous êtes indépendant dans votre parole ?
03:09Ou vous êtes malgré tout soumis à une forme de censure ?
03:12Et faites très attention à ce que rien ne puisse vous être reproché.
03:15Donc forcément, contraint, Siavoche.
03:17Il n'y a aucun contrôle a priori de ce que je peux dire.
03:21Il peut y avoir un contrôle a posteriori.
03:23Par exemple, si je fais un reportage, si je fais une intervention à la télévision,
03:28les mots que je choisis un mot à la place d'un autre peuvent poser un problème.
03:33Mais j'ai l'habitude, depuis que je travaille en Iran, de savoir, donc choisir mes mots
03:37pour à la fois faire passer le message et sans qu'on puisse me le reprocher,
03:42ici même, mais aussi à l'extérieur, dans la diaspora iranienne,
03:46qui est très à cran sur tout ce qui vient depuis l'Iran.
03:48Donc il faut faire attention des deux côtés.
03:52Et donc choisir ces mots pour faire passer un message qui est essentiel,
03:55même si le message ne passe pas à 100%.
03:58Ce qui est essentiel, c'est de faire passer le message à 80%.
04:01Ce qui fait que vous êtes exposé aux critiques, parce que par exemple,
04:04ici, quand on salue votre engagement, le fait de vous voir partout,
04:07de poser tous vos mots, d'avoir ce sang-froid.
04:10Certains vous reprochent, dans la diaspora, par exemple,
04:12la politologue Manas Sherrally dit « Présentez Siavoj Ghazi comme un modèle d'indépendance
04:17et pour le moins naïf, parce que finalement vous allez à 80%,
04:20mais vous ne pouvez pas aller à 100%, autrement vous perdez votre droit de travailler, en fait, c'est ça
04:23? »
04:24Ce qui est important pour moi, c'est de ne pas tomber dans la propagande des uns et des autres.
04:28C'est-à-dire que le pouvoir iranien a un discours de propagande,
04:31et puis il y a la propagande des États-Unis, d'Israël, de la France, bien sûr,
04:36des groupes d'opposition à l'étranger.
04:38Donc c'est pour ça qu'être factuel, être précis, pouvoir choisir ses mots,
04:43et transmettre l'information autant que c'est possible,
04:45couvrir les manifestations de l'opposition, la contestation en janvier dernier,
04:49et puis la guerre, avec une liberté et des lignes rouges qu'on pousse de plus en plus loin,
04:54c'est très important.
04:55Et il y a bien sûr des lignes rouges,
04:57mais le travail de tout journaliste dans une situation comme en Iran,
05:01c'est de pousser les lignes rouges de plus en plus loin
05:04pour pouvoir transmettre une information correcte.
05:07Siavache, depuis le début de la guerre, on dit qu'Internet est coupé pour beaucoup d'Iraniens.
05:10Bon nombre de Français d'origine iranienne n'arrivent pas à joindre leurs proches en Iran.
05:13Vous, comment vous faites pour avoir une connexion toujours performante,
05:15même quand le pouvoir coupe le réseau ?
05:17C'est un deal avec eux ?
05:18On peut acheter des VPN qui coûtent très cher.
05:21Avec ces VPN, on peut avoir accès à l'Internet, pas tout le temps.
05:25Et depuis le début du conflit, est-ce que vous avez eu des retours des autorités ?
05:29Est-ce qu'on vient vous voir, puisque vous êtes partout sur les chaînes francophones
05:32et notamment françaises, donc certainement surveillées par le régime,
05:35est-ce que vous avez des retours de votre travail par le régime ?
05:38Non, je n'ai reçu aucune remarque.
05:40Et puis, toutes ces dernières années, je n'ai pas eu de remarque
05:43en dehors d'une arrestation en 2022,
05:45lorsque je couvrais le mouvement Femmes et Libertés,
05:48où j'ai été arrêté pendant 24 heures.
05:50Je passais la nuit à l'isolement parce que je couvrais une manifestation officielle.
05:54En plus, j'ai été aussi interpellé il y a quelques jours dans la rue
05:59par des gens de sécurité qui m'avaient demandé de leur montrer les papiers.
06:04Et donc, à chaque fois, il faut expliquer,
06:06il faut attendre qu'ils fassent des vérifications
06:09pour qu'on puisse régler le problème.
06:11Sinon, si on s'énerve, ça peut aggraver la situation encore davantage.
06:16Tous ces médias français pour lesquels vous travaillez,
06:18comment vous faites votre choix ?
06:19Parce que ce qui peut paraître étonnant, nous qui vivons la concurrence des médias,
06:22on vous voit sur toutes les chaînes qui sont concurrentes les unes des autres.
06:26Tout ça, il n'y a pas de problème d'exclusivité.
06:28Et vous, comment vous faites vos choix pour choisir les médias
06:30pour lesquels vous travaillez, Sévoche ?
06:32En fait, je note toutes les demandes sur un petit carnet, sur un bout de papier.
06:37Je sais qu'à telle heure, je passe sur telle chaîne,
06:39à telle heure, quelques minutes d'intervalle peut-être, sur une autre chaîne.
06:43Et donc, toujours la priorité, c'est RFI et France 24,
06:46auxquels je suis bien sûr fidèle,
06:48parce que j'ai appris le journalisme à Radio France Internationale.
06:52Et c'est des collaborateurs qui m'ont toujours apporté leur soutien,
06:57à la fois RFI et France 24.
06:59La priorité pour moi, ce sont ces deux médias.
07:01Tout le reste, ça vient après.
07:03Je m'organise pour pouvoir passer et transmettre l'information
07:06autant que c'est possible sur toutes les chaînes.
07:08Parce qu'à part l'AFP et moi-même,
07:10il n'y a pas d'autres journalistes français en Iran.
07:12Sévoche, vous êtes né en Iran, vous y avez grandi,
07:14puis vous l'avez dit tout à l'heure,
07:15vous êtes venu en France à 14 ans sans parler un mot de français.
07:18Vous avez étudié l'histoire et les sciences politiques à la Sorbonne, à Paris.
07:21C'est là que vous avez obtenu la nationalité française.
07:23Et donc, vous êtes reparti en 1998.
07:24Ça fait 28 ans que vous êtes à Téhéran.
07:26Vous êtes à Téhéran en famille, Sévoche ?
07:28Oui, je vis ici avec ma femme.
07:30Elle, elle vous aide ?
07:32Elle assure une forme d'assistance pratique
07:34pour que vous vous déployiez comme ça pour tous les médias ?
07:36En fait, elle me soutient à la fois moralement,
07:38mais aussi tous les jours avec,
07:40on m'a apporté des cafés, de l'eau.
07:42Quelques fois, elle vient avec moi sur des vidéos de reportage.
07:45C'est une éthique qui me donne du courage.
07:46Cette guerre, elle peut durer longtemps.
07:48On ne sait pas, avec Donald Trump qui lui dit
07:50qu'on y est presque à la fin,
07:51mais potentiellement, elle peut durer longtemps.
07:53Ce rythme effréné, vous pourrez le tenir, vous, Sévoche ?
07:55Écoutez, ça fait 12 jours que je suis dans ce rythme.
07:58Alors, cette situation qui est une page de l'histoire de l'Iran qui se tourne
08:03donne beaucoup d'énergie, bien évidemment.
08:06Je pense que c'est pour ça que je tiens,
08:08parce que je dors certaines nuits,
08:10je dors deux ou trois heures seulement en journée.
08:13Je n'ai pas le temps de me reposer.
08:15Et j'espère que je vais pouvoir tenir,
08:17parce que c'est important de transmettre l'information
08:19et de dire ce qu'il se passe pour la population
08:21qui est sous les bombes,
08:23une population qui est désœuvrée,
08:24une population qui est écrasée par la crise économique,
08:27par l'inflation depuis maintenant de nombreuses années,
08:30à cause des sanctions,
08:31mais aussi à cause d'une corruption
08:33qui gangrène l'économie iranienne.
08:36Une majorité de gens qui sont désœuvrés,
08:38qui n'ont pas d'avenir,
08:39les jeunes surtout,
08:40qui n'ont aucun avenir,
08:41qui sont totalement désespérés.
08:43Lorsqu'on sortira de cette guerre,
08:45ça sera une situation encore plus difficile
08:47pour cette jeunesse,
08:49parce que même si on fait des études universitaires,
08:52les gens ont un salaire de,
08:54par exemple, 100 euros ou 200 euros,
08:57ce qui est loin de ce loup pire.
08:59Juste pour vous donner un exemple,
09:00un kilo de viande à Téhéran coûte 12 euros,
09:04alors qu'à Paris, ça coûte 15 euros.
09:06Et ici, le salaire, c'est 100 euros.
09:09À Paris, c'est 1 500 euros,
09:10le salaire de base.
09:12Sur son côté,
09:13tous les gens qui n'ont pas de travail,
09:14les jeunes qui n'ont pas de travail,
09:16qui habitent avec leurs parents.
09:17Quand cette guerre sera terminée,
09:19quel que soit le régime,
09:21le pouvoir qui sera en place,
09:22ça sera très très dur pour la population.
09:25Vous imaginez rester à Téhéran,
09:26pour conclure, Siavoche,
09:27après tout ça,
09:28votre vie maintenant est à Téhéran ?
09:29Ma vie est à Téhéran.
09:32J'ai l'idée de rentrer en Iran
09:33il y a 29 ans.
09:36Après une année d'hésitation et de réflexion,
09:38j'ai pris ma décision de rentrer en Iran
09:40avec une décision
09:42de ne pas quitter le pays.
09:44Même si la situation actuellement
09:46est sans comparaison
09:47à la situation d'il y a 28 ans,
09:50et à ce moment-là,
09:50c'était pour de nombreux Iraniens,
09:52notamment les jeunes,
09:54c'était d'espoir.
09:55Et progressivement,
09:56la situation s'est dégradée.
09:57Toutes ces années,
09:58elle est devenue de plus en plus dure.
10:00D'où ce moment de contestation
10:02qu'on a vu en janvier,
10:03parce que les gens n'en posent plus.
10:05Ils n'ont pas de perspective de vie
10:06qui est très dure
10:07pour cette jeunesse irélienne.
10:09Merci de votre témoignage,
10:10merci de votre travail au quotidien,
10:12Siavoche Ghazi,
10:13depuis Téhéran ce matin sur RTL.
10:15Merci à vous.
10:16Merci.
10:16Merci Marc-Olivier,
10:18chapeau Siavoche Ghazi.
10:19Dans un instant,
10:20c'est le journaliste.
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