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  • il y a 6 mois
Conan-livre audio. Suivez les aventures du plus grand barbare de tous les temps !

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😹
Amusant
Transcription
00:00:00La Reine de la Côte Noire
00:00:02Conan finit par atteindre les royaumes yboriens.
00:00:06Il trouve un emploi de condottière en Némédie,
00:00:09puis en Ophir et enfin en Argos.
00:00:12Là, une légère infraction aux lois
00:00:14l'oblige à monter à bord du premier navire en partance.
00:00:18A cette époque, il est âgé de 24 ans environ.
00:00:23Partie 1
00:00:23Conan et les pirates
00:00:25Crois-moi, les verts bourgeons s'éveillent au printemps.
00:00:30L'automne peint les feuilles d'un feu sombre
00:00:32et je garde mon cœur inviolé
00:00:33pour prodiguer un seul homme mais désir ardent.
00:00:37Le chant de Bélite
00:00:38Les sabots teintèrent sur les pavés de la rue,
00:00:43descendant vers les quais.
00:00:45Des gens crièrent et s'écartèrent vivement.
00:00:47Ils ne firent qu'entrevoir une silhouette bardée de fer
00:00:50sur un étalon noir.
00:00:52Son ample manteau écarlate flottant au vent.
00:00:55Du haut de la rue,
00:00:56leur parvinrent des cris et le fracas d'autres sabots.
00:00:59Mais le cavalier ne regarda pas derrière lui.
00:01:02Il fit irruption sur le quai
00:01:04et tira sur les rênes de son cheval.
00:01:06Celui-ci se cabra,
00:01:08s'arrêtant à l'extrême limite de l'embarcadère.
00:01:12Des marins levèrent les yeux vers lui,
00:01:13bouche bée.
00:01:15Il s'apprêtait à hisser la voile
00:01:16à rayure d'une galère,
00:01:18à haute proue et au flanc renflé.
00:01:21Le patron du navire,
00:01:22un homme trapu à la barbe noire,
00:01:25se tenait à la proue,
00:01:26l'écartant du quai à l'aide d'une gaffe.
00:01:29Il poussa un regissement de colère
00:01:30comme le cavalier quittait sa selle d'un bond,
00:01:33sautait et atterrissait sur le pont.
00:01:35« Qui t'a invité à bord ? »
00:01:37« Appareil en vitesse ! »
00:01:39conda l'intrui avec un geste emporté,
00:01:41qui fit pleuvoir des gouttes rouges
00:01:43de son épée à large lame.
00:01:44« Nous nous dirigeons vers les côtes de couche ! »
00:01:47rétorqua le marin.
00:01:48« Alors je vais à couche ! »
00:01:50« Gagne le large, te dis-je ! »
00:01:53L'autre lança un regard rapide vers les hauts de la rue,
00:01:55où surgissait un escadron de cavaliers.
00:01:58Ils la descendirent au galop.
00:02:00Loin derrière eux,
00:02:01courait péniblement un groupe d'archers,
00:02:04arbalètes sur l'épaule.
00:02:05« As-tu de quoi payer ton passage ? »
00:02:07demanda le patron.
00:02:08« Je paierai en bonne acier ! »
00:02:12rugit l'homme en cuirasse,
00:02:13brandissant sa longue épée
00:02:15qui lança des reflets bleutés dans le soleil.
00:02:17« Par chrome, l'ami !
00:02:19Si tu n'appareils pas à l'instant,
00:02:21je fais un carnage !
00:02:23Le pont de cette galère sera couvert
00:02:25du sang de son équipage ! »
00:02:28Le patron du navire s'y connaissait en homme.
00:02:31Un regard vers l'usage halé
00:02:33est couvert de cicatrices du guerrier
00:02:34à l'expression résolue,
00:02:36et il lança un ordre rapide,
00:02:38poussant fortement contre les piliers du quai.
00:02:41La galère s'avança vers le large
00:02:43en se balançant doucement.
00:02:44Les rames commencèrent à claquer en cadence.
00:02:48Une rafale de vent gonfla la voile brillante.
00:02:51Le navire léger donna de la bande,
00:02:53puis entama sa course,
00:02:55vent arrière,
00:02:56glissant sur l'eau avec la grâce d'un signe.
00:02:59Sur le quai,
00:03:01les cavaliers agitaient leurs épées,
00:03:03criant des menaces
00:03:04et ordonnant aux navires de virer de bord,
00:03:06hurlant aux archers de se dépêcher
00:03:08et d'arriver avant que la galère
00:03:09fût hors de portée de leurs arbalètes.
00:03:12« Laissez-les crier ! »
00:03:13écana le guerrier.
00:03:14« Maintiens le navire sur sa route,
00:03:16maître timonier ! »
00:03:19Le patron descendut d'Itillac,
00:03:21s'avança entre les rangées de rameurs
00:03:23et monta sur le pont.
00:03:25L'étranger se tenait là,
00:03:27adossé au mât,
00:03:28les yeux étrécis et alertes,
00:03:30son épée prête.
00:03:32Le marin l'étudia posément,
00:03:34veillant à ne faire aucun mouvement
00:03:35vers le long couteau passé à sa ceinture.
00:03:37Il avait devant lui un homme de grande taille,
00:03:41puissamment bâti,
00:03:43portant un aubert aux mailles d'acier noir,
00:03:45des jambières brunies
00:03:46et un casque bleu métallique,
00:03:49douce aillé deux cornes de taureau luisante.
00:03:52De ses épaules bardées de fer
00:03:53tombait le manteau écarlate
00:03:55qui s'engonflait au vent du large.
00:03:57Un large ceinturon en chagrin
00:03:59avec une boucle en or
00:04:00retenait le fourreau de l'épée à large lame.
00:04:03Sous le casque à cornes,
00:04:06une crinière noire tombant jusqu'à ses épaules
00:04:08contrastait avec des yeux bleus
00:04:10au fond desquels couvaient des lueurs inquiétantes.
00:04:13« Si nous devons voyager ensemble, »
00:04:15dit le patron,
00:04:16« autant faire la paix, non ? »
00:04:19« Mon nom est Tito.
00:04:20Je suis le patron de cette galère
00:04:22inscrite sur les registres du port d'Argos.
00:04:25Je me rends à couche
00:04:26pour y faire du négoce avec les rois noirs.
00:04:30Je compte échanger de la verroterie,
00:04:31des soirées,
00:04:32du sucre et des épées damasquinées
00:04:34contre de l'ivoire,
00:04:35du copra,
00:04:36du minerai de cuivre,
00:04:37des esclaves et des perles. »
00:04:40Le guerrier regarda derrière lui
00:04:41vers l'écaille qui s'éloignait rapidement.
00:04:44Les silhouettes gesticulaient toujours,
00:04:46impuissantes,
00:04:47ayant de toute évidence des difficultés
00:04:48à trouver un bateau suffisamment rapide
00:04:50pour rattraper la galère légère.
00:04:52« Je suis Conan, le cimérien, »
00:04:55répondit-il.
00:04:57« J'étais venu en Argos
00:04:58pour y chercher un emploi. »
00:05:00Les guerres se faisant rares en ce moment,
00:05:02« Je n'ai trouvé aucune occupation digne de ce nom. »
00:05:05« Pourquoi les guerres te poursuivaient-ils ? »
00:05:07s'informa Tito.
00:05:08« Non pas que cela me regarde, mais... »
00:05:10« Je n'ai rien à cacher. »
00:05:11répliqua le cimérien.
00:05:13« Par crom ! »
00:05:14« J'ai passé un temps considérable parmi vous autres,
00:05:17les gens civilisés. »
00:05:18« Pourtant, vos façons me sont toujours
00:05:20parfaitement incompréhensibles. »
00:05:22« Voilà les faits. »
00:05:24La nuit dernière, dans une taverne,
00:05:26un capitaine de la garde royale
00:05:27a fait des propositions injurieuses
00:05:30à la douce amie d'un jeune soldat.
00:05:32Naturellement, celui-ci lui a passé son épée
00:05:34à travers le corps.
00:05:37Apparemment, il existe une maudite loi
00:05:39interdisant de tuer des gardes.
00:05:41Aussi, le garçon et sa fille
00:05:43ont-ils pris la fuite.
00:05:45Le bruit s'est répandu
00:05:46que l'on ne m'avait vu en leur compagnie.
00:05:49Aujourd'hui, j'ai comparu devant le tribunal.
00:05:52Un juge m'a demandé
00:05:53où était parti le garçon.
00:05:55J'ai répondu que, comme c'était un ami,
00:05:57il m'était impossible de le trahir.
00:06:00Le juge s'est mis en colère
00:06:01et m'a tenu un grand discours
00:06:03où il était question de mon devoir
00:06:04envers l'État, la société
00:06:06et d'autres choses auxquelles je n'ai rien compris.
00:06:09Il m'invitait à lui dire
00:06:11où mon ami s'était réfugié.
00:06:12À ce moment, moi aussi,
00:06:14j'étais devenu furieux
00:06:15car j'avais clairement expliqué ma position.
00:06:18Pourtant, j'ai mis un frein à ma colère,
00:06:21gardant mon calme.
00:06:23Le juge a repris de plus elle,
00:06:25hurlant que j'avais offensé la cour
00:06:27et que j'allais être jeté dans un cachot
00:06:28où je moisirais jusqu'à ce que je dénonce mon ami.
00:06:32Comprenant qu'ils étaient tous fous,
00:06:34j'ai sorti mon épée
00:06:35et j'ai ouvert en deux le crâne du juge.
00:06:36Je me suis ensuite frayé un chemin
00:06:39jusqu'à la sortie du tribunal.
00:06:41Apercevant les talons du gouverneur,
00:06:43j'ai sauté en selle et les lancé au galop,
00:06:45jusqu'au port,
00:06:46où j'espérais trouver un navire
00:06:47prêt à parier vers des pays lointains.
00:06:49« Ma foi, » déclara Tito avec vigueur.
00:06:53« Les tribunaux m'ont dépouillé trop souvent
00:06:55lors de procès avec de riches marchands
00:06:57pour que je leur porte un quelconque amour.
00:07:00J'aurais à répondre à certaines questions
00:07:02si jamais je jette à nouveau l'encre dans ce port.
00:07:05Bah ! »
00:07:06« Je prouverais aimant que j'ai agi sous la contrainte.
00:07:09Rengaine ton épée.
00:07:10Tu n'as rien à craindre ici.
00:07:12Nous sommes de paisibles marins
00:07:14et nous n'avons rien contre toi.
00:07:15De plus, il est toujours utile
00:07:18d'avoir à son bord un soldat guéri tel que toi.
00:07:20Allons sur la dunette
00:07:21pour vider quelques pots d'âles.
00:07:23« Cela me convient à merveille ! »
00:07:25répondit le cimérien avec empressement,
00:07:27tout en rengainant son épée.
00:07:30Largus était un navire petit, mais solide,
00:07:33caractéristique de ses bâtiments de commerce
00:07:35faisant route entre les ports de Zingara et d'Argos
00:07:38et les côtes méridionales,
00:07:40serrant le littoral
00:07:41et s'aventurant rarement en haute mer.
00:07:43Il était haut de poupe,
00:07:45ainsi que de sa proue incurvée,
00:07:47magnifiquement profilée de l'avant à l'arrière,
00:07:50avec des flancs renflés.
00:07:52Il était gouverné au moyen de la longue lame
00:07:54qui plongeait dans l'eau depuis la poupe,
00:07:56et son mode de propulsion
00:07:57était la grande voile de soie à rayures,
00:08:00assistée d'un phoque.
00:08:02Les rames étaient utilisées
00:08:03pour les manœuvres d'accostage
00:08:05dans des criques
00:08:06ou sur de petites rivières
00:08:08et durant les accalmies.
00:08:10Il y en avait dix sur chaque flanc,
00:08:13cinq répartis de l'avant à l'arrière
00:08:14du petit entrepont.
00:08:16La partie la plus précieuse de la cargaison
00:08:18était arrimée sous le pont
00:08:20et sous le gaillard d'avant.
00:08:22Les hommes dormaient sur le pont
00:08:24ou entre les bancs de rameurs,
00:08:26protégés en cas de mauvais temps
00:08:27par des bâches.
00:08:29Avec vingt hommes aux rames,
00:08:31trois au gouvernail
00:08:31et le patron du navire,
00:08:33l'équipage était au complet.
00:08:34L'argus filait rapidement vers le sud.
00:08:39Le beau temps se maintenait.
00:08:41Le soleil frappait jour après jour
00:08:43avec une ardeur croissante
00:08:44et ont tendit les bâches,
00:08:47des toiles de soie rayées
00:08:48qui s'harmonisaient avec la voile brillante
00:08:50et les dorures étincelantes
00:08:51tournant la proue et les plabords.
00:08:54Ils arrivèrent en vue de la côte de Chême.
00:08:57Des pâturages immenses et ondoyants,
00:09:00ponctués au loin par des villes
00:09:01aux tours blanches.
00:09:03Des cavaliers aux nez crochus,
00:09:05portant des barbes frisées
00:09:06aux reflets bleus sombres,
00:09:07étaient juchés sur l'enmonture,
00:09:09près du rivage,
00:09:10regardant la galère avec méfiance.
00:09:13Ils ne cherchèrent pas à accoster.
00:09:15On retirait peu de profit
00:09:16à faire du négoce
00:09:17avec les farouches et prudents
00:09:19enfants du Chême.
00:09:21Maître Tito ne dirigea pas non plus
00:09:23son navire vers la grande baie
00:09:24où les eaux impétueuses du Styx
00:09:26se jetaient dans l'océan.
00:09:28Les grands murs sombres
00:09:29et les forteresses de Kémy
00:09:30se profilaient à l'horizon.
00:09:33Les navires ne jetaient pas l'encre
00:09:34dans ce port sans y être invités.
00:09:37Derrière les murs lugubres,
00:09:39des sorciers impurs
00:09:40jetaient d'horribles sorts,
00:09:41enveloppés par la fumée sacrificielle
00:09:43qui s'élevait perpétuellement
00:09:44des hôtels maculés de sang.
00:09:46Dans ces temples abominables,
00:09:49des femmes nues hurlaient
00:09:50sous le couteau des prêtres.
00:09:52Sept, l'antique serpent,
00:09:54l'archidémon des Iboriens,
00:09:56mais le dieu des Stygiens,
00:09:58Lovet, disait-on,
00:10:00s'est repli luisant
00:10:01parmi ses adorateurs.
00:10:03Maître Tito se tint
00:10:04à bonne distance de la baie
00:10:06à la surface vitreuse,
00:10:07plongée dans des rêves mystérieux,
00:10:09même lorsqu'une gondole
00:10:10à prou de serpent
00:10:11surgit de derrière
00:10:12une langue de terre crénelée.
00:10:14Des femmes nues à la peau foncée,
00:10:16de grandes fleurs rouges
00:10:17piquées dans leurs cheveux,
00:10:18se levèrent
00:10:19et élèrent ces marins,
00:10:20prenant des pauses
00:10:21et faisant des gestes impudiques.
00:10:24À présent,
00:10:25plus aucune tour brillante
00:10:26n'apparaissait sur le littoral.
00:10:28Ils avaient dépassé
00:10:29les frontières méridionales
00:10:30de la Stygie
00:10:31et longeaient
00:10:32les côtes de couche.
00:10:33La mer et la vie à bord
00:10:35d'un navire
00:10:36étaient autant
00:10:36de mystères infinis
00:10:37pour Conan,
00:10:38dont la patrie
00:10:39se trouvait parmi les collines
00:10:40de Haut Plateau Nordique.
00:10:43Le guerrier errant
00:10:43n'était pas
00:10:44d'un moindre intérêt
00:10:45aux yeux des marins,
00:10:46dont la plupart voyaient
00:10:47pour la première fois
00:10:48un représentant de sa race.
00:10:51Comme beaucoup de marins,
00:10:52ils étaient originaires
00:10:53d'Argos,
00:10:54mais solidement bâtis.
00:10:56Conan les dominait
00:10:57de sa grande taille
00:10:58et aucun d'eux
00:10:59n'aurait pu l'affronter
00:11:00à la lutte.
00:11:00Ils étaient intrépides
00:11:03et robustes,
00:11:04mais le cimérien
00:11:04possédait l'endurance
00:11:05et la vitalité d'un loup.
00:11:07Ses muscles étaient d'acier
00:11:08et s'énerendurcis
00:11:09par la vie sauvage
00:11:10qu'il avait connue
00:11:11dans les régions arides du monde.
00:11:13Il était prompt à la rire,
00:11:14tout aussi prompt
00:11:15et redoutable
00:11:16dans sa colère.
00:11:17Grand mangeur,
00:11:19il aimait la bonne chair.
00:11:21Les boissons fortes
00:11:22étaient une passion
00:11:22et une faiblesse
00:11:24chez lui.
00:11:25À de nombreux égards,
00:11:26aussi naïf qu'un enfant,
00:11:27étranger aux manières
00:11:28sophistiquées
00:11:29de la civilisation,
00:11:30il était intelligent
00:11:31par nature,
00:11:33jaloux de ses droits
00:11:34et aussi dangereux
00:11:35qu'un tigre affamé.
00:11:37Bien que jeune
00:11:38par le nombre des années,
00:11:40les batailles
00:11:40et ses errances
00:11:41l'avaient endurci.
00:11:43Ses séjours
00:11:44en de nombreux pays
00:11:44étaient visibles
00:11:45sur son harnachement.
00:11:48Son casque à cornes
00:11:48était celui
00:11:49que portent les aïsires
00:11:50de Nordheim
00:11:51aux cheveux blonds.
00:11:52Son aubère
00:11:54et ses jambières
00:11:54étaient du plus
00:11:55bel ouvrage
00:11:56de Kos.
00:11:57La fine cône
00:11:58de maille
00:11:58protégée en ses bras
00:11:59et ses jambes
00:12:00venait de Némédie.
00:12:02La lame
00:12:03de son ceinturon
00:12:03était une longue épée
00:12:04aquilonienne,
00:12:05à large lame.
00:12:07Et son magnifique
00:12:08manteau écarlate
00:12:09n'avait pu être
00:12:10tissé qu'en ophire.
00:12:13Ils atteignirent
00:12:14enfin le sud.
00:12:15Maître Tito
00:12:16commença
00:12:16à chercher du regard
00:12:17les villages protégés
00:12:18par de hautes palissades
00:12:19des tribus noires.
00:12:22Ils ne trouvèrent
00:12:22que des ruines fumantes
00:12:23à proximité
00:12:24d'une baie.
00:12:26Des cadavres nus
00:12:26jonchaient le rivage.
00:12:28Tito jura.
00:12:29Autrefois,
00:12:30j'ai fait
00:12:31de fructueuses affaires
00:12:32ici.
00:12:33C'est l'œuvre
00:12:33des pirates.
00:12:34Et si nous les rencontrons ?
00:12:36Conan assura
00:12:37sa grande épée
00:12:38dans son fourreau.
00:12:40Ce navire
00:12:40n'est pas un bâtiment
00:12:41de guerre.
00:12:42Nous prendrons la fuite
00:12:43sans nous battre.
00:12:44Pourtant,
00:12:45lorsque cela
00:12:46était inévitable,
00:12:47nous avons combattu
00:12:47repoussant les pillards
00:12:49et nous recommencerons.
00:12:51Sauf s'il s'agit
00:12:52de la tigresse
00:12:52de Bélite.
00:12:54Qui est Bélite ?
00:12:56Un démon femelle.
00:12:57Le plus féroce
00:12:58que le monde
00:12:59ait jamais connu.
00:13:00À moins que
00:13:01j'interprète mal
00:13:02les signes,
00:13:03ce sont ces bouchers
00:13:04qui ont détruit
00:13:05ce village près de la baie.
00:13:07J'espère la voir
00:13:07un jour se balancer
00:13:08au bout d'une vergue.
00:13:10On la surnomme
00:13:11la reine de la côte noire.
00:13:13C'est une chémite
00:13:14à la tête
00:13:15de flibustiers noirs.
00:13:17Ils infestent
00:13:17ces côtes
00:13:18ayant envoyé par le fond
00:13:19plus d'un navire marchand.
00:13:20De dessous,
00:13:21le gaillard d'arrière,
00:13:23Tito sortit
00:13:23des pourpoints épais,
00:13:25des casques en fer,
00:13:26des arcs et des flèches.
00:13:28Résister
00:13:29ne servira pas
00:13:29à grand chose
00:13:30s'il nous rattrape
00:13:31et se lance à l'abordage,
00:13:32grogna-t-il.
00:13:33Mais renoncez
00:13:34la vie sans se battre,
00:13:35ce serait un crève-cœur.
00:13:39Le soleil se levait
00:13:40lorsque la vigie
00:13:41poussa un cri d'alerte.
00:13:43Contournant
00:13:43la longue péninsule
00:13:44d'une île
00:13:45à tribord,
00:13:46apparut une longue
00:13:47forme mortelle,
00:13:49une galère
00:13:49effilée
00:13:50et ophilienne.
00:13:52Son pont surélevé
00:13:53s'étendait
00:13:53de la proue
00:13:54à la poupe.
00:13:55Quarante rames
00:13:56de chaque côté
00:13:56la faisaient avancer
00:13:57rapidement
00:13:58sur l'eau.
00:14:00La lise basse
00:14:00était couverte
00:14:01de noirs
00:14:01entièrement nus
00:14:02qui chantaient
00:14:03et heurtaient
00:14:04leurs bouclis ovales
00:14:05avec leurs lances.
00:14:06Tout en haut du mât
00:14:07flottait
00:14:08un long pénom écarlate.
00:14:09« Bélite ! »
00:14:11glapit Tito
00:14:12en palissant.
00:14:13« Vite !
00:14:14Virez de bord !
00:14:15Vers l'embouchure
00:14:16de cette rivière !
00:14:17Si nous réussissons
00:14:18à accoster
00:14:18avant qu'il nous rejoigne,
00:14:20nous avons une chance
00:14:20de sauver nos vies ! »
00:14:23Virant aussitôt de bord,
00:14:24Largus fila
00:14:25vers la ligne de brisants
00:14:26grondant le long
00:14:27du rivage,
00:14:28frangé de palmiers.
00:14:29Tito allait sans cesse
00:14:30de l'avant à l'arrière,
00:14:31exhortant les rameurs
00:14:32haletants
00:14:33à de plus grands efforts.
00:14:35La barbe noire
00:14:36du patron
00:14:36de la galère
00:14:37était terrissée.
00:14:38Ses yeux brillaient.
00:14:39« Donne-moi un arc ! »
00:14:41demanda Conan.
00:14:42« À mon avis,
00:14:43ce n'est pas une arme d'homme,
00:14:45mais j'ai appris
00:14:45le tir à l'arc
00:14:46chez les Ircaniens,
00:14:47et il serait fort étonnant
00:14:48que je n'arrive pas
00:14:49à toucher un homme ou deux
00:14:50sur ce pont là-bas. »
00:14:53Se tenant à la poupe,
00:14:54il observa le navire.
00:14:56Celui-ci glissait légèrement
00:14:57sur l'eau,
00:14:58semblable à un serpent.
00:15:00Bien qu'il fût novice
00:15:01aux choses de la mer,
00:15:03il comprit bien vite
00:15:03que Largus ne remporterait
00:15:05jamais cette course.
00:15:06Déjà,
00:15:08des flèches décochées
00:15:09vers le ciel
00:15:09depuis le pont
00:15:10du navire pirate
00:15:11retombaient avec un sifflement
00:15:13et s'enfonçaient
00:15:14dans la mer
00:15:14à moins de vingt pas
00:15:16de l'arrière de la galère.
00:15:18« Nous ferions mieux
00:15:19de virer de bord, »
00:15:20granda le cimérien.
00:15:21« Autrement,
00:15:22nous mourrons tous
00:15:22le dos criblé de flèches,
00:15:24sans avoir porté
00:15:24un seul coup. »
00:15:26« Paré à la manœuvre ! »
00:15:27rugit Tito
00:15:28d'un mouvement brutal
00:15:29de son point vigoureux.
00:15:31Les rameurs barbus
00:15:32grognèrent et poussèrent
00:15:33sur les rames,
00:15:34tandis que leurs muscles
00:15:35se gonflaient
00:15:36et se nouaient.
00:15:38La sueur
00:15:39ruisselait sur leur peau.
00:15:41La charpente
00:15:42de la vaillante
00:15:42petite galère
00:15:43craqua et gémit,
00:15:44comme les hommes
00:15:45les faisaient fendre
00:15:45les flots.
00:15:47Le vent était tombé.
00:15:49La voile
00:15:49pendait mollement.
00:15:51Les pirates
00:15:52se rapprochaient
00:15:52inexorablement.
00:15:53La galère
00:15:54se trouvait encore
00:15:55à un bon mille
00:15:56des brisants,
00:15:57lorsque l'un des timoniers
00:15:58s'écroula
00:15:59en travers de la barre,
00:16:00suffoquant,
00:16:01la nuque transpercée
00:16:02par une longue flèche.
00:16:05Tito s'élança
00:16:05et prit sa place.
00:16:08Conan,
00:16:09écartant et plantant
00:16:10ses pieds
00:16:10sur le gaillard d'arrière,
00:16:12soumis au roulis,
00:16:13leva son arc.
00:16:15Il voyait à présent
00:16:16le navire pirate
00:16:17dans ses moindres détails.
00:16:19Les rameurs
00:16:20étaient protégés
00:16:20par une longue rangée
00:16:21de mantelets
00:16:22fixés sur les plages.
00:16:23à bord.
00:16:24Mais les guerriers
00:16:25qui dansaient
00:16:25sur le pont
00:16:26étaient parfaitement
00:16:27visibles.
00:16:29Leurs corps
00:16:29étaient peints
00:16:30et parés de plumes,
00:16:32pour la plupart nus.
00:16:33Ils brandissaient
00:16:34des lances
00:16:35et des boucliers
00:16:35tachetés.
00:16:37Sur la plateforme
00:16:38surélevée,
00:16:39à la proue,
00:16:39se tenait une forme
00:16:40élancée.
00:16:41Sa peau blanche
00:16:42formait un contraste
00:16:42éblouissant avec les peaux
00:16:43d'ébène luisantes
00:16:44qui l'entouraient.
00:16:45Bélite,
00:16:46sans l'ombre d'un doute.
00:16:47Conan banda son arc,
00:16:49le trait encoché
00:16:50près de son oreille.
00:16:51Quelques caprices
00:16:51ou scrupules
00:16:52retint sa main.
00:16:54La flèche siffla
00:16:54et traversa le corps
00:16:55d'un grand noir
00:16:56emplumé,
00:16:57armé d'une lance,
00:16:58qui se tenait
00:16:58à côté d'elle.
00:17:00Peu à peu,
00:17:01le navire des pirates
00:17:02remontait à la course
00:17:03la galère plus légère.
00:17:05Les flèches
00:17:05pleuvaient sur l'argus
00:17:06et les hommes
00:17:07poussaient des cris.
00:17:09Tous les timoniers
00:17:09gisaient sur le pont,
00:17:11ressemblant
00:17:11à des pelotes d'épingles.
00:17:13Tito manœuvrait
00:17:13seul la lourde barre,
00:17:15lançant de sombres
00:17:16imprécations.
00:17:17Ses jambes bandées
00:17:18étaient des nœuds
00:17:19de nerfs tendus
00:17:19à se rompre.
00:17:21Puis,
00:17:21avec un sanglot,
00:17:23il s'écroula.
00:17:24Un long trait
00:17:25venait de se planter
00:17:26en frissonnant
00:17:27dans son noble cœur.
00:17:29L'argus,
00:17:29privé de son timonier,
00:17:31donna de la bande,
00:17:32roulée par les vagues.
00:17:34Les hommes poussaient
00:17:34des cris de panique.
00:17:36Conan prit le commandement
00:17:37à sa façon caractéristique.
00:17:39« Debout, compagnon ! »
00:17:41rugit-il
00:17:41en décochant
00:17:42un trait avec fureur.
00:17:43« Empoignez vos épées
00:17:45et assénez à ces chiens
00:17:46quelques coups
00:17:47avant qu'ils ne vous
00:17:48tranches la gorge.
00:17:50À présent,
00:17:51inutile de vous courber
00:17:51sur vos rames.
00:17:53Ils vont nous aborder
00:17:54avant que nous ayons
00:17:55fait cinquante autres pas. »
00:17:58Avec désespoir,
00:17:59les marins
00:18:00abandonnèrent leurs rames
00:18:01et saisirent leurs armes.
00:18:02C'était un geste courageux,
00:18:04mais vain.
00:18:05Ils eurent le temps
00:18:06de tirer une volée de flèches,
00:18:07puis le bateau pirate
00:18:08fut sur eux.
00:18:10Plus personne
00:18:11ne tenant la barre,
00:18:11l'argus s'inclinait
00:18:13de plus en plus
00:18:13sur le flanc.
00:18:15La proue
00:18:16au bec d'acier
00:18:16des pirates
00:18:17et prena la galère
00:18:18par le travers.
00:18:19Des grappins en fer
00:18:20se plantèrent
00:18:21dans l'alice.
00:18:23Depuis les plabords
00:18:23surélevés,
00:18:25les pirates noirs
00:18:26tirèrent leurs flèches.
00:18:28Ceux-ci
00:18:28transpercèrent
00:18:29les justes corps
00:18:30des marins condamnés,
00:18:31puis ils sautèrent
00:18:32sous la galère
00:18:32épée en main
00:18:33pour parfaire le massacre.
00:18:36Sur le pont
00:18:37du navire pirate
00:18:38gisait une demi-douzaine
00:18:39de corps,
00:18:40preuve de la drèche
00:18:40de Conan
00:18:41aux tirs à l'arc.
00:18:43Le combat
00:18:44sur l'argus
00:18:44fut bref
00:18:44et sanglant.
00:18:46Les marins,
00:18:47bien que résolus,
00:18:48n'étaient pas de taille
00:18:49à résister
00:18:50aux barbares sanguinaires.
00:18:51Ils furent taillés
00:18:52en pièces
00:18:52jusqu'au dernier.
00:18:54Ailleurs,
00:18:55la bataille
00:18:55avait pris
00:18:56un tour imprévu.
00:18:57Conan,
00:18:58sur le guerrière d'arrière
00:18:59dressé vers le ciel,
00:19:00était au niveau
00:19:01du pont des pirates.
00:19:03Lorsque la proue
00:19:04d'acier
00:19:04éventra l'argus,
00:19:06il s'était préparé
00:19:06au choc
00:19:07et avait gardé
00:19:07son équilibre,
00:19:08jetant son arc
00:19:09de côté.
00:19:10Un grand corsaire,
00:19:12s'élançant
00:19:12par-dessus le bain
00:19:13stingage,
00:19:14fut accueilli
00:19:14au milieu des airs
00:19:15par l'épée du cimérien.
00:19:17Celle-ci le découva
00:19:18proprement en deux,
00:19:19à la hauteur du torse.
00:19:21Son corps tomba
00:19:22d'un côté
00:19:22et ses jambes
00:19:23de l'autre.
00:19:24Dans une explosion
00:19:24de fureur
00:19:25qui laissa
00:19:25un monceau
00:19:26de cadavres
00:19:27enchevêtrés
00:19:27sur les plabords,
00:19:28Conan s'auda
00:19:29par-dessus l'alice
00:19:30et atterrit
00:19:30sur le pont de la tigresse.
00:19:33En un instant,
00:19:34il fut au centre
00:19:35d'un ouragan
00:19:36de lances
00:19:36et de gourdins
00:19:37qui cherchait
00:19:38à le transpercer
00:19:38et à le frapper.
00:19:40Il se déplaçait
00:19:41continuellement,
00:19:42formant une aveugle
00:19:43tâche d'acier
00:19:44en mouvement.
00:19:45Les lances
00:19:45étaient déviées
00:19:45par sa cuirasse
00:19:46ou ne rencontraient
00:19:47que le vide.
00:19:48Son épée
00:19:48avait entonné
00:19:49son chant de mort.
00:19:51La folie guerrière
00:19:51de sa race
00:19:52l'habitait.
00:19:53Une brume rouge
00:19:54de fureur
00:19:55démentielle
00:19:55flottait devant
00:19:56ses yeux embrasés.
00:19:58Il ouvrait
00:19:58des crânes en deux,
00:19:59fracassait
00:20:00des poitrines,
00:20:01tranchait
00:20:01des membres,
00:20:02éventrait,
00:20:03foyer des entrailles
00:20:04et jongeait le pont
00:20:05d'une horrible moisson
00:20:06de corps mutilés,
00:20:07de cervelle
00:20:08et de sang.
00:20:09Le faisant ressembler
00:20:10à un abattoir.
00:20:11Invulnérable
00:20:12dans son armure,
00:20:13adossé au mât,
00:20:14il entassait à ses pieds
00:20:15les cadavres déchiquetés.
00:20:17Ses adversaires
00:20:17reculaient en haletant,
00:20:19poussant des cris
00:20:20de rage et de peur.
00:20:21Ils bandirent
00:20:22leur lance vers lui.
00:20:24Il se tendit,
00:20:25s'apprêtant à bandir
00:20:26et à mourir parmi eux.
00:20:28Un cri perçant
00:20:28fit s'immobiliser
00:20:29les bras levés.
00:20:31Il se figèrent sur place,
00:20:32tels des statues.
00:20:34Les géants noirs
00:20:34prêts à lancer leurs traits,
00:20:36le guérillaient en cuirasse
00:20:37avec sa lame dégoûtante
00:20:38de sang.
00:20:39Bélite bondit
00:20:40d'envant les noirs
00:20:41qui abaissèrent
00:20:42leur lance.
00:20:44Elle se tourna
00:20:44vers Conan.
00:20:46Sa poitrine
00:20:47se soulevait,
00:20:48ses yeux étincelaient.
00:20:49Le cœur du cimérien
00:20:50fut empli de surprises
00:20:52et d'émerveillements.
00:20:53Elle avait le corps
00:20:54d'une déesse,
00:20:55élancée,
00:20:56à la fois souple
00:20:57et voluptueux.
00:20:59Son unique vêtement
00:20:59était une large
00:21:01ceinture de soie.
00:21:03Ses membres,
00:21:03à la blancheur d'ivoire
00:21:04et les globes d'albâtre
00:21:05de ses seins,
00:21:06firent battre sauvagement
00:21:07le sang dans les veines
00:21:08de barbares,
00:21:09enflammés par la passion.
00:21:12Bien qu'il fût encore
00:21:13sous l'emprise
00:21:13de la folie guerrière.
00:21:14Les cheveux de Bélite,
00:21:17noirs et épais,
00:21:18aussi sombres
00:21:19qu'une nuistigienne,
00:21:20retombaient en cascade
00:21:21brillante au bas
00:21:22de son dos superbe.
00:21:24Ses yeux noirs
00:21:25se posèrent sur le cimérien
00:21:26et le brûlèrent.
00:21:29Aussi insoumise
00:21:30que le vent du désert,
00:21:32elle possédait
00:21:32la souplesse
00:21:33d'une panthère
00:21:34et n'était pas
00:21:35moins dangereuse qu'elle.
00:21:37Elle s'approcha de lui,
00:21:38sans se soucier
00:21:39de la grande lame
00:21:40encore luisante
00:21:41du sang de ses guerriers.
00:21:42Sa cuisse souple
00:21:45l'effleura
00:21:45comme elle se donnait
00:21:46près du barbare
00:21:47de grande taille.
00:21:49Ses lèvres rouges
00:21:50s'entrouvrirent
00:21:51tandis qu'elle levait
00:21:52la tête
00:21:52et regardait au fond
00:21:53des yeux sombres
00:21:54et menaçants de Conan.
00:21:56« Qui es-tu ? »
00:21:57demanda-t-elle.
00:21:59« Pas Richtar.
00:22:00Jamais je n'ai vu
00:22:01quelqu'un te ressemblant.
00:22:03Pourtant,
00:22:04j'ai sillonné
00:22:05toutes les mers
00:22:05depuis les côtes
00:22:06de Zingara
00:22:07jusqu'au feu ultime
00:22:08du sud.
00:22:09D'où viens-tu ?
00:22:11Dargos ! »
00:22:13répondit-il
00:22:13laconiquement,
00:22:14s'attendant
00:22:15à quelques traîtrises,
00:22:16qu'elle tende
00:22:17seulement sa main délicate
00:22:18vers la dargue
00:22:18incrustée de gemmes
00:22:19passant à sa ceinture
00:22:20et un soufflet
00:22:22de sa main ouverte
00:22:22l'étendrait
00:22:23sans connaissance
00:22:24sur le pont.
00:22:25Pourtant,
00:22:26au fond de lui-même,
00:22:28il ne craignait rien.
00:22:29Il avait tenu
00:22:30entre ses bras
00:22:30aux muscles d'acier
00:22:31un trop grand nombre
00:22:32de femmes,
00:22:33civilisées aux barbares,
00:22:35pour ne pas reconnaître
00:22:35la flamme
00:22:36qui brûlait
00:22:37dans les yeux
00:22:37de celle-ci.
00:22:38« Tu n'es pas
00:22:40l'un de ces
00:22:41iboriens efféminés ! »
00:22:42s'exclama-t-elle.
00:22:44« Tu es aussi
00:22:44féroce et endurci
00:22:45qu'un loup gris.
00:22:47Ses yeux n'ont
00:22:48jamais été éteints
00:22:49par les lumières
00:22:49de la ville.
00:22:50Ses muscles n'ont
00:22:51jamais été amolis
00:22:52par une vie facile
00:22:53à l'abri
00:22:54de murs de marbre.
00:22:56« Je suis Conan
00:22:57le Cimérien ! »
00:22:58rétorqua-t-il.
00:23:00Pour les habitants
00:23:01de ces régions exotiques,
00:23:03le nord était
00:23:04un royaume mystérieux,
00:23:05presque mythique,
00:23:06peuplé de géants
00:23:08féroces aux yeux bleus,
00:23:09qui, à l'occasion,
00:23:11quittaient leur
00:23:11forteresse de glace
00:23:12pour incendier,
00:23:13tuer et piller.
00:23:15Leur reine ne les avait
00:23:16jamais conduits
00:23:17vers le sud lointain
00:23:18jusqu'à Shem.
00:23:20Aussi,
00:23:21cette fille de Shem
00:23:22ne faisait-elle
00:23:22aucune distinction
00:23:23entre un Aesir,
00:23:24un Vanir ou un Cimérien ?
00:23:26Avec l'instinct
00:23:27infaillit de son sexe,
00:23:28la femme éternelle,
00:23:30elle sut
00:23:30qu'elle avait trouvé
00:23:31son amant,
00:23:32celui qu'il attendait
00:23:33depuis si longtemps.
00:23:34Sa race ne signifiait
00:23:36rien pour elle.
00:23:38Elle l'auréolait
00:23:38simplement de la gloire
00:23:39des pays inconnus.
00:23:41« Et moi,
00:23:42je suis Bélite ! »
00:23:43s'écria-t-elle,
00:23:44comme elle aurait dit
00:23:45« Je suis la reine. »
00:23:47« Regarde-moi,
00:23:48Conan ! »
00:23:49Elle écarte à ses bras.
00:23:50« Je suis Bélite,
00:23:52reine de la côte noire,
00:23:54tigre du nord.
00:23:55Tu es aussi froid
00:23:56que les montagnes enneigées
00:23:57qui t'ont vu naître.
00:23:58Prends-moi
00:23:59et écrase-moi
00:24:00par ton amour ardent.
00:24:01Accompagne-moi
00:24:02jusqu'aux confins
00:24:03de la terre,
00:24:04jusqu'aux confins
00:24:05de la mer.
00:24:06Je suis reine
00:24:07par le feu,
00:24:07l'acier,
00:24:08le massacre.
00:24:09Sois mon roi ! »
00:24:11Les yeux du cimérien
00:24:13parcoururent
00:24:13les rangées
00:24:14de guerriers
00:24:14maculés de sang,
00:24:16cherchant à déceler
00:24:17des expressions
00:24:17de colère
00:24:18ou de jalousie.
00:24:19Il n'en aperçut
00:24:20aucune.
00:24:22La fureur
00:24:22avait quitté
00:24:23les visages d'Ébène.
00:24:25Il comprit
00:24:25que,
00:24:26pour ses hommes,
00:24:27Bélite était
00:24:28plus qu'une femme,
00:24:29une déesse
00:24:30dont la volonté
00:24:31était incontestée.
00:24:33Il regarda
00:24:34l'argus
00:24:34roulé par les eaux
00:24:35écarlates.
00:24:37Le navire
00:24:37était sur le point
00:24:38de sombrer,
00:24:39ses ponts déjà immergés,
00:24:41seulement retenus
00:24:41par les grappins
00:24:42d'acier.
00:24:44Il regarda
00:24:45le rivage
00:24:46frangé de bleu,
00:24:47les lointaines
00:24:48brumes verts émeraudes
00:24:49de l'océan,
00:24:50la silhouette vibrante
00:24:51de passion devant lui.
00:24:53Son âme de barbare
00:24:54se réveilla
00:24:55au tréfonds
00:24:55de son être.
00:24:56parcourir
00:24:58ses royaumes
00:24:58étincelants
00:24:59et inconnus
00:24:59avec cette jeune
00:25:00tigresse
00:25:00à la peau blanche,
00:25:01aimer,
00:25:02rire,
00:25:03aller à l'aventure,
00:25:04piller.
00:25:06« Je fais voile
00:25:07avec toi ! »
00:25:08grogna-t-il
00:25:08en secouant
00:25:09les gouttes rouges
00:25:10de sa lame.
00:25:11« Oh,
00:25:12Niaga ! »
00:25:13La voix de Bélite
00:25:14vibra
00:25:15comme la corde
00:25:15d'un arc.
00:25:16« Apporte des herbes
00:25:17et soigne
00:25:18les blessures
00:25:18de ton maître.
00:25:19Vous autres,
00:25:20transportez le butin
00:25:21sans perdre de temps.
00:25:23Nous partons ! »
00:25:25Tandis que Conan
00:25:26était assis,
00:25:26le dos au bastingage
00:25:27du guerrière d'arrière
00:25:28et que le vieux chaman
00:25:30pensait ses blessures
00:25:31aux mains et aux membres,
00:25:32la cargaison
00:25:33de l'infortuné Argus
00:25:34était rapidement portée
00:25:36à bord de la tigresse
00:25:37et arrimée
00:25:38dans les petites cabines
00:25:39aménagées sous le pont.
00:25:40Les corps
00:25:41des membres
00:25:41de l'équipage
00:25:42et des pirates
00:25:42tués au combat
00:25:43furent lancés
00:25:44par-dessus bord,
00:25:45livrés en pâture
00:25:46aux requins
00:25:47nombreux dans ses eaux.
00:25:49Les noirs blessés
00:25:50étaient allongés
00:25:50dans la coursive,
00:25:51attendant d'être soignés.
00:25:53Les grappins d'acier
00:25:54furent largués
00:25:55et l'argus
00:25:56s'enfonça silencieusement
00:25:57dans la mer
00:25:58tachée de sang.
00:25:59La tigresse
00:26:00cingla vers le sud
00:26:01au claquement
00:26:02cadencé des rames.
00:26:04Il glissait
00:26:05sur les flots bleutés.
00:26:07Bélite
00:26:07vint retrouver Conan
00:26:08sur le guerrière d'arrière.
00:26:10Ses yeux brûlaient
00:26:11comme ceux
00:26:11d'une panthère
00:26:12dans l'obscurité
00:26:13lorsqu'elle se dépouilla
00:26:14de ses parures,
00:26:15de ses sandales
00:26:16et de sa ceinture en soie
00:26:17pour la jeter
00:26:18aux pieds du xymérien.
00:26:20Elle se dressa
00:26:21sur la pointe des pieds
00:26:22et tendit ses bras
00:26:23vers le ciel,
00:26:25ligne blanche et nue,
00:26:26frémissante de passion.
00:26:28Puis elle cria
00:26:29à sa horde de pirate
00:26:30« Loup des mers !
00:26:32Regardez la danse !
00:26:34La danse des épousailles
00:26:35de Bélite,
00:26:36dont les ancêtres
00:26:37étaient rois
00:26:38d'Asgaloun ! »
00:26:40Elle dansa,
00:26:41tournoyant comme un tourbillon
00:26:43du désert,
00:26:44bondissant telle
00:26:45une flabe inextinguible,
00:26:47incarnant la nécessité
00:26:48de la vie
00:26:48et celle inéluctable
00:26:50de la mort.
00:26:52Ses pieds blancs
00:26:53volaient sur le pont
00:26:54maculé de sang
00:26:54et des moribonds
00:26:56oublièrent
00:26:56qu'ils allaient mourir
00:26:57en la suivant
00:26:58de leur regard vitreux.
00:27:01Comme les étoiles blanches
00:27:02scintillaient
00:27:03à travers la brume
00:27:03veloutée du crépuscule,
00:27:05transformant son corps,
00:27:07virevoltant,
00:27:08en une tâche de feu
00:27:08étincelante comme l'ivoire,
00:27:11elle se jeta
00:27:11avec un cri sauvage
00:27:12au pied de Conan.
00:27:14Le flot aveugle
00:27:16du désir du cimérien
00:27:17balaya tout ce qui n'était
00:27:18pas elle.
00:27:19Il écrasa la forme
00:27:20haletante contre sa poitrine,
00:27:22bardée de fer.
00:27:24Partie 2
00:27:25Le Lotus Noir
00:27:27Dans la citadelle
00:27:29des morts
00:27:29aux pierres éboulées,
00:27:31les yeux de Bélite
00:27:32furent captivés
00:27:32par cet éclat impie.
00:27:35Une étrange folie
00:27:36me saisit la gorge,
00:27:37comme si un amant
00:27:38rival s'était interposé
00:27:40entre nous.
00:27:41Le chant de Bélite
00:27:43La tigresse
00:27:45écumait les mers
00:27:46et les villages noirs
00:27:47tremblaient.
00:27:49Les tam-tams
00:27:49battaient dans la nuit,
00:27:51racontant l'histoire
00:27:51de la sorcière des mers.
00:27:54Elle avait trouvé
00:27:54un époux,
00:27:55un homme de fer
00:27:56dont le courroux
00:27:57était celui
00:27:58d'un lion blessé.
00:27:59Les survivants
00:28:00des navires stygiens
00:28:01abordés
00:28:02et pillés
00:28:02prononçaient le nom
00:28:04de Bélite
00:28:04en lançant des malédictions,
00:28:06ainsi que celui
00:28:07du guerrier blanc
00:28:08aux féroces yeux bleus.
00:28:10Les princes
00:28:10tigiens se souviendraient
00:28:12de cet homme longtemps,
00:28:13très longtemps.
00:28:15Leur mémoire
00:28:16était un arbre amer
00:28:17qui donnerait un fruit
00:28:18écarlate
00:28:19dans les années à venir.
00:28:22Aussi insouciante
00:28:23qu'un vent vagabond,
00:28:25la tigresse sillonnait
00:28:26les mers
00:28:26et infestait
00:28:27les côtes méridionales.
00:28:29Un jour,
00:28:31elle jeta l'ancre
00:28:32à l'embouchure
00:28:33d'une large rivière
00:28:34aux eaux moroses.
00:28:36Ses rives étaient
00:28:36des murailles
00:28:37de mystère
00:28:37recouvertes
00:28:38par la jungle.
00:28:40« C'est la rivière
00:28:41Zarqueba
00:28:42et la mort,
00:28:44dit Bélite.
00:28:45Ses eaux
00:28:46sont empoisonnées.
00:28:48Tu vois
00:28:48comme elles s'écoulent,
00:28:49sombres et lugubres ?
00:28:51Seuls des reptiles
00:28:52venimeux
00:28:52vivent dans cette rivière.
00:28:55Les tribus noirs
00:28:56l'évitent. »
00:28:57Jadis,
00:28:58une galère stygienne,
00:28:59fuyant devant moi,
00:29:01remonta son cours
00:29:02et disparut.
00:29:04Je jetai l'ancre
00:29:05à cet endroit même.
00:29:06Des jours plus tard,
00:29:08la galère
00:29:08réapparaissait
00:29:09portée par le courant
00:29:10et les eaux sombres.
00:29:12Ses ponts
00:29:12étaient couverts
00:29:13de sang
00:29:14mais désert.
00:29:16Il n'y avait plus
00:29:16qu'un seul homme
00:29:17à son bord.
00:29:18Il avait perdu la raison.
00:29:20Il mourut
00:29:21en délirant
00:29:22et en cactant.
00:29:23La cargaison
00:29:24était intacte
00:29:25mais l'équipage
00:29:26avait disparu
00:29:26dans le silence
00:29:27et le mystère.
00:29:29Mon aimé,
00:29:30je crois qu'il y a
00:29:31une cité
00:29:31quelque part
00:29:32sur cette rivière.
00:29:34On m'a fait
00:29:34le récit
00:29:35de tours gigantesques
00:29:36et de murailles
00:29:37entrevues
00:29:37au loin
00:29:38par des marins
00:29:39qui avaient osé
00:29:40remonter en partie
00:29:40le fleuve.
00:29:42Nous n'avons peur
00:29:42de rien.
00:29:44Conan,
00:29:45partons à la recherche
00:29:46de cette cité.
00:29:47Nous la mettrons
00:29:48à sac.
00:29:48Conan accepta.
00:29:51Il acceptait
00:29:52généralement
00:29:53tous ses plans.
00:29:55Elle était
00:29:55l'esprit
00:29:55qui concevait
00:29:56leur aide
00:29:57et lui le bras
00:29:58exécutant ses idées.
00:30:00Peu lui importait
00:30:01où il se rendait
00:30:02et où il combattait.
00:30:03Aussi longtemps
00:30:04qu'il sillonnerait
00:30:05les mers
00:30:05et qu'il se battrait.
00:30:07À ses yeux,
00:30:08la vie était belle.
00:30:08Bataille et incursion
00:30:12avaient singulièrement
00:30:13clairsemé
00:30:13les rangs
00:30:14de leur équipage.
00:30:15Il ne restait plus
00:30:16que 80 pirates,
00:30:18à peine suffisant
00:30:19pour manœuvrer
00:30:20la longue galère.
00:30:22Pourtant,
00:30:23Bélite se refusait
00:30:24à entreprendre
00:30:25le long voyage
00:30:25vers le sud,
00:30:27jusqu'au royaume
00:30:27des îles
00:30:28où elle recrutait
00:30:28ses boucaniers.
00:30:30Elle brûlait
00:30:31de l'envie
00:30:31de se lancer
00:30:32dans cette aventure.
00:30:33Cela aurait été
00:30:34une trop grande
00:30:34perte de temps.
00:30:36Ainsi,
00:30:37la tigresse
00:30:37s'engagea-t-elle
00:30:38dans l'estuaire
00:30:39de la rivière
00:30:39et les rameurs
00:30:41tirèrent avec force
00:30:42sur leur rame
00:30:42comme la galère
00:30:43luttait contre
00:30:44le fort courant,
00:30:45remontant
00:30:46les eaux impétueuses.
00:30:49Ils contournèrent
00:30:50le mystérieux coup
00:30:51de cachant
00:30:51la rivière
00:30:51depuis la mer.
00:30:53Le soleil couchant
00:30:54les trouva alors
00:30:55qu'ils avançaient
00:30:55régulièrement,
00:30:56remontant le courant
00:30:57moins violent,
00:30:58évitant les bancs
00:30:59de sable
00:31:00où étaient levés
00:31:00d'étranges reptiles.
00:31:02Ils n'aperçurent
00:31:03pas même
00:31:03un crocodile.
00:31:05Aucun animal
00:31:06à quatre pattes
00:31:06ni aucun volatil
00:31:07ne s'approchait
00:31:09du bord de l'eau
00:31:09pour se désaltérer.
00:31:12Ils continuèrent
00:31:13dans l'obscurité
00:31:13qui précède
00:31:14le lever de la lune,
00:31:15entre les hauts fonds.
00:31:17Ceci était
00:31:18au temps
00:31:18de palissades
00:31:19de ténèbres compactes,
00:31:20d'où montaient
00:31:21de mystérieux frôlements
00:31:22et des piétinements furtifs
00:31:23où brillaient
00:31:24des yeux inquiétants.
00:31:26À un moment,
00:31:27une voix inhumaine
00:31:28résonna,
00:31:29exprimant
00:31:30une horrible raillerie.
00:31:32« Le cri d'un singe,
00:31:33dit Bélite. »
00:31:35Ajoutant que les âmes
00:31:36des hommes pervertis
00:31:37étaient emprisonnées
00:31:38dans le corps
00:31:38de ces animaux
00:31:39à l'apparence humaine,
00:31:41en punition
00:31:42de leurs crimes passés.
00:31:44Conan en doutait.
00:31:46Autrefois,
00:31:48dans une cage
00:31:48au barreau d'or,
00:31:49dans une cité ircanienne,
00:31:51il avait vu
00:31:52une bête abyssale
00:31:53au regard triste.
00:31:55On lui avait dit
00:31:55que c'était un singe.
00:31:58Il n'avait à aucun moment
00:31:59ressenti
00:31:59cette aura
00:32:00de méchanceté démoniaque
00:32:02vibrant
00:32:02dans le rire strident,
00:32:04répercuté
00:32:04par les frondaisons
00:32:05de la jungle
00:32:06plongée dans les ténèbres.
00:32:09La lune apparut.
00:32:11Une éclavoussure
00:32:12de sang strié d'ébène.
00:32:14La jungle
00:32:14s'éveilla
00:32:15en une cacophonie
00:32:16démentielle
00:32:17pour saluer sa venue.
00:32:19Les pirates noirs
00:32:19tremblaient
00:32:20en entendant
00:32:20les rugissements,
00:32:22les hurlements
00:32:22et les glapissements.
00:32:24Conan remarqua
00:32:25que tout ce vacarme
00:32:26venait de beaucoup plus loin,
00:32:28du sein de la jungle,
00:32:28comme si les animaux,
00:32:30à l'instar des hommes,
00:32:32évitaient les eaux sombres
00:32:33de la zarkéba.
00:32:34Se levant
00:32:35au-dessus
00:32:35de la masse noire
00:32:36et compacte
00:32:37des arbres,
00:32:38flottant au-dessus
00:32:39des frondaisons ondoyantes,
00:32:41la lune argentait
00:32:41la rivière.
00:32:44Leur sillage
00:32:44devint un scintillement
00:32:45de bulles phosphorescentes
00:32:46qui s'élargissaient,
00:32:48ressemblant
00:32:48à une route étincelante
00:32:50de gemmes resplendissantes.
00:32:52Les rames plongeaient
00:32:53dans l'eau luisante
00:32:54et réapparaissaient,
00:32:55gainées d'argent givré.
00:32:57Les plumes
00:32:59des coiffes
00:32:59des guerriers
00:33:00s'agitaient au vent.
00:33:01Les joyaux
00:33:02ornant
00:33:03les épées
00:33:03et les harnachements
00:33:04brillaient
00:33:04d'un éclat sombre.
00:33:07La lumière froide
00:33:08produisait
00:33:09des reflets glacés
00:33:10sur les gemmes
00:33:10fixées
00:33:11dans les mèches noires
00:33:11et épaisses de Bélite.
00:33:14Elle étira
00:33:14sa fine silhouette
00:33:15sur la peau de léopard
00:33:16jetée sur le pont.
00:33:18S'appuyant
00:33:18sur ses coudes,
00:33:20son menton
00:33:20posé
00:33:21sur ses mains délicates,
00:33:22elle leva les yeux
00:33:23vers le visage
00:33:24de Conan,
00:33:24allongé à côté d'elle.
00:33:27Sa crinière noire
00:33:28s'agitait
00:33:29sous la brise légère.
00:33:31Les yeux de Bélite
00:33:32étaient de sombres joyaux
00:33:33brûlant
00:33:34dans la clarté lunaire.
00:33:36« Le mystère
00:33:37et la terreur
00:33:37nous entourent,
00:33:38Conan.
00:33:39Nous glissons
00:33:40vers le royaume
00:33:41de l'horreur
00:33:41et de la mort,
00:33:42dit-elle.
00:33:43As-tu peur ? »
00:33:45Un haussement
00:33:46de ses puissantes épaules
00:33:47fut sa seule réponse.
00:33:48« Moi non plus,
00:33:50je n'ai pas peur,
00:33:51fit-elle
00:33:51d'un tour méditatif.
00:33:53Je n'ai jamais eu peur.
00:33:56J'ai contemplé
00:33:56trop souvent
00:33:57les crocs nus
00:33:58de la mort.
00:33:59Conan,
00:34:00crains-tu les dieux ? »
00:34:02« J'éviterai
00:34:03de marcher
00:34:03sur leur ombre,
00:34:04répondit le barbare
00:34:05avec réserve.
00:34:07Certains dieux
00:34:08peuvent nous faire
00:34:08du mal,
00:34:09d'autres nous aider.
00:34:10Du moins,
00:34:11c'est ce que disent
00:34:12leurs prêtres.
00:34:13Mitra,
00:34:14le dieu des Iboriens,
00:34:15doit être très puissant.
00:34:16Ses adorateurs
00:34:17ont bâti leur cité
00:34:18dans le monde entier.
00:34:19Pourtant,
00:34:20même les Iboriens
00:34:21redoutent sept.
00:34:23Belle,
00:34:24dieu des voleurs,
00:34:24est un dieu bienveillant.
00:34:26Lorsque j'exerçais
00:34:27la profession de voleur
00:34:28à Zamora,
00:34:29j'ai appris
00:34:30à le connaître.
00:34:31Et tes propres dieux ?
00:34:33Je ne t'ai jamais
00:34:33entendu les invoquer.
00:34:35Leur chef
00:34:36est Chrome.
00:34:37Il demeure
00:34:38sur une grande montagne.
00:34:40À quoi cela servirait-il
00:34:41de l'invoquer ?
00:34:43Que les hommes
00:34:43vivent ou meurent,
00:34:44ils s'en moquent.
00:34:46Mieux vaut se taire
00:34:47à ne pas attirer
00:34:47son attention sur soi.
00:34:49Car il vous enverra
00:34:50un mauvais sort
00:34:51et non la fortune.
00:34:53Il est cruel
00:34:54et sans amour.
00:34:56Pourtant,
00:34:56à la naissance,
00:34:57il insuffle
00:34:58en dehors
00:34:58l'âme de chaque homme
00:34:59le pouvoir
00:35:00de se battre
00:35:01et de tuer.
00:35:02Que pourraient demander
00:35:02d'autres des hommes
00:35:03aux dieux ?
00:35:05Et les mondes
00:35:05qui se trouvent
00:35:06au-delà
00:35:06de la rivière de la mort ?
00:35:07insista-t-elle.
00:35:09Dans les croyances
00:35:10de mon peuple,
00:35:11il n'y a pas d'espoir
00:35:12ici ou après,
00:35:13répondit Conan.
00:35:14Dans ce monde,
00:35:16les hommes luttent
00:35:17et souffrent en vain,
00:35:18trouvant du plaisir
00:35:19seulement dans la folie
00:35:20ardente des batailles.
00:35:22Une fois morts,
00:35:24leurs âmes pénètrent
00:35:25dans un royaume gris
00:35:26et nébuleux
00:35:26de nuages
00:35:27et de vents glacés
00:35:28où elles errent
00:35:29sans joie
00:35:29pour l'éternité.
00:35:31Bélite eut un frisson.
00:35:34La vie,
00:35:35aussi mauvaise
00:35:36qu'elle soit,
00:35:36est préférable
00:35:37à une telle destinée.
00:35:39Qu'en penses-tu, Conan ?
00:35:40Il osa les épaules.
00:35:43J'ai connu
00:35:44un grand nombre
00:35:45de dieux.
00:35:46Celui qui nie
00:35:47leur existence
00:35:48est aussi aveugle
00:35:48que celui qui leur fait
00:35:49une trop grande confiance.
00:35:52Je ne cherche pas
00:35:52à savoir
00:35:53ce qu'il y a
00:35:53au-delà de la mort.
00:35:55Ce sont peut-être
00:35:56les ténèbres,
00:35:57comme l'affirment
00:35:58les sceptiques de Némédie,
00:35:59ou bien le royaume
00:36:00des glaces
00:36:01et des vents
00:36:01de Chrom,
00:36:03ou encore
00:36:03les pleines endégées
00:36:04et les salvoutées
00:36:05du Valhalla
00:36:05de Nordheim.
00:36:07Je l'ignore
00:36:08et cela ne m'importe guère.
00:36:09Il me suffit
00:36:11de vivre intensément
00:36:12tant que je vis.
00:36:13Pourvu que je savoure
00:36:14le jus succulent
00:36:15des viandes rouges
00:36:16et le goût
00:36:16des vins capiteux
00:36:17sur mon palais,
00:36:18pourvu que je jouisse
00:36:19de l'étreinte ardente
00:36:20de bras à la blancheur
00:36:21d'albâtre
00:36:22et de la folle
00:36:23exultation des batailles
00:36:25lorsque les lames bleutées
00:36:26deviennent flammes
00:36:27et écarlates,
00:36:28alors je suis satisfait.
00:36:31Je laisse aux érudits,
00:36:33prêtres et philosophes,
00:36:34le soin de méditer
00:36:36sur les questions
00:36:36de la réalité
00:36:37et de l'illusion.
00:36:37Je sais une chose,
00:36:40si la vie
00:36:41est une illusion,
00:36:42alors moi aussi
00:36:43je suis une illusion.
00:36:44Par conséquent,
00:36:45l'illusion est réelle
00:36:46pour moi.
00:36:48Je vis,
00:36:49je brûle
00:36:49de l'ardeur de vivre,
00:36:51j'aime,
00:36:51je tue
00:36:51et je suis satisfait.
00:36:53Mais les dieux
00:36:54sont réels,
00:36:55dit-elle,
00:36:56poursuivant sa pensée.
00:36:59Et au-dessus
00:36:59de tous les autres,
00:37:00il y a les dieux
00:37:01d'Échémite,
00:37:02Ishtar et Astoret,
00:37:04Dercéto et Adonis,
00:37:06Bel,
00:37:07lui aussi,
00:37:07Échémite,
00:37:09car il naquit
00:37:09dans l'antique Chumir
00:37:10il y a longtemps,
00:37:12très longtemps.
00:37:13Et il s'en alla,
00:37:14riant avec sa barbe frisée,
00:37:16ses yeux sages
00:37:17et espiègles,
00:37:18voler les joyaux
00:37:19des rois
00:37:20des anciens temps.
00:37:20La vie existe
00:37:22après la mort,
00:37:23je le sais.
00:37:25Je sais également
00:37:26ceci,
00:37:26Conan de Ciméry.
00:37:28Elle s'ajouilla
00:37:29d'un mouvement souple
00:37:30et le saisit
00:37:32en une étreinte
00:37:32de panthère.
00:37:34Mon amour
00:37:35est plus fort
00:37:35que la mort.
00:37:37Tu m'as serré
00:37:38dans tes bras
00:37:39et j'ai haleté
00:37:40sous la violence
00:37:40de ton amour.
00:37:42Tu m'as prise,
00:37:43broyée et conquise,
00:37:45attirant mon âme
00:37:46vers tes lèvres
00:37:46par la fureur
00:37:47de tes baisers
00:37:48qui me meurtrissaient.
00:37:49Mon cœur
00:37:51est soudé
00:37:51à ton cœur.
00:37:53Mon âme
00:37:53fait partie
00:37:54de ton âme.
00:37:56S'il arrivait
00:37:57que la mort
00:37:57m'ait emportée
00:37:58et que tu te battes
00:37:59pour ta vie,
00:38:00je reviendrai
00:38:01des abysses
00:38:02pour t'aider.
00:38:03Oui,
00:38:04que mon esprit
00:38:05flotte parmi
00:38:05les voiles pourpres
00:38:06sur les mers cristallines
00:38:07du paradis
00:38:08ou qu'ils se tordent
00:38:09dans les flammes
00:38:10en fusion de l'enfer.
00:38:11Je t'appartiens.
00:38:13Tous les dieux
00:38:14et leur éternité
00:38:15ne sauraient
00:38:15nous séparer.
00:38:16Un cri
00:38:19retentit
00:38:19à la proue
00:38:20du navire.
00:38:21Poussant
00:38:22Bélite
00:38:22de côté,
00:38:24Conan
00:38:24se dressa
00:38:24d'un bond.
00:38:25Son épée
00:38:26produisit
00:38:26un long reflet
00:38:27d'argent
00:38:27dans le clair
00:38:28de lune.
00:38:30Ses cheveux
00:38:31se dressèrent
00:38:31sur sa tête
00:38:32au spectacle
00:38:32qui s'offrait
00:38:33à lui.
00:38:34Le guerrier noir
00:38:35était suspendu
00:38:36au-dessus du pont,
00:38:38soutenu par ce qui
00:38:39semblait être
00:38:39un tronc d'arbre
00:38:40sombre et flexible,
00:38:41sarquant sous son corps.
00:38:43Il comprit
00:38:44que c'était
00:38:44un serpent gigantesque.
00:38:46Celui-ci avait
00:38:47surgi de l'eau
00:38:48et saisi
00:38:48l'infortuné guerrier
00:38:49entre ses mâchoires.
00:38:51Ses écailles
00:38:52urislandes d'eau
00:38:52brillaient
00:38:53comme la lèpre
00:38:53dans la clarté lunaire.
00:38:56Il dressa
00:38:56sa forme terrifiante
00:38:57au-dessus du pont.
00:38:59L'homme hurlait
00:39:00et se tordait
00:39:00comme une souris
00:39:01entre l'écrou
00:39:01d'un piton.
00:39:03Conan
00:39:03se rua vers l'avant.
00:39:05Balançant
00:39:05sa grande épée,
00:39:06il l'enfonça
00:39:07dans l'énorme tronc,
00:39:08plus épais
00:39:09que le corps
00:39:09d'un être humain.
00:39:11Il parint
00:39:11presque à le trancher net.
00:39:13Le sang jaillit
00:39:14et inonda l'alice.
00:39:16Le monstre agonisant
00:39:17se retira
00:39:17en ondulant,
00:39:19serrant toujours
00:39:19sa victime
00:39:20dans sa gueule.
00:39:21Il s'enfonça
00:39:22lentement dans l'eau,
00:39:23repli après repli,
00:39:25cinglant les flots
00:39:26et les transformant
00:39:27en une écume sanglante.
00:39:28Hommes et reptiles
00:39:29disparurent.
00:39:31Après ce drame,
00:39:31Conan prit la place
00:39:33de la vigie à l'avant.
00:39:35Mais aucune autre
00:39:36horreur ne surgit
00:39:37des profondeurs obscures.
00:39:39Comme l'aube apparaissait
00:39:40et blanchissait
00:39:41le fait de la jungle,
00:39:43il aperçut
00:39:43l'écrou noir de tour
00:39:44se dressant
00:39:45parmi les arbres.
00:39:46Il appela Bélite.
00:39:49Elle dormait
00:39:49sur le pont,
00:39:50enveloppée
00:39:50dans son manteau
00:39:51écarlate.
00:39:53Elle bondit
00:39:53à ses côtés,
00:39:54les yeux brillants.
00:39:56Ses lèvres
00:39:56s'apprêtaient
00:39:57à lancer des ordres
00:39:57à ses guerriers
00:39:58pour qu'ils prennent
00:39:59leurs arcs
00:40:00et leurs lances.
00:40:01Puis elle écarquit
00:40:01qui a ses magnifiques yeux.
00:40:04C'était seulement
00:40:05le fantôme
00:40:05d'une ville
00:40:06qu'ils contemplaient.
00:40:07Ils contournèrent
00:40:08une langue de terre
00:40:09recouverte par la jungle
00:40:10et s'avançant
00:40:11dans la rivière
00:40:12et glissèrent doucement
00:40:13vers leur rivage
00:40:14incurvé.
00:40:16Roseaux et herbes
00:40:17de rivière
00:40:17poussaient abondamment
00:40:18entre les pierres
00:40:19des jetés disloquées.
00:40:21La végétation
00:40:21recouvrait
00:40:22les pavés brisés,
00:40:23autrefois des rues,
00:40:24de vastes places
00:40:25et de grandes cours.
00:40:26Sauf du côté
00:40:27de la rivière,
00:40:28la jungle
00:40:29avait tout envahi.
00:40:29Se glissant insidieusement,
00:40:32dissimulant
00:40:33sous un ver vénéneux
00:40:34des colonnes écroulées
00:40:35et des murs en ruine.
00:40:36Ici et là,
00:40:38des tours s'inclinaient
00:40:38et semblaient tanguées,
00:40:40comme saisies d'ivresse,
00:40:41se découpant
00:40:42sur le ciel du matin.
00:40:44Des piliers brisés
00:40:45saillaient
00:40:46parmi les constructions
00:40:47éboulées.
00:40:48Au centre de la ville,
00:40:49une pyramide de marbre
00:40:50se dressait
00:40:51sur une place,
00:40:52couronnée
00:40:53par une mince colonne.
00:40:55Au fait de celle-ci
00:40:56était assis
00:40:56ou accroupi,
00:40:57quelque chose
00:40:58que Conan
00:40:58prit d'abord
00:40:59pour une statue.
00:41:01Puis ses yeux exercèrent
00:41:02décelèrent de la vie
00:41:03dans cette forme.
00:41:04« C'est un grand oiseau ! »
00:41:05dit l'un des guerriers
00:41:06qui se tenait à l'avant.
00:41:07« C'est une montrieuse
00:41:09chauve-souris ! »
00:41:10affirma un autre.
00:41:11« C'est un singe ! »
00:41:12intervint Bélite.
00:41:15À cet instant précis,
00:41:16la créature déploya
00:41:17de grandes ailes
00:41:17et prit son essor,
00:41:19disparaissant
00:41:20dans la jungle.
00:41:20« Un singe ailé ! »
00:41:23fit le vieux Niaga
00:41:24avec inquiétude.
00:41:25« Au lieu de venir ici,
00:41:27nous aurions mieux fait
00:41:28de nous trancher la gorge,
00:41:30cet endroit est hanté ! »
00:41:32Bélite se moqua
00:41:32de ses craintes superstitieuses
00:41:34et ordonna
00:41:35les manœuvres d'accostage.
00:41:37Une fois la galère
00:41:37amarrée au quai en ruine,
00:41:39elle fut la première
00:41:40à sauter à terre,
00:41:41suivie de près par Conan.
00:41:44Les pirates
00:41:44à la peau d'ébène
00:41:45les imitèrent.
00:41:47Leurs plumes blanches
00:41:48ondoyaient
00:41:48dans la brise matinale.
00:41:50Ils tenaient
00:41:51leurs lances prêtes
00:41:52et leurs yeux roulaient
00:41:52dans leurs orbites,
00:41:53regardant avec méfiance
00:41:55la jungle environnante.
00:41:57Un silence
00:41:58aussi sinistre
00:41:59que celui
00:41:59d'un serpent endormi
00:42:00régnait sur la ville.
00:42:02Bélite prit
00:42:03une pause picturale
00:42:04au milieu des ruines.
00:42:06Sa forme élancée,
00:42:07vibrante de vie,
00:42:08formait un étrange contraste
00:42:09avec la désolation
00:42:10et la décadence
00:42:11qui l'entourait.
00:42:13Le soleil monta lentement
00:42:14au-dessus de la jungle,
00:42:16inondant les tours
00:42:16d'un or sombre
00:42:17et maussade,
00:42:18chassant les ombres
00:42:19sous les murs branlants.
00:42:20Bélite désigna
00:42:22une tour ronde.
00:42:24Celle-ci menaçait
00:42:25de s'écrouler
00:42:25sur sa base érodée
00:42:26par le temps.
00:42:28Une volée
00:42:29de grandes dalles
00:42:30craquelées
00:42:30et envahies
00:42:31par la végétation
00:42:31montaient vers elle,
00:42:33flanquées de colonnes
00:42:34éboulées.
00:42:35Un hôtel massif
00:42:36se dressait
00:42:37devant la tour.
00:42:39Bélite gravit rapidement
00:42:40les marches antiques
00:42:41et s'arrêta
00:42:41devant l'hôtel.
00:42:42C'était le temple
00:42:44des grands anciens,
00:42:45dit-elle.
00:42:46Regarde,
00:42:47on distingue
00:42:48des rigoles
00:42:48pour l'écoulement
00:42:49du sang
00:42:50sur les côtés
00:42:50de l'hôtel
00:42:50et les pluies
00:42:51de dix mille années
00:42:52n'ont pas réussi
00:42:53à effacer
00:42:53ces tâches sombres.
00:42:55Tous les murs
00:42:55se sont écroulés
00:42:56mais ce bloc de pierre
00:42:57continue de défier
00:42:58le temps
00:42:58et les éléments.
00:43:00Qui étaient
00:43:00ces grands anciens ?
00:43:02demanda Conan.
00:43:03Elle écarta
00:43:04ses mains délicates
00:43:05en un geste d'impuissance
00:43:06mais mes légendes
00:43:07ne font aucune allusion
00:43:08à cette cité.
00:43:10Oh,
00:43:10regarde ces trous
00:43:11à chaque bout
00:43:12de l'hôtel.
00:43:13Des prises
00:43:13pour les mains.
00:43:15Les prêtres
00:43:16dissimulent souvent
00:43:17leurs trésors
00:43:17sur leurs hôtels.
00:43:19Que quatre d'entre vous
00:43:20s'approchent
00:43:21et essaient
00:43:21de soulever la dalle ?
00:43:23Elle se recula
00:43:24pour leur faire
00:43:25de la place,
00:43:26levant les yeux
00:43:26vers la tour
00:43:27vertigineusement
00:43:28inclinée
00:43:28au-dessus d'eux.
00:43:30Trois noirs
00:43:31parmi les plus vigoureux
00:43:32avaient glissé
00:43:32leurs mains
00:43:33dans les trous
00:43:33creusés dans la pierre.
00:43:35Curieusement,
00:43:36ces prises
00:43:37ne convenaient guère
00:43:38à des mains humaines.
00:43:39Lorsque Bélit
00:43:40fit un bout en arrière
00:43:41en poussant un cri aigu,
00:43:42ils se figèrent sur place.
00:43:45Conan,
00:43:45qui se penchait
00:43:46pour les aider,
00:43:47se retourna vivement
00:43:48avec un juron de surprise.
00:43:49Un serpent dans l'herbe !
00:43:51dit-elle en s'éloignant.
00:43:52Viens le tuer,
00:43:53Conan !
00:43:54Vous autres,
00:43:54au travail !
00:43:56Conan la rejoignit rapidement.
00:43:58Un autre
00:43:59prit sa place.
00:44:01Comme il examinait
00:44:01l'herbe
00:44:02avec impatience
00:44:02à la recherche du reptile,
00:44:05les noirs gigantesques
00:44:06plantèrent leurs pieds
00:44:06dans le sol,
00:44:08grognèrent
00:44:08et cherchèrent
00:44:09à soulever la dalle.
00:44:11Leurs muscles énormes
00:44:12se gonflèrent
00:44:13et se nouèrent
00:44:14sur leur peau d'ébène.
00:44:16L'autel
00:44:17ne se souleva pas du sol,
00:44:18il pivota brusquement
00:44:19sur le côté.
00:44:21Simultanément,
00:44:22un grondement sourd
00:44:23retentit
00:44:24au-dessus de leur tête.
00:44:25La tour bascula,
00:44:27s'effondrant
00:44:28et ensevelissant
00:44:28les quatre noirs
00:44:29sous les décombres.
00:44:31Leurs camarades
00:44:32poussèrent un cri d'horreur.
00:44:33Les doigts fins
00:44:35de Bélite
00:44:35s'enfoncèrent
00:44:36dans le bras musclé
00:44:37de Conan.
00:44:38Il n'y avait pas
00:44:39de serpent,
00:44:40chuchota-t-elle.
00:44:41C'était une ruse
00:44:42pour t'éloigner,
00:44:43je craignais cela.
00:44:45Les grands anciens
00:44:46savent garder
00:44:46leurs trésors.
00:44:48À présent,
00:44:48retournent les pierres.
00:44:51Ce qu'ils firent,
00:44:52au prix d'un travail
00:44:53herculéen.
00:44:55Après avoir dégagé
00:44:56les corps écrasés
00:44:57des quatre noirs,
00:44:59les pirates
00:44:59découvrirent sous eux,
00:45:00maculés de sang,
00:45:02une crypte taillée
00:45:02dans la roche.
00:45:05L'hôtel faisait
00:45:05office de couvercle,
00:45:06curieusement monté
00:45:07sur des gonds,
00:45:08pivotant sur des tiges
00:45:09de pierre.
00:45:11Au premier regard,
00:45:12le caveau
00:45:13semblait empli
00:45:14jusqu'à ras bord
00:45:14d'un feu liquide,
00:45:16dont les milieux
00:45:16de facettes flamboyantes
00:45:18retenaient la lumière
00:45:18du matin.
00:45:20Les pirates
00:45:21en restèrent bouche bée.
00:45:22Une fortune inconcevable,
00:45:24dépassant même
00:45:25les rêves
00:45:25les plus fous,
00:45:26s'offrait à leur regard.
00:45:28Diamants,
00:45:29rubis,
00:45:30sanguines,
00:45:30saphires,
00:45:31turquoises,
00:45:32pierres de lune,
00:45:33opales,
00:45:34émeraudes,
00:45:34améthystes,
00:45:35gemmes inconnues
00:45:36brillaient comme les yeux
00:45:37de femmes habitées
00:45:37par le mal.
00:45:39La crypte contenait
00:45:40un trésor fabuleux.
00:45:42Le soleil se reflétait
00:45:43sur les pierres précieuses
00:45:44avec un éclat sinistre.
00:45:46Bélite poussa un cri
00:45:47et se laissa tomber
00:45:48à genoux parmi les dalles
00:45:50tâchées de sang
00:45:50au bord du caveau.
00:45:53Elle plongea
00:45:53ses bras blancs
00:45:54jusqu'aux coudes
00:45:55dans cet océan
00:45:55de splendeur.
00:45:57Elle les en ressortit,
00:45:58serrant quelque chose
00:45:59qui fit jaillir
00:46:00un autre cri de ses lèvres.
00:46:01Un grand collier,
00:46:03ses pierres écarlates,
00:46:04ressemblaient
00:46:05à des caillots
00:46:05de sang figé
00:46:06tendus
00:46:06sur un épais fil d'or.
00:46:09Leur éclat
00:46:09changea la lumière dorée
00:46:10du soleil
00:46:11en une brume sanglante.
00:46:13Les yeux de Bélite
00:46:14étaient ceux
00:46:14d'une femme en trance.
00:46:17L'âme chémite
00:46:17ressent une éclatante
00:46:19ivresse au spectacle
00:46:20de la richesse matérielle
00:46:21et de la magnificence.
00:46:24La vue de ce trésor
00:46:25aurait fait trembler
00:46:25de plaisir
00:46:26celle d'un empereur
00:46:27repu de Chuchane.
00:46:28« Emportez les gemmes,
00:46:30chiens ! »
00:46:32L'émotion rendait
00:46:33sa voix stridente.
00:46:34« Regardez ! »
00:46:36Un bras noir
00:46:37et musclé
00:46:37se tendit vivement
00:46:38vers la tigresse.
00:46:40Bélite se retourna.
00:46:42Un rictus
00:46:42retroussait ses lèvres
00:46:43écarlates,
00:46:44comme si elle s'attendait
00:46:45à voir un navire corsaire
00:46:46rival dans la baie,
00:46:47venu la dépouiller
00:46:48de son butin.
00:46:50Du plat bord du navire,
00:46:52une forme sombre
00:46:53s'éleva,
00:46:54volant et s'éloignant
00:46:55en-dessus de la jungle.
00:46:57« Le singe démon
00:46:58a visité le navire ! »
00:46:59murmurait Linoir
00:47:00avec inquiétude.
00:47:01« Quelle importance ! »
00:47:03s'écria Bélite
00:47:04avec un juron,
00:47:05coiffant une mèche
00:47:06rebelle d'une main
00:47:06impatiente.
00:47:07« Faites une litière
00:47:08avec des lances
00:47:09et des manteaux
00:47:09pour transporter
00:47:10les joyaux.
00:47:11Où vas-tu donc ? »
00:47:13« Inspectez la galère ! »
00:47:14grogna Conan.
00:47:15« Cette créature
00:47:17ailée a peut-être
00:47:17fait un trou
00:47:18dans la coque
00:47:18pour ce que nous en savons. »
00:47:21Il descendit
00:47:21en courant
00:47:22vers le quai
00:47:23aux pierres disjointes
00:47:24et sauta à bord.
00:47:26Un examen rapide
00:47:27de la cale
00:47:27lui fit pousser
00:47:28un juron sonore.
00:47:30Il lança
00:47:30un regard sombre
00:47:31dans la direction
00:47:32où avait disparu
00:47:32l'être mystérieux.
00:47:34Il revint rapidement
00:47:35auprès de Bélite.
00:47:37Celle-ci dirigeait
00:47:38la mise à sac
00:47:39de la crypte.
00:47:40Elle avait passé
00:47:41autour de son cou
00:47:41la parure étincelante.
00:47:44Sur ses seins nus
00:47:45et blancs,
00:47:46les caillots rouges
00:47:46brillaient
00:47:47d'un éclat sombre.
00:47:49Un gigantesque noir,
00:47:50entièrement nu,
00:47:51était descendu
00:47:52dans le caveau
00:47:53empli de pierres précieuses.
00:47:55Enfoui jusqu'à mi-cuisse
00:47:56dans cet étlan
00:47:57de splendeur,
00:47:58il ramassait
00:47:59le trésor
00:47:59à pleine poignée,
00:48:01le tendait
00:48:01vers les mains
00:48:02à vide
00:48:02au-dessus de lui.
00:48:04Des chapelets
00:48:05d'une iridescence glacée
00:48:06pendaient
00:48:07entre ses doigts brunis.
00:48:09Des gouttes
00:48:09de feu rouge
00:48:10ruisselaient
00:48:10de ses mains,
00:48:12lançant des reflets
00:48:12stellaires
00:48:13et des arcs-en-ciel
00:48:14somptueux.
00:48:16On aurait dit
00:48:16un Titan noir
00:48:17à Califourchon
00:48:18sur les gouffres
00:48:19ardents de l'enfer.
00:48:21Ses mains levées
00:48:22emplies d'étoiles.
00:48:24« Ce démon ailé
00:48:25a défoncé
00:48:25nos tonneaux
00:48:26d'eau douce,
00:48:27annonça Conan.
00:48:28Si nous n'avions pas
00:48:29été aussi aveuglés
00:48:30par ces pierres,
00:48:31nous aurions entendu
00:48:32le bruit.
00:48:33Nous avons été stupides.
00:48:35Nous aurions dû
00:48:36laisser un homme
00:48:36de garde.
00:48:38Il est impossible
00:48:38de boire l'eau
00:48:39de cette rivière.
00:48:41Je vais prendre
00:48:41vingt hommes
00:48:42et partir à la recherche
00:48:43d'eau douce
00:48:43dans la jungle. »
00:48:45Elle lui adressa
00:48:46un regard vague.
00:48:48Ses yeux refétaient
00:48:48la flamme pâle
00:48:49de son étrange passion.
00:48:52Ses doigts
00:48:52caressaient
00:48:52les gemmes
00:48:53sur sa poitrine.
00:48:54« Très bien, »
00:48:55fit-elle
00:48:56d'une voix absente,
00:48:57faisant un peu
00:48:57attention à lui.
00:48:58« Je fais porter
00:48:59à bord le butin. »
00:49:02La jungle
00:49:03se referma rapidement
00:49:04sur eux,
00:49:05changeant en gris
00:49:05lors du jour.
00:49:06Des branchages verts
00:49:07courbés en arcs
00:49:08pendaient des lianes,
00:49:10ressemblant à des pitons.
00:49:12Les guerriers
00:49:13avançaient à la file,
00:49:14se glissant
00:49:14à travers le crépuscule
00:49:15des premiers temps,
00:49:16tels des fantômes noirs
00:49:17suivant un esprit blanc.
00:49:20Le sous-bois
00:49:20n'était pas aussi touffu
00:49:21que Conan
00:49:22l'avait prévu.
00:49:22Le sol était spongieux,
00:49:24mais pas marécageux.
00:49:26Il s'élevait
00:49:26depuis la rivière
00:49:27en une pente douce.
00:49:29Ils s'enfoncèrent
00:49:30de plus en plus
00:49:30au sein des profondeurs
00:49:31verdâtres et ondoyantes.
00:49:33Ils n'avaient toujours
00:49:34pas trouvé de point d'eau,
00:49:35un ruisseau
00:49:36ou une marse stagnante.
00:49:38Conan fit halte
00:49:39brusquement.
00:49:40Ses guerriers
00:49:41s'immobilisèrent,
00:49:42se changeant
00:49:43en des statues de basalte.
00:49:45Dans le silence oppressé
00:49:46qui suivit,
00:49:47le cimérien secoua
00:49:48la tête avec irritation.
00:49:50Continuez,
00:49:51en donna-t-il
00:49:51à l'un de ses lieutenants,
00:49:53N'Gora.
00:49:54Marchez droit devant vous
00:49:55jusqu'à ce que vous
00:49:56ne me voyiez plus.
00:49:57Alors arrêtez-vous
00:49:58et attendez-moi.
00:49:59Je crois que nous sommes suivis.
00:50:01J'ai entendu du bruit.
00:50:02Les noirs reprirent
00:50:03leur marche.
00:50:04Ils étaient inquiets
00:50:05mais firent
00:50:05ce qu'il leur demandait.
00:50:07Comme ils s'éloignaient,
00:50:09Conan se mit rapidement
00:50:10derrière un grand arbre,
00:50:11regardant vers le sentier
00:50:12qu'il venait de suivre.
00:50:13De cette forteresse fouillue,
00:50:15tout pouvait surgir.
00:50:17Il ne se passa rien.
00:50:19Les bruits assourdis
00:50:20de la colonne en marche
00:50:21diminuaient au loin.
00:50:23Conan s'aperçut soudain
00:50:24que l'air était imprégné
00:50:25d'un parfum inconnu
00:50:26et étrange.
00:50:28Quelque chose effleura
00:50:29doucement sa tempe.
00:50:30Il se retourna vivement.
00:50:32D'une grappe de plantes
00:50:33aux feuilles vertes
00:50:34et insolites,
00:50:35de grandes fleurs noires
00:50:36s'inclinaient
00:50:37et se balançaient vers lui.
00:50:38C'était l'une d'elles
00:50:39qui l'avait touchée.
00:50:41Elle semblait lui faire signe
00:50:42recouber leurs tiges
00:50:44flexibles dans sa direction.
00:50:46Elle déployait leurs corolles
00:50:47et bruissait.
00:50:48Pourtant,
00:50:49il n'y avait pas
00:50:50le moindre souffle de vent.
00:50:52Il recula
00:50:53en reconnaissant
00:50:53le lotus noir.
00:50:55Son sucre était mortel
00:50:56et son parfum plongeait,
00:50:58celui qui le respirait,
00:50:59dans un sommeil hanté
00:51:00par de terribles rêves.
00:51:02Déjà,
00:51:02il sentait
00:51:03une subtile léthargie
00:51:04l'envahir,
00:51:05se glisser en lui.
00:51:06Il voulut lever son épée,
00:51:08abattre et trancher
00:51:09les tiges ophidiennes.
00:51:10Son bras pendait,
00:51:12inerte à son côté.
00:51:14Il ouvrit la bouche
00:51:15pour appeler ses guerriers.
00:51:17Il n'en sortit
00:51:17qu'un râle léger.
00:51:20Un instant plus tard,
00:51:21avec une effrayante
00:51:22soudaineté,
00:51:24la jungle se mit
00:51:24à flotter
00:51:25et à tanguer
00:51:25devant ses yeux.
00:51:27Puis elle devint floue.
00:51:29Il n'entendit pas
00:51:30les cris effroyables
00:51:31qui éclataient brusquement
00:51:32non loin de là.
00:51:34Ses genoux s'aiderent sous lui
00:51:35et il tomba
00:51:36mollement vers le sol.
00:51:36Au-dessus de sa forme prostrée,
00:51:40les grandes fleurs noires
00:51:41ondoyaient lentement
00:51:42dans l'air immobile.
00:51:45Partie 3
00:51:46L'horreur de la jungle
00:51:48Était-ce un rêve
00:51:50apporté par le lotus
00:51:51de la nuit ?
00:51:52Alors que soit maudit
00:51:53le rêve qui rendit
00:51:54ma ville anguissante
00:51:55et maudit
00:51:56chaque heure
00:51:56paresseuse
00:51:57qui ne voit pas
00:51:58le sang ardent
00:51:59couler goutte à goutte
00:52:00sombrement
00:52:00du couteau écarlate.
00:52:02Le chant de Bélite
00:52:04Au commencement,
00:52:06il y eut les ténèbres
00:52:07d'un vide extrême
00:52:08parcouru par les vents
00:52:10glacés
00:52:10de l'espace cosmique.
00:52:12Puis des formes
00:52:13vagues,
00:52:14monstrueuses
00:52:15et évanescentes
00:52:16flottèrent à travers
00:52:16le néant
00:52:17comme si les ténèbres
00:52:18se matérialisaient.
00:52:20Les vents soufflèrent
00:52:21et un gigantesque
00:52:21tourbillon se forma.
00:52:23Une pyramide
00:52:24tournoyante
00:52:24de ténèbres rugissantes.
00:52:27Celle-ci engendra
00:52:28forme et dimension.
00:52:30Brusquement,
00:52:31tels des nuages
00:52:32se dispersant,
00:52:34les ténèbres
00:52:34se dissipèrent
00:52:35et s'écartèrent,
00:52:37laissant paraître
00:52:38une gigantesque cité
00:52:39de pierres
00:52:39verts sombres.
00:52:41Elles se dressaient
00:52:42au bord
00:52:42d'une grande rivière.
00:52:44Celles-ci s'écoulaient
00:52:45à travers
00:52:45une plaine
00:52:46sans limite.
00:52:47Dans cette ville,
00:52:48allaient et venaient
00:52:49des créatures
00:52:49d'une conformation
00:52:50étrangère.
00:52:52Coulés dans le moule
00:52:53de l'humanité,
00:52:54ces êtres n'étaient
00:52:55pourtant pas des hommes.
00:52:57Ils étaient ailés
00:52:57et leur dimension
00:52:58gigantesque.
00:53:00Ils n'étaient pas
00:53:01une branche
00:53:02de l'arbre mystérieux
00:53:03de l'évolution
00:53:03qui aboutit
00:53:04à l'être humain,
00:53:05mais la fleur poussant
00:53:06sur un arbre inconnu,
00:53:07distinct et entièrement
00:53:08différent du premier.
00:53:10En dehors de leurs ailes,
00:53:11leur apparence physique
00:53:12les faisait ressembler
00:53:13à l'homme,
00:53:14dans la mesure
00:53:15où l'homme,
00:53:15dans sa forme
00:53:16la plus élevée,
00:53:17ressemble
00:53:17au grand singe.
00:53:19Par leur développement
00:53:20spirituel,
00:53:21esthétique
00:53:21et intellectuel,
00:53:23ils étaient supérieurs
00:53:23à l'homme,
00:53:24comme l'homme
00:53:25est supérieur
00:53:25au gorille.
00:53:26Cependant,
00:53:28quand ils bâtirent
00:53:29leur cité colossale,
00:53:30les ancêtres primitifs
00:53:32de l'homme
00:53:32n'avaient pas encore
00:53:33quitté le limon
00:53:33originel
00:53:34de l'aube des temps.
00:53:36Ces êtres
00:53:36étaient mortels,
00:53:37comme le sont
00:53:38tous les êtres
00:53:38de chair et de sang.
00:53:40Ils vivaient,
00:53:41aimaient et mourraient,
00:53:42leur durée de vie
00:53:43était incommensurable.
00:53:45Après des millions
00:53:46et des millions
00:53:46d'années,
00:53:47le changement
00:53:48commença.
00:53:50La perspective
00:53:50brilla faiblement
00:53:51et flotta,
00:53:52comme une image
00:53:53se projetant
00:53:54sur un rideau
00:53:54agitée par le vent.
00:53:56Les airs se succédaient
00:53:57sur la cité
00:53:58et le pays,
00:54:00comme les vagues
00:54:00s'échouent
00:54:01sur une plage.
00:54:03Chaque vague
00:54:03apportait des altérations.
00:54:05Quelque part
00:54:06sur la planète,
00:54:07les champs magnétiques
00:54:08se modifiaient,
00:54:09les grands glaciers
00:54:10et les banquilles
00:54:11se retiraient
00:54:12vers de nouveaux pôles.
00:54:14Le littoral
00:54:15du grand fleuve
00:54:15changea lui aussi.
00:54:17Les plaines
00:54:18devinrent des maricages
00:54:19où grouillait
00:54:19une vie reptilienne.
00:54:21À la place
00:54:22des pâturages fertiles
00:54:23surgirent des forêts.
00:54:25Elles poussèrent
00:54:26et formèrent
00:54:26des jungles moites.
00:54:29Ces airs nouvelles
00:54:30agirent également
00:54:30sur les habitants
00:54:31de la cité.
00:54:33Ils n'émigrèrent pas
00:54:34vers d'autres pays.
00:54:35Des raisons inexplicables
00:54:36pour l'humanité
00:54:37les retenaient
00:54:37à leur antique cité,
00:54:39les condamnant
00:54:40par la même
00:54:40à leur fin.
00:54:42Ce qui avait été
00:54:43autrefois
00:54:43une terre riche
00:54:44et fertile
00:54:44s'enfonça peu à peu
00:54:45dans la boue
00:54:46de la jungle privée
00:54:47de soleil.
00:54:48De la même façon,
00:54:49les habitants de la ville
00:54:49sombrèrent dans une vie
00:54:50primitive et chaotique
00:54:52au sein de la jungle
00:54:53omniprésente.
00:54:55De terribles convulsions
00:54:56secouèrent le monde.
00:54:58Les nuits étaient
00:54:59blafardes.
00:55:00Les volcans en éruption
00:55:01frangèrent l'horizon
00:55:02lugubre de colonnes
00:55:03ardentes.
00:55:04Un tremblement de terre
00:55:05fit s'écrouler
00:55:06les murailles
00:55:07et les plus hautes tours
00:55:07de la ville.
00:55:09Il changea la rivière
00:55:10en un flot noirâtre,
00:55:11charriant une substance
00:55:12mortelle
00:55:13vomi par les abîmes
00:55:14souterrains.
00:55:16Une terrifiante
00:55:16modification chimique
00:55:17apparut dans l'eau
00:55:18que ce peuple avait bu
00:55:19durant des éons.
00:55:22Beaucoup de ceux
00:55:22qui en avaient bu
00:55:23moururent.
00:55:24Chez ceux qui survécurent,
00:55:26le breuvage apporta
00:55:27un changement
00:55:28subtil,
00:55:29progressif
00:55:30et horrible.
00:55:32En s'adaptant
00:55:32aux nouvelles conditions,
00:55:34ils étaient retombés
00:55:35à un état primitif
00:55:36très d'en dessous
00:55:37de leur niveau
00:55:37originel.
00:55:38Pourtant,
00:55:40les eaux fatales
00:55:41les transformèrent
00:55:41d'une manière
00:55:42encore plus horrible,
00:55:43génération après génération.
00:55:45Ils avaient été
00:55:46des dieux ailés.
00:55:47Ils devinrent
00:55:48des démons
00:55:48aux ailes reniées,
00:55:50des bêtes.
00:55:51Ce qui subsistait
00:55:52du prodigieux savoir
00:55:53de leurs ancêtres
00:55:54fut déformé
00:55:55et perverti.
00:55:57Ils suivirent
00:55:58d'horribles chemins.
00:55:59Ils étaient élevés
00:56:00plus haut que l'humanité
00:56:01ne saurait le rêver.
00:56:03Ils sombrèrent plus bas
00:56:03que les cauchemars
00:56:04les plus démentiels
00:56:05de l'homme
00:56:05ne sauraient s'enfoncer.
00:56:08Leur race
00:56:08s'éteignit rapidement.
00:56:10Ils se mangeaient
00:56:11entre eux
00:56:12et d'horribles
00:56:12discordes éclatèrent
00:56:13au sein de la jungle obscure.
00:56:15À la fin,
00:56:17il n'y eut plus
00:56:17qu'une seule forme
00:56:18arrodée parmi les ruines
00:56:19de leur cité
00:56:20recouverte par le lichen.
00:56:22Une perversion de la nature,
00:56:24un être rabougri,
00:56:25dégénéré,
00:56:26répugnant.
00:56:27Pour la première fois,
00:56:30des êtres humains
00:56:30apparurent.
00:56:32Des hommes à la peau
00:56:33foncée
00:56:33aux traits aquilins.
00:56:35Harnachés de cuir
00:56:36et de cuivre,
00:56:37ils portaient des arcs.
00:56:39Des guerriers
00:56:39de l'astigie
00:56:40des temps préhistoriques.
00:56:42Ils étaient une cinquantaine,
00:56:44agarres et décharnés,
00:56:46affamés et épuisés
00:56:46par des efforts prolongés,
00:56:48sales et meurtris
00:56:49par une longue marge
00:56:50dans la jungle.
00:56:51Leurs bandages
00:56:52maculés de sang séché
00:56:53témoignaient
00:56:53de leurs furieux combats.
00:56:56Dans leurs esprits
00:56:56résonnaient une histoire
00:56:57de guerre et de défaite,
00:56:59d'une fuite
00:57:00devant une tribu
00:57:00plus puissante.
00:57:02Celles-ci les avaient
00:57:03censé chasser
00:57:04vers le sud.
00:57:05Ils étaient alors
00:57:06perdus dans l'océan
00:57:07verdâtre de la jungle
00:57:08et de la rivière.
00:57:10Arrassés,
00:57:11ils avaient fait hâte
00:57:12parmi les ruines
00:57:13ou des fleurs rouges
00:57:13qui ne s'épanouissaient
00:57:14qu'une fois par siècle
00:57:15ondoyaient sous la lune.
00:57:18Le sommeil tomba sur eux.
00:57:20Tandis qu'ils dormaient,
00:57:22une forme hideuse
00:57:23aux yeux rouges
00:57:24surgit des ténèbres
00:57:25et accomplit
00:57:26des rites inconnus
00:57:26et effroyables
00:57:27autour et au-dessus
00:57:28de chacun des dormeurs.
00:57:31La lune flottait
00:57:32dans le ciel obscur,
00:57:34peignant la jungle
00:57:34en rouge et noir.
00:57:36Au-dessus des guerriers
00:57:37luisait les fleurs écarlates,
00:57:39ressemblant
00:57:39à des éclaboussures
00:57:40de sang.
00:57:42La lune descendit
00:57:43dans le ciel
00:57:44et les yeux du nécrement
00:57:45furent des gemmes rouges
00:57:46enchassées dans
00:57:47l'ébène de la nuit.
00:57:49Lorsque l'aube
00:57:50étendit son voile blanc
00:57:51sur la rivière,
00:57:52les guerriers
00:57:53avaient disparu.
00:57:55Seule une horreur
00:57:56ailée et velue
00:57:57était accroupie
00:57:58au milieu
00:57:58de cinquante
00:57:59grandes hyènes tachetées.
00:58:01Elles dressèrent
00:58:01leurs museaux
00:58:02frémissants
00:58:02vers le ciel blême
00:58:03et hurlèrent
00:58:04comme des âmes
00:58:05en enfer.
00:58:06Les scènes
00:58:06se succédèrent,
00:58:08si rapidement
00:58:08que chacune trébuchait
00:58:10sur les talons
00:58:10de celles
00:58:11qui la précédaient.
00:58:12Il y eut
00:58:13des mouvements confus.
00:58:14Les ombres
00:58:15et la lumière
00:58:15s'affrontaient
00:58:16et se confondaient
00:58:17sur un fond
00:58:18de jungles sombres,
00:58:19de ruines
00:58:19aux pierres verdâtres
00:58:20et de rivières
00:58:21aux eaux sinistres.
00:58:24Des hommes
00:58:24à la peau noire
00:58:24remontaient le fleuve
00:58:25à bord de longues pirogues,
00:58:27aux prous ornés
00:58:28de crânes grimaçants,
00:58:29ou se glissaient
00:58:30entre les arbres
00:58:31courbés,
00:58:32armés de lances.
00:58:34Ils s'enfuyaient
00:58:34en hurlant
00:58:35dans la nuit,
00:58:36poursuivis par des yeux rouges
00:58:37et des crocs ruisselants
00:58:38de bave.
00:58:40Les hurlements
00:58:40des moribonds
00:58:41secouaient les ténèbres.
00:58:43Des pas furtifs
00:58:44bruissaient
00:58:44dans la pénombre.
00:58:46Des yeux
00:58:46de vampires
00:58:47étincelaient
00:58:47d'une lueur rouge.
00:58:49Il y eut
00:58:50d'horribles festins
00:58:51sous la lune,
00:58:52dont le disque sanglant
00:58:53était constamment traversé
00:58:54par une ombre
00:58:55ressemblant
00:58:55à celle d'une chauve-souris.
00:58:57Soudain,
00:58:59avec une netteté
00:58:59qui contrastait
00:59:00avec ses visions fugitives
00:59:01et nébuleuses,
00:59:02contournant
00:59:03la langue de terre
00:59:03envahie par la jungle,
00:59:05apparut une longue galère
00:59:06dans l'eau pâle.
00:59:08Elle glissait sur l'eau,
00:59:09manœuvrée
00:59:10par des silhouettes
00:59:10d'ébène
00:59:11luisantes.
00:59:12À la peau
00:59:12se tenait un géant
00:59:13à la peau blanche,
00:59:14bardé d'acier bleu sombre.
00:59:17Ce fut à cet instant
00:59:18que Conan
00:59:18comprit
00:59:19qu'il était
00:59:19en train de rêver.
00:59:21Jusqu'alors,
00:59:22il n'avait eu
00:59:23aucune conscience
00:59:23de sa propre existence.
00:59:25En se voyant ainsi
00:59:26arpenter
00:59:27le pont de la tigresse,
00:59:28il reconnut
00:59:29tout à la fois
00:59:29la vie réelle
00:59:30et le rêve,
00:59:31sans se réveiller
00:59:32pour autant.
00:59:34Tandis qu'il s'interrogeait
00:59:35sur ce phénomène,
00:59:36la scène
00:59:37se modifia brusquement,
00:59:38le transportant
00:59:39dans une claière
00:59:40cernée par la jungle,
00:59:41où se trouvait
00:59:42N'Gora
00:59:42et 19 guerriers noirs.
00:59:45Il semblait
00:59:46attendre quelqu'un.
00:59:47Au moment
00:59:48où ils réalisaient
00:59:49que c'était lui
00:59:49qu'ils attendaient,
00:59:50l'horreur surgit
00:59:51du ciel,
00:59:52fondant sur eux.
00:59:54Leur immobilité
00:59:54fit place
00:59:55à des hurlements
00:59:55de peur.
00:59:56Comme des hommes
00:59:57fous de terreur,
00:59:58ils jetèrent leurs armes
00:59:59et s'enfuirent éperdument
01:00:00à travers la jungle,
01:00:01talonnés par le monstre
01:00:02couvert de bave
01:00:03qui agitait lourdement
01:00:04ses ailes au-dessus d'eux.
01:00:06Le chaos
01:00:07et la confusion
01:00:08succédèrent
01:00:08à cette vision.
01:00:10Conan
01:00:10tenta vainement
01:00:11de se réveiller.
01:00:12Il eut l'impression
01:00:13de se voir étendu
01:00:13sur le sol,
01:00:14sous une grappe
01:00:15de fleurs noires.
01:00:17Elles ondoyaient doucement,
01:00:18tandis qu'une forme hideuse
01:00:19surgissait des forêts
01:00:20et s'invançait vers lui.
01:00:23Au prix d'un effort frénétique,
01:00:25il brisa les liens invisibles
01:00:26qu'il enchaînait
01:00:27à ses rêves
01:00:27et se leva d'un bond.
01:00:28Égaré fut le regard
01:00:31qu'il jeta autour de lui.
01:00:33À proximité
01:00:34se balançait
01:00:34le lotus
01:00:35aux fleurs sinistres.
01:00:36Il s'en éloigna
01:00:37en toute hâte.
01:00:39Dans le sol spongieux,
01:00:40il aperçut des traces,
01:00:42comme si un animal
01:00:43avait avancé une patte
01:00:44pour quitter le buisson
01:00:45et l'avait retirée.
01:00:47On aurait dit
01:00:48les traces laissées
01:00:48par une hyène gigantesque.
01:00:50Il appela
01:00:51une gora.
01:00:53Dans le silence
01:00:53de la jungle
01:00:54des origines,
01:00:55ses appels
01:00:55parurent fragiles
01:00:56et désespérément vides.
01:00:58Le soleil
01:01:00n'arrivait pas
01:01:00jusqu'à lui.
01:01:02Son instinct de barbare,
01:01:03habitué aux immensités sauvages,
01:01:05lui dit que le jour
01:01:05était proche de sa fin.
01:01:08Un sentiment de panique
01:01:09monta en lui.
01:01:10Il était resté tendu,
01:01:12inconscient,
01:01:12durant des heures.
01:01:14Il suivit rapidement
01:01:15la piste des guerriers noirs.
01:01:17Celle-ci se lisait clairement
01:01:18dans la terre humide.
01:01:20Bientôt,
01:01:21il débouchait
01:01:21sur une clairière
01:01:22et se figait sur place.
01:01:25Sa peau frissonna
01:01:26entre ses homoplates.
01:01:27C'était l'éclaircie
01:01:28au sein de la jungle
01:01:29qu'il avait vue
01:01:30dans le rêve
01:01:30engendré par le lotus.
01:01:32Boucliers et lances
01:01:33gisaient sur le sol,
01:01:35éparpillés comme si
01:01:36on les avait jetés
01:01:36en une fuite éperdue.
01:01:39D'après les traces
01:01:40conduisant hors
01:01:41de la clairière
01:01:41et se perdant
01:01:42dans la forteresse verte,
01:01:44Conan comprit
01:01:44que les noirs
01:01:45s'étaient enfuis,
01:01:46saisis d'une peur
01:01:47démentielle.
01:01:49Les empreintes de pas
01:01:50se recouvraient entre elles
01:01:51et s'entrelassaient
01:01:52aveuglément
01:01:52parmi les arbres.
01:01:53Avec une soudaineté
01:01:55surprenante,
01:01:57le cimérien
01:01:58qui marchait rapidement
01:01:59sortit de la jungle
01:01:59pour se retrouver
01:02:00sur un promontoire rocheux.
01:02:02Ressemblant à une colline,
01:02:04celui-ci descendait
01:02:04en pente raide
01:02:05et s'arrêtait brusquement
01:02:07sur un précipice profond
01:02:08de quarante pieds.
01:02:09Quelque chose
01:02:10était accroupi
01:02:10au bord de l'abîme.
01:02:12Conan crut tout d'abord
01:02:12que c'était
01:02:13un grand gorille noir.
01:02:15Puis il vit
01:02:15que c'était un noir,
01:02:16gigantesque,
01:02:18assis dans la posture
01:02:18d'un singe.
01:02:20Ses nombreux bras
01:02:20pendaient jusqu'à terre,
01:02:22de la baffe coulait
01:02:22de ses lèvres.
01:02:24Ce fut seulement
01:02:25lorsque,
01:02:25avec un sanglon rauque,
01:02:27la créature leva
01:02:28ses mains énormes
01:02:29et se rua sur lui
01:02:30que Conan reconnut
01:02:31Engorra.
01:02:33Le noir
01:02:34ne prêta aucune attention
01:02:35au cri du cimérien
01:02:36tandis qu'il chargeait,
01:02:37ses yeux roulant
01:02:38dans leurs orbites,
01:02:39ses dents étincelant.
01:02:41Son visage
01:02:41était devenu
01:02:42un masque inhumain.
01:02:43En frissonnant,
01:02:45saisie de l'horreur
01:02:46que la folie
01:02:46inspire toujours
01:02:47à l'homme saint d'esprit,
01:02:49Conan passa son épée
01:02:50à travers le corps du noir.
01:02:51Évitant les doigts
01:02:53crochus
01:02:53qui cherchaient
01:02:54à le griffer
01:02:54au moment
01:02:55où Engorra
01:02:55s'effondrait à terre,
01:02:57il s'avança
01:02:57vers le bord
01:02:58de la falaise.
01:02:59Un instant,
01:03:00il resta pétrifié
01:03:01sur place,
01:03:01les yeux abaissés
01:03:02vers les rochers
01:03:03déchiquetés
01:03:03en contrebas
01:03:04où gisaient
01:03:05les hommes
01:03:05de Engorra.
01:03:07Leur corps
01:03:08disloqué déformé
01:03:08indiquait des membres
01:03:10écrasés
01:03:10et des eaux brisées.
01:03:11Aucun d'eux
01:03:12ne bougeait.
01:03:14Une nuée
01:03:14de grosses mouches noires
01:03:15bourdonnait bruyamment
01:03:16au-dessus des rochers
01:03:17glaboussés de sang.
01:03:21Sur les arbres avoisinants
01:03:23étaient penchés
01:03:24des oiseaux de proie.
01:03:26Un chacal,
01:03:27levant la tête
01:03:28et apercevant
01:03:28l'homme sur la falaise,
01:03:30prit la fuite,
01:03:31la queue basse.
01:03:33Durant un court moment,
01:03:35Conan se tint immobile.
01:03:37Puis il pivota vivement
01:03:38sur ses talons
01:03:38et refit en courant
01:03:39le chemin
01:03:40qu'il venait de suivre.
01:03:42Il se lança
01:03:43avec impéduosité insouciante
01:03:44à travers les herbes hautes
01:03:45et les broussailles,
01:03:47sautant par-dessus
01:03:47les lianes
01:03:48semblables à des serpents
01:03:49qui lui barraient la route.
01:03:51Il serrait son épée
01:03:52dans sa main droite.
01:03:54Une pâleur inhabituelle
01:03:55se lisait sur son visage
01:03:56aux traits crispés.
01:03:59Aucun bruit
01:03:59n'interrompait
01:04:00le silence
01:04:00qui régnait
01:04:01sur la jungle.
01:04:02Le soleil
01:04:03s'était couché.
01:04:04De grandes ombres
01:04:04avaient surgi
01:04:05du limon des origines,
01:04:07montant à l'assaut
01:04:07du monde.
01:04:09Au sein
01:04:10de la désolation lugubre
01:04:11et des fantômes
01:04:12de la mort
01:04:12aux aguets,
01:04:14Conan formait
01:04:14une lueur d'acier
01:04:15carlate et bleu,
01:04:16traversant le paysage.
01:04:17Dans toute cette solitude,
01:04:21on entendait
01:04:21que son propre souffle
01:04:22haletant et rapide.
01:04:25Il jaillit
01:04:25des ténèbres
01:04:26de la jungle
01:04:26pour courir
01:04:27vers le crépuscule incertain
01:04:28des berges du fleuve.
01:04:29Il aperçut
01:04:30la galère amarrée
01:04:31aux pontons pourrissants.
01:04:32Les ruines
01:04:33tanguaient vertigineusement
01:04:34dans la pénombre grisâtre.
01:04:36Ici et là,
01:04:37parmi les pierres,
01:04:39il y avait
01:04:39des tâches
01:04:39vivement colorées,
01:04:41comme si une main
01:04:42les avait négligement
01:04:42aspergées
01:04:43avec un buisson écarlate.
01:04:44À nouveau,
01:04:46la mort et la destruction
01:04:47s'offraient
01:04:47au regard de Conan.
01:04:49Devant lui,
01:04:50gisaient ses hommes.
01:04:52Ils ne se relevèrent pas
01:04:53pour l'accueillir.
01:04:55Depuis la lisière
01:04:55de la jungle
01:04:56jusqu'à la rive,
01:04:57parmi les colonnes
01:04:58effondrées
01:04:58et les jetées
01:04:59disloquées,
01:05:00ils étaient étendus,
01:05:01déchiquetés,
01:05:02mutilés,
01:05:03à moitié dévorés
01:05:04en une horrible parodie
01:05:06de formes humaines.
01:05:08Tout autour des corps
01:05:09et des débris humains,
01:05:10il y avait
01:05:11de nombreuses traces,
01:05:12comme celles laissées
01:05:13par des hyènes énormes.
01:05:15Conan s'avança
01:05:16en silence
01:05:17sur la jetée
01:05:17et s'approcha
01:05:18de la galère.
01:05:20Quelque chose
01:05:21était suspendu
01:05:21au-dessus du pont
01:05:23et lançait
01:05:23des reflets blancs ivoires
01:05:24dans le crépuscule.
01:05:26Hébété,
01:05:28le cimérien
01:05:28regarda
01:05:29la reine
01:05:29de la côte noire.
01:05:31Elle pendait
01:05:32au bout
01:05:32de la vergue
01:05:33de son propre navire.
01:05:35Entre la vergue
01:05:36et sa gorge,
01:05:37une rangée
01:05:37de grains écarlates
01:05:38luisait
01:05:38dans la lumière grise,
01:05:40comme du sang.
01:05:40Partie 4
01:05:44L'attaque venue
01:05:45des airs
01:05:46Les ombres denses
01:05:48l'entouraient,
01:05:48les mâchoires
01:05:49baiaient et ruisselaient.
01:05:51Plus épaisse
01:05:51que la pluie,
01:05:52les gouttes rouges
01:05:52tombaient.
01:05:53Mais mon amour
01:05:54était plus fort
01:05:55que le noir
01:05:55sortilège de la mort.
01:05:57Et tous les murs
01:05:58d'airain de l'enfer
01:05:58ne pouvaient me tenir
01:06:00éloigné de lui.
01:06:01Le chant
01:06:02de Bélite
01:06:03La jungle
01:06:05était un colosse noir
01:06:06en serrant
01:06:06dans ses bras d'ébène
01:06:07la clairieur jonchée
01:06:08de ruines.
01:06:10La lune n'était pas
01:06:11encore levée.
01:06:12Les étoiles formaient
01:06:13des taches ambrées
01:06:14et chaudes
01:06:15dans un ciel inanimé,
01:06:16exhalant la mort.
01:06:19Conan le cimérien
01:06:20était assis
01:06:20sur la pyramide
01:06:21au milieu des tours
01:06:22écroulées.
01:06:23Pareil à une statue
01:06:24de fer,
01:06:24le menton appuyé
01:06:25sur ses points puissants.
01:06:28Au sein
01:06:28des ombres épaisses,
01:06:30des pas furtifs
01:06:30bruissaient
01:06:31et des yeux rouges
01:06:31brillaient.
01:06:33Les morts gisaient
01:06:33là où ils étaient tombés.
01:06:36Sur le pont
01:06:36de la tigresse,
01:06:37sur un bûcher
01:06:38fait de bancs
01:06:39de rameurs brisés,
01:06:40de ampes,
01:06:41de lances
01:06:41et de peaux
01:06:41de léopards,
01:06:43était tendue
01:06:43la reine
01:06:43de la côte noire.
01:06:45Elle dormait
01:06:46de son dernier sommeil,
01:06:47enveloppé
01:06:48dans le manteau
01:06:48écarlate de Conan.
01:06:50Comme une reine,
01:06:51elle reposait
01:06:52entourée
01:06:53de ses trésors,
01:06:53de son butin.
01:06:55Soiris,
01:06:56vêtements en fil d'or,
01:06:58rubans d'argent,
01:06:59tonneaux remplis
01:07:00de bijoux
01:07:01et de pièces d'or,
01:07:02lingots d'argent,
01:07:03dingues incrustés
01:07:04de gemmes et théocalis
01:07:05de bardor.
01:07:07Quant au butin
01:07:08provenant de la cité maudite,
01:07:10seuls les homoroses
01:07:11de la Zarkéba
01:07:12auraient pu dire
01:07:13où Conan
01:07:13l'avait jeté
01:07:14en grondant
01:07:14des jurons païens.
01:07:16À présent,
01:07:18il était assis
01:07:18sur la pyramide
01:07:19d'un air farouche.
01:07:21Il attendait
01:07:22ses adversaires invisibles.
01:07:24La furore noire
01:07:25qu'il habitait
01:07:26avait chassé
01:07:27toute peur
01:07:27de son âme.
01:07:29Quelle forme
01:07:29allait surgir
01:07:30des ténèbres,
01:07:31il l'ignorait
01:07:32et s'en moquait.
01:07:34Il ne doutait plus
01:07:35des visions produites
01:07:36par le lotus noir.
01:07:38Cela s'était bien passé ainsi.
01:07:40Tandis qu'il l'attendait
01:07:41dans la clairière,
01:07:43Engora et ses camarades
01:07:44avaient été pris de terreur
01:07:45lorsque le monstre ailé
01:07:46s'était abattu sur eux,
01:07:48fondant du ciel.
01:07:50En proie
01:07:50à une panique aveugle,
01:07:52ils avaient fui
01:07:52vers la falaise
01:07:53et étaient tombés
01:07:54dans le précipice,
01:07:55tous à l'exception
01:07:56de leur chef.
01:07:58Celui-ci,
01:07:59d'une façon
01:07:59d'une autre,
01:08:00avait échappé
01:08:00à leur destin,
01:08:02mais pas à la folie.
01:08:04Pendant ce temps,
01:08:05ou aussitôt après,
01:08:06peut-être même avant,
01:08:08ceux qui étaient restés
01:08:09sur la berge du fleuve
01:08:10avaient été exterminés.
01:08:12Conan était certain
01:08:13que le carnage
01:08:14au bord de la rivière
01:08:14avait été un massacre
01:08:15plus qu'une bataille.
01:08:17Déjà amoindris
01:08:18par leurs peurs
01:08:19superstitieuses,
01:08:21les Noirs avaient
01:08:21sans doute périss
01:08:22sans porter un seul coup
01:08:23lorsqu'ils avaient été
01:08:24attaqués
01:08:25par leurs adversaires
01:08:26non humains.
01:08:28Pourquoi avait-il été
01:08:29épargné aussi longtemps
01:08:29il l'ignorait ?
01:08:32À moins que l'entité
01:08:32malfaisante
01:08:33régnant sur le fleuve
01:08:34n'ait l'intention
01:08:35de le garder en vie
01:08:36pour le torturer
01:08:37par le chagrin
01:08:38et la peur.
01:08:40Tout indiquait
01:08:40une intelligence humaine
01:08:41ou surhumaine.
01:08:43Les barriques d'eau
01:08:44défoncées
01:08:45afin de diviser
01:08:45leurs forces,
01:08:47les Noirs poussés
01:08:48à sauter dans le vide,
01:08:49enfin et surtout
01:08:50la sinistre plaisanterie
01:08:51du collier carlate
01:08:52passée autour
01:08:53du cou blanc
01:08:54de Bélite,
01:08:55comme le nœud coulant
01:08:56du bourreau.
01:08:57Gardant apparemment
01:08:58en réserve
01:08:59le cimérien
01:08:59pour en faire
01:09:00sa victime de choix,
01:09:02lorsqu'il en aurait
01:09:03extrait la dernière
01:09:03exquise onze
01:09:04de torture mentale,
01:09:06l'ennemi inconnu
01:09:06conclurait vraisemblablement
01:09:08le drame
01:09:08en l'envoyant
01:09:09rejoindre
01:09:09les autres cadavres.
01:09:11Aucun sourire
01:09:12devint crisper
01:09:13les lèvres sévères
01:09:14de Conan
01:09:14à cette pensée.
01:09:16Ses yeux s'éclairèrent
01:09:17d'un rire métallique.
01:09:18La lune se leva
01:09:21en brasant
01:09:22le casque à cornes
01:09:23du cimérien.
01:09:25Aucun cri
01:09:25ne s'éleva
01:09:26se répercutant
01:09:27au sein des ténèbres.
01:09:29Pourtant
01:09:29la nuit devint
01:09:30oppressée
01:09:30et la jungle
01:09:31retint son souffle.
01:09:33Instinctivement,
01:09:35Conan assura
01:09:35sa grande épée
01:09:36dans son fourreau.
01:09:38La pyramide
01:09:39sur laquelle
01:09:39il se trouvait
01:09:40était à quatre côtés.
01:09:42Un seul,
01:09:43celui tourné
01:09:43vers la jungle,
01:09:44comportait
01:09:45de larges marches
01:09:46taillées dans la pierre.
01:09:46Il tenait
01:09:48dans sa main
01:09:49un arc chémite.
01:09:50Bélite
01:09:51avait appris
01:09:51aux pirates
01:09:52la façon
01:09:52de s'en servir.
01:09:54À ses pieds,
01:09:55il y avait
01:09:55un monçon
01:09:56de flèches
01:09:56empennage
01:09:57tourné vers lui.
01:09:58Il se mit
01:09:59sur un genou.
01:10:01Quelque chose
01:10:02bougea
01:10:02dans les ténèbres
01:10:03sous les arbres.
01:10:04Conan aperçut
01:10:05une tête
01:10:05et des épaules
01:10:06aux contours
01:10:07sombres et massifs
01:10:07qui se découpaient
01:10:09sous la lune naissante.
01:10:10De l'obscurité
01:10:11surgirent
01:10:12des formes sinistres.
01:10:14Elles s'approchèrent
01:10:14rapidement
01:10:15en trottinant.
01:10:1620 hyènes mouchetées,
01:10:18énormes.
01:10:20Leur croc
01:10:20dégoûtant de bave
01:10:21étincelait
01:10:22dans la clarté lunaire.
01:10:23Leurs yeux flamboyaient
01:10:24comme jamais
01:10:25les yeux d'un animal
01:10:25de ce monde
01:10:26n'ont brillé.
01:10:2720.
01:10:28Finalement,
01:10:29les lances des pirates
01:10:29avaient prélevé
01:10:30l'ordue
01:10:30sur la horde.
01:10:32Comme cette pensée
01:10:33jaillissait dans son esprit,
01:10:34Conan banda son arc
01:10:35et décocha sa flèche.
01:10:37Comme la corde vibrait,
01:10:38une ombre aux yeux
01:10:39de flamme
01:10:40bondit dans les airs
01:10:40et retomba
01:10:41en se tordant.
01:10:43Cela ne fit pas
01:10:43reculer les autres.
01:10:44Et elles continuèrent
01:10:46d'avancer.
01:10:47Semblable à une pluie mortelle,
01:10:49les flèches du cémérien
01:10:50s'abattaient sur les hyènes.
01:10:52Les traits étaient décochés
01:10:53avec toute la force
01:10:54et la précision
01:10:55de ses muscles d'acier,
01:10:56fortifiés par une haine
01:10:57aussi brûlante
01:10:58que les brasillards
01:10:59dans de l'enfer.
01:11:00Dans sa folie guerrière,
01:11:02il ne manquait
01:11:03aucune de ses cibles.
01:11:05La mort en penette
01:11:06striait la nuit.
01:11:08Les dégâts produits
01:11:09sur la meute
01:11:09se ruant sur lui
01:11:10furent horribles.
01:11:12Moins de la moitié
01:11:13de ses assaillants
01:11:13atteignit la base
01:11:14de la pyramide.
01:11:16D'autres s'écroulèrent
01:11:17sur les larges marches.
01:11:19Regardant au fond
01:11:20des yeux flamboyants,
01:11:21Conan comprit
01:11:22que ses créatures
01:11:23n'étaient pas
01:11:23des bêtes ordinaires.
01:11:25Il percevait en elles
01:11:26une différence blasphématoire.
01:11:28Ce n'était pas seulement
01:11:29en raison de leur taille
01:11:30anormale.
01:11:32Une aura tangible
01:11:32d'horreur
01:11:33irradiait des hyènes,
01:11:35comme une brume sombre
01:11:36montant d'un marécage
01:11:37jonché de cadavres.
01:11:39Par quel alchimie impie
01:11:40ces êtres avaient-ils
01:11:41été amenés à l'existence ?
01:11:43Il ne pouvait le savoir.
01:11:45Mais il comprit
01:11:45qu'il avait en face de lui
01:11:46une sorcellerie
01:11:47encore plus noire
01:11:47que le puits de Skelos.
01:11:50Se dressant d'un bond,
01:11:52il banda puissamment
01:11:53son arc
01:11:53et décocha son dernier trait
01:11:54à bout portant
01:11:55sur une grande forme velue
01:11:57qui lui sautait à la gorge.
01:11:59La flèche fut un rayon
01:12:01fugitif de clarté lunaire,
01:12:02sa course une tâche
01:12:03floue et scintillante.
01:12:05L'animal surnaturel
01:12:06se tordit convulsivement
01:12:07dans les airs
01:12:08et retomba brutalement,
01:12:10percé de part en part.
01:12:12Les autres furent sur lui
01:12:13en un assaut cauchemardesque,
01:12:15dieu flamboyant
01:12:15et de croc humide.
01:12:17Un coup de son épée
01:12:18violemment assénée
01:12:19coupa en deux
01:12:20le premier des assaillants.
01:12:21L'impact furieux
01:12:23des autres
01:12:23le frappa
01:12:23de plein fouet.
01:12:25Avec le pommeau
01:12:26de son épée,
01:12:27il écrasa
01:12:28un crâne étroit.
01:12:29Il sentit
01:12:30les os se briser,
01:12:31le sang
01:12:32la cervelle
01:12:32se répandre
01:12:33sur sa main.
01:12:35Lachant son épée
01:12:36inutilisable
01:12:36dans un tel corps à corps,
01:12:38il saisit à la gorge
01:12:39les deux monstruosités
01:12:40qui le lacéraient
01:12:41et le déchiraient
01:12:42avec une rage silencieuse.
01:12:44Une odeur âcre
01:12:45et fétide
01:12:45faillit le suffoquer.
01:12:47Sa propre sueur
01:12:48l'aveuglait.
01:12:50Il fut sauvé
01:12:50par sa côte de maille,
01:12:52sinon il aurait été
01:12:53mis en pièce
01:12:53en un instant.
01:12:55Sa main droite,
01:12:56nue,
01:12:56se referma
01:12:56sur une gorge velue
01:12:57et l'arracha.
01:12:59Sa main gauche,
01:13:00manquant la gorge
01:13:00de l'autre bête,
01:13:02saisit une patte
01:13:02de devant
01:13:03et la brisa.
01:13:04Un glapissement rauque,
01:13:06le seul cri
01:13:06de toute cette sinistre bataille
01:13:07jaillit de la gueule
01:13:08de l'animal estropié,
01:13:10horriblement humain.
01:13:12Terrifié par ce cri,
01:13:13poussé par un gosier animal,
01:13:15Conan desserra
01:13:16involontairement sa prise.
01:13:17Le premier animal,
01:13:18le sang ruisselant
01:13:20de sa jugulaire arrachée,
01:13:21sauta sur lui
01:13:22en un dernier spasme
01:13:23de férocité
01:13:24et planta ses crocs
01:13:25dans sa gorge,
01:13:26pour retomber,
01:13:27mort,
01:13:28alors même que Conan
01:13:29sentait la douleur
01:13:30suppliciante
01:13:31irradiée dans tout son corps.
01:13:33L'autre,
01:13:34bondissant sur trois pattes,
01:13:36chercha à déchirer
01:13:37son ventre
01:13:38comme attaque
01:13:39à un loup.
01:13:40Il ne réussit
01:13:41qu'à lacérer
01:13:41l'émail de sa cuirasse.
01:13:43Écartant la bête
01:13:44moribonde,
01:13:46Conan saisit
01:13:46à bras-le-corps
01:13:47l'animal estropié.
01:13:48En un effort surhumain
01:13:49qui amena un gémissement
01:13:50sur ses lèvres
01:13:51tachetées de sang,
01:13:52il le souleva,
01:13:54empoignant et écrasant
01:13:55entre ses bras
01:13:55le démon
01:13:56qui se débattait
01:13:57et le foyait.
01:13:59Un instant,
01:14:00il tituba,
01:14:01déséquilibré.
01:14:02Le souffle fétide
01:14:03du monstre
01:14:04brûlait ses narines.
01:14:05Les mâchoires
01:14:06claquaient dans le vide,
01:14:07visant son cou.
01:14:09Puis il le jeta
01:14:10loin de lui.
01:14:11L'animal s'écrasa
01:14:12au bas des marges
01:14:13de marbre,
01:14:13le choc
01:14:14plus brisant les os.
01:14:16Comme il chancelait,
01:14:17les jambes écartées,
01:14:19suffoquant et cherchant
01:14:20convulsivement
01:14:20à recouvrir son souffle,
01:14:22la jungle
01:14:23allut en guerre
01:14:23vertigineusement
01:14:24devant ses yeux,
01:14:25au sein d'une brume rouge.
01:14:27Le battement sourd
01:14:29d'elle de chauve-souris
01:14:29retentit à ses oreilles.
01:14:32Se baissant,
01:14:33il chercha à tâton
01:14:34son épée
01:14:34et se redressa
01:14:35en titubant.
01:14:37Il planta ses pieds
01:14:38dans le sol,
01:14:39luttant contre le vertige,
01:14:40et souleva à deux mains
01:14:41la grande lame
01:14:42au-dessus de sa tête.
01:14:44Secouant le sang
01:14:45de ses yeux,
01:14:46il scruta le ciel
01:14:47pour y découvrir
01:14:48son adversaire.
01:14:50L'attaque
01:14:51ne vint pas
01:14:51des airs.
01:14:53La pyramide
01:14:53trembla soudain
01:14:54sous ses pieds,
01:14:55d'une manière redoutable.
01:14:57Il entendit
01:14:58un grondement
01:14:58et un craquement sourd,
01:15:00vit la haute colonne
01:15:01au-dessus de lui
01:15:01ondoyer
01:15:02comme une vaguette
01:15:03de sourcier.
01:15:04Ce danger éminent
01:15:05le galvanisa.
01:15:07Il sauta
01:15:07et fit un bond gigantesque.
01:15:09Ses pieds
01:15:10heurtèrent une marche
01:15:11à mi-chemin
01:15:11vers le bas
01:15:12qui oscilla sous lui.
01:15:14Son bond suivant
01:15:15désespéré
01:15:15l'amena encore plus bas.
01:15:18Ses talons
01:15:18frappèrent le sol.
01:15:20Au même instant,
01:15:20dans un craquement
01:15:21effroyable,
01:15:22comme si une montagne
01:15:22s'ouvrait en deux
01:15:23et se disloquait,
01:15:24la pyramide s'effondrait.
01:15:26La colonne
01:15:27s'abattit
01:15:27dans un grondement
01:15:28de tonnerre
01:15:28au milieu
01:15:29de fragments innombrables.
01:15:31Durant un instant
01:15:31de démence,
01:15:33des blocs de marbre
01:15:33parurent pleuvoir
01:15:34du ciel.
01:15:36Le silence retomba
01:15:37sur les décombres
01:15:38qui brillaient
01:15:38dans la clarté lunaire.
01:15:40Conan se secoua,
01:15:42faisant tomber
01:15:42les débris de pierre
01:15:43qu'il recouvrait à moitié.
01:15:46Un bloc de marbre
01:15:46l'avait heurté à la tête,
01:15:48faisant tomber son casque
01:15:49et l'étourdissant
01:15:50momentanément.
01:15:51En travers de ses jambes,
01:15:53il y avait un grand morceau
01:15:54de la colonne
01:15:55qui le coulait au sol.
01:15:57Il n'était pas certain
01:15:58que ses jambes
01:15:58ne soient pas brisées.
01:16:00Ses cheveux noirs
01:16:01étaient collés
01:16:01par la sueur,
01:16:02du sang ruisselait
01:16:03de ses blessures
01:16:04à la gorge et aux mains.
01:16:05Il se redressa
01:16:06sur un bras,
01:16:07cherchant à se dégager
01:16:08des décombres
01:16:09qui l'immobilisaient à terre.
01:16:11Quelque chose fondit du ciel
01:16:12venant des étoiles
01:16:13et heurta le sol
01:16:14près de lui.
01:16:16Se retournant,
01:16:17il la vit,
01:16:18la créature ailée.
01:16:20Avec une rapidité terrifiante,
01:16:22elle se préclita sur lui.
01:16:24À cet instant,
01:16:25Conan eut seulement
01:16:26la vision fugitive
01:16:27d'une forme gigantesque
01:16:28à l'apparence humaine.
01:16:30Elle se déplaçait
01:16:31sur des jambes
01:16:32contrefaites et rabougris.
01:16:33D'énormes bras velus
01:16:34tendaient vers lui
01:16:35des pattes difformes
01:16:36aux ongles noirs.
01:16:38La tête était horrible.
01:16:40Les seuls traits reconnaissables
01:16:41sur ce large visage
01:16:42étaient deux yeux
01:16:43injectés de sang.
01:16:44Cet être n'était
01:16:45ni un homme,
01:16:46ni un animal,
01:16:47ni un démon.
01:16:49Son développement
01:16:49était très inférieur
01:16:50à celui de la race humaine.
01:16:52Tout en lui
01:16:53était infiniment supérieur
01:16:54par d'autres aspects.
01:16:56Conan n'eut pas le temps
01:16:57de réfléchir plus avant.
01:16:58Il se jeta
01:16:59vers son épée
01:17:00tombée à terre.
01:17:00Ses doigts griffèrent le sol,
01:17:02la manquant de quelques pouces.
01:17:04Il empoigna
01:17:05désespérément
01:17:06le fragment de la colonne
01:17:07qui emprisonnait ses jambes.
01:17:09Les veines de ses tempes
01:17:09se gonflèrent
01:17:10comme il s'efforçait
01:17:11de la soulever
01:17:11et de la jeter sur le côté.
01:17:13La pierre cédait.
01:17:15Mais il comprit
01:17:15que le monstre
01:17:16serait sur lui
01:17:16avant qu'il puisse se libérer.
01:17:18Et il savait
01:17:19que ses mains
01:17:19en griffe noire
01:17:20seraient mortelles.
01:17:22L'être laid
01:17:23n'avait pas interrompu
01:17:23sa course pour autant.
01:17:26Il se dressa
01:17:26au-dessus du cimerien
01:17:27immobilisé au sol
01:17:28tel une ombre noire,
01:17:30bras écartés.
01:17:32Une lueur blanche
01:17:32étincla
01:17:33entre la créature
01:17:34et sa victime.
01:17:35En un instant
01:17:36de démence,
01:17:36elle fut là.
01:17:38Une forme blanche,
01:17:39tendue,
01:17:40vibrant d'un amour
01:17:41aussi féroce
01:17:42que celui d'une panthère.
01:17:43Le cimerien ébété
01:17:44vit s'interposer
01:17:45entre lui
01:17:46et la mort imminente
01:17:47sa silhouette élancée,
01:17:49luisant faiblement
01:17:49comme de l'ivoire
01:17:50sous la lune.
01:17:52Il vit
01:17:52le flamboiement
01:17:53de ses yeux sombres,
01:17:54l'épaisse crinière
01:17:55de ses cheveux brillants,
01:17:56ses seins
01:17:57se soulevèrent,
01:17:58ses lèvres rouges
01:17:59s'écartèrent.
01:18:01Elle poussa
01:18:01un cri strident,
01:18:02aussi sonore
01:18:03que le traitement
01:18:04de l'acier.
01:18:05Elle porta une botte
01:18:06vers la poitrine
01:18:07du monstre ailé.
01:18:08« Bélite ! »
01:18:09hurla Conan.
01:18:11Elle lui adressa
01:18:12un rapide regard.
01:18:13Dans ses yeux noirs,
01:18:15il lut son amour ardent,
01:18:17une chose élémentaire
01:18:18et nue,
01:18:19faite de brasiers incandescents
01:18:21et de lave en fusion.
01:18:23Elle disparut.
01:18:24Le cimérien
01:18:26ne vit plus
01:18:26que le démon ailé.
01:18:28Celui-ci avait reculé
01:18:29en titubant,
01:18:31saisi d'une peur
01:18:32peu commune,
01:18:33les bras levés devant lui
01:18:34comme pour se protéger
01:18:35d'une attaque.
01:18:37Conan savait
01:18:38qu'en fait,
01:18:38Bélite était allongée
01:18:39sur son bûcher funèbre,
01:18:41là-bas,
01:18:41sur le pont de la tigresse.
01:18:43Son cri passionné
01:18:44résonna à ses oreilles.
01:18:46« S'il arrivait
01:18:47que la mort
01:18:47m'ait emporté
01:18:48et que tu te battes
01:18:49pour ta vie,
01:18:50je reviendrai
01:18:51des abysses ! »
01:18:53Avec un grondement terrible,
01:18:56il poussa la pierre
01:18:57vers le haut
01:18:57et la rejeta
01:18:58sur le côté.
01:18:59La créature ailée
01:19:01revenait à l'attaque.
01:19:02Conan bondit
01:19:03à sa rencontre.
01:19:05Ses veines
01:19:05étaient embrasées
01:19:06par la démence.
01:19:07Les muscles
01:19:08saillaient
01:19:08comme des cordes
01:19:09sur ses avant-bras.
01:19:11Il frappa
01:19:11avec sa grande épée,
01:19:13pivotant sur ses talons
01:19:14pour décrire
01:19:14un arc de cercle impétueux.
01:19:17L'acier atteignit
01:19:18la forme menaçante
01:19:19juste au-dessus
01:19:20des hanches.
01:19:21Les jambes contrefaites
01:19:22tombèrent d'un côté,
01:19:23le corse de l'autre,
01:19:25comme la lame
01:19:25s'enfonçait
01:19:26dans le corps velu,
01:19:27le traversait
01:19:28et le coupait en deux.
01:19:30Conan était immobile
01:19:31dans le silence
01:19:32éclairé par la lune.
01:19:34Son épée
01:19:35ruisselante de sang
01:19:36était pointée
01:19:36vers le sol.
01:19:39Il regardait
01:19:39les restes
01:19:39de son ennemi
01:19:40à terre.
01:19:42Les yeux rouges
01:19:43se tournèrent vers lui,
01:19:44brillant
01:19:44d'une horrible vie.
01:19:46Puis ils devinrent
01:19:47vitreux
01:19:47et le regard fixe.
01:19:49Les grandes mains
01:19:50se nouèrent
01:19:51spasmodiquement
01:19:52et se rédirent.
01:19:55La plus vieille race
01:19:55du monde
01:19:56s'éteignit à jamais.
01:19:58Conan redressa la tête,
01:20:00cherchant machinalement
01:20:01les créatures bestiales
01:20:02qui avaient été
01:20:02les esclaves
01:20:03et les exécuteurs
01:20:04du monstre ailé.
01:20:06Son regard
01:20:07n'en rencontra aucun.
01:20:09Les corps
01:20:10qu'il aperçut,
01:20:11jonchant l'herbe
01:20:11éclaboussée
01:20:12par la clarté lunaire,
01:20:13étaient ceux
01:20:14d'êtres humains
01:20:14et non d'animaux.
01:20:16Des hommes
01:20:17à la peau foncée,
01:20:18aux traits aquilins,
01:20:19nus,
01:20:20transpercés
01:20:21par des flèches
01:20:22ou mutilés
01:20:22par des coups d'épée.
01:20:24Sous ses yeux,
01:20:25ils tombèrent
01:20:26en poussière.
01:20:28Pourquoi
01:20:28le maître ailé
01:20:29n'était-il pas venu
01:20:29à l'aide
01:20:30de ses esclaves
01:20:30tandis que Conan
01:20:31les combattait ?
01:20:33Avait-il craint
01:20:33de venir à portée
01:20:34de crocs
01:20:35risquant de se retourner
01:20:35contre lui
01:20:36et de le déchuter ?
01:20:38La ruse
01:20:38et la prudence
01:20:39avaient habité
01:20:39ce crâne difforme.
01:20:41Finalement,
01:20:42elle n'avait pas prévalu.
01:20:44Faisant demi-tour,
01:20:45le cimérien
01:20:46descendit vers
01:20:47les quais délabrés
01:20:48et monta
01:20:48à bord de la galère.
01:20:50Quelques coups d'épée
01:20:51tranchèrent ses amars
01:20:52et le navire
01:20:53partait à la dérive.
01:20:55Il se mit à la barre.
01:20:57La tigresse
01:20:57se balançait doucement
01:20:58sur l'eau morose,
01:21:00glissant paresseusement
01:21:01sur les flots,
01:21:02puis elle fut emportée
01:21:03par le courant
01:21:04plus impétueux
01:21:04au milieu du fleuve.
01:21:07Conan était appuyé
01:21:08sur la barre.
01:21:09Son regard sombre
01:21:10fixait la forme
01:21:11enveloppée
01:21:11dans son manteau,
01:21:12allongée
01:21:13sur le bûcher
01:21:14et entourée
01:21:14de richesses
01:21:15qui auraient payé
01:21:16la rançon
01:21:16d'une impératrice.
01:21:19Partie 5
01:21:20Le bûcher funèbre
01:21:21Maintenant,
01:21:24s'en est fini
01:21:24des errances
01:21:25pour toujours.
01:21:26Plus de rames,
01:21:27plus de vent
01:21:27au son de harpes.
01:21:29Le pénom écarlate
01:21:30n'effera plus
01:21:31les sombres rivages.
01:21:32Ô ceinture
01:21:33azurée du monde,
01:21:34reprends celle
01:21:35que tu m'avais donnée,
01:21:36le chant de Bélite.
01:21:38À nouveau,
01:21:40l'aube teinta
01:21:41l'océan.
01:21:42Une lueur
01:21:43plus rouge
01:21:43illuminait
01:21:44l'estuaire du fleuve.
01:21:45Sur le blanc rivage,
01:21:47Conan,
01:21:47le cimérien,
01:21:48appuyé sur sa grande épée,
01:21:50regardait la tigresse
01:21:51entreprendre
01:21:52son dernier voyage.
01:21:54Il n'y avait
01:21:54aucune lueur
01:21:55dans ses yeux
01:21:56qui contemplait
01:21:56les flots
01:21:57à la surface vitreuse.
01:21:58Toute gloire
01:21:59et tout émerveillement
01:22:00avaient disparu
01:22:00des étendues azurées
01:22:02au lent rondoimant.
01:22:03Un profond écœurement
01:22:04le secoua
01:22:05comme il fixait
01:22:06les eaux vertes.
01:22:07À l'horizon,
01:22:08elle se changeait
01:22:09en des brumes pourpres
01:22:10de mystères.
01:22:12Bélite était venue
01:22:13de la mer.
01:22:14Elle lui avait donné
01:22:15splendeur
01:22:15et séduction.
01:22:17Sans elle,
01:22:18l'océan n'était plus
01:22:19qu'une immensité nue,
01:22:20désolée et maussade
01:22:21d'un pôle à l'autre.
01:22:24Elle appartenait
01:22:24à la mer,
01:22:25aussi la renvoyait-il
01:22:26à son mystère éternel.
01:22:28Il ne pouvait faire plus.
01:22:31À ses yeux,
01:22:32la majesté azurée
01:22:33et brillante des flots
01:22:34était plus repoussante
01:22:35que les frondaisons
01:22:36épaisses de la jungle.
01:22:37Elle bruissait
01:22:38et chiotait derrière lui,
01:22:40lui parlant
01:22:41de régions vastes,
01:22:42sauvages
01:22:42et mystérieuses,
01:22:43de pays s'étendant
01:22:44au-delà de cette
01:22:45contrée maudite
01:22:46et l'appelant
01:22:46irrésistiblement.
01:22:49Aucune main
01:22:49ne tenait la barre
01:22:50de la tigresse.
01:22:51Aucune rame
01:22:52ne la faisait glisser
01:22:53sur les eaux vertes.
01:22:55Un vent pur et vif
01:22:56gonflait sa voile
01:22:57de soie.
01:22:58Comme un signe sauvage
01:22:59travers le ciel
01:22:59pour rejoindre son nid,
01:23:01elle s'éloigna
01:23:02vers la haute mer.
01:23:02Les flammes montèrent
01:23:04de plus en plus haut
01:23:05sur le pont,
01:23:06léchant le mât
01:23:07et enveloppant
01:23:08la forme drapée
01:23:08des carlates
01:23:09allongées sur le bûcher
01:23:10étincelant.
01:23:12Ainsi passa
01:23:13la reine de la côte noire.
01:23:15Appuyé sur son épée
01:23:16maculée de sang,
01:23:17Conan se tint
01:23:18immobile et silencieux
01:23:19jusqu'à ce que la lueur rouge
01:23:21ait disparu au loin,
01:23:23au sein des brumes azurées
01:23:24et que l'aube
01:23:26ait éclaboussé l'océan
01:23:27de ces lueurs roses et or.
01:23:29Sous-titrage Société Radio-Canada
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