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  • il y a 3 ans
Transcription
00:00 Bonjour à toutes et à tous, bienvenue pour ce sommet consacré à l'eau.
00:04 Aujourd'hui, j'accueille Benoît Biteau pour parler de l'agroécologie,
00:09 notamment de nourrir les sols grâce à l'agroécologie pour pouvoir économiser
00:13 l'eau et mieux gérer cette ressource dans le cadre du jardin et de l'agriculture.
00:19 Merci Benoît Biteau, bonjour.
00:21 Bonjour à vous, merci de votre invitation.
00:24 Je vous présente un petit peu pour que les internautes sachent qui vous êtes.
00:28 Vous êtes paysan, ingénieur agronome et aussi député européen, Europe Écologie des Verts.
00:34 Vous êtes aussi le premier vice-président de la Commission de l'Agriculture au Centre
00:38 du Parlement Européen et vous êtes relié science, terrain et action politique au
00:43 service d'une agriculture respectueuse du vivant.
00:46 Vous êtes devenu paysan à l'âge de 40 ans sur une structure agricole très intensive
00:51 que vous avez convertie en agroécologie avec succès et qui vous a d'ailleurs valu le prix
00:56 en 2009 du Trophée National de l'Agriculture durable.
01:01 Vous êtes aussi spécialiste de la gestion de l'eau, l'auteur du livre "Paysan résistant"
01:06 de Cheffaillat édité en 2018.
01:08 Donc pour que les internautes puissent bien situer dans quel contexte on va avoir cette
01:12 discussion, est-ce que vous pouvez rappeler quels sont les fondements de l'agroécologie
01:18 et en quoi elles consistent ?
01:20 Alors malheureusement l'agroécologie beaucoup en parle et tout le monde a un peu sa définition
01:26 y compris parmi des gens que moi je considère des faux soyeurs de l'agroécologie qui pourtant
01:33 se revendiquent être de l'agroécologie.
01:35 Pour moi l'agroécologie c'est une forme de biomimétisme ou de bio-inspiration qui
01:41 essaie d'observer comment dans la nature on arrive à produire énormément de biomasse
01:46 donc grâce à la photosynthèse, grâce à un équilibre écosystémique et à partir
01:52 de ces équilibres là qu'on observe, essayer d'en comprendre les mécanismes pour les transposer
01:59 dans des pratiques agricoles.
02:00 C'est pour ça qu'on appelle ça agroécologie, c'est-à-dire qu'en vérité on essaie de
02:04 comprendre les mécanismes qui dans un écosystème en équilibre réussit à produire beaucoup
02:10 de biomasse et en transposer les mécanismes dans l'agriculture.
02:13 Voilà ma définition à moi de l'agroécologie et donc forcément quand on regarde les choses
02:18 par cet angle là, par ce prisme là, et bien ça exclut des logiques de production en agroécologie,
02:26 les méthodes, les pratiques qui pourraient utiliser des substances de synthèse que ce
02:30 soit des engrais ou des pesticides.
02:31 Pourquoi cette technique ? Parce que là j'ai réalisé un reportage dernièrement auprès
02:39 d'un agriculteur qui pratiquait l'agroécologie et c'est quand même impressionnant comme
02:45 ça peut nourrir les sols et surtout économiser l'eau.
02:50 Alors c'est une des entrées fortes de l'agroécologie, c'est que contrairement à des pratiques
02:57 agricoles développées depuis ces six ou sept dernières décennies qui considéraient
03:01 le sol comme un support pour faire pousser des plantes, mais sur ce support on pouvait
03:06 apporter les nutriments ou les solutions pour réussir à produire des productions végétales,
03:15 l'agroécologie elle au contraire fait du sol l'interface stratégique de leur mode
03:23 de fonctionnement, c'est-à-dire que la fertilité des sols est vraiment au cœur de l'agroécologie.
03:27 Et cette fertilité des sols c'est elle qui justement nourrit les plantes, enfin qu'on
03:33 sème sur ce sol là et qui sur la problématique de l'eau, sur des sols plus fertiles, est
03:41 absolument incontournable, c'est-à-dire qu'on doit faire en sorte que ces sols restaurés
03:46 ou la fertilité restaurée de ces sols permettent aussi d'amplifier ce qu'on appelle la réserve
03:52 utile des sols, mais en vérité tout ça est intimement lié, c'est-à-dire que des sols
03:56 qui sont fertiles sont aussi des sols qui ont une réserve utile importante parce que
04:01 c'est les mêmes ressorts, c'est les mêmes paramètres qui font qu'un sol peut être
04:06 nourricier pour la plante et un sol est également bien doté d'une bonne réserve utile.
04:13 J'ai aussi interviewé il y a quelques temps l'autrice journaliste Juliette Buchen qui
04:21 est l'autrice de "L'eau que nous sommes, un élément vital en péril" qui a été
04:25 co-écrit à l'époque avec Pierre Rabhi et elle vous a cité en exemple parce que vous
04:29 avez converti l'exploitation de votre père qui cultivait en maïs irrigué et vous avez
04:34 réussi à économiser l'équivalent de la consommation en eau et de pétales de 7000
04:39 habitants par an parce que les pratiques en agroécologie permettent de multiplier de
04:43 5 à 10 fois la capacité de rétention des sols.
04:46 Comment vous avez fait ?
04:47 Alors quand on décide de pratiquer l'agroécologie, je l'ai dit tout à l'heure, c'est une
04:54 décision qui engage de ne plus utiliser des substances de synthèse, de ne plus utiliser
04:58 donc de pesticides, d'engrais de synthèse mais également qui mise sur la fertilité
05:04 du sol et pour réussir la fertilité des sols et donc avoir cette réponse également
05:10 sur la problématique de l'accès à l'eau, je ne me suis pas contenté de supprimer l'irrigation,
05:15 de supprimer les pesticides, les engrais de synthèse.
05:17 Quand on fait ce choix là parce qu'on veut être dans une forme de biomimétisme avec
05:22 ce que propose la nature, il faut créer les alternatives à l'utilisation des pesticides,
05:27 des engrais de synthèse et de l'irrigation.
05:29 Et la principale porte d'entrée qui a été la mienne, c'est ce qu'on appelle l'agroforesterie,
05:34 c'est-à-dire que dans les parcelles où hier il y avait des grandes rampes qui tournaient
05:39 au milieu des parcelles pour faire de l'irrigation du maïs, j'ai supprimé les rampes et j'ai
05:43 planté des arbres, c'est-à-dire que je suis à un rythme de plantation d'une dizaine
05:47 d'hectares d'arbres chaque année, enfin une dizaine d'hectares de parcelles dans lesquelles
05:51 j'implante des arbres, je cultive donc entre les arbres, c'est un rythme de plantation
05:55 d'un millier d'arbres par an à peu près dans les parcelles que je cultive, et ces
06:00 arbres sont la première alternative que j'ai mis en place pour se substituer à l'eau d'irrigation
06:08 qu'utilisait mon père.
06:09 L'avantage de ces arbres, c'est que tous les 28 mètres j'ai un alignement qui propose
06:13 à l'eau quand elle est présente de pouvoir circuler de façon verticale vers la nappe,
06:17 c'est-à-dire que ces arbres qui sont présents dans les parcelles et qui ont horreur de la
06:21 concurrence que proposent les cultures à côté des arbres vont chercher à développer
06:25 un système racinaire qu'on appelle pivotant, et ce système racinaire pivotant va descendre
06:33 très loin en profondeur et va se connecter aux nappes, et donc ce système racinaire
06:37 va permettre le ruissellement de l'eau le long du système racinaire et donc de rejoindre
06:41 les nappes phréatiques.
06:42 L'autre intérêt de ce système racinaire qui est connecté aux nappes, c'est que quand
06:48 en été la ressource est plus rare, ce système racinaire permet une remontée capillaire
06:52 de l'eau le long de ce système racinaire et donc fournir de l'eau aux plantes qui
06:57 sont intercalées entre les arbres.
06:59 L'autre intérêt, parce que quand on plante des arbres c'est un peu comme un iceberg,
07:02 on voit la partie visible qui est la partie aérienne de l'arbre, mais en vérité ce
07:06 qui nous intéresse surtout c'est la partie souterraine, et cette partie souterraine qui
07:10 est le système racinaire dont j'ai expliqué qu'il développait surtout un système pivotant,
07:14 mais à partir d'une certaine profondeur où la concurrence avec les plantes annuelles
07:18 comme du blé par exemple, ou même du maïs ou du tournesol disparaît, va développer
07:23 cette fois un système racinaire horizontal qui fait que si je schématise un peu mon
07:29 système de culture, mes bandes de culture reposent sur le système racinaire des arbres.
07:34 Et la particularité du système racinaire des arbres c'est qu'il se régénère très
07:38 rapidement et donc cette régénération du système racinaire alimente en profondeur
07:42 la remontée du taux de matière organique dans les sols.
07:45 Et c'est précisément cette matière organique qui entretient la fertilité des sols, qui
07:49 fait que les sols sont en capacité de nourrir la plante, mais c'est aussi parce que ce
07:53 taux de matière organique est important qu'on peut capter l'eau de pluie dans ces sols
07:59 et qu'on amplifie donc la réserve utile de ces sols.
08:03 En revanche pour que tout cela fonctionne assez bien, il faut, et c'est pour ça que
08:08 j'ai insisté sur l'absence de pesticides et d'engrais de synthèse, il faut que les
08:11 sols soient en vie, c'est-à-dire que ce qui permet la communication par exemple entre
08:16 le système racinaire des arbres et des plantes cultivées pour leur fournir la ressource
08:21 en eau, ça passe par une forme de tuyauterie, c'est des champignons qui sont présents
08:27 dans le sol quand on n'a pas utilisé ni le labour, donc moi j'ai arrêté de labourer,
08:32 ni les pesticides, ni les engrais de synthèse, c'est-à-dire qu'on a besoin de préserver
08:35 cette vie du sol, les micro-organismes du sol pour que la communication entre les habitants
08:43 de ce sol, que ce soit des arbres ou des plantes cultivées, puisse communiquer entre eux.
08:47 Et ça c'est fondamental et donc c'est la raison pour laquelle au-delà de planter des
08:50 arbres j'ai arrêté les pesticides, les engrais de synthèse, que j'ai arrêté le labour.
08:53 Et puis il y a une autre particularité et c'est pour ça qu'il faut apporter toutes
08:57 ces solutions en même temps pour qu'elles fonctionnent, c'est-à-dire que si on n'apporte
09:01 qu'une partie de la solution on peut être déçu par le résultat, en revanche quand
09:05 on apporte toutes les solutions en même temps, la plantation d'arbres, l'arrêt du labour,
09:10 donc l'aspect que je vais développer maintenant, le mélange d'espèces, c'est-à-dire que
09:14 je mélange dans mes parcelles deux espèces différentes qui sont compagnes mais qui sont
09:19 surtout complémentaires et qui dans leur complémentarité permet d'atteindre des niveaux
09:23 de productivité élevés et surtout au-delà de les mélanger je m'appuie sur des ressources
09:28 génétiques rustiques, locales, anciennes, qui parce qu'elles ont gardé cette rusticité,
09:33 parce qu'elles n'ont pas été sélectionnées uniquement sur un paramètre de productivité,
09:37 ont gardé cette faculté de communiquer entre elles, le pouvoir de communiquer entre elles
09:41 grâce au réseau de mycélium, donc de champignons dans les sols, mais aussi cette faculté de
09:47 pouvoir communiquer avec les racines des arbres.
09:49 Et donc c'est l'apport de l'ensemble de ces réponses qui permet d'obtenir une alternative
09:55 extrêmement efficace à l'utilisation de l'irrigation des pesticides et des engrais
09:59 de synthèse.
10:00 Et vous, vous avez planté quels arbres, votre terre, elle est dans quelle région ?
10:03 Alors moi je suis en Charente-Maritime, je suis à mi-route à peu près entre La Rochelle
10:09 et Bordeaux sur le bord d'un petit fleuve que personne ne connaît si je donne son nom
10:14 puisque le fleuve s'appelle la Seudre.
10:17 En revanche si je vous dis qu'à l'essuieur de la Seudre on a une activité très connue
10:20 qui s'appelle l'huître de Marais-Noleron, tout le monde va savoir à peu près de quoi
10:24 je parle.
10:25 Donc voilà la zone sur laquelle je suis localisé.
10:28 Après les arbres que j'ai choisi de planter, le raisonnement s'inscrit dans une logique
10:38 assez cohérente.
10:39 On a fait d'abord un inventaire des arbres qu'on trouve de façon endémique dans la
10:42 zone où j'évolue.
10:43 Donc on a eu un répertoire d'arbres sur lesquels on pouvait s'appuyer pour éventuellement
10:49 faire de l'agroforesterie.
10:51 Et après on a posé des filtres un peu pour sélectionner ces espèces-là, ces espèces
10:56 d'arbres.
10:57 Le premier filtre qu'on a posé c'est la faculté qu'ont certaines essences à pouvoir
11:02 pousser en arbre isolé.
11:03 Parce que quand on est dans un système agroforestier, on plante des arbres dans les champs très
11:08 espacés et donc du coup c'est un fonctionnement d'arbres isolés.
11:12 Donc tous les arbres n'arrivent pas à fonctionner en système isolé, justement parce que dans
11:17 la nature il y a des coopérations, des cohabitations, des communications et certains arbres sont
11:23 plus ou moins capables de fonctionner de façon plus isolée.
11:27 Donc ça, ça a été le premier filtre.
11:29 Le second filtre à dessein, ça a été de dire on ne sélectionne que des arbres dont
11:35 la vocation est de faire du bois d'œuvre, c'est-à-dire dans une logique de séquestration
11:42 définitive du carbone et se dire que les arbres qu'on va planter ne vont pas finir
11:47 par exemple en bois de chauffage qui consiste à restituer le carbone qu'on a stocké dans
11:50 les arbres pendant plusieurs décennies dans un feu de cheminée.
11:53 Donc ça, ce n'était pas possible.
11:55 L'idée c'est de faire du bois d'œuvre qui au moment de l'abattage serviront à
12:00 de la construction et donc ne constituera pas un retour du carbone dans l'atmosphère
12:08 avec des choses qui s'anticipent, c'est-à-dire qu'avant l'abattage des arbres quand ils
12:11 sont à maturité, il faudra 10 ans avant l'abattage des arbres avoir déjà installé
12:15 les arbres qui les remplaceront une fois que les arbres plus vieux auront été exploités
12:21 par la coupe pour faire du bois d'œuvre.
12:25 Et le dernier paramètre, le dernier filtre, c'était donc là quand on a eu ce filtre
12:31 bois d'œuvre m'a mené sur 5 essences et il y a un dernier filtre qu'on a éliminé
12:38 une dernière, c'est la possibilité de ne pas restreindre la nature des cultures, la
12:44 diversité des cultures qu'on pourra développer entre ces arbres et c'est ce dernier filtre
12:48 qui a éliminé le noyer, c'est-à-dire qu'il y a de l'agroforesterie avec des noyers,
12:52 ça existe, c'est un très bon bois d'œuvre, en revanche moi, c'est pas complètement
12:58 objectif peut-être, mais moi j'ai un ressenti qui fait que je pense que sous le noyer on
13:04 limite la possibilité de développer certaines espèces cultivées.
13:08 Donc les 4 essences qui ont été retenues sont la lisiere torminale, le cornier, l'érable
13:13 sycomore et le meurisier, c'est les 4 essences que j'ai installées dans mes alignements.
13:17 Et vous faites de la polyculture, évidemment, et qu'est-ce que vous avez cultivé justement
13:24 au niveau du maréchal ?
13:26 Alors, comme je vous le disais tout à l'heure, je cultive des espèces en mélange et donc
13:34 je cultive 18 espèces différentes qui en vérité se ventilent en 9 mélanges différents,
13:44 ce qui veut dire que la rotation de mes cultures est de l'ordre de 9 ans entre le moment
13:48 où on voit la première fois une culture apparaître et son retour sur la même parcelle.
13:54 Les mélanges que j'utilise sont des mélanges qui associent ce qu'on appelle une légumineuse,
13:59 c'est-à-dire une plante qui a la faculté de fixer l'azote atmosphérique pour ne pas
14:03 avoir besoin d'avoir recours à l'azote de synthèse, et une non-légumineuse.
14:08 Donc c'est par exemple des lentilles brunes avec du seigle meunier, c'est par exemple
14:18 des lentilles vertes avec de la cameline, c'est par exemple de l'orge de brasserie
14:23 avec des pois verts, c'est par exemple – je ne vais pas faire tous les exemples – de
14:29 l'avoine nue pour faire des férales du petit-déjeuner avec des févrolles, du blé
14:34 avec de la févrolle aussi.
14:35 Donc voilà le type de mélange que je fais apparaître dans mes parcelles et qui sont
14:40 des mélanges qui, parce que justement c'est des mélanges bien réfléchis, très complémentaires,
14:46 permettent en vérité de rivaliser avec des niveaux de productivité qu'on peut trouver
14:50 en agriculture conventionnelle.
14:51 Et justement par rapport à l'échelle, puisque l'intérêt aussi de l'agroécologie,
14:56 c'est qu'elle se fait dès l'échelle du terrain particulier, à partir d'un petit
15:01 jardin on peut aussi l'appliquer.
15:03 Il y a aussi des personnes qui ont moins d'un hectare, qui sont sur quelques 2-3 mètres
15:09 carrés, qui reproduisent aussi le principe de l'agroforesterie sur une petite échelle.
15:17 Est-ce que vous, vous avez des conseils à donner sur ces échelles de particuliers qui
15:22 ont le plus ou moins grand terrain ?
15:24 Alors moi je suis effectivement sur des surfaces assez importantes, puisqu'on n'a pas parlé
15:31 de l'agroforesterie en système d'élevage, puisque moi je pratique aussi ce qu'on appelle
15:36 l'agro-silviculture, c'est-à-dire que je laisse des arbres s'installer de façon spontanée
15:45 dans les prairies, en règle générale le long des cours d'eau, qui accompagnent le
15:52 maillage hydraulique des parcelles.
15:53 Et ça c'est particulièrement efficace aussi dans la perspective de trouver des prairies
16:01 plus productives que celles qui utilisent des solutions à base d'engrais de synthèse.
16:06 Donc moi je le disais, ma structure fait aujourd'hui 210 hectares, à peu près 110 hectares sont
16:12 en prairies où il y a beaucoup d'arbres, et une centaine d'hectares en grandes cultures
16:16 avec des arbres que j'ai plantés dans ces parcelles-là pour faire du développement.
16:20 Donc les conseils à donner c'est qu'il faut raisonner avec du bon sens, c'est-à-dire
16:28 qu'en vérité tout ça n'est pas si compliqué que ça, c'est du bon sens, c'est des évidences,
16:34 c'est la raison pour laquelle je vous ai expliqué la façon dont moi j'avais sélectionné
16:38 les essences, j'ai fait un inventaire dans les forêts voisines, et après j'ai posé
16:44 des filtres pour arriver à ces quatre essences que j'ai installées.
16:48 Après certains peuvent faire de l'agro-foresterie aussi avec des arbres fruitiers, c'est pas
16:52 exactement la même démarche, mais ça peut être aussi une démarche qui se défend
16:57 parfaitement, et puis après l'agro-foresterie c'est une chose mais c'est pas la seule,
17:03 et j'insiste sur le fait que l'agro-foresterie doit s'accompagner de changements de pratique
17:07 au-delà de l'agro-foresterie, comme le non-labour, comme le choix d'espèces locales
17:16 plutôt rustiques, anciennes, et l'association c'est aussi une très très bonne démarche
17:22 pour bien fonctionner, quelle que soit la taille de la structure, c'est-à-dire que
17:27 ces systèmes d'association sont quand même extrêmement efficaces.
17:30 Et vous, au niveau, quand vous avez fait la conversion de votre terre agricole, par rapport
17:37 à l'économie d'eau que vous avez faite, c'était impressionnant, vous avez commencé
17:43 à observer ce changement assez vite ?
17:46 Oui, c'est assez incroyable la rapidité avec laquelle la nature peut être résiliente.
17:57 Alors bien sûr, plus le temps passe, plus les résultats sont remarquables, mais assez
18:04 vite j'ai pu observer des résultats assez incroyables qui m'ont surpris moi-même avec
18:12 des conséquences que je présumais pas et qui étaient plutôt des bonnes surprises.
18:17 Qu'est-ce que je peux citer comme exemple ? Sur le salissement des parcelles, par exemple,
18:21 on s'est rendu compte que dans mes alignements d'arbres, on hébergait des coléoptères,
18:26 des petits scarabées qu'on appelle des carabes, qui ont deux facultés, c'est qu'ils consomment
18:33 les limaces et donc très vite, moi je me suis rendu compte que malgré mes alignements
18:36 d'arbres, on pouvait intuitivement imaginer que c'était plutôt propice à des ravages
18:42 par les limaces parce que c'était des lignes enherbées et que les limaces aiment bien
18:46 être là-dedans, parce qu'il y avait des limaces, alors il y en avait, puisque les
18:49 carabes étaient là, mais il y avait des limaces et il y avait leurs prédateurs, les
18:52 carabes, et que le système qu'on avait choisi de bande enherbée au pied des alignements
19:01 permettait plutôt de juguler les dégâts de limaces et donc j'ai très vite constaté
19:07 que les dégâts de limaces dans mes parcelles étaient plutôt extrêmement confidentiels,
19:13 ça c'est la bonne surprise.
19:14 La deuxième bonne surprise liée à la présence de ces carabes, moi quand on fait de la culture
19:19 biologique, on n'utilise plus d'herbicides, on mise sur la culture, moi j'ai l'habitude
19:24 de dire que l'herbicide le plus efficace c'est la culture elle-même, surtout quand
19:28 on utilise des variétés locales et anciennes.
19:31 Mais on a toujours quand même le petit doute du salissement et on s'est rendu compte
19:35 qu'en vérité on avait peu de salissement dans les parcelles qui étaient équipées
19:40 d'arbres en agroforesterie parce que les carabes sont des gros consommateurs de graines
19:45 de ce qu'on appelle les adventises, donc les plantes que certains appellent des mauvaises
19:48 herbes, moi je considère qu'il n'y a pas de mauvaises herbes, mais en tout cas des
19:51 plantes concurrentes aux cultures.
19:52 Et le fait que les carabes consomment ces semences d'adventises fait qu'en vérité
19:56 je me suis retrouvé, grâce à la présence des arbres, avec des niveaux de salissement
20:04 qui étaient peu élevés et ça c'était la bonne surprise.
20:06 Voilà quelques trucs qu'on n'avait pas programmés mais qui illustrent que quand
20:11 on commence à développer des logiques bio-inspirées, comme je le disais tout à l'heure, on amorce
20:18 véritablement un cercle vertueux et on ne sait pas toujours jusqu'où ça va nous
20:23 emmener mais en tout cas on a vraiment l'observation d'un joli cercle vertueux qui fait qu'on
20:29 peut avoir de très agréables surprises.
20:31 Le fait de planter des variétés locales et anciennes, certains disent que justement
20:37 les variétés anciennes sont évidemment plus résistantes aux prédateurs mais aussi
20:41 moins consommatrices d'eau, est-ce que vous confirmez ?
20:44 Oui bien sûr, c'est l'intérêt de ces ressources locales et anciennes, je préfère parler
20:54 de ressources parce que variété ça fait référence au catalogue officiel, alors les
20:58 ressources génétiques que j'utilise moi, aucune ne sont inscrites au catalogue mais
21:04 effectivement ces ressources-là qui ont traversé des décennies et des décennies pour ne pas
21:10 dire des siècles et des siècles, ont réussi à résister à toutes les réformes agraires
21:17 justement parce qu'elles sont rustiques.
21:18 Et puis il y a un autre paramètre qui est quand même fondamental, c'est qu'elles
21:22 ont une faculté d'adaptation qui est absolument remarquable, c'est-à-dire que parce que
21:26 précisément c'est l'agriculteur qui dans le choix de la conservation des grains qui
21:31 va le ressemer l'année d'après, l'agriculteur va forcément favoriser la conservation des
21:40 zones de sa parcelle où le niveau de productivité est plus élevé ou quand il a le loisir comme
21:46 moi je le fais avec le maïs, d'aller chercher lui-même à la main des épis qu'il collecte
21:51 dans son champ, il choisit forcément les plus beaux épis de sa parcelle pour constituer
21:55 son eau de semences.
21:56 Et en fonctionnant comme ça, on crée ce qu'on appelle une sélection de panier, une sélection
22:00 massale qui fait qu'en permanence on tire vers le haut la sélection de la ressource
22:05 génétique qu'on va utiliser, qui est en permanente adaptation avec les conditions
22:11 de milieu, que ce soit l'évolution pédologique du sol ou l'évolution du climat, et donc
22:16 on a une rapidité d'adaptation de ces ressources génétiques qui est absolument formidable
22:21 et qui fait que, parce que justement il y a cette adaptation permanente permise à
22:25 la fois par une sélection convergente du milieu sur lequel l'agriculteur évolue et
22:31 de l'agriculteur lui-même qui fait sa sélection, on arrive à constituer ce qu'on appelle
22:35 des écotypes, c'est-à-dire des types génétiques qui sont vraiment adaptés au système écologique,
22:42 à l'écosystème dans lequel on évolue.
22:45 Et c'est la raison pour laquelle on a des résultats qui sont parfois surprenants avec
22:48 ces ressources génétiques.
22:49 Justement par rapport à ces ressources, comme vous les appelez, c'est assez juste,
22:55 pour les particuliers, pour se procurer des variétés anciennes, il y a des associations,
23:02 qu'est-ce que vous conseillez, vous, pour se procurer, parce qu'il y a aussi des
23:06 tropes de graines, où est-ce que les citoyens peuvent se fournir toutes ces graines de variétés
23:12 anciennes, de ressources anciennes ?
23:15 Il y a des associations qui se sont constituées autour de gens qu'on appelle parfois des
23:22 collectionneurs, même si moi je fais ça à grande échelle, je suis quelque part aussi
23:25 un collectionneur de ressources génétiques locales anciennes, l'avantage de cette pratique-là,
23:31 c'est que ça permet d'effectivement conserver des ressources génétiques dans la durée
23:37 et effectivement de vulgariser et donc de diffuser ces ressources génétiques.
23:43 En général, il y a des associations un peu sur tous les territoires qui permettent à
23:48 la fois la conservation et la diffusion de ces ressources génétiques, il suffit d'adhérer
23:51 à l'association et derrière on peut récupérer des lots de semences diverses et variées.
23:56 Donc nous, on a constitué il y a quelques années maintenant, il y a bientôt quelques
24:01 dizaines d'années, une association qui s'appelle « Cultivons la biodiversité en Poitou-Charente
24:07 » qui a permis justement de préserver des ressources génétiques remarquables, que
24:13 ce soit en grande culture, que ce soit en potagère, que ce soit en fourragère, on a
24:18 aujourd'hui un panel de ressources génétiques qui est intéressant.
24:22 Puis après, il y a des entreprises qui se sont spécialisées dans ce genre de ressources
24:26 génétiques, je pense à la ferme de Saint-Clarc par exemple, près d'Angers, qui a vraiment
24:30 une collection de ressources génétiques locales et anciennes qui est quand même assez remarquable.
24:35 Justement pour passer à une plus grande échelle, on sait qu'il y a différents chiffres,
24:44 mais qu'à l'échelle mondiale, 70% des prélèvements de l'eau sont dédiés à l'agriculture.
24:48 En France, selon le spécialiste, on est entre 45 et 70%.
24:52 C'est un sujet sensible de plus en plus avec les épisodes de sécheresse et de partage
24:58 de l'eau.
24:59 Comment un citoyen, je m'adresse plus à vous, homme politique, député européen,
25:08 comment le citoyen peut se réapproprier cette question-là à son échelle, un peu comme
25:14 on dit, faire sa part de colibri ?
25:16 Ça, c'est une question compliquée parce que quand on regarde effectivement qui sont
25:24 les gros consommateurs d'eau, les consommateurs nets, il y a une subtilité entre consommation
25:28 et prélèvement.
25:29 C'est-à-dire qu'il y a des prélèvements, mais c'est des prélèvements, et c'est pour
25:32 ça qu'on les appelle comme ça, qui entraînent des restitutions.
25:36 C'est par exemple le refroidissement des centrales nucléaires, c'est le principal
25:42 prélèvement d'eau en France et en Europe d'ailleurs, c'est le refroidissement des centrales
25:48 nucléaires, mais ce ne sont pas des prélèvements qui engagent les consommations nets.
25:52 C'est-à-dire que quand il y a prélèvement, il y a souvent restitution.
25:54 Alors l'eau est réchauffée, elle n'est pas exactement comme on aimerait qu'elle soit,
25:59 mais elle est au moins restituée au milieu.
26:00 C'est le cas de tous les prélèvements domestiques, pour prendre sa douche, pour laver sa vaisselle,
26:06 enfin voilà, je ne vais pas citer tous les prélèvements qui sont à usage domestique.
26:12 L'intérêt, entre guillemets, de ces prélèvements-là, c'est qu'il y a une restitution dans le milieu
26:16 naturel.
26:17 En revanche, il y a des consommations nets, et là, de très loin, l'activité qui est
26:22 un consommateur net, où il n'y a pas de restitution au milieu, où c'est vraiment
26:27 de la consommation nette, c'est l'agriculture.
26:30 Et l'agriculture, c'est effectivement 50% de la consommation observée à l'échelon
26:36 d'une année, et en particulier en été, où c'est 80% des prélèvements et des consommations
26:42 nets observés en été qui sont pour l'agriculture.
26:45 Et où ça pose un vrai problème, c'est que seulement 6% des agriculteurs, vous m'avez
26:50 bien entendu, seulement 6% des agriculteurs sont concernés par ces prélèvements d'eau
26:55 d'irrigation.
26:56 Ça veut dire que 94% des agriculteurs réussissent à produire en agriculture sans avoir recours
27:02 à l'irrigation.
27:03 Ce qui devrait interpeller les ministres de l'agriculture, les ministres de l'écologie,
27:08 ou même une première ministre ou un président de la République qui nous dit qu'il n'y
27:11 a pas d'agriculture sans irrigation.
27:13 C'est juste méprisant, insultant pour les 94% d'agriculteurs qui arrivent à faire de
27:18 l'agriculture sans avoir recours à l'irrigation.
27:21 Une fois que j'ai dit ça, comment est-ce que des citoyens peuvent s'engager dans ce
27:27 combat-là ?
27:28 Alors, moi, le message qui consiste à faire culpabiliser le citoyen lambda qui laisse
27:34 couler le robinet entre deux coups de brosse à dents, alors je ne dis pas qu'il faut
27:38 le faire, c'est très bien d'éteindre le robinet entre deux coups de brosse à dents,
27:43 mais c'est une goutte d'eau par rapport à ce que représentent les prélèvements réalisés
27:47 par l'agriculture qui est, je le répète, de la consommation nette.
27:51 Et donc, le rôle des citoyens, c'est d'alerter sur le fait qu'eux aussi, ils veulent participer
27:57 au débat.
27:58 C'est-à-dire que la grande difficulté de ce débat autour de l'eau, c'est qu'il est
28:02 confisqué par les gros consommateurs d'eau, en l'occurrence ceux qui, dans le monde agricole,
28:07 sont les irrigants.
28:08 Ils verrouillent à peu près tous les espaces de décision.
28:10 Et donc, ce que peuvent faire les citoyens, c'est de demander à ce qu'ils soient associés
28:15 au débat sur le partage de l'eau et parfois ne pas hésiter à saisir les voies juridiques.
28:21 C'est-à-dire qu'aujourd'hui, on a en France le Code de l'environnement qui est très clair
28:26 sur les hiérarchies de l'usage de l'eau.
28:28 C'est d'abord l'eau potable.
28:30 Ensuite, le bon état des milieux aquatiques est seulement en troisième priorité ce qu'on
28:33 appelle l'eau économique.
28:34 Sauf que quand on regarde aujourd'hui la façon dont est consommée l'eau, on voit bien qu'on
28:39 a un peu inversé les priorités et que donc on se retrouve avec des fonctionnements qui
28:47 ne sont pas conformés.
28:48 Donc, il ne faut pas hésiter à saisir la voie juridique quand on observe des attitudes
28:53 comme ça.
28:54 Pour info, à chaque fois qu'on a fait ça, nous, sur le dossier des bassines, par exemple,
29:00 en Petrou-Charentes, on a gagné tous les recours en justice.
29:03 Et puis, puisque je parle des bassines, effectivement exiger que dans les débats qui siègent à
29:11 la façon dont on va partager l'eau, les citoyens soient associés.
29:14 Et c'est une des raisons pour lesquelles il y a une levée de bouclier sur le Marais-Poitvins
29:19 autour de ces projets de bassines, c'est que la société civile n'est pas associée à
29:22 la façon dont on construit le partage de l'eau sur ce territoire.
29:27 Et vous, sur votre territoire, par rapport à cette gestion de l'eau, le fait que vous
29:36 arriviez à économiser autant d'eau grâce aux techniques de l'agroécologie, est-ce
29:41 que ça n'inspire pas certains de vos collègues, puisque vous donnez la preuve par l'exemple ?
29:49 Gandhi disait "montrer l'exemple n'est pas une façon de convaincre, c'est la seule".
29:54 Malheureusement, sur le monde agricole, il y a de l'inertie et il y a peu d'agriculteurs
29:59 qui sont enclins à essayer de se lancer dans cette aventure-là.
30:04 En revanche, ça permet au moins deux choses, ça permet d'éclairer les citoyens et de
30:11 montrer que c'est possible, et c'est possible pas uniquement au dire de tel ou tel, c'est
30:19 que, en plus, comme vous l'avez dit tout à l'heure, mes pratiques ont été reconnues
30:24 officiellement par le ministère de l'Agriculture, puisque j'ai été lauréat en 2009 du TNAC,
30:32 très précisément parce que j'ai trouvé une alternative à l'irrigation du maïs qui
30:37 a complètement défiguré ma région.
30:39 Donc ça, c'est un premier point.
30:41 Le deuxième point, c'est pour moi qui ai fait le choix de m'engager en politique, c'est-à-dire
30:47 qu'à la lumière des réussites que j'ai pu constater avant de devenir agriculteur
30:51 moi-même en accompagnant des agriculteurs qui faisaient le choix d'alternatives, et
30:58 en pratiquant moi-même dans ce que j'appelle le passage à l'axe des alternatives, je m'autorise,
31:06 je parle d'autorisation, je m'autorise à dire "les solutions existent, je les ai côtoyées,
31:11 je les pratique au quotidien", et donc ça m'autorise à intervenir dans le champ politique,
31:17 à intervenir dans la construction des politiques publiques pour faire en sorte qu'en réalité,
31:22 au bout du bout, on puisse faire bouger les politiques publiques pour que ces solutions
31:26 qui ont fait leur preuve chez moi et chez d'autres soient au cœur de la construction
31:32 des politiques publiques, de manière à ce qu'enfin on puisse mettre en place des solutions
31:40 suffisamment incitatives pour que les agriculteurs fassent d'autres choix que ceux qui sont un
31:45 peu délicats quand on parle de climat, quand on parle de biodiversité, quand on parle de
31:49 santé, c'est des sujets pour lesquels on a véritablement rendez-vous avec l'histoire,
31:53 et qui en plus dans ces pratiques-là ne sont pas forcément les plus pertinentes économiquement
31:57 parlant.
31:58 Donc si je m'autorise à agir dans le champ des politiques publiques, c'est parce qu'en
32:02 plus, ça permet de sortir l'agriculture de la mauvaise ornière dans laquelle elle
32:06 est enlisée, y compris sur le plan économique.
32:08 Et donc quand on coche toutes ces cases-là et qu'on les a côtoyées, on se dit qu'on
32:13 doit absolument agir.
32:16 Et l'avantage de ma position, de mon positionnement politique, c'est que bien sûr le monde
32:25 agricole est extrêmement réticent et pas forcément en adéquation avec ce que je défends,
32:31 mais en revanche j'ai le soutien fort de la société civile et ça c'est très important.
32:35 C'est-à-dire que quand on parle de climat, quand on parle de biodiversité, quand on
32:38 parle de santé, l'agriculture est un secteur éminemment stratégique qui en plus est récipiendaire
32:45 d'enveloppes publiques absolument pharaoniques.
32:48 La principale politique publique en Europe c'est la politique agricole commune, c'est
32:52 plus du tiers du budget total de l'Union européenne.
32:54 Et donc quand on a une activité qui concerne l'ensemble de ces enjeux pour lesquels je
33:01 l'ai dit tout à l'heure, on a rendez-vous avec l'histoire, et qui en plus mobilise autant
33:04 d'argent public, c'est notre devoir de sortir ce sujet-là d'un débat agricolo-agricole
33:11 qui est confiné par la sphère agricolo-agricole et de replacer ce sujet dans un véritable
33:15 débat de société.
33:16 Et donc c'est ça que j'essaie de faire et je pense que c'est ça notre salut, c'est
33:20 d'associer la société civile dans ce débat au sujet de l'agriculture, de l'alimentation,
33:26 mais aussi du climat, de la santé et de la biodiversité.
33:29 Justement, il y a de l'ordre du bon sens avec cette solution de l'agroécologie, mais
33:34 d'après vous, pourquoi alors que l'agroécologie a fait ses preuves et continue de les faire
33:42 sur la biodiversité, sur la santé, sur la qualité des sols, sur l'économie de l'eau,
33:46 vous êtes un autre exemple, comme on disait tout à l'heure, pourquoi c'est si difficile
33:52 de faire les conversions pour certains, de passer à l'acte justement ?
33:56 D'abord parce que je fais souvent référence à la relation que j'ai avec mon propre père,
34:04 c'est-à-dire qu'au départ, il était extrêmement réticent parce qu'il a été bercé par le
34:10 discours dominant qui consiste à dire que c'est cette agriculture-là, productiviste,
34:16 qui mobilise des sements certifiés, des engrais, des pesticides et de l'eau d'irrigation
34:20 qui est la seule en faculté de nourrir la planète.
34:22 Donc il est bercé par ce discours-là et donc extrêmement réticent au projet que je
34:27 souhaite développer quand lui part à la retraite sur la structure qu'il me cède,
34:32 qui après plusieurs années et notamment la reconnaissance officielle par le ministère
34:35 de l'agriculture, admet que tout ce que je fais relève plutôt des évidences, du bon
34:40 sens et pour certains agriculteurs c'est même une révélation, mais il admet que lui-même
34:49 a été réticent à tout ça parce qu'il a été bercé par un discours qui lui expliquait
34:54 l'inverse et qu'en l'absence d'exemples concrets avait du mal à y croire.
34:59 Et puis, et c'est ces mots, il me dit "ta réussite est violente", c'est-à-dire que
35:05 lui qui a été agriculteur pendant 50 ans a vraiment l'impression d'avoir été manœuvré
35:10 par ceux qui en amont des gestes de l'agriculture, ceux qui fournissent des sements, des pesticides,
35:17 des engrais de synthèse, du matériel d'irrigation et en aval l'industrie agroalimentaire qui
35:21 achète les productions qui sortent de cette agriculture-là, se sont servis d'eux, se
35:26 sont servis de lui, que lui il a trimé pour finalement engraisser ces gens-là.
35:31 Et donc ça c'est quand même quelque chose qui… ce n'est pas rationnel, ça relève
35:36 de l'amour propre, ça relève de la fierté personnelle, mais c'est quand même des paramètres
35:39 à intégrer et c'est extrêmement difficile pour un agriculteur qui a adhéré à un mouvement,
35:45 à des logiques, de se dire "mais en vérité je me suis peut-être trompé".
35:49 Donc ça c'est quand même un blocage qui est plus de l'ordre psychologique mais qui
35:52 est important.
35:53 Et puis il y a un autre blocage et il n'est pas mince, c'est qu'autour de ce développement
35:59 agricole tourné vers des logiques productivistes industrielles, il y a des acteurs économiques,
36:05 j'en ai parlé rapidement, mais ceux-là sont très riches et manœuvrent des éléments
36:11 de langage pour maintenir cette agriculture-là, c'est-à-dire que c'est simple à comprendre,
36:17 imaginez que tous les agriculteurs se mobilisent et s'engagent dans les pratiques agricoles
36:23 que sont les miennes.
36:24 On n'a plus besoin de semences, donc on n'a plus besoin de pionniers, de limagrins,
36:30 de tous ces gens-là.
36:31 On n'a plus besoin d'engrais, on n'a plus besoin de diarrhées en gros, on n'a plus
36:36 besoin de pesticides, donc on n'a plus besoin de baillères, singenta et tout ça.
36:40 Et ces gens-là ont des moyens absolument pharaoniques pour construire des plans de
36:45 communication qui, même s'ils prennent des raccourcis simplistes, même si on flirte
36:50 avec la démagogie et le populisme, continuent d'entretenir la nécessité de ne pas renoncer
36:56 à l'agriculture productiviste et industrielle.
36:59 Et là, je le vois au Parlement européen en ce moment, enfin depuis un an, c'est cette
37:03 façon qu'ils ont d'instrumentaliser la sécheresse, d'instrumentaliser la guerre en Ukraine,
37:10 qui en vérité révèle la vulnérabilité des logiques agricoles qu'on a développées
37:15 depuis 50 ou 60 ans avec des zones de la planète spécialisée où on fait du blé sur le bloc
37:21 russo-ukrainien et on voit bien que quand le blé est bloqué, ça peut créer des situations
37:26 délicates, où on a décidé de produire les protéines et le soja sur le continent
37:31 américain et sur le continent européen, du blé et du maïs, dans cette logique de
37:37 sécurité alimentaire qui s'appuie sur des échanges alimentaires à l'échelon mondial.
37:42 On voit bien que quand il y a une crise géopolitique à un endroit, une crise climatique à un
37:46 autre endroit, on voit bien qu'on se retrouve dans une situation extrêmement délicate
37:54 et c'est précisément cette logique de développement qui nous rend vulnérables.
37:58 Et plutôt que de faire le constat de cette vulnérabilité, de mettre à profit le contexte
38:05 en Ukraine ou le contexte de sécheresse pour se dire "il y a peut-être des choses à revisiter
38:09 pour éviter de reproduire cette vulnérabilité", eh bien il profite de ce contexte-là pour
38:16 remettre en selle le modèle agricole productiviste qui nous conduit à cette vulnérabilité.
38:21 Donc on voit bien que la faculté de se remettre en cause dans une approche un peu résiliente
38:27 est quand même extrêmement difficile pour ces gens-là, mais on peut le comprendre parce
38:30 que c'est leur business.
38:32 C'est-à-dire que je parlais de Saint-Jean-Tat, Bayer, Pionir, Limagrin, Yara, si on revisite
38:41 la façon de faire de l'agriculture, les premières victimes c'est eux.
38:45 Est-ce que vous pensez que le rôle du citoyen à son échelle, pour ceux qui sont passionnés
38:53 de potager, qui tendent vers une certaine autonomie alimentaire ou qui s'échange avec
39:05 des passionnés, des voisins, est-ce que vous pensez que le fait de cultiver son jardin,
39:13 comme dirait Montfer, c'est un début aussi pour changer les pratiques alimentaires et
39:19 les modes de consommation, l'achat, et que tout ça peut contribuer à faire évoluer
39:26 le système ou pas ?
39:27 Oui, ils envoient un signal clair et ça c'est important d'envoyer des signaux pour faire
39:33 évoluer les politiques publiques.
39:34 C'est-à-dire que c'est ces signaux qu'envoient ces gens-là qui disent "nous on refuse de
39:38 rentrer dans le système où on va manger des melons au réveillon avec des fraises au dessert
39:44 et qui disent "nous on veut des produits sains qui n'ont pas été aspergés de pesticides
39:49 et des denrées de synthèse, on veut que l'agriculture qui bénéficie des aides de
39:53 la PAC soit une agriculture qui soit respectueuse du climat, de la biodiversité et de notre
39:57 santé".
39:58 Ils envoient des messages clairs et donc à force d'envoyer des messages clairs, les élus
40:05 doivent intégrer ces messages envoyés dans la construction des politiques publiques.
40:10 Après ça veut dire au moins deux choses, ça veut dire que le message clair il faut
40:17 l'envoyer dans ses choix de consommation mais il faut aussi l'envoyer à l'occasion
40:22 des consultations où quand on glisse un bulletin dans l'urne on vote pas contre son camp ou
40:26 contre ses convictions parce que moi la difficulté que j'ai au Parlement européen c'est précisément
40:31 d'essayer d'expliquer tout ça, d'essayer de chercher à replacer le sujet de l'agriculture
40:37 et de l'alimentation dans un débat de société mais quand on passe au vote et bien on est
40:41 trop peu nombreux et donc faisons un peu de science-fiction, imaginons que le 23 novembre
40:47 2021 quand on a volété la politique agricole commune il y aurait eu 350 députés au Parlement
40:55 européen pour voter la PAC, je peux vous assurer que la PAC qu'on aurait voté ce jour-là n'aurait
41:01 aucune commune mesure avec celle qui est en vigueur depuis le 1er janvier dernier et donc
41:05 on a inversé la tendance lourde sauf qu'il faut que le débat de société remonte jusque
41:11 dans les espaces décisionnels comme le Parlement européen et donc ça passe aussi par le choix
41:16 du bon bulletin de vote. Pour finir sur l'eau, l'agroécologie, qu'est-ce que vous auriez
41:25 envie de conclure et de dire aux intervenants ? J'ai envie de dire que le sujet de l'eau va être
41:31 un sujet central dans ce 21e siècle, il l'est déjà, on va probablement insister si ce n'est
41:39 déjà le cas à une guerre de l'eau et qu'il va falloir apprendre à partager et que toutes les
41:47 solutions technicistes comme la réalisation des bassines qui n'intègrent pas le paramètre
41:54 fondamental du rôle du grand cycle de l'eau avec tout ce qu'implique le grand cycle de l'eau,
41:59 c'est-à-dire les infrastructures territoriales qui permettent le rechargement maximum des nappes
42:04 profondes et des nappes souterraines, si on n'intègre pas ces paramètres-là, on va faire
42:10 fausse route, on va se tromper de chemin et plus le temps passe et moins on aura la capacité à se
42:17 retourner pour que les choses se passent bien. Merci beaucoup Benoît Buteau. C'était la question
42:25 pour la conclusion c'était ça ? Oui c'est ça exactement. Merci beaucoup. Merci à vous et
42:32 bonne continuation et bon courage pour ce que vous portez au niveau du Parlement européen pour
42:38 préserver cette belle terre qui nous révivre en fait. Merci beaucoup madame, merci de votre confiance.
42:44 confiance et très vite. Au revoir.
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